Chapitre VI. Types de transfert en miroir classés selon des considérations génético-dynamiques

La classification précédente des transferts qui surviennent à la suite de la remobilisation thérapeutique du soi grandiose était élaborée selon des considérations faites dans une perspective de développement. Dans ce chapitre, je me propose d’étudier les types de transfert en miroir qui sont reliés non pas tant aux stades de maturation (congénitalement préformés ?) du soi grandiose qu’à des facteurs externes agissant sur l’environnement passé (enfance) et sur l’environnement actuel (thérapie). Je voudrais particulièrement souligner les trois différentes façons : 1) primaire ; 2) réactionnelle ; 3) secondaire, qu’a le transfert en miroir (au sens large du terme) de s’établir en analyse et indiquer comment ces différents modes d’émergence du transfert sont reliés : a) aux vicissitudes du soi grandiose au cours de l’enfance, et b) à certaines expériences actuelles dans le cadre du transfert clinique. La mobilisation thérapeutique du soi grandiose peut donc survenir directement (transfert en miroir primaire), ou en tant que retrait temporaire d’un transfert idéalisant (remobilisation réactionnelle du soi grandiose) ou encore dans la répétition transférentielle d’une série d’événements génétiques spécifiques (transfert en miroir secondaire).

Le transfert en miroir primaire

Il n’est pas nécessaire d’étudier séparément et de façon détaillée le transfert en miroir primaire puisque cette forme constitue le mode habituel d’apparition de la remobilisation transférentielle du soi grandiose en thérapie. Qu’il suffise de rappeler ce qui a déjà été souligné, c’est-à-dire que, l’analyste manifestant l’attitude appropriée de non-intervention, le transfert en miroir primaire s’établira spontanément chez l’analysé. C’est le point de fixation pathognomonique qui détermine le type spécifique du transfert (qu’il s’agisse de fusion, de transfert à Valter ego ou de transfert en miroir au sens strict). Les craintes spécifiques qui sont ressenties par le patient à mesure que s’établit le transfert sont de même reliées au type spécifique de transfert, qu’il s’agisse de la peur d’une régression incontrôlable telle qu’elle s’exprime par des rêves de chute, de la peur d’une stimulation non contrôlée et excessive de la part de l’exhibitionnisme primitif remobilisé ou de la peur d’une perte de contact avec la réalité attribuable à une poussée de fantasmes de grandeur, etc. Naturellement, les résistances spécifiques motivées par les craintes spécifiques du patient et qui vont s’opposer à l’établissement du transfert dépendent elles aussi du type de transfert qui a été amorcé. Une observation attentive de l’ensemble des manifestations transférentielles qui sont ébauchées, de même que des craintes et des résistances qui y sont reliées, sera précieuse pour l’analyste. Elle pourra lui fournir des indices non seulement sur la genèse de la pathologie mais aussi sur les interactions dynamiques entre, d’une part, le sentiment de grandeur et l’exhibitionnisme centraux et, d’autre part, les structures de personnalité environnantes, qui sont beaucoup plus difficiles à discerner avec la même clarté à des stades plus avancés de l’analyse.

Si les craintes de l’analysé lui occasionnent un malaise par trop grand, ou encore si elles nuisent trop longtemps à sa capacité de ramener l’intérêt du soi-objet archaïque vers le soi grandiose remobilisé, il sera bon que l’analyste explique au patient la signification de cette impasse. De telles explications ne peuvent naturellement comporter de matériel génétique spécifique. L’analyste devrait, de son côté, s’abstenir de communiquer au patient les reconstructions génétiques qu’il aura faites intuitivement, ces dernières étant facilement ressenties par le patient comme une invitation à établir une relation archaïque, défensive et non spécifique avec un objet omniscient. Si l’analyste, cependant, se limite à fournir amicalement au patient des éclaircissements sur les éléments dynamiques de la situation actuelle, ce dernier constatera que l’analyste connaît bien le type de désordre dont il souffre, il en ressentira de la sécurité et son angoisse de même que les résistances qui y sont reliées en seront diminuées d’autant.

La mobilisation réactionnelle du soi grandiose 43

à l’intérieur du domaine plus étendu d’un transfert narcissique. Toutefois, le terme de transfert – spécifiquement, celui de transfert en miroir – ne convient pas aux manifestations cliniques de la mobilisation réactionnelle du soi grandiose. Ce qui se produit en pareil cas n’est à peu près jamais une manifestation thérapeutique à caractère positif du soi grandiose, mais bien plutôt le surinvestissement subit d’une image archaïque du soi grandiose qui est rigidement défendue par de l’hostilité, de la froideur, de l’arrogance, du sarcasme et du silence (position 2A au schéma 2). Dans un certain nombre de cas, la régression qui suit la déception par l’objet idéalisé ne s’arrête pas au niveau du narcissisme archaïque mais va jusqu’au surinvestissement du corps-esprit-soi fragmenté autoérotique accompagné de douloureuses préoccupations hypocondriaques et de honte archaïque (position 3 au schéma 2). Entre les positions de retrait que constituent le narcissisme archaïque (2A) et l’auto-érotisme (3), il arrive que l’on rencontre des manifestations éphémères de fantasmes de fusion quasi délirants liés à l’incertitude du patient concernant sa propre identité.

De pareilles identifications primitives, mêlées à des soucis hypocondriaques, n’étaient pas rares chez M. E… (chap. Y) qui, lorsqu’il se sentait déçu par l’analyste, avait la sensation qu’il commençait à avoir les contours corporels ou les traits du visage de sa mère morte. Cette traduction primitive de l’expression par la vision-fusion de ses désirs oraux-tactiles frustrés et de son souhait de tendresse et d’empathie inhibées quant au but (de la part d’une figure maternelle) survint même à des stades avancés de son analyse, à des périodes où il était déjà devenu capable de s’adonner de façon soutenue à des activités créatrices sublimées qui avaient remplacé le fusionnement visuel primitif de sa perversion voyeuriste. (Voir au chapitre XII les passages qui concernent cette phase de l’analyse de M. E…)

Si inquiétants que puissent paraître les signes de ces états régressifs, dans la plupart des cas, ni l’analyste ni le patient n’en furent autrement alarmés. Il est vrai qu’il existe à cet état de choses de rares exceptions.

(Voir, par exemple, la référence au cas de M. G… au chapitre IV, où la gravité de la régression et l’intensité des pulsions anales de même que l’attitude paranoïde correspondante étaient de nature à causer de véritables inquiétudes.) Mais, dans la vaste majorité des cas du type de pathologie sur lequel porte la présente étude, ces régressions font clairement partie du processus thérapeutique et sont vite acceptées par le patient comme étant simplement un matériel à soumettre au travail producteur des insights qui conduisent à l’expansion progressive et au renforcement de son moi.

On ne peut prévenir ces mouvements de régression, mais il serait faux de dire qu’ils ne sont pas souhaitables d’un point de vue thérapeutique. Etant donné la vulnérabilité narcissique de l’analysé, ils ne peuvent être évités puisque l’empathie d’un analyste ne saurait être parfaite, pas plus que ne l’est l’empathie d’une mère pour les besoins de son enfant. D’ailleurs, comme on l’a déjà dit, le patient a beaucoup à apprendre de l’examen qui est fait de ces mouvements au cours de la thérapie. Le travail analytique, cependant, n’est pas centré sur la position régressive elle-même, celle-ci constituant un retrait du transfert narcissique, lequel est véritablement le lieu de travail analytique ; c’est pourquoi l’interprétation isolée du contenu des manifestations du soi grandiose archaïque ou des inquiétudes hypocondriaques et des expériences de honte du patient ne pourrait être fructueuse et constituerait une erreur technique. Une fois clarifié le contexte dynamique d’un mouvement transférentiel donné, il n’est pas nécessaire d’éviter la reconstitution empathique des sentiments de l’enfance correspondant à ceux qui accompagnent la position régressive temporaire dans l’analyse. Ainsi, l’analogie peut être faite entre les inquiétudes hypocondriaques actuelles du patient et les vagues soucis de santé d’un enfant solitaire qui se sent menacé et dénué de protection : de cette manière on aide le patient à comprendre la signification profonde de sa condition actuelle de même que ses racines génétiques. Cependant, la tâche première de l’analyste à ces moments cruciaux reste toujours de reconnaître le mouvement thérapeutique dans sa totalité et ses interprétations doivent être centrées d’abord sur l’événement traumatique qui a déclenché le retrait en question.

Le transfert en miroir secondaire

Dans la plupart des cas, le transfert en miroir commence à se développer dès le début du traitement (transfert en miroir primaire) ; cependant, il arrive parfois qu’il soit précédé d’une brève phase d’idéalisation. La signification que revêt le transfert en miroir secondaire est moins évidente que ne l’est celle de la mobilisation réactionnelle du soi grandiose et les connotations génétiques de son apparition requièrent, en particulier, un examen attentif.

On peut déceler au début de l’analyse de certaines personnalités narcissiques, par ailleurs centrées sur elles-mêmes, la présence indéniable d’un transfert idéalisant qui ne s’établit toutefois que pour un temps limité. Même si elle n’est pas troublée par des interprétations prématurées ou par quelque interférence active ou passive provenant de l’analyste, cette attitude idéalisante disparaît en général rapidement pour être remplacée par des signes très clairs dans le comportement du patient et dans ses associations libres indiquant qu’un glissement s’est produit de la mobilisation de l’objet idéalisé à celle du soi grandiose et qu’un transfert en miroir (sous l’une des trois formes possibles) s’est établi. Cet état de choses persistera tout au long de la période où le processus de working through sera centré sur l’intégration du soi grandiose remobilisé. Le plus souvent, l’idéalisation initiale de l’analyste doit être comprise comme étant liée à une étape intermédiaire sur la voie régressive que le patient en thérapie n’a pas encore complètement parcourue. On voit alors, dans les rêves et les souvenirs du patient, les images de personnes qu’il a admirées ou idéalisées au cours de son enfance, bien que leur émergence soit clairement reliée à son attitude présente à l’égard de l’analyste ; on rencontre aussi une expression directe de l’admiration qui est consciemment ressentie en face de l’analyste.

Nous présenterons plus tard, dans le contexte d’observations sur la tendance qu’ont certains analystes (souvent à cause de leur contre-transfert) à réagir par des interprétations prématurées ou erronées à l’idéalisation de leurs patients, un exemple clinique du premier type d’idéalisation qui précède un transfert en miroir secondaire et qui consiste en des images de personnes admirées apparaissant dans des rêves de début d’analyse. Le cas en question, celui de Mlle L… (cbap. X) constitue presque sûrement un exemple d’attitude transférentielle idéalisante fugitive exprimée indirectement dans les premiers rêves d’une analyse. Dans ce cas, l’idéalisation répétait une tentative (qui s’était avérée éphémère) d’organisation de tensions narcissiques menaçantes par le moyen de l’idéalisation d’un prêtre admiré, au début de l’adolescence. À la suite d’une erreur commise par l’analyste, un temps mort dans l’analyse vint nuire, non pas à la continuation du transfert idéalisant, mais à l’acheminement des revendications exhibitionnistes du soi grandiose vers un transfert en miroir utilisable.

L’analyse de M. K… (chap. IX), qui appartient à un contexte différent, nous offre un exemple clinique du second type d’idéalisation (l’expression directe d’une admiration consciente pour l’analyste) précédant un transfert en miroir secondaire. Au cours d’une brève période du début de l’analyse, ce patient avait ouvertement exprimé sa grande admiration pour l’analyste et avait idéalisé l’apparence, le comportement, les capacités physiques et mentales de ce dernier. Cette brève idéalisation était la répétition d’une tentative avortée d’idéalisation du père alors que le patient était âgé de trois ans et demi. Lorsque, après la naissance d’un frère, l’attitude de sa mère se fut brusquement transformée, passant d’une admiration totale à son endroit à un rejet accompagné de critiques et de sa personne et de ses demandes d’attention, l’enfant avait tenté de combler l’intense frustration narcissique qu’il éprouvait en se construisant une image admirée et idéalisée de son père, image à laquelle il pût s’attacher. Cette tentative fut cependant un échec et cela pour de nombreuses raisons, y compris le fait que le père du patient semble avoir été, en dépit d’une réussite remarquable, affligé d’une grave perturbation de son estime de soi, le rendant incapable d’accepter le rôle que son fils cherchait à lui imposer. C’est pourquoi, au lieu de permettre à l’enfant de le glorifier et d’obtenir un sentiment de gratification narcissique et d’équilibre en s’attachant à une figure admirée, le père repoussa l’admiration de l’enfant en dépréciant son désir de s’attacher à une figure à laquelle il puisse s’identifier.

Les tentatives de l’enfant pour créer une imago idéalisée du père furent donc de courte durée et il se réfugia dans des attitudes et des activités visant à ressusciter l’équilibre narcissique qui avait caractérisé une période antérieure de sa vie. Il tentait maintenant de rehausser son estime de soi par le rétablissement de l’ancien sentiment de grandeur et des manifestations exhibitionnistes autrefois encouragées par sa mère. Spécifiquement, il se tourna vers des activités sportives particulièrement susceptibles de permettre à ses visées de grandeur et à son exhibitionnisme de se manifester ; ces activités athlétiques persistèrent dans sa vie d’adulte et devinrent vite le point central où se mesuraient ses succès et ses échecs. Nous ne présenterons pas ici en détail le développement pourtant si riche d’enseignement de la personnalité de ce patient. Cet épisode, présenté plus haut, de l’une des périodes cruciales de son enfance n’est raconté que pour permettre de voir plus clairement comment le déroulement de ses transferts successifs (une période d’idéalisation suivie d’un transfert en miroir secondaire) ne faisait que répéter une suite d’événements survenus dans son enfance (la brève tentative d’idéalisation suivie d’un retour au surinvestissement du soi grandiose).

Métapsychologiquement parlant, ces idéalisations fugitives, exprimées ouvertement ou masquées, portant directement sur l’analyste ou n’apparaissant que sous forme d’allusion, constituent la reviviscence d’un progrès, laissé inachevé dans l’enfance, le long d’une importante voie de développement du narcissisme : à savoir, la reviviscence d’une tentative d’établir une imago parentale solidement idéalisée, comme précurseur de son intériorisation achevée sous la forme du surmoi idéalisé. Contrairement aux mouvements temporaires qui vont de l’imago parentale idéalisée au soi grandiose et qui se produisent plus tard au cours de la thérapie (mobilisation réactionnelle du soi grandiose), le passage de la mobilisation de l’imago parentale idéalisée à celle du soi grandiose répète, dans ces cas, une suite spécifique d’événements datant de l’enfance du patient : a) l’essai d’idéalisation d’un objet d’enfance ; b) une interférence (traumatique) dans cette idéalisation ; et c) (un retour au) surinvestissement du soi grandiose. Il est important de tenir compte de la brève période d’idéalisation comme du déplacement spontané subséquent vers le soi grandiose, étant donné que c’est le fait même que ces manifestations se succèdent, qui constitue l’essentiel de la répétition transférentielle des événements psychologiques importants du passé. L’analyste ne doit, par conséquent, ni rejeter l’idéalisation initiale ni tenter par ailleurs de la prolonger artificiellement.

L’idéalisation du thérapeute précédant l’établissement d’un transfert en miroir peut revêtir d’un point de vue clinique une triple signification : 44

3. Et, enfin, le fait qu’il y ait dans ces cas, au cours de la phase où s’établit la régression thérapeutique, un temps d’arrêt dans le retour de la libido narcissique au stade de l’idéalisation peut également être interprété comme l’annonce d’une importante visée thérapeutique ; comme si un des buts jamais atteints du développement infantile s’illuminait brièvement au début de la thérapie avant de disparaître à nouveau.

Parfois, bien que de façon moins apparente et régulière, un transfert idéalisant peut également s’établir au cours des phases plus avancées d’une analyse caractérisée dès le début du traitement par la présence d’un transfert en miroir (transfert en miroir primaire). Dans des cas semblables – de même, bien entendu, que dans tous les cas de transfert idéalisant secondaire succédant à un transfert en miroir secondaire – le processus de working through consiste en deux phases : une première phase au cours de laquelle l’analyse est centrée sur le transfert en miroir et une phase plus avancée (celle du transfert idéalisant secondaire) au cours de laquelle le travail analytique porte sur l’idéalisation qui émerge de nouveau mais cette fois de manière intégrée.