Quatre-vingt-treizième séance – Jeudi (dernière)

Richard était triste et peu bavard. Cette séance se caractérisa par de longs moments de silence et des efforts visibles pour faire encore un peu de travail et ne pas céder à la dépression. Pour commencer, l’enfant dit qu’il était triste de voir partir Mme K… Il lui demanda si elle connaissait la femme de « Z » qui pratiquait le même genre de travail qu’elle. Il ajouta qu’il pensait qu’elle le faisait mal et était une sorcière… Il annonça ensuite à Mme K. qu’il était devenu ami avec la belle contrôleuse d’autobus.

Mme K. interpréta : comme il allait la perdre ainsi que l’analyse, il essayait de se faire des amis ; ainsi, ses ennemis ne l’attaqueraient pas. À ses yeux, la jolie contrôleuse était à la fois bonne et mauvaise, aussi jolie que sa mère et pourtant méchante parce qu’elle le traitait comme un enfant. Mais il voulait être en bons termes avec elle avant le départ de Mme K.

Richard attrapa une mouche et la fit sortir par la fenêtre, déclarant qu’elle volait vers le jardin de l’« ours ».

Mme K. interpréta : les mouches avaient joué une quantité de rôles, tantôt il les avait tuées (et alors elles représentaient les mauvais bébés et le mauvais père), tantôt il les avait remises en liberté comme il venait de le faire. L’« ours » représentait un papa plutôt inoffensif.

Richard dit d’une voix sourde : « L’ours est le père bleu foncé », ajoutant que son vrai père était bleu clair. C’était la première fois que l’enfant utilisait cet adjectif « bleu clair » pour qualifier son père – jusque-là ce terme était réservé à sa mère et Mme K.

Richard se rendit à la cuisine et but au robinet.

Mme K. interpréta : puisque Richard ne pouvait plus avoir le bon sein, il désirait incorporer le bon pénis de son père.

Pendant cette séance, Richard joua beaucoup avec le réveil de voyage de Mme K. ; il le caressait, le manipulait, l’ouvrait et le refermait, le remontait. Ces activités l’absorbaient. Il fit retentir la sonnerie et dit « Mme K. s’adresse au monde entier sur les ondes ; elle dit : “Je donnerai à chacun la paix dont il a besoin”. » Puis il ajouta timidement « Et Richard est très gentil, je l’aime bien… »

L’enfant se mit à tuer des mouches et à les couper en deux. Il emplit un seau d’eau à ras bord et expliqua qu’il avait fait ça parce qu’il voulait le plus de lait possible et parce qu’il désirait vider et nettoyer la bouillotte de la cuisinière. D’autre part, il prétendit qu’il voulait exterminer toutes les mouches de la pièce. Pendant qu’il se livrait à ce carnage il parla de son grand « V » représentant la victoire qu’il remportait sur elles… Il retourna à la table et, voyant le sac de Mme K. ouvert y prit son porte-monnaie disant : « Ça vous est égal, n’est-ce pas ? », Puis il l’ouvrit. Il examina les shillings et sortit des billets. Il déclara que Mme K. semblait avoir beaucoup d’argent, puis lui demanda si c’était là tout ce qu’elle possédait ou si elle en avait encore à la banque. Il mit les shillings de côté, les cachant avec sa main, comme s’il désirait les voler.

Mme K. interpréta : avant de la quitter, il voulait lui prendre le plus de lait et le plus de « grosse commission » (les shillings) possible. Puis il avait eu peur de ne pas lui en laisser assez et lui avait demandé si elle en avait encore ; il redoutait de l’avoir épuisée. Il tuait toutes les mouches pour protéger Mme K. et sa mère des mauvais bébés qu’elles contenaient et qui les menaçaient.

Comme le jour précédent, Richard profita de toutes les occasions pour toucher l’analyste. À un certain moment, il lui demanda si elle n’aimerait pas s’asseoir sur le tabouret recouvert de peluche (qui avait représenté son pénis antérieurement).

Mme K. resta assise un petit moment sur ce tabouret et interpréta : il désirait la toucher d’une part pour la caresser, comme la montre, d’autre part parce qu’il lui semblait qu’en la touchant, il pourrait mieux la faire pénétrer à l’intérieur de lui et l’y garder.

Richard donna des coups de pied aux tabourets, puis lança la corde comme il l’avait fait naguère (Cinquante-deuxième séance) ; il rappela alors à Mme K. comment il avait manipulé cette corde, le jour où elle avait symbolisé le pénis de son père dont il s’était emparé… L’enfant joua également avec les clefs ; il fit marcher les deux clefs côte à côte, enleva la petite clef de l’anneau, l’y raccrocha.

Mme K. interpréta : il désirait aller avec elle à Londres, puis retourner auprès de sa mère, puis rejoindre Mme K., comme l’exprimait le jeu avec les clefs.

Richard pria Mme K. de poser sa main sur le papier, et il en traça le contour. Sur cette même feuille, il avait auparavant calqué sa propre main. Il garda cette feuille de papier avec lui.

Mme K. interpréta : il avait peur que Mme K. ne soit détruite et qu’elle n’ait besoin de son aide (s’il voulait l’accompagner à Londres, c’était en partie pour la protéger). En outre, il craignait que la Mme K. qui se trouvait à l’intérieur de lui ne se fasse elle aussi détruire et il était décidé à la maintenir en vie, à l’intérieur comme à l’extérieur. Il redoutait d’échouer et cependant espérait réussir.

La séance touchait à sa fin et Richard se taisait. Il déclara qu’il était résolu à continuer bientôt l’analyse avec elle.

Mme K. accompagna Richard au village ; là il prit rapidement congé d’elle déclarant qu’il préférait qu’elle ne le voie pas monter dans l’autobus.

Pendant toute la séance, l’enfant avait lutté énergiquement contre la dépression et avait essayé de ne pas rendre les adieux trop pénibles et pour lui et pour l’analyste. Il se raccrochait à l’espoir de la revoir et de poursuivre l’analyse. Ses efforts pour collaborer jusqu’au dernier moment au traitement se révèlent notamment dans le fait qu’il lui ait rappelé, en lançant la corde, ce que ce geste avait voulu dire auparavant.