Quatre-vingt-septième séance – Jeudi

Richard attendait Mme K. au coin de la rue. Il lui répéta qu’il n’irait pas dans la montagne avec les autres parce qu’il craignait de se fatiguer. Cependant, il paraissait déçu. Soudain, il avoua qu’il avait mal aux dents, puis essaya de le nier, disant que ça allait passer. Au bout d’un moment, il déclara qu’il avait encore mal ; Mme K. lui promettait-elle de n’en rien dire à sa mère ? En effet, il avait peur que sa mère ne lui fasse arracher la dent. Ce mal de dent inquiétait l’enfant, bien qu’il prétendît que sa douleur n’était pas très vive. Il se toucha plusieurs fois la gencive et pour se rassurer, dit qu’il ne s’agissait que d’une dent qui poussait. Puis il répéta que c’était peut-être une dent qui s’abîmait mais que ses dents définitives étaient toutes en bon état.

Mme K. interpréta : Richard avait refusé de faire l’escalade avec les autres parce qu’il ne voulait pas que la séance soit retardée ; d’autre part, il craignait pour son pénis, comme en témoignait son mal de dent, car escalader la montagne symbolisait l’ascension de l’intérieur de Mme K. avec son pénis. Il pensait qu’il n’y réussirait pas parce que son pénis (la dent) n’était pas en bon état. L’analyste lui rappela que, le jour précédent, il avait dit que son père était fatigué et que sa maladie l’attristait ; elle lui expliqua que la fatigue de son père signifiait que celui-ci avait eu le pénis abîmé par son fils. Par conséquent, Richard s’imaginait que s’il introduisait son propre pénis dans sa maman, son pénis s’abîmerait et même devrait s’abîmer, car c’était mal de sa part de ravir sa mère à son père. Lors de la séance précédente, il avait dessiné son portrait et s’était fait de longues jambes ; la longueur de ces membres signifiait qu’il était devenu son père, aussi puissant que son père, en s’emparant du pénis de ce dernier. Il s’imaginait (comme bien des fois) avoir introduit en lui ce père malade et fatigué et se sentait donc lui-même malade et fatigué. Il contenait également le mauvais père-Hitler que, la veille, il avait combattu violemment en grattant la croûte qu’il avait sur le bras et en se faisant saigner. Il n’avait pu distinguer son sang de celui de Hitler, ce qui signifiait que Hitler qui se trouvait à l’intérieur de lui était blessé et saignait.

Richard avoua qu’il aimerait acheter des caramels chez M. Evans il en mordrait un qui se collerait à sa dent et l’arracherait. Ou alors, il provoquerait Oliver, et celui-ci le frapperait à la mâchoire et sa dent tomberait.

Mme K. interpréta : Richard avait l’impression qu’à présent, son pénis, symbolisé par la dent, se mélangeait à celui de son père – le caramel de M. Evans. Car, comme il l’avait souvent montré, il désirait sucer ou manger le pénis de son père (la langouste, par exemple). S’il perdait sa dent de cette façon, ce serait le caramel, c’est-à-dire son père, qui serait responsable d’avoir arraché les deux pénis à la fois.

Richard se mit à s’amuser avec les jouets. Il plaça la figurine représentant Mme K. sur le tracteur, et en face d’elle, la figurine symbolisant sa mère ; elles discutaient, dit-il.

Mme K. lui demanda de quoi elles parlaient.

Richard expliqua qu’elles se consultaient pour savoir si on devait lui arracher la dent… Puis il plaça le train électrique derrière le tracteur.

Mme K. interpréta : le train électrique, qui représentait souvent Richard, épiait maman et Mme K. et les rejoignait. Les deux figurines de femmes qui se trouvaient dans le tracteur symbolisaient également deux personnes à l’intérieur de Richard : soit la bonne et la mauvaise mère, soit son papa et sa maman. Richard ignorait si la Mme K., la mère et les parents qui étaient en lui étaient ses amis ou ses ennemis. C’était pourquoi il se méfiait parfois de Mme K. et craignait qu’elle ne trahisse ses secrets.

Richard fit passer la locomotive du train de marchandises entre le panier de jouets et le sac à main, en disant qu’elle avançait toute seule ; il pria Mme K. de la retenir avec son doigt.

Mme K. interpréta : la locomotive symbolisait le pénis de Richard ; elle bougeait toute seule, c’est-à-dire que Richard n’était pas responsable des actions de son pénis à l’intérieur des organes génitaux de Mme K. représentés par le doigt de celle-ci. D’autre part, il désirait qu’elle lui touche le pénis avec sa main. Cependant, il voulait qu’elle l’empêche d’introduire son pénis en elle.

Richard sépara les tabourets en deux groupes : d’un côté, se trouvaient les pénis de papa, de M. Smith, de Hitler, de Goering et de Paul ; celui de Hitler était le plus grand – un grand morceau de bois. De l’autre côté, le pénis de Richard représenté par son tabouret préféré (qui était recouvert de peluche) entouré de trois autres pénis d’homme. Richard expliqua que ceux-ci appartenaient au bon père, au bon Paul et qu’il ne savait pas à qui était le troisième. Il lança des tabourets du premier groupe contre ceux du second et inversement. Plusieurs ennemis furent tués mais ils semblaient ressusciter. Pour finir, l’enfant déclara que c’était son camp qui l’emportait.

Mme K. interpréta : ces tabourets symbolisaient aussi des personnes et pas seulement leurs pénis. On assistait à la mort du mauvais père.

Richard parut très impressionné puis déclara avec frayeur : « Ce serait affreux si papa mourait. »… Quelques instants plus tard, il saisit un gros piquet et le lança au beau milieu des pénis ennemis expliquant qu’il s’agissait de son « arme secrète ». L’enfant était devenu très agressif et fort bruyant ; il s’en fallut de peu qu’il ne cassât les tabourets.

Mme K. interpréta : cette « arme secrète » (dont on parlait beaucoup, à l’époque) était le pénis de son père intériorisé, la langouste, qu’il utilisait pour combattre ses ennemis à l’extérieur et à l’intérieur de lui.

Pendant la bataille des tabourets, Richard dit : « Pauvre salle de jeu, tu vas bientôt tomber en ruine. »

Mme K. interpréta : la salle de jeu la symbolisait : en effet, Richard désirait la détruire parce quelle l’abandonnait. L’analyste rappela à l’enfant l’épave d’avion et l’autobus brinquebalant dont il avait parlé le jour précédent. S’il attaquait le mauvais M. K. qui se trouvait en elle, il allait la détruire, de même qu’il détruirait sa mère en s’en prenant au mauvais père-Hitler qui était contenu en elle. Cependant, il se sentait obligé de supprimer ces mauvais hommes qui faisaient du mal à sa mère et à Mme K.

Richard était très énervé et fort agressif ; il avait le visage rouge et grinçait des dents. Il retourna soudain à la table et se mit à jouer – il installa l’arrêt d’autobus du village où habitait la nurse. Le tracteur, le camion de charbon, la locomotive du train de marchandises et le train électrique figuraient des autobus. Ils allaient tous dans différentes directions. Richard effectuait des aller-retours à bord du train électrique (qu’il considérait maintenant comme un autobus). Lorsque ces véhicules se rencontraient, Richard émettait des bruits furieux mais il évitait les collisions. Tout en jouant, il parla des contrôleuses d’autobus et avoua qu’elles étaient toutes très gentilles et polies, même les autres que les trois qui l’intéressaient plus particulièrement.

Mme K. interpréta : les différentes lignes d’autobus étaient celles qu’il empruntait pour voyager entre « X » et « Y » et chacune correspondait à l’une des contrôleuses d’autobus, auxquelles il pensait souvent en ce moment. L’arrêt d’autobus symbolisait l’intérieur de sa mère, de Mme K. et de toutes ces femmes et les autobus représentaient des hommes – papa, Paul, M. Smith, – qui, bien que toujours brouillés, étaient moins méchants les uns envers les autres et évitaient de se rentrer dedans. Dans le jeu précédent, ils s’étaient entre-tués. Ce progrès prouvait que Richard accordait plus d’importance au bon père et au bon Paul et que ceux-ci étaient moins distincts du mauvais père et du mauvais Paul. Auparavant, pendant le jeu des tabourets, les deux camps s’affrontaient violemment et le père-Hitler entièrement mauvais, ce gredin de M. Smith, l’espion étranger qu’était M. K. devaient être exterminés (Note I).

Richard fit avancer seulement le train électrique, laissant les autres véhicules à l’écart ; il fredonna alors quelques morceaux de musique. Puis il enleva les deux clefs du trousseau (elles représentaient l’analyste et lui-même) et les fit danser.

Mme K. interpréta : il se trouvait à présent en compagnie de la Mme K. extérieure et il se sentait heureux, comme en témoignait la danse des deux clefs hors de leur anneau ; celui-ci symbolisait en effet l’intérieur de Richard et celui de Mme K. D’autre part, il était capable de rester seul sans être triste et avait chanté lorsque le train électrique avançait tout seul.

Richard, qui avait déjà demandé si sa cravate était bien mise, répéta la question. Sur le chemin du retour, alors qu’il se trouvait en compagnie de Mme K., il rencontra Mme Wilson qui lui annonça que les garçons avaient décidé d’escalader la montagne et allaient bientôt partir. Richard eut un instant d’hésitation ; il aurait aimé être de la partie, mais cela retarderait son retour à la maison. Il résolut donc de rentrer chez lui ; cette initiative était sans doute influencée par son désir de voir son père.

Au début de la séance, Richard s’était montré timide, angoissé et en proie à des craintes hypocondriaques ; il ne cessait de parler de sa dent, principal sujet de préoccupation. À mesure que la séance avançait, l’enfant s’animait. Les interprétations le rendirent agressif et son jeu avec les tabourets fut extrêmement violent. Pendant qu’il jouait à l’autobus, il était toujours excité et grinçait des dents. Il demeura sans réaction et dans un état maniaque. Il retenait visiblement son agressivité et essayait de trouver une solution meilleure, en évitant les collisions, par exemple. Cette répression de l’agressivité résultait d’une part de son désir de demeurer en bons termes avec l’analyste, d’autre part de sa peur de blesser son père. Cependant, le combat qui se déroulait en lui était pénible et il ne pouvait y faire face qu’en y dépensant toute son énergie. Malgré tout, il fut capable de se sentir heureux et détendu en compagnie de Mme K. (les deux clefs dansant ensemble), ce qui montrait que son moi était devenu plus puissant.

Note de la quatre-vingt-septième séance

I. J’ai déjà fait remarquer, dans les pages précédentes, que Richard était capable d’une meilleure intégration, qu’il réussissait mieux à faire la synthèse de ses objets et que la mère bleu clair idéalisée était beaucoup moins distincte de la mère « sale brute ». À présent, ces mêmes progrès touchaient la relation au père. C’est-à-dire que sa haine contre ce dernier avait été neutralisée par l’amour et que les images mauvaises et fantasmatiques s’étaient rapprochées des images réelles. Il faut noter que ces progrès étaient liés à la capacité de trouver plus facilement des substituts de l’analyste et de la mère, comme en témoigne l’intérêt de l’enfant pour les contrôleuses d’autobus. Auparavant, il semblait mépriser toute femme autre que la mère idéalisée, Mme K. ou sa nurse. Or, le fait d’accepter des substituts était un pas en avant dans la libération progressive des liens qui l’attachaient à sa mère. Il faut souligner un autre progrès : malgré son agressivité et ses angoisses concernant la maladie de son père, Richard était surtout dominé par l’amour et le chagrin.