Quatre-vingt-sixième séance – Mercredi

Richard et Mme K. se rencontrèrent au coin de la rue. Un vent froid soufflait et Richard le fit remarquer. Il déclara que c’était une heure de rendez-vous inhabituelle. (Mme K. avait prévu de le recevoir en fin d’après-midi à cause de ses projets d’excursion.) Richard annonça qu’il n’était pas allé dans la montagne parce qu’il pleuvait, mais qu’il avait rendu visite au camarade de John avec John. L’enfant demanda à l’analyste s’il ne la dérangeait pas en venant à une heure pareille. Il ne lui laissa pas le temps de répondre et lui raconta qu’il avait vu l’épave d’un avion qui s’était écrasé contre les collines ; le pilote était mort.

Mme K. expliqua à Richard qu’il craignait de l’importuner parce que cet accident d’avion l’obsédait : il avait peur qu’il ne lui arrivât malheur ; il avait l’impression d’en être la cause et se sentait coupable. Il était souvent furieux du départ de Mme K. et avait souhaité qu’elle se fasse bombarder, à Londres, ce qui ajoutait d’autant plus à son inquiétude.

Richard, qui suçait et mordillait le crayon jaune, l’ôta alors de sa bouche.

Il se taisait et avait l’air triste.

Mme K. lui demanda s’il était déçu parce que l’excursion en montagne n’avait pas eu lieu.

Richard répondit que cela lui était égal ; il s’était quand même bien amusé.

Mme K. demanda s’ils avaient reporté cette escalade à un autre jour.

Peut-être, dit-il, mais il n’irait pas.

Pourquoi ? s’enquit Mme K.

Richard ne répondit point.

Hésitait-il à demander à Mme K. de reculer encore une fois l’heure de la séance ?

Richard répondit que non, mais sur un ton peu convaincu. Il répéta qu’il ne voulait pas y aller, il avait peur de se fatiguer. L’enfant avait allumé le radiateur électrique et sembla ravi de sentir la chaleur qu’il diffusait. Il déclara que c’était la bonne mère qui lui donnait cette chaleur agréable.

Mme K. interpréta : il souhaitait que l’analyste, qui représentait sa mère, restât vivante à l’extérieur comme à l’intérieur de lui. La chaleur était le symbole de la vie. Mme K. lui rappela le rêve qu’il avait raconté, le jour précédent et lui expliqua que la tache de verdure sur l’île et le bout de ciel bleu sgnifiaient qu’il gardait une petite quantité de la bonne mère et du bon sein vivants à l’intérieur de lui. Elle évoqua de nouveau le dessin d’empire dont le centre était bleu clair ; un jour, il avait dit que le bleu clair envahissait un grand nombre de pays de l’empire – lequel représentait son intérieur et celui de sa mère. Son rêve l’avait rendu heureux parce qu’il exprimait l’espoir.

Richard accepta l’interprétation de bon cœur. Il déclara qu’elle aimait qu’il l’écoute attentivement ; aujourd’hui, il prêtait l’oreille à tout ce qu’elle disait. L’enfant avait recommencé à sucer le crayon. Puis il déclara qu’il voulait dessiner, mais ne savait quoi. (Ce qui était plutôt rare puisqu’il n’hésitait jamais quand il avait décidé de dessiner.) Enfin, il se mit à faire l’autobus qui l’amenait chez lui.

Mme K. lui demanda comment se portait son père, puisqu’il n’en avait pas parlé.

Richard répondit qu’il n’était pas bien ; il était fatigué. Mais son état de santé s’améliorait quand même. Richard prononça ses paroles d’une voix triste et inquiète. Dans le dessin, un petit bonhomme se préparait à monter dans l’autobus ; il y avait aussi le chauffeur, la contrôleuse au visage « peint » et, au milieu, une place libre à laquelle Richard allait s’asseoir. Un avion volait bas et rasait l’autobus. Richard dit que l’autobus paraissait brinquebalant. Puis il parla des trois contrôleuses déclarant qu’il les aimait toutes les trois et qu’elles étaient très gentilles avec lui. Il évoqua la plus belle, ajoutant qu’elle aussi était gentille.

Mme K. lui rappela son interprétation antérieure : elle lui avait expliqué que les trois contrôleuses représentaient sa mère, sa nurse et elle-même. Richard désirait donc être ami avec toutes les trois parce qu’il était inquiet à cause du départ de Mme K.

Richard demanda combien de jours il restait (bien qu’il connût exactement la date de mon départ).

Mme K. lui rappela qu’il avait décrit le bus comme « brinquebalant », ce qui n’était pas sans rapport avec l’épave d’avion qu’il avait vue le matin même. Il avait peur que Mme K. ne fût vieille ; l’analyste évoqua les sentiments qu’il avait éprouvés lors du décès de sa grand-mère.

Richard demanda à Mme K. ce qu’elle allait faire dans la soirée lire, jouer du piano ou écouter la radio ?

Mme K. lui demanda ce qu’il souhaitait qu’elle fasse.

Richard répliqua qu’il aimait à l’imaginer au coin du feu, en train de lire ou d’écouter la T.S.F. Et que faisait le « vieux monsieur grincheux », le soir ? s’enquit-il. Puis il désigna un vieil homme qui passait par là et demanda si ce n’était pas lui.

Mme K. lui dit que non et interpréta : Richard craignait que sa soirée ne se déroulât pas aussi tranquillement qu’il l’espérait et que le « vieux monsieur grincheux », représentant le méchant M. K. ou M. Smith ne la dérangeât, ne la blessât ou ne maltraitât son intérieur.

Richard demanda à Mme K. ce qu’elle dirait, si jamais il lui rendait visite le soir. Serait-elle mécontente ? Lui adresserait-elle la parole ? S’il avait de graves ennuis, serait-elle fâchée qu’il vienne la trouver ?

Mme K. lui demanda de quels ennuis il voulait parler.

Si jamais il ne savait pas où aller, répondit Richard, Mme K. accepterait-elle de le garder et de l’aider ? Il voulait absolument une réponse directe de Mme K. et la pria plusieurs fois de lui dire si elle lui viendrait en aide.

Mme K. expliqua que cette crainte de ne pas savoir où aller montrait qu’il avait peur de perdre sa maison ; si son père mourait ou le mettait à la porte, il ignorait si sa mère l’aiderait et le garderait auprès d’elle. D’autre part, si son père disparaissait, sa mère se sentirait seule et il se demandait à quoi elle occuperait ses soirées. Certes, il était triste et inquiet à cause de la maladie de son père mais il avait peur de son père car une fois mort, il se transformerait peut-être en méchant fantôme et effrayerait sa maman. En proie à toutes ces angoisses, il éprouvait le besoin de s’assurer que Mme K. l’aiderait et le protégerait.

Richard déclara qu’il voulait tuer Hitler et que seuls les méchants Allemands aimaient cet homme ; Mme K. était naturalisée anglaise, elle n’était donc plus allemande ? Il sortit, contempla les nuages et dit que le ciel était « sauvage ». Il gratta une croûte qu’il avait sur le bras et la plaie se mit à saigner. Il avoua qu’il aimait sucer son sang et qu’il avait goûté celui qu’il avait épongé avec son mouchoir. Il était d’un rouge sain n’est-ce pas ? L’enfant semblait inquiet d’avoir perdu du sang et redemanda si ce sang était sain.

Mme K. interpréta : il avait l’impression d’avoir tué le père-Hitler qui se trouvait en lui et ne savait plus si ce sang était celui de Hitler ou le sien, si ce sang était bon ou mauvais. Puis l’analyste évoqua le rêve d’Adam et Ève et demanda à l’enfant dans quelle position se tenaient les deux personnes.

Richard répondit : » Ils étaient couchés sur le dos et se caressaient ; c’était beau. »

Mme K. lui rappela que, le jour précédent, il avait dit que c’était « affreux » ; il lui était si pénible d’imaginer ce que ses parents faisaient avec leurs organes génitaux qu’il essayait de trouver cette scène jolie. Cependant, la veille, il en avait été incapable.

Richard protesta, déclarant que ses parents n’avaient pas de relations sexuelles puisqu’ils n’avaient pas eu d’enfants depuis des années. Puis il sortit de nouveau, regarda autour de lui et parla du paysage. De retour dans la salle de jeu, il commenta le dessin : les deux fusils de l’avion pointaient vers le ciel ; c’était les seins de sa mère allaitant les enfants.

Mme K. interpréta : il pensait que les seins étaient mauvais et dangereux car ils étaient symbolisés par des fusils.

Pendant cette séance, Richard essaya sans cesse de préserver le bon objet et c’était pour cette raison qu’il avait modifié son récit du rêve d’Adam et Eve. Parfois il se taisait et réfléchissait. Il y eu de longs silences, mais sa tendresse pour Mme K., bien que non formulée, s’exprima fréquemment. Il désirait lui faire plaisir comme en témoigna son application à l’écouter, à dessiner et à collaborer à l’analyse. Pour ne pas l’inquiéter, il avait réprimé l’angoisse provoquée par l’avion qui s’était écrasé. Il avait dit plusieurs fois son désir de tuer Hitler afin de protéger Mme K. Il avait refusé de partir faire l’escalade avec les autres parce qu’il ne voulait pas demander à l’analyste de le recevoir à une heure tardive. En outre, Richard eut le sentiment, pendant toute la séance, qu’il se passait quelque chose d’étrange ; cette impression était due à l’orage et à l’heure tardive de la séance. Il ne cessa d’écouter le vent mi-effrayé, mi-envoûté. À un certain moment, il fit son autoportrait il s’attribua de longues jambes.