Chapitre IX. Exemple clinique de transferts narcissiques

Il est difficile dans un exposé comme celui-ci de démontrer la vraisemblance des propositions théoriques avancées et leur cohérence à l’intérieur des cadres de la métapsychologie psychanalytique ; il est également difficile de démontrer leur base empirique, de même que leur applicabilité à la clinique. Il n’y a guère de chance qu’un seul moyen d’exposition puisse suffire à la tâche, aussi devons-nous alterner entre des avancés théoriques suivis d’exemples cliniques et de véritables exposés théoriques accompagnés d’études de cas. Ce n’est qu’en approchant la question sous différents angles qu’il nous sera possible de parvenir à la pleine compréhension du phénomène dont nous traitons.

Outre qu’elle apporte une nouvelle confirmation à la maxime qui veut que l’alliance entre l’observation clinique et la formulation théorique soit au centre même de tout progrès scientifique en psychanalyse, la présentation de l’étude de cas qui suit vise à atteindre deux buts spécifiques, indépendants l’un de l’autre. 71 visaient à illustrer un aspect ou l’autre du transfert en miroir et de la psychopathologie dont il est la manifestation, l’étude qui suit et qui comprend certains détails cliniques de même qu’un résumé de la psychopathologie sous-jacente cherche par ses dimensions plus considérables (longitudinales comme en profondeur) à fournir un aperçu de la structure totale d’un spécimen représentatif de ce sous-groupe de perturbations narcissiques. Dans le cadre du présent ouvrage, ce cas doit donc être considéré comme occupant à l’égard du transfert en miroir une position analogue à celle de A… (chap. III) à l’égard du transfert idéalisant.

2. Présenté comme le spécimen le plus marquant de la mobilisation thérapeutique du soi grandiose, le matériel clinique servira également de point de départ à une extension de l’exploration théorique (commencée au chapitre VII) de certaines conditions structurales-dynamiques fondamentales présentes dans les troubles narcissiques. Les premières hypothèses se rapportaient à la relation entre : 1) la scission verticale du psychisme fréquemment rencontrée dans les perturbations narcissiques, et 2) un clivage horizontal dans le psychisme, que je crois présent dans tous les cas de troubles narcissiques, ou seul (ce qui est plus rare) ou combiné à une scission verticale (ce qui est le plus fréquent). Comme on l’a indiqué plus haut (particulièrement dans le cas de M. J…), la présence du clivage horizontal est souvent difficile à constater et peut être aisément oubliée. Bien que les effets produits par les configurations narcissiques horizontalement clivées soient profonds, ils sont en général beaucoup moins apparents que ne l’est le sentiment de grandeur ouvertement manifesté par le secteur verticalement clivé. Comme les manifestations des configurations narcissiques horizontalement clivées sont relativement discrètes, il faut souligner le fait qu’une investigation psychanalytique attentive et systématique révélera toujours la présence d’un clivage horizontal dans le psychisme. Par ailleurs, on rencontre effectivement des patients souffrant de troubles narcissiques, chez lesquels ne semble pas exister de scission verticale importante. Dans ces derniers cas, la configuration narcissique archaïque (comme un soi grandiose archaïque, par exemple) est submergée et n’a pas été intégrée aux aspects plus évolués de la personnalité. De nombreux défauts de personnalité dans le domaine narcissique sont la conséquence relativement discrète de cette carence dans le développement. Certains parmi ces défauts (comme un manque d’estime de soi, par exemple) sont attribuables au peu d’apport narcissique accessible aux configurations évoluées et proches du réel – par exemple, à la représentation consciente du soi – étant donné qu’une grande part de la libido narcissique est demeurée centrée sur la structure archaïque submergée. D’autres perturbations (comme les préoccupations hypocondriaques et la tendance à la honte, mais aussi l’apparition des murs fragiles élevés sporadiquement par les sentiments défensifs d’arrogance du patient, parfois accompagnée de brèves poussées d’excitation hypomaniaque anxieuse) sont dues aux percées capricieuses, incontrôlées des structures archaïques insuffisamment bloquées dans les couches du psychisme qui sont proches du réel.

Toutefois, dans la majorité des cas de transfert en miroir, c’est le sentiment de grandeur verticalement scindé qui occupe le centre de la scène en ce qui concerne le comportement du patient. Quant au sentiment de grandeur inconscient, horizontalement clivé, c’est seulement après qu’un progrès suffisamment important se sera accompli dans l’intégration du secteur verticalement scindé au secteur de réalité qu’il sera à son tour entraîné dans le processus de ivorking through. (Voir le rapport sur le cas de J… et le schéma 3). La raison de la création et du maintien du clivage vertical est assez facile à comprendre : il est dû à l’angoisse spécifique ressentie face à la menace d’un déséquilibre psychoéconomique spécifique dans le domaine narcissique. Mais il nous reste encore beaucoup à apprendre sur la nature de la barrière qui se dresse entre le secteur verticalement clivé du psychisme et le moi-réalité, de même que sur la façon dont ses effets s’accomplissent. Quelle est la nature métapsychologique de l’opposition que le moi-réalité réussit à mobiliser lorsqu’il est encouragé à confronter l’arrogance manifeste et les revendications narcissiques ouvertes du secteur scindé ? Comment se fait-il que la main droite du psychisme (le moi-réalité central avec sa faible estime de soi, son manque d’initiative, sa propension à la honte et son hypocondrie) ne sache pas ce que fait sa main gauche (le secteur scindé du sentiment de grandeur) ? Comme je suis porté à le croire, cette barrière ne se rapproche-t-elle pas du mécanisme de déni que Freud (1927) décrivit en relation avec des conditions analogues chez le fétichiste ?

Quelle que soit l’importance de ces questions, l’étude de cas que nous allons présenter ne traitera pas de la barrière qui sépare les secteurs verticalement clivés du psychisme mais plutôt de celle qui maintient le clivage horizontal. Autrement dit, nous nous proposons d’examiner des données qui se rapprochent davantage des conditions psychologiques décrites par Freud (19156) comme constituant le fondement des névroses de transfert classiques. Un aspect de notre étude concerne donc la nature du clivage horizontal dans les cas de perturbations narcissiques, que, comme dans le cas de M. J…, le clivage horizontal devienne apparent seulement après que s’est accompli un progrès suffisant en ce qui concerne le secteur verticalement scindé, ou (comme cela semble être le cas dans l’analyse de M. K… dont nous allons parler) que le soi grandiose pathogène soit surtout présent sous une forme inconsciente, en d’autres termes, enfoui dans les profondeurs de la personnalité.

Le problème que je voudrais tenter d’éclaircir suppose deux questions qui sont en corrélation. On se demandera donc : a) si l’on peut dire que les structures narcissiques existent en état de refoulement (quelles que soient les autres défenses secondaires que le moi puisse utiliser pour soutenir un refoulement sous-jacent) ; et, si la première question reçoit une réponse affirmative, b) si la substance métapsychologique des manifestations (pré)conscientes et des manifestations de comportement qui sont en corrélation avec les configurations narcissiques refoulées (chez

M. K… surtout avec le soi grandiose) est un amalgame constitué d’une structure inconsciente mobilisée avec le contenu mental (pré)conscient approprié pour lequel Freud (1900) a utilisé le terme de « transfert ». La signification du terme de transfert s’est progressivement modifiée depuis le temps où Freud en a donné une définition structuro-dynamique, et possède maintenant une acception clinique fort étendue. Le concept auquel il renvoie n’a donc plus toute la précision métapsychologique qu’il détenait au début. Comme il a déjà été dit (Kohut, 1959), cependant, l’ancienne conceptualisation du transfert de Freud n’a rien perdu de son importance fondamentale dans l’orientation de la recherche sur cette question.

En gardant toujours à l’esprit ces quelques considérations, nous pouvons maintenant diriger notre attention sur un exemple clinique. Il porte, au début, sur un matériel onirique extrait de l’analyse de M. K…, un ingénieur industriel venant d’atteindre la quarantaine et qui, après une courte période d’idéalisation, avait établi avec l’analyste une relation narcissique relativement stable et plutôt discrète. Au début, ce transfert se situait à la frontière entre la fusion et le jumelage et ne comportait que peu d’élaboration d’aspects objectaux ; puis se fit jour une plus grande exigence d’écho, d’approbation et de confirmation à l’égard de l’analyste : un transfert en miroir au sens strict en vint graduellement à s’établir.

Mon attention portera surtout sur cet aspect du matériel clinique qui concerne certaines réactions du patient devant la perspective de séparations d’avec moi, ou devant des modifications apportées à l’horaire des séances. Dans ces circonstances, il avait tendance à se replier sur lui-même, à n’éprouver d’émotion que superficiellement et à se sentir déprimé quoique de façon diffuse ; le contenu de ses rêves se modifiait également de façon dramatique : ses rêves habituels étaient remplis de personnages, mais quand il devait envisager une séparation d’avec moi, il rêvait avec régularité de machines compliquées, de canalisations électriques et souvent de roues tournant à vide. Au début, il n’était pas conscient de la relation qui existait entre sa réaction émotionnelle (une sérieuse diminution de son estime de soi) et les séparations en perspective. Des interprétations faites au niveau de la libido objectale et de l’agressivité à l’égard de l’objet demeuraient sans résultat. Les roues tournantes de ses rêves, pour citer un exemple, n’exprimaient pas, comme je l’avais d’abord cru, son désir d’empêcher mon départ en interférant avec ma locomotion ; elles représentaient une régression vers des tensions corporelles et vers un intense sentiment d’inquiétude à son propre sujet, expériences rappelant d’anciennes préoccupations hypocondriaques dues à des états de tension narcissique à la suite d’importants traumas au cours de l’enfance. Les fils électriques, les roues, de même que d’autres éléments de machinerie apparus dans les rêves purent être compris, et souvent de façon très détaillée, plus tard au cours de l’analyse, comme étant des allusions à des parties du corps au sujet desquelles il avait eu des soucis et des fantasmes à des moments de l’enfance où il s’était senti abandonné, négligé.

D’une manière générale, nous pouvons dire que dans des cas comme celui-ci une blessure narcissique actuelle peut être suivie de l’émergence de configurations spécifiques inconscientes, narcissiques et auto-érotiques – de stades anciens du soi et de ses précurseurs fragmentés – dont l’analyse provoque le rappel de réactions narcissiques et auto-érotiques au cours de l’enfance. L’observation de pareilles suites de phénomènes fournit le fondement empirique sur lequel se base l’hypothèse qui veut qu’un foyer narcissique ou prénarcissique spécifique ait existé dans le psychisme sous une forme inconsciente jusqu’à ce qu’il soit surinvesti par un apport de libido narcissique qui, à la suite d’une récente blessure narcissique, s’était retirée de certains aspects du soi actuel pour se tourner vers des représentations archaïques du soi refoulées.

L’exemple clinique que nous venons de citer démontre l’existence de structures narcissiques inconscientes, c’est-à-dire de fantasmes et d’idées spécifiques refoulés concernant le soi et investis d’énergies narcissiques.

Cependant, l’existence de structures inconscientes ne constitue pas à elle seule un transfert ; elle n’en est qu’une condition préalable. Il nous faut en outre nous assurer que la représentation ancienne du soi (sous sa forme mobilisée) exerce une influence sur des contenus mentaux qui se rapportent à la réalité actuelle et, réciproquement, qu’elle subit l’influence de facteurs présents (qu’elle est remobilisée en réaction à des événements actuels). Dans l’exemple que nous citons, il est possible de discerner l’existence de ces deux relations entre le passé thérapeutiquement mobilisé et le présent : 1) dans l’amalgame onirique de l’ancienne imagerie du corps et du soi avec les restes diurnes, sous forme d’idéation préconsciente concernant des machines et des systèmes électriques (sous l’influence également des intérêts technologiques actuels du patient) ; et 2) dans l’équivalence entre les événements qui ont provoqué la régression au cours du traitement (une séance annulée, par exemple) et ceux qui avaient suscité des déplacements d’investissement analogues au cours de l’enfance (retrait émotionnel parental).

Nous examinerons d’abord les rêves sur les machines, les roues qui tournent et les fils électriques. La construction métapsychologique des rêves de machinerie est la même que pour un transfert, ce terme étant pris au sens métapsychologique strict (Freud, 1900, p. 562 ; voir également Kohut, 1959 ; Kohut et Seitz, 1963). Il ne suffit cependant pas d’affirmer qu’un reste diurne préconscient (idéation actuelle concernant la machinerie) devient porteur d’un contenu inconscient refoulé (le soi corporel archaïque) car on pourrait avancer que je n’ai fait ici la démonstration que de la régression formelle du symbolisme représentationnel. Autrement dit, on pourrait soutenir que je n’ai rien fait de plus que de montrer le patient traitant avec un contenu inconscient au moyen non pas de la pensée verbale mais plutôt du langage pictural qui devient accessible durant le sommeil, à la façon des régressions hypnagogiques décrites par Silberer (1909).

On ne peut douter, toutefois, que les machines qui apparaissaient dans les rêves du patient aient été bien autre chose que des symboles corporels universels et accessibles de façon générale. En effet, au cours de toute sa vie, les machines avaient constitué pour le patient une importante dimension consciente de l’extension de son expérience de soi. Les jouets mécaniques, les luges et les tricycles de son enfance l’avaient grandement aidé à surmonter des tensions archaïques spécifiques, tensions narcissiques et particulièrement tensions auto-érotiques (soucis hypocondriaques au sujet de son corps) ; des dons de toute sorte en mécanique et en particulier une habileté absolument remarquable dans le maniement d’instruments de locomotion fort complexes (il excellait notamment dans le pilotage des planeurs) jouèrent un rôle décisif dans le maintien de son estime de soi au cours de sa vie d’adulte et demeurèrent un élément constituant important de son image de soi. Si l’on tient compte de ces facteurs, on peut dire que les machines apparurent dans ses rêves non seulement parce qu’elles convenaient bien à une représentation par l’image, mais aussi parce que, de façon analogue aux transferts dans les rêves concernant des tendances vers l’objet dans les névroses de transfert, elles découlaient tout naturellement des amalgames et des formations de compromis entre les aspects actuels et les aspects archaïques de la représentation du soi. L’estime de soi du patient ayant été blessée (par la perte de l’analyste ressenti narcissiquement), la représentation (pré)consciente du soi fut désinvestie ; des images du soi archaïques inconscientes datant de l’enfance, à la limite entre le soi grandiose et sa fragmentation auto-érotique, furent alors surinvesties et cherchèrent à s’exprimer, menaçant le soi corporel de douloureuses tensions narcissiques. Il en résulta un compromis par le rêve dans lequel l’ancien et le nouveau s’entremêlaient pour établir un équilibre temporaire.

L’analyse métapsychologique qui précède démontre l’existence des nombreuses similitudes existant entre certaines formations narcissiques et les configurations transférentielles analogues dans les névroses de transfert. Dans les deux cas, une structure refoulée se trouve surinvestie par des énergies instinctuelles qui ont été, au préa-labié, retirées d’une représentation préconsciente et ont subi une transformation régressive ; la structure surinvestie fait irruption dans le moi préconscient pour se fondre, par des amalgames et des formations de compromis, à des contenus appropriés appartenant à ce domaine psychologique. La similitude est-elle suffisamment grande pour nous permettre de parler de tels rêves comme de phénomènes transférentiels ? À première vue, l’on pourrait avoir de fortes hésitations à le faire étant donné l’absence de l’investissement instinctuel-objectal qui est, comme on sait, l’un des éléments essentiels du transfert au sens métapsychologique du terme. Ajoutons qu’en plus de l’élément décisif que constitue la qualité narcissique des forces instinctuelles alors mobilisées, aucun objet, même entendu au sens cognitif, idéationnel, n’est présent : pas plus la représentation du soi corporel dans les fantasmes inconscients que les représentations des machines dans l’imagerie préconsciente ne semblent avoir qualité d’objet.

Si nous passons maintenant de l’évaluation métapsychologique des rêves aux événements d’ordre psychologique qui ont provoqué la régression de la libido narcissique, nous avons immédiatement l’impression d’avoir affaire à quelque chose de familier, comme une réaction transférentielle, peut-être pas au plus strict sens métapsychologique du terme mais du moins dans son sens clinique le plus large. Et, à vrai dire, la plus grande partie des informations qui nous furent fournies par l’analyse semble confirmer cette impression initiale. Un bon nombre de résistances superficielles une fois écartées, il devint tout à fait évident que les retraits émotionnels du patient se produisaient en réaction à l’annulation ou aux changements d’heure des séances par l’analyste, à un congé ou à des vacances en perspective, etc. Il s’avéra également que de semblables réactions s’étaient produites dans le passé, avant l’analyse (particulièrement à l’intérieur de sa relation avec sa femme ; elles continuèrent de se manifester, côte à côte avec celles qui concernaient l’analyste) ; le patient en avait éprouvé de semblables, au cours de son enfance, lorsqu’il arrivait à ses parents de s’absenter. Finalement, des signes de plus en plus nombreux ainsi que des souvenirs permirent de reconstituer toute une suite d’événements commençant avec la grossesse de sa mère suivie de la naissance d’un frère alors que le patient était âgé de trois ans, accompagnée et également suivie d’un retrait de sa mère à son endroit, événements auxquels étaient fortement reliées les fixations narcissiques qui non seulement déterminèrent une grande part du développement de sa personnalité mais devinrent indubitablement le noyau de quelques-unes de ses réactions subséquentes à l’endroit de l’analyste.

Il faut bien souligner que la naissance d’un frère ne peut être considérée comme étant une cause essentielle de perturbations survenues dans le développement narcissique de l’enfant. C’est plutôt la personnalité narcissique de la mère et la relation pathogène tout entière de l’enfant avec elle, avant et après la naissance du petit frère, qui expliquent l’impact traumatique et les conséquences pathologiques de cet événement. Nous pouvons même faire l’hypothèse que des fixations narcissiques se seraient établies même s’il n’y avait pas eu un autre enfant et pouvons, par conséquent, admettre que l’importance prise, au cours de l’analyse, par les souvenirs entourant la naissance du frère est due à ce qu’ils étaient devenus le centre d’une tendance vers le télescopage d’expériences génétiques analogues (plus anciennes et plus tardives). À vrai dire, il est possible que la naissance d’un frère ait aussi apporté une contribution positive au développement psychique du patient, particulièrement dans le domaine du narcissisme. Elle le libéra de l’engrenage qu’était sa relation avec sa mère ambivalente et l’incita à faire à deux reprises des tentatives pour échapper à cette impasse. Malheureusement l’une de ces tentatives échoua et l’autre ne réussit qu’à demi. L’échec semble s’être produit dans sa relation au père : l’enfant s’était en effet tourné vers ce dernier – geste tout à fait typique en pareilles circonstances – dans sa recherche d’un objet pour ses tensions narcissiques. Bien qu’il eût dû être mûr pour une semblable démarche (il était âgé de trois ans et demi), la tentative de s’attacher à son père comme à une imago parentale idéalisée, admirée (une image de perfection masculine) échoua pour les trois raisons suivantes : 1) sa mère s’interposa de façon subtile mais très efficace ; 2) l’intense relation vécue avec sa mère, ayant été la source d’une importante gratification, l’avait absorbé au point de retarder son développement, le laissant mal préparé à affronter les modifications qui s’imposaient brutalement ; et, ce qui semble encore plus important, 3) le père mésestimé (qui, par exemple, cherchait à garder secrètes ses origines modestes alors que la mère venait d’une famille aristocratique) ne pouvait supporter l’idéalisation que son fils faisait de lui, et il s’écarta de l’enfant.

Les tentatives de l’enfant de se libérer des tensions narcissiques au moyen d’activités physiques eurent plus de succès. Bien que ces activités aient manqué de réalisme et qu’elles aient toujours été soumises à son sentiment de grandeur (mettant souvent en danger sa santé et sa vie), elles impliquaient quand même des possibilités de sublimation et offraient à ses fantasmes de grandeur sous-jacents de même qu’à son exhibitionnisme la chance d’être gratifiés de façon réaliste.

Sommes-nous justifiés d’utiliser le terme de transfert pour désigner les liens narcissiques dans lesquels s’engagea M. K…, liens qui lui permirent d’accomplir de tels progrès thérapeutiques ? Je crois pour ma part que l’on ne peut donner à cette question de réponse bien définie, la réponse dépendant plutôt des préférences individuelles du théoricien analytique. Plutôt que de poursuivre l’étude de ces problèmes théoriques, je laisserai la question pendante pour revenir au matériel clinique et énumérer les aspects les plus importants du rôle concret, empirique, tenu par l’analyste dans la cure. 72 solide dont la rupture occasionna les modifications de matériel onirique dont nous avons parlé dans les pages qui précèdent. Ce lien transférentiel comportait peu d’élaborations objectales. Le peu de matériel qui émergeait indiquait que le patient se sentait secrètement fusionné à l’analyste ou qu’il ressentait ce dernier comme un alter ego, c’est-à-dire comme quelqu’un de semblable à lui-même et avec qui il était capable de partager ses pensées et ses expériences. Cette relation narcissique lui permit de révéler graduellement ses intenses besoins narcissiques, et en particulier ses aspirations marquées par l’exhibitionnisme et le sentiment de grandeur dans le domaine des prouesses physiques. Ce matériel se rapportait tout particulièrement à l’époque où sa mère, qui lui avait auparavant fourni, de manière inconditionnelle, des gratifications narcissiques non sélectives intenses bien que prolongées de façon pathologique, s’était éloignée de lui. L’enfant tenta alors de canaliser sa libido narcissique vers une relation idéalisante avec le père ; après l’échec de cette tentative, il semble avoir opéré une retraite vers des fantasmes de relations avec des compagnons de jeu (alter ego)72, alternant avec des sentiments de dépression et d’isolement (au cours desquels il doit avoir de nouveau mobilisé une partie de l’ancien sentiment de fusion avec la mère). Ces stades du soi grandiose furent ravivés dans l’analyse, une fois terminée la phase idéalisante initiale, et constituèrent la matière principale du transfert secondaire en fusion-jumelage qui occupa dans l’analyse une place prédominante. À mesure qu’avançait l’analyse, cependant, la fusion-jumelage fut progressivement remplacée par un transfert en miroir au sens strict, c’est-à-dire que le patient devint plus conscient de ses revendications pour une approbation, un écho, une confirmation de la part de l’analyste. Mais, même alors, l’accent n’était tou – 73 jours pas sur l’analyste mais bien sur lui-même et sur ses exigences narcissiques. Ce n’est qu’au cours de la dernière année de ce qui fut une longue analyse qu’un transfert idéalisant mieux intégré sembla s’établir de nouveau, menant à une dernière période de working through qui se rapportait spécifiquement à ses tentatives d’idéalisation (il s’était tourné vers son père après avoir été rejeté par sa mère). Un événement extérieur nous fit malheureusement juger préférable de mettre fin à l’analyse à ce même moment, rendant impossible une évaluation sérieuse de cette ultime période. Mentionnons cependant que des bouffées d’idéalisation apparurent, à l’occasion, vers le milieu de l’analyse alors que régnait le transfert en fusion-jumelage. Ces brèves périodes d’idéalisation purent être aisément identifiées comme la manifestation de certains stades transitionnels fugitifs dans le mouvement de la libido narcissique, en particulier durant des moments où le patient était en voie de rétablir la mobilisation fondamentale de son soi grandiose dans la relation en fusion-jumelage avec l’analyste, après que cette dernière eut été temporairement interrompue. La portée d’une brève période initiale de remobilisation de l’imago parentale idéalisée, en tant que signe précurseur de la remobilisation à long terme du soi grandiose au cours de la plus grande partie de l’analyse, a été étudiée dans le contexte du transfert en miroir secondaire (chap. VI). Ici, je voudrais traiter surtout du transfert relativement stable qui servit de base au processus essentiel de ivorking through au cours de l’analyse. Je parlerai donc, dans les lignes qui suivent, de ce transfert à long terme et, particulièrement, de certaines de ses vicissitudes au cours du traitement.

2. Comme on l’a dit, la relation fondamentale était celle d’une fusion-jumelage plus ou moins discrète, pratiquement dépourvue d’admiration manifeste ou masquée à l’égard de l’analyste, et sans élaboration d’aspects objectaux. L’analyste était accepté comme une présence silencieuse ou, plus tard, dans une variante en miroir de la relation, comme un écho de ce qu’avait exprimé le

patient. Les interprétations de l’analyste qui produisaient des résultats étaient celles qui concernaient principalement l’estime de soi passée et présente du patient, de même que ses aspirations anciennes ou actuelles et ses ambitions. Bien qu’à certains moments ces interprétations aient soulevé de graves résistances spécifiques74, la présence de l’analyste, qui était ressenti comme étant, ou en fusion avec le soi grandiose, ou la réplique de ce soi à la façon d’un jumeau, servait de tampon ; l’auto-évaluation du patient put donc avoir lieu, accompagnée d’oscillations de tension supportables (prenant, à l’extrême, la forme d’une excitation anxieuse ou optimiste, suivie d’un retrait de cet état de surstimulation et d’apaisement au moyen de divers modes d’auto-gratification). Dans l’ensemble, cependant, le processus analytique mena le patient, comme on pouvait le prévoir, vers la voie d’un accroissement de son sens du réel et vers une plus grande capacité de travailler et d’endosser des responsabilités.

3. Le travail analytique marquait toujours un temps d’arrêt lorsqu’une séparation d’avec l’analyste (ou quelque autre événement de même nature) s’annonçait, menaçant le maintien de la fonction homéostatique de tampon remplie par la présence de l’analyste alter ego ou par la fusion avec lui. Au cours de ces périodes, le patient se repliait sur lui-même avec un sentiment de futilité et d’accablement, et, à l’exception des rêves de machinerie qui survenaient régulièrement à ces moments-là et qu’il rapportait, il n’avait d’autres associations que celles concernant son humeur et sa condition physique et mentale. En particulier, il n’y avait, à ces moments-là, aucune allusion à l’analyste, sauf, au cours de phases plus tardives, pour exprimer le sentiment (pré)conscient, qu’il avait toujours davantage, que ses tensions étaient dues à la séparation d’avec le thérapeute.

4. Des interprétations portant sur des sentiments vis-à-vis de l’analyste n’avaient que peu ou pas d’effet, qu’elles aient concerné l’existence possible de désirs affectueux, de colère, de ressentiment ou d’envies de détruire. Des interprétations génétiques ne suscitaient également que peu de progrès tant que les reconstitutions proposées étaient exprimées en termes de poussées libidinales-objectales et agressives-objectales dirigées vers des imagos de l’enfance, et particulièrement vers sa mère.

5. Des progrès significatifs purent cependant se produire (dans ses rêves les roues cessèrent de tourner à vide et l’on vit apparaître la traction) dès que ses réactions (passées et présentes) furent envisagées sur le plan narcissique. Ainsi, nous en vînmes à comprendre qu’au cours des premières phases de l’analyse il avait ressenti l’analyste non pas comme une personne distincte, séparée de lui, qu’il aurait ou aimée ou haïe, mais comme une réplique silencieuse, une extension de son propre narcissisme infantile ; la présence de l’analyste le protégeait alors, l’empêchant de sombrer dans la léthargie et le découragement associés au sérieux manque d’estime de soi dont il était affecté, tout comme il avait été partiellement protégé par des compagnons de jeu qui étaient des aller ego (d’abord imaginaires, puis réels mais qu’il fantasmait comme étant ses jumeaux), lui permettant de maintenir un minimum d’activités physiques qui nourrissaient son estime de soi (un tricycle joua ici un rôle de première importance) et cela en dépit du fait que sa mère lui avait soudainement retiré son intense intérêt pour sa présence physique et son admiration exagérée pour ses prouesses, réactions d’ailleurs survenues à une phase où elles convenaient mal. À des stades plus avancés de l’analyse, alors qu’à la suite des processus de working through concernant le statut d’after ego de l’analyste la fusion-jumelage avait été jusqu’à un certain point remplacée par un transfert en miroir au sens strict, le contenu des interprétations changea et le patient apprit à reconnaître qu’il se sentait maintenant démuni de toute estime de soi et souffrait d’une pénible léthargie parce qu’il vivait l’absence en perspective de son analyste (ou tout autre événement qui malgré sa nature différente avait pour le patient la même charge émotionnelle) comme un retrait d’investissements narcissiques d’un soi grandiose qui avait besoin d’être en représentation constante auprès d’une mère admirative. Dans les deux cas, cependant, qu’il soit privé de l’analyste comme extension de lui-même (alter ego) ou de sa capacité de lui servir d’écho, de l’admirer et de l’approuver (miroir), l’investissement narcissique régressait, à partir du niveau qu’il avait maintenu tant que le transfert narcissique n’était pas sérieusement perturbé, pour aller renforcer l’investissement du précurseur du soi grandiose intégré, moins différencié d’un point de vue idéationnel : le soi corporel archaïque fragmenté. Toutefois, le surinvestissement du soi corporel archaïque amenait un douloureux état de tension autoérotique, que le patient vivait sous la forme de préoccupations hypocondriaques liées à sa santé physique et mentale. On peut dire que, dans les limites du domaine du soi grandiose, une régression allant du narcissisme à l’auto-érotisme, de la cohésion du soi à sa fragmentation, avait eu lieu.

On ne saurait examiner en détail l’influence exercée par la personnalité de la mère du patient sur la formation de son assez grave fixation narcissique. Comme on l’a déjà dit, le regroupement de souvenirs touchant la naissance d’un petit frère, alors que le patient était âgé de trois ans et demi, indique bien que cet événement avait représenté un tournant dans la relation du patient à sa mère. Cependant, le principal agent causal externe (considéré indépendamment du matériel génétique ayant trait aux élaborations endopsychiques et aux réactions de l’enfant quant aux influences externes) responsable de la fixation narcissique de l’enfant était de nature psychosociale : sa mère narcissique ne semblait pouvoir maintenir une relation qu’avec un seul enfant à la fois.

On retrouve souvent cette limitation émotionnelle de la mère dans l’histoire de patients souffrant de troubles narcissiques, et dont les souvenirs qui émergent semblent d’abord indiquer la naissance d’un autre enfant comme étant la cause première de leur perturbation. Ce n’est cependant pas la nouvelle naissance qui est à incriminer – la plupart des enfants survivent, en effet, à cet événement, sans rester marqués par des fixations dans le domaine narcissique – mais le déplacement soudain et total de la relation narcissique de la mère avec son aîné à une relation également exclusive avec le nouveau bébé. Plus précisément, disons que de telles mères semblent capables d’éprouver des émotions authentiques uniquement à l’endroit d’un petit garçon préœdipien (le père est habituellement déprécié et les enfants plus âgés sont émotionnellement désinvestis ou infantilisés par elle de façon ambivalente) ; mais cette relation, aussi longtemps qu’elle dure, est chargée d’une très grande intensité. Le garçon préœdipien est intensément investi de libido narcissique par la mère et la glorification de l’enfant est maintenue bien au-delà du temps où une pareille attitude maternelle est encore en harmonie avec les besoins réels de l’enfant. Toutefois, dès que s’annonce un autre enfant, la mère reporte sur le nouveau bébé des investissements narcissiques qui ont été précipitamment et traumatiquement retirés à l’aîné.

On peut ajouter que l’évaluation objective de la personnalité pathogène des parents des patients, bien qu’elle ait parfois une utilité tactique dans l’analyse étant donné qu’un pareil acte de maîtrise intellectuelle peut servir de soutien au moi du patient, ne constitue pas strictement parlant une tâche psychanalytique, mais appartient à une fort importante extension de la psychanalyse et à son application à la psychologie sociale : je veux parler d’une étude de l’environnement de l’enfant qui tienne compte des données de la psychanalyse75. Il me faut ici me limiter à répéter que, dans de nombreux cas, l’expérience narcissique prolongée que représente pour l’enfant sa relation avec un parent semble se produire en réaction à une attitude similaire de ce dernier, narcissiquement fixé sur l’enfant. L’éventail des perturbations parentales dans ce domaine peut aller d’une forme légère de fixation narcissique à une psychose latente ou manifeste. J’ai l’impression pour ma part qu’un certain type de psychose masquée chez un parent tend à produire dans le domaine narcissique et particulièrement dans le domaine prénarcissique (auto-érotique) des fixations plus étendues et plus profondes que ne le ferait une psychose manifeste. Dans ce dernier cas, en effet, l’enfant est habituellement soustrait à l’influence nuisible du parent car, même si le malade n’est pas hospitalisé, l’entourage est conscient de l’aspect fortement anormal de son comportement. L’enfant est donc soutenu dans son élan vers le développement de noyaux autonomes du corps-esprit-soi.

On peut se faire une idée de l’influence exercée par un parent souffrant d’une grave pathologie à partir du matériel rassemblé par Niederland (19596, 1960) et Baumeyer (1955) au sujet du père de Schreber, un homme qui non seulement fut capable de déguiser par des rationalisations les manifestations de sa psychose, mais réussit également à s’assurer le soutien de son entourage en se donnant des disciples. On peut déduire de la documentation présentée par ces auteurs que non seulement la personnalité du père eut sur l’enfant une influence fortement pathogène, mais aussi que la mère fut submergée par la puissante personnalité du père et par ses tendances et qu’elle s’y subordonna complètement au point de laisser l’enfant sans refuge face à l’impact de la pathologie du père. De quelle nature était cette pathologie ? Nous ne possédons pas de précisions sur la catégorie diagnostique à

consiste en l’investigation de ces expériences psychologiques subjectives de l’enfant qui sont l’occasion d’une modification permanente dans la distribution et le développement ultérieur des forces et des structures endo-psychiques. Quant à l’approche étiologique, elle concerne l’investigation de ces facteurs objectivement vérifiables qui, dans une interaction avec le psychisme de l’enfant dans l’état oh il se trouve à un moment donné, peuvent ou non provoquer l’expérience qui sera décisive sur le plan génétique.

laquelle elle appartenait. Je crois, pour ma part, qu’il s’agissait non pas d’une psychonévrose grave mais plutôt d’un type particulier de structure caractérielle psychotique dans laquelle le contact avec le réel demeure largement intact, bien que mis au service d’une psychose, d’une idée fixe76 centrale. Il s’agit probablement d’une psychose superficiellement guérie, peut-être semblable à celle de Hitler (voir Erikson, 1950 ; et, en particulier, Bullock, 1952), qui émergea d’une phase d’isolement et d’hypocondrie, avec l’idée fixe que les Juifs avaient envahi l’Allemagne tout entière et devaient être exterminés. La conviction absolue avec laquelle le père de Schreber défendait ses idées essentielles, le fanatisme aveugle avec lequel il poursuivait ses conceptions messianiques sur la santé trahissent, quant à moi, leur caractère profondément prénarcissique ou narcissique. Je serais d’ailleurs porté à croire que la peur de tensions hypocondriaques se cachait derrière sa lutte assez peu déguisée contre la masturbation, sous la forme de ses célèbres théories dans le domaine de la culture physique. Ces activités fanatiques, bien que présentées au grand public à travers ses livres (par exemple, Das Buch der Erziehung an Leib und Seele, 1865) et clairement manifestées par l’intermédiaire du corps de son fils, sont l’expression d’un système psychotique sous-jacent. En d’autres termes, le fils était ressenti par le père comme faisant partie de l’univers de son soi psychotique, et non pas comme étant séparé de lui. C’est là, je crois, que se trouve l’une des sources principales des profondes fixations prénarcissiques du fils. Le fait pour un enfant d’être stimulé et opprimé, tout en étant inclus dans le système secret prénarcissique et délirant de l’adulte qui stimule et opprime, n’encourage pas l’élaboration de fantasmes sexuels libidinaux-objec-taux ou de fantasmes de vengeance dirigés contre l’objet mais prédispose plutôt à une distribution prénarcissique (auto-érotique) et narcissique des pulsions sexuelles et agressives.

Bien sûr, ce n’est que de façon indirecte que les spécula-

tions qui précèdent, portant sur les racines de la paranoïa de Schreber, peuvent concerner la question de l’étiologie des perturbations narcissiques. Dans ces derniers cas, la pathologie parentale n’est généralement pas une psychose mais consiste en une déformation caractérielle de type narcissique déterminant l’attitude du parent à l’égard de l’enfant et conduisant par là même à des fixations narcissiques. Mais j’ai aussi rencontré quelques cas de troubles narcissiques comportant de sérieuses indications de l’existence d’une psychose masquée chez un parent dont la pathologie avait joué un rôle crucial pour le patient (ainsi, les mères de C… et de D… semblaient souffrir de schizophrénie latente ; la mère de J… souffrit dans sa vieillesse d’un système ouvertement délirant de persécution à l’endroit de ses possessions – un symptôme particulièrement significatif étant donné la psychopathologie spécifique de M. J…).

Je n’insisterai cependant pas plus longtemps sur le problème du rôle joué par des facteurs psychosociaux dans l’étiologie des troubles narcissiques, mais conclurai ces quelques observations par un résumé de la structure de la psychopathologie – et du déroulement parallèle de la cure – de M. K…, le cas spécifique de perturbation narcissique qui sert ici d’exemple de la mobilisation thérapeutique du soi grandiose. Après l’échec de la tentative qu’il fit pour recouvrer son équilibre narcissique au moyen de l’idéalisation de son père, l’enfant régressa à la remobilisation de son soi grandiose, c’est-à-dire, essentiellement, jusqu’à une version pathologique de la position narcissique qu’il occupait avant que sa mère ne se détourne de lui. Les processus de fixation aux exigences non modifiées d’un stade ancien du soi grandiose et à l’exhibitionnisme archaïque d’un ancien soi corporel, de même que le refoulement d’une partie de ces structures (une autre ayant été sublimée dans les intérêts athlétiques du patient) qui survinrent simultanément, créèrent le noyau pathogène permanent de son organisation psychique. Le courant fut inversé au cours de l’établissement de son transfert narcissique en analyse. Il y eut au début un transfert idéalisant passager (ressuscitant la tentative d’idéaliser le père) bientôt suivi par la mobilisation secondaire à long terme du soi grandiose, c’est-à-dire par le transfert à la mère narcissique, en premier lieu sous la forme d’une fusion-jumelage. Enfin, celle-ci fut graduellement remplacée par un transfert en miroir au sens strict, accompagné d’exigences intensément vécues d’admiration, de même que de désirs de s’exhiber et d’exhiber ses prouesses à l’analyste, transfert qui remobilisait certains aspects marquants de son ancienne et intense relation avec sa mère. Le transfert idéalisant apparut de nouveau vers la fin de son analyse (comme une remobilisation de ce transfert au père narcissique qui jouait un rôle de pivot) après qu’eut été complété le processus de working through concernant le transfert en miroir secondaire.

Les structures psychologiques essentielles pathogènes de la psychopathologie de ce patient étaient donc narcissiques ; aussi, certains des mouvements dynamiques les plus importants de la cure (manifestés, par exemple, par les rêves de machinerie) consistaient-ils en déplacements psychologiques allant non pas de l’amour objectai au narcissisme mais d’une position narcissique (le transfert en miroir-fusion) à une autre (à la frontière entre un stade archaïque du narcissisme et le stade du soi corporel auto-érotique fragmenté). La remobilisation du soi grandiose dans le transfert en miroir vécue par ce patient doit donc être comprise comme étant non pas d’abord la reviviscence d’un point de fixation sur la voie de l’amour objectai achevé (le fait est qu’il existait d’autres secteurs de la personnalité du patient où il était parvenu à des investissements objectaux aussi étendus que profonds), mais comme la remobilisation d’un point de fixation sur le chemin du développement de l’une des formes majeures du narcissisme. La relation pathologique à sa mère, la perte soudaine de l’intérêt qu’elle éprouvait pour lui et l’échec de sa tentative d’idéalisation de son père, tout cela avait nui non pas tellement au développement chez lui de l’amour objectai qu’à son acquisition d’ambitions et de visées du moi conformes à la maturité. La principale psychopathologie externe du patient, conformément à ce que nous venons de dire, ne se situait pas dans le domaine de sa capacité d’aimer et de ses relations avec les autres, mais bien plutôt dans son aptitude à se consacrer de façon suivie à son travail et à s’engager dans la poursuite de projets à long terme valables et exigeants. Au lieu de se transformer en ambitions et en visées conformes au réel permettant à son investissement ins-tinctuel d’être employé pour l’élaboration d’une saine estime de soi, le soi grandiose archaïque resta non modifié et une grande part de la libido narcissique continua à investir non seulement cette structure mais, à certains moments, même le soi corporel auto-érotique fragmenté. Sa vie excluait donc tout travail enrichissant et toute réussite dans la sphère de la réalité adulte. Le patient trouvait cependant un soulagement à ses tensions corporelles auto-érotiques de même qu’à de dangereux fantasmes inspirés par son sentiment de grandeur en participant – avec grand succès, il faut le dire – à diverses activités athlétiques et à des sports variés, particulièrement à ceux qui impliquent une locomotion rapide. L’aspect précaire de ce compromis faisait qu’il était continuellement impliqué dans des conflits sociaux et se trouvait souvent en proie à des états dépressifs et à une sensation de déplétion interne.