Chapitre III. Un exemple clinique de transfert idéalisant

Bien que le matériel clinique présenté dans les pages suivantes ait été nécessairement abrégé et condensé, je n’ai pas tenté de simplifier la structure du cas. Mon but est, au contraire, de démontrer comment les données théoriques qui précèdent peuvent aider à résoudre quelques-unes des difficultés d’ordre génétique et dynamique que l’on rencontre au cours de l’analyse de personnalités narcissiques.

M. A…, un jeune homme d’une vingtaine d’années, aux cheveux blonds-roux, était un chimiste chargé de recherches pour une importante maison de produits pharmaceutiques. Bien que le prétexte initial de son entrée en analyse eût été le fait que depuis son adolescence il s’était senti attiré par les hommes, il devint vite apparent que ses préoccupations homosexuelles n’étaient pas prédominantes mais concernaient un secteur plutôt isolé de sa personnalité et ne constituaient qu’un des nombreux signes d’une défectuosité profonde de la personnalité. Ses fantasmes homosexuels étaient en effet moins importants aux yeux de l’analyste que sa tendance à se sentir vaguement déprimé, sans énergie et sans entrain avec, durant les périodes où il était dominé par ces sentiments, une importante diminution de ses capacités créatrices et de son ardeur au travail. Ces humeurs étaient reliées à une très grande et typique vulnérabilité de son estime

de soi manifestée par une vive sensibilité aux critiques, à l’indifférence ou même à l’absence d’éloges de la part de ceux qu’il considérait comme ses aînés ou ses supérieurs. Aussi, cet homme d’une grande intelligence, qui accomplissait sa tâche avec talent, était constamment à la recherche de quelqu’un qui le dirige et l’approuve, qu’il s’agît du chef du laboratoire qui l’employait, de collègues plus âgés ou des pères des jeunes filles qu’il fréquentait. Il était très sensible à l’attitude de ces hommes et à l’opinion qu’ils avaient de lui, tentait d’obtenir leur aide et leur approbation et essayait de créer des situations où il aurait pu recevoir d’eux quelque aide. Aussi longtemps qu’il se sentait accepté, conseillé et guidé par ces hommes et qu’il avait l’impression d’être estimé d’eux, il se percevait lui-même comme un homme compétent et bien intégré. Et en effet, en pareilles circonstances, il était réellement capable de faire preuve d’invention et de mener à bien son travail. Mais aux plus légers signes de désapprobation, d’incompréhension ou d’indifférence il se sentait vide, déprimé, avait tendance à éprouver de la rage, puis devenait froid, hautain ; il s’isolait et ses capacités de travail et d’invention s’affaiblissaient.

Dans le transfert thérapeutique bien intégré qui s’établit au cours de l’analyse, toutes ces tendances réactionnelles apparurent clairement et permirent la reconstitution graduelle d’un modèle génétique décisif qui s’était bien souvent répété et avait conduit aux déficiences spécifiques de la personnalité du jeune homme. À maintes reprises au cours de son enfance, le patient (qui était le plus jeune de trois enfants, ayant un frère plus âgé de dix ans et une sœur plus âgée de trois) s’était senti de façon soudaine et traumatique déçu par le manque de force et d’efficacité de son père alors même qu’il venait de le (ré)établir comme une figure puissante capable de le protéger. Comme il arrive si fréquemment (voir les remarques qui précèdent sur le télescopage d’événements analogues de l’enfance), les premiers souvenirs rapportés par le patient – à la suite de la réapparition du modèle dont nous venons de parler, dans une résurgence transférentielle directe (concernant l’analyste) et indirecte (se

rapportant à diverses figures paternelles actuelles) – portaient sur une période relativement tardive de sa vie. Après une fuite aventureuse par l’Afrique du Sud et l’Amérique latine, la famille était arrivée aux Etats-Unis alors que le patient était âgé de neuf ans et le père, qui avait été en Europe un homme d’affaires prospère, fut incapable de répéter ici ses succès initiaux. Plus d’une fois il mit son fils au courant de nouveaux projets, stimulant ainsi ses espoirs et ses fantasmes. Il mettait sur pied de nouvelles entreprises au sujet desquelles il sollicitait l’intérêt de l’enfant. Et lorsque des événements imprévus et son manque de familiarité avec le marché américain se combinaient pour faire échec à ses plans, il était saisi de panique et abandonnait la partie. Bien que M. A… ait été, naturellement, conscient de ces souvenirs, il 11e s’était pas rendu compte auparavant de l’intensité du contraste qui existait entre la foi confiante qu’il éprouvait au cours des phases où s’élaboraient les projets et la déception désespérée qui suivait, face à ce père qui non seulement perdait tout courage devant les difficultés mais réagissait aussi par une détérioration émotionnelle et physique à l’impact de la défaite, souffrant de dépression et de toute une série de malaises hypocondriaques qui lui faisaient souvent prendre le lit.

Parmi les souvenirs d’expériences préalables d’idéalisation suivie de déception subies par le patient, ceux qui se rapportaient aux dernières années vécues par la famille en Europe de l’Est occupaient une place prééminente. Ils concernaient surtout deux événements qui affectèrent les destinées de la famille d’une façon décisive alors que le patient était respectivement âgé de six et de huit ans. Le père, au cours de l’enfance du patient, avait été un homme beau et viril, propriétaire d’une industrie petite mais florissante. Sur la base de signes et de souvenirs nombreux, il fut possible d’établir que père et fils avaient été émotionnellement très liés jusqu’au moment de la catastrophe qui survint alors que l’enfant n’était âgé que de six ans, et que ce dernier avait éprouvé pour son père une vive admiration. On racontait dans la famille que le père amenait même l’enfant à l’usine avec lui

dès l’âge le plus tendre (selon le patient, alors qu’il n’avait pas encore quatre ans), lui expliquant certains détails de ses affaires et lui demandant conseil (par plaisanterie, peut-on croire rétrospectivement), comme il devait le faire plus tard, et plus sérieusement cette fois, aux Etats-Unis alors que le patient était adolescent. La menace soudaine de l’invasion de leur pays par les armées allemandes vint interrompre cette affectueuse relation. Au début le père fut très souvent absent, tentant de prendre les dispositions nécessaires pour le transfert de son industrie dans un autre pays d’Europe centrale. Puis, alors que le patient était âgé de six ans, les armées allemandes envahirent le pays et la famille, qui était juive, dut s’enfuir. Bien que le père eût réagi tout d’abord par la panique et un sentiment d’impuissance, il réussit plus tard à rétablir son entreprise mais à une échelle beaucoup plus réduite. À la suite de l’envahissement par les Allemands du pays où ils s’étaient réfugiés (le patient avait alors huit ans), tout fut de nouveau perdu et la famille dut reprendre la fuite.

Les souvenirs du patient convergèrent sur le début de la période de latence comme étant le moment où trouvait son origine le défaut structural dont il était affecté. (Voir mes remarques précédentes sur l’importance spécifique des débuts de la période de latence dans le contexte de la « vulnérabilité des nouvelles structures », et particulièrement, du surmoi récemment formé.) Il n’y a pas de doute que les événements plus tardifs (les échecs de son père aux Etats-Unis) avaient aggravé les dommages déjà produits dans le psychisme de l’enfant ; et il n’y a pas de doute non plus que ce sont les expériences plus précoces vécues par le patient – le fait d’avoir dû subir durant les phases préœdipiennes et œdipiennes les variations d’humeur extrêmes et imprévisibles du père et, plus particulièrement, le fait d’avoir eu à souffrir dans la petite enfance de l’instabihté des réactions empathiques de la mère – il n’y a pas de doute, dis-je, que ces expériences l’avaient fortement impressionné et avaient causé cette vulnérabilité qui (en se combinant avec me légère prédisposition congénitale) expliquait la gravité et la permanence de la déficience structurale occasionnée par les événements du début de la période de latence.

En d’autres termes, bien que le foyer spécifique pathogène de la perturbation ait été relié à la dévaluation traumatique de l’imago paternelle au début de la période de latence, il est clair que les traumas survenus durant une période plus reculée de sa vie avaient préparé la voie à l’effet pathogène des traumas plus récents. Ces premiers traumas n’étaient pas remémorés mais néanmoins largement rétablis par la sensibilité diffuse dont faisait montre le patient à l’égard de l’analyste, réagissant même à de légères imperfections dans la capacité de ce dernier d’avoir une compréhension empathique immédiate des aspects les plus subtils de ses expériences et de ses humeurs du moment. L’examen attentif de la personnalité et du comportement actuels de la mère du patient justifia amplement la conviction qu’il s’agissait d’une femme profondément perturbée qui, en dépit d’une apparence de calme et de douceur (contrastant avec le comportement hyperémotif du père), avait tendance à se désintégrer subitement, en proie à une angoisse terrible et à une excitation inintelligible (schizoïde) lorsqu’elle était sous pression. On peut donc présumer que le patient eut à souffrir de nombreuses déceptions dans son attente appropriée à la phase d’une empathie omnisciente et toute-puissante de la mère durant sa première année de vie, et que l’aspect superficiel et imprévisible des réactions de sa mère à son endroit fut à l’origine de son sentiment envahissant d’insécurité, de même que de sa vulnérabilité narcissique.

L’essentiel du défaut psychologique du patient provenait cependant de la déception traumatique à l’égard de l’imago paternelle idéalisée, qu’il avait éprouvée au début de la période de latence. De quelle nature était ce défaut et comment pourrait-on en faire la description en termes métapsychologiques ? Disons tout simplement que le défaut central de sa personnalité consistait en une idéalisation insuffisante de son surmoi, c’est-à-dire en un investissement insuffisant de libido idéalisante dans les valeurs, normes et fonctions de son surmoi, et, lui faisant pendant, en un investissement intense d’une imago parentale idéalisée externe durant les stades préœdipien avancé et œdipien. Le résultat symptomatique de ce défaut était circonscrit mais profond. Comme la déception traumatique subie par le patient concernait de façon prédominante les aspects narcissiquement investis de l’imago paternelle (la puissance idéalisée du père), il ne s’était pas produit d’intériorisation structurante de l’objet idéalisé^ mais bien plutôt une fixation sur une figure idéale préstructurale à la recherche de laquelle le patient était constamment voué. Le surmoi ne possédait pas le statut exalté indispensable et était donc incapable d’élever l’estime de soi du patient. Mais comme les déceptions qu’il avait éprouvées ne portaient pas sur les aspects de l’imago paternelle investis de charges instinctuelles-objectales, son surmoi était demeuré relativement intact quant aux contenus et aux fonctions dépendant des dimensions libidinales-objectales et agressives-objectales de la relation œdipienne au père ; il possédait un système de valeurs et, en règle générale, n’avait pas tendance à se tourner vers des figures extérieures qui définissent pour lui le bien et le mal ou lui indiquent les buts à suivre. Ses valeurs étaient liées à l’héritage culturel que lui avait transmis son père. Il était cependant incapable d’éprouver une satisfaction plus que passagère lorsqu’il avait agi conformément à ses normes ou qu’il avait atteint le but poursuivi. Pour éprouver une plus grande estime de soi il lui fallait s’attacher à des figures fortes, admirées, dont il désirait ardemment le soutien et l’approbation.

C’est ce qui explique que, dans les manifestations transférentielles de son défaut structural spécifique, il ait semblé insatiable dans ses exigences, exprimées de façon sadique et tyrannique et adressées à l’analyste idéalisé : a) il exigeait que l’analyste partage ses visées et ses normes (les chargeant ainsi de signification en les idéalisant) ; et b) il demandait à l’analyste de lui confirmer, par l’expression chaleureuse de sa satisfaction, qu’il avait agi selon son idéal ou qu’il avait atteint le but qu’il visait. En général une simple confirmation verbale suffisait, un accomplissement de son désir (par exemple du fait que

l’analyste se prêtant au jeu exprime directement des louanges) n’étant ni requis ni acceptable pour un tel patient. Cependant si l’analyste n’exprimait pas la compréhension intuitive qu’il avait de ces besoins, son propre système de valeurs lui semblait banal, dépourvu d’intérêt comme ses succès eux-mêmes, et il éprouvait un profond sentiment de vide et de dépression.

Ayant décrit le défaut psychologique central du patient, j’aimerais maintenant parler de trois régions subsidiaires de sa psychopathologie, régions reliées au défaut principal comme elles le sont entre elles : 1) la vulnérabilité narcissique diffuse du patient ; 2) le surinvestissement de son soi grandiose survenu principalement en réaction aux déceptions causées par l’imago parentale idéalisée ; et 3) la tendance vers la sexualisation des constellations narcissiquement investies.

1) Les manifestations de la vulnérabilité narcissique diffuse du patient n’étaient pas spécifiques ; aussi les reconstructions qui s’y rattachent sont-elles plus spéculatives que celles qui tentent d’expliquer les autres aspects des troubles narcissiques de sa personnalité. Il manifestait une sensibilité extrême, non seulement aux manques d’égards – qu’ils fussent ou non de nature personnelle et intentionnelle –, mais aussi aux ennuis attribuables à des circonstances extérieures, y réagissant comme à une injure personnelle provenant d’un monde perçu de façon animiste. L’étendue de son défaut psychologique et l’archaïsme de sa perception du monde sont des indices d’une perturbation datant de sa relation initiale à la mère. L’évaluation qui a été faite plus haut de la personnalité de cette dernière permet d’affirmer que la vulnérabilité narcissique du patient était génétiquement liée à ses troubles de personnalité, particulièrement en ce qui concerne l’aspect imprévisible de ses réactions empathiques au cours de la petite enfance.

En général, ce qui joue le rôle de précurseur de l’idéalisation de l’imago parentale archaïque et de l’aspect grandiose du soi archaïque, c’est l’expérience que fait le très jeune enfant d’un équilibre narcissique primaire

que rien ne vient troubler, un état psychologique dont la perfection précède la différenciation même la plus élémentaire des catégories de perfection discernées plus tard (puissance, connaissance, beauté et moralité). La capacité qu’a la mère de répondre aux besoins de l’enfant supprime les délais traumatiques qui pourraient précéder le rétablissement de l’équilibre narcissique rompu ; de plus, si les imperfections des réactions maternelles sont tolérables, l’enfant en viendra à modifier graduellement son attente originelle, aveugle et illimitée, de perfection absolue. En ternies métapsychologiques, disons qu’à chaque léger manquement de la mère (défaut d’empathie, délai, malentendu) le petit enfant remplace ce qui est alors retiré de libido narcissique à l’imago archaïque de perfection absolue (narcissisme primaire) par une parcelle de structure interne qui assume le rôle joué par la mère dans le maintien de l’équilibre narcissique au moyen d’activités qui contribuent à l’expérience de satisfaction de l’enfant, apaisement, réconfort, chaleur physique26 et émotionnelle, etc. C’est ainsi que la frustration optimale remplit la fonction la plus importante dans la relation première mère-enfant comme elle le fera plus tard dans ce qui constituera pour l’enfant un milieu analogue. L’établissement de structures internes, qui permettent l’apaisement de la tension sans aide extérieure, de même que l’acquisition d’une tolérance fondamentale de la tension dans le domaine narcissique, devient possible à la suite de l’expérience qui est faite de déceptions tolé-râbles subies dans un état d’équilibre narcissique primaire accompagné d’un soutien externe.

Si toutefois les réactions de la mère sont complètement dépourvues de stabilité et d’empathie le retrait graduel de l’investissement dans l’imago archaïque de perfection absolue est troublé, il ne peut se produire d’intériorisation structurante et le psychisme demeure attaché à une imago de perfection absolue dont les contours sont flous ; il ne parvient pas à acquérir les diverses fonctions internes qui rétablissent secondairement l’équilibre narcissique, soit : a) directement, par l’apaisement de la tension sans intervention extérieure grâce à l’utilisation des investissements narcissiques accessibles, soit : b) indirectement, par un appel approprié au parent idéalisé, et reste donc relativement sans défense face aux blessures narcissiques. Bien entendu, au niveau de la conduite, les manifestations de cet état varient considérablement, entre autres facteurs, selon l’étendue et la gravité de la réaction déficiente de la mère. Cependant, on peut dire qu’elles consistent en général en une hypersensibilité de l’équilibre narcissique accompagnée d’une tendance à réagir aux sources de perturbation narcissique par un mélange de retrait total, de rage et de rancune.

On peut faire sur la genèse des vulnérabilités et des fixations narcissiques les deux affirmations suivantes :

I) Les effets combinés des tendances psychologiques héréditaires et de la personnalité des parents (particulièrement de la mère) ont beaucoup plus d’importance quant à la genèse de ces troubles que n’en ont les effets combinés des facteurs héréditaires et de certains événements traumatiques (comme l’absence ou la mort d’un parent). Il faut faire une exception pour les cas où les traumatismes externes graves et les troubles de personnalité des parents sont en relation (comme par exemple lorsqu’il y a divorce des parents, absence de l’un d’eux pour cause de maladie mentale ou suicide de l’un d’entre eux).

II) Les éléments de la personnalité des parents qui s’avèrent les plus spécifiquement pathogènes appartiennent au domaine de leurs propres fixations narcissiques. Ainsi, au cours de la petite enfance, on peut voir : a) la mère absorbée en elle-même projeter ses propres humeurs et ses tensions sur l’enfant et en venir de cette façon à une empathie fautive ; b) la mère réagir de manière sélective (hypocondriaque) à certaines humeurs ou tensions de l’enfant correspondant à ses propres états de tension narcissique et à ses préoccupations ; c) la mère incapable de réagir aux humeurs et aux tensions exprimées par l’enfant lorsque ses propres préoccupations l’empêchent d’être sur la même longueur d’onde que lui. De ces divers comportements résulte une alternance traumatique d’empathie fautive ou exagérée, ou encore une absence d’empathie qui empêchent le retrait graduel d’investissements narcissiques et l’édification de structures psychiques régulatrices de tension : l’enfant demeure alors fixé au milieu narcissique primaire.

T C’est ainsi que l’organisation narcissique de la personnalité de la mère explique l’acquisition précoce de fixations et de vulnérabilités narcissiques de même que l’intégration de l’enfant au milieu narcissique parental bien au-delà du temps où son organisation psychologique est en accord avec une semblable relation. Au cours des phases plus avancées, cependant, la personnalité du père peut exercer une influence décisive sur le degré de gravité de la perturbation produite chez l’enfant : si lui aussi, à cause de ses propres fixations narcissiques, est incapable de réagir avec empathie aux problèmes de l’enfant, ceux-ci s’en trouveront aggravés ; si toutefois sa personnalité est fermement établie et s’il a, par exemple, la capacité de se laisser idéaliser par l’enfant pour ensuite lui permettre de prendre progressivement conscience de ses limitations réelles sans que cela le porte à s’éloigner de l’enfant, celui-ci pourra alors se soumettre à son influence bienfaisante, faire équipe avec lui contre la mère et s’en tirer relativement indemne.

Après ces considérations générales, revenons au cas spécifique de M. A… Nous savons que le milieu initial créé par la personnalité psychopathologique de sa mère fut non seulement à l’origine de sa vulnérabilité narcissique diffuse mais contribua également des deux façons suivantes à la genèse des éléments de sa psychopathologie qui furent acquis à une époque plus tardive de son enfance : a) les fixations narcissiques de la petite enfance ayant nui à la capacité de l’enfant de réagir avec souplesse aux perturbations narcissiques, il répondit aux traumas narcissiques des périodes plus tardives en développant de nouvelles fixations plutôt qu’en édifiant des structures psychologiques régulatrices de tension ; et b) la déception précoce et persistante concernant la perfection de la mère fit que l’enfant fut incapable de l’investir suffisamment de charges narcissiques idéalisantes ; par conséquent, l’imago paternelle fut, elle, idéalisée à l’excès avec le résultat que les vicissitudes de cette imago eurent un beaucoup plus grand impact traumatique sur le psychisme de l’enfant.

2) Continuant l’étude des secteurs secondaires de la psychopathologie du patient, j’examinerai maintenant sa tendance vers un surinvestissement réactionnel du soi grandiose en réponse aux déceptions (ou aux rejets) se rapportant à l’analyste idéalisé ou aux figures idéalisées hors du transfert clinique.

Des mouvements allant de la résurgence thérapeutique de l’imago parentale idéalisée (transfert idéalisant) à un surinvestissement passager du soi grandiose se produisent très fréquemment au cours de l’analyse de personnalités narcissiques. Ils se manifestent habituellement par de la froideur à l’égard de l’analyste auparavant idéalisé, par une tendance vers la régression de la pensée et du langage (allant d’un style légèrement guindé à l’usage exagéré de néologismes), et des attitudes de supériorité alliées à un accroissement de honte, d’embarras et de préoccupations hypocondriaques. Ces modifications dans le comportement et les symptômes témoignent de ce que le surinvestissement réactionnel du soi grandiose se rapporte généralement à des stades plutôt primitifs de cette configuration psychologique, une conséquence logique de la nature régressive du mouvement défensif, contrastant avec la résurgence thérapeutique cohérente de stades plus avancés du soi grandiose rencontrée dans la plupart des cas de

transferts en miroir primaires1 (voir le chapitre VI).

Dans l’analyse de M. A…, il n’était pas rare de voir se produire des réactions de surinvestissement du soi grandiose. Elles étaient caractérisées par l’apparition de projets ambitieux (opérations boursières ou projets de recherches) complètement dépourvus de réalisme, accompagnés de froideur, de préoccupations hypocondriaques et de maniérisme (en particulier, l’usage de termes isolés en espagnol, langue qu’il avait apprise à l’âge de neuf ans). Il y avait cependant des périodes au cours desquelles le surinvestissement de son soi grandiose n’était pas que le résultat passager d’une réaction défensive : à certains moments, surtout durant les premières années de sa longue analyse, les tensions dues à son exhibitionnisme et à son sentiment de grandeur furent utilisées pour la formation d’un transfert en miroir relativement stable. Le surinvestissement réactionnel, comme le surinvestissement primaire du soi grandiose, était principalement relié à des points de fixation de l’Œdipe naissant, et tout particulièrement à ces moments où le père s’était soudainement absenté et où l’enfant avait eu pendant quelque temps le fantasme qu’il était chargé de gouverner la maisonnée. L’atmosphère d’angoisse générale due à la précarité de la situation politique ne permit pas à ces fantasmes d’être élaborés préconsciemment et consciemment sous forme de jeu grâce au support et à la coopération d’adultes compréhensifs – élaboration qui conduit souvent à des sublimations fort valables27 28.

Le surinvestissement du soi grandiose joua un rôle significatif non seulement au début de l’analyse mais aussi, dans un contexte spécifique, au cours des phases plus tardives. Quand, à la suite de plusieurs années d’analyse, le fonctionnement du patient se fut amélioré, quand le niveau de son estime de soi se fut élevé et que sa capacité de réagir de manière adéquate aux succès et aux échecs fut devenue plus stable, il lui arriva souvent, et pour des périodes prolongées, d’éprouver un sentiment d’irréalité face à lui-même et à sa vie, sentiment qui ne pouvait être complètement justifié par le fait qu’il s’agissait là d’une adaptation fort récente. Ce n’est que lorsqu’il se remémora les vieux fantasmes où, étant enfant, il se voyait adulte, et qu’il comprit comment ils nuisaient à sa capacité de s’accepter lui-même comme un adulte capable d’agir en tant que tel, ce n’est qu’à ce moment que l’impression de magie, d’irréalité commença à disparaître de ce qui constituait son expérience présente d’une vie mieux remplie.

3) L’évaluation métapsychologique des troubles de ce patient se terminera maintenant avec un exposé du troisième aspect de sa psychopathologie : sa tendance vers la sexualisation des constellations narcissiques pathologiques.

La relation entre les troubles narcissiques et les perversions, la toxicomanie ou la délinquance, mérite plus d’attention que je ne peux lui en consacrer dans les limites de cette étude. Il est vrai que les syndromes manifestes d’activité perverse (ou de toute autre activité connexe) peuvent dominer la personnalité, asservir le moi et amener des régressions si étendues qu’on atteint le point où la perturbation narcissique, qui occupait pourtant une position centrale dans la psycbopatbologie du sujet, n’est plus perceptible. Je crois néanmoins que ces désordres proviennent généralement de troubles spécifiques bien circonscrits dans le domaine narcissique. Le cas de M. A… dont la symptomatologie perverse était relativement mineure se prête particulièrement bien à la démonstration de la relation qui existe entre : a) le trouble narcissique primaire bien délimité, b) un défaut du moi, déjà ancien, en corrélation avec lui, et c) la sexualisation de la perturbation narcissique.

Les tendances homosexuelles de M. A… n’avaient pas exercé d’effet secondaire généralisé sur le moi ni conduit à une régression diffuse des pulsions. Pourtant, comme on

l’a déjà dit, ce sont ces mêmes préoccupations homosexuelles qui constituaient l’essentiel de sa motivation pour venir en analyse. Il n’avait jamais pris part à des activités homosexuelles et – sauf pour s’être amusé durant l’adolescence à lutter corps à corps avec des camarades dans des jeux qui n’étaient pas sans être affectés d’une coloration sexuelle, et pour être amateur d’illustrés sur la « culture physique » avec leurs photographies d’athlètes – ses intérêts homosexuels ne trouvaient de consommation qu’en fantaisie, accompagnée ou non de masturbation. Les objets de ses fantasmes homosexuels étaient toujours des hommes doués d’une grande force physique et d’un corps parfaitement harmonieux. Dans ces fantasmes, sa propre activité consistait dans le maintien d’un contrôle absolu, presque sadique, sur ces hommes ; il y inventait des situations dans lesquelles, bien qu’étant lui-même faible, il réussissait à réduire l’homme fort en esclavage et à l’avoir à sa merci. Occasionnellement, il lui arrivait de parvenir à l’orgasme et à un sentiment de triomphe et de force à la pensée de masturber un homme fort au physique impeccable pour le priver ainsi de sa puissance.

Sur le plan clinique, les fantasmes homosexuels disparurent bien avant que ne se produise une amélioration aussi marquée dans les autres secteurs de la psychopathologie du patient : les fantasmes ne réapparaissaient que durant les périodes de tension. Dans la suite, ils furent remplacés par d’occasionnels souvenirs de fantasmes dépourvus cependant de leur connotation sexuelle ; le patient les appelait ses « craintes homosexuelles » et ne les ressentait que dans le contexte d’une vague appréhension de les voir resurgir pour le persécuter de nouveau. Ces « craintes » finirent même par disparaître à peu près complètement.

Cette tendance du patient à la sexualisation était due à la faiblesse relative de sa structure psychique, faiblesse qui réduisait sa capacité de neutraliser. Comme les structures de neutralisation du psychisme sont acquises au cours de la période préœdipienne, la déficience dans la neutralisation devait déjà être présente lorsque se produisit, au début de la période de latence, le traumatisme central (la perte traumatique de l’imago parentale idéalisée). L’insuffisance de la neutralisation amena la sexualisation de la relation du patient aux objets investis narcis-siquement dans les secteurs suivants : a) la sexualisation de son imago paternelle (œdipienne) idéalisée (sur laquelle il était demeuré fixé et dont il avait besoin en l’absence d’un surmoi suffisamment idéalisé) ; b) la sexualisation de l’image en miroir de son soi grandiose surinvesti (sur lequel il était demeuré fixé et dont il avait besoin en l’absence d’une image (pré)consciente du soi fermement investie) ; et c) la sexualisation de son besoin de valeurs idéalisées et d’une estime de soi solide, de même que la sexualisation des processus psychologiques (intériorisation) par lesquels sont acquis idéaux et estime de soi.

Les fantasmes homosexuels du patient peuvent ainsi être vus comme des expressions sexualisées de sa perturbation narcissique. Bien entendu, les fantasmes s’opposaient à Vinsight de même qu’au progrès puisqu’ils constituaient une source de plaisir et qu’ils fournissaient une voie d’évasion aux tensions narcissiques. Il fallut d’abord que le patient acquière un certain degré de tolérance à l’égard de la tension avant qu’il ne devienne capable d’assimiler ce qu’il était en train d’apprendre sur lui-même. Néanmoins, du fait que la sexualisation de ses tendances narcissiques n’avait pas des racines profondes et que ses manifestations, moins faciles à nier que celles des autres aspects de sa perturbation, l’avaient rendu conscient de son besoin d’être traité, une interprétation directe de la signification de ses fantasmes sexuels pouvait être profitable. De fait, de semblables interprétations furent souvent particulièrement utiles, surtout lorsqu’elles furent faites rétrospectivement, alors que les fantasmes avaient pour la plus grande part disparu ; elles offraient un support aux insights obtenus grâce à l’examen attentif d’autres secteurs du fonctionnement psychologique perturbé..

À des stades plus avancés de l’analyse, des parallèles purent ainsi être établis : 1) entre : a) son exigence d’une approbation de son système de valeurs de la part de

diverses figures paternelles (y compris, bien entendu, l’analyste), et b) ses anciens fantasmes au sujet d’hommes doués d’une grande force physique ; 2) entre : a) son sentiment de grandeur, son arrogance réactionnelle, et b) l’allure aristocratique de certains des jeunes gens qui avaient été pour lui source d’excitation sexuelle ; 3) des allusions à l’expérience orgastique d’une appropriation de la force d’imagos fantasmées de perfection externe – les fantasmes de subjuguer des hommes beaux et vigoureux et de s’emparer de leur force en les masturbant – permirent d’interpréter rétrospectivement ces fantasmes comme étant l’expression sexualisée de la nature même de sa déficience psychologique présente et des fonctions psychologiques qu’il lui fallait acquérir. Comme il souffrait de l’absence d’un système de valeurs fermement idéalisées, donc de l’une des sources les plus importantes de régulation interne de l’estime de soi, il avait remplacé, dans ses fantasmes sexuels, l’idéal interne par son précurseur externe sexualisé, un homme à la vigueur athlétique ; de la même façon, il avait substitué à cet accroissement de l’estime de soi qui découle du fait d’avoir agi en conformité avec son système de valeurs idéalisé un sentiment sexualisé de triomphe en dérobant sa puissance et sa perfection à l’idéal externe, acquérant ainsi en fantasmes ces qualités pour lui-même et obtenant une sensation temporaire d’équilibre narcissique29.

Soulignons toutefois qu’en général l’interprétation directe du contenu des fantasmes sexuels ne constitue pas la meilleure marche à suivre dans l’analyse de cas semblables et qu’il serait souhaitable de démontrer d’abord à ces patients que la sexualisation de leurs déficiences et de leurs besoins a une fonction psychoéconomique spécifique, c’est-à-dire qu’elle est un moyen de décharger

d’intenses tensions narcissiques. Même l’usage rétrospectif de contenus de fantasmes sexuels pour servir de support aux insights obtenus grâce à l’examen de matériel non sexualisé doit être fait avec tact et précaution : il se pourrait, en effet, que le patient, qui a surmonté une habitude de fuite de tension (apparentée à une toxicomanie), ait alors l’impression que l’analyste ressuscite de vieilles tentations en évoquant la sexualisation antérieure de ses conflits.

On ne peut poser de règle absolue dans ce domaine. L’habileté et l’expérience de l’analyste, son empathie, devront lui servir de guide lorsqu’il s’agira de décider : 1) s’il doit éviter de charger le patient d’un fardeau inutile alors qu’il vient à peine de développer la capacité de s’abstenir de sexualiser ses déficiences et ses besoins et qu’il commence à évoluer vers de nouveaux modes de parvenir à un équilibre narcissique par des insights non sexualisés et l’acquisition de structures psychologiques ; ou 2) si un équilibre plus solide favorise des insights plus approfondis obtenus grâce à une étude rétrospective qui inclut les anciennes manifestations sexuelles des troubles de la personnalité. La tendance vers une fuite régressive au moyen de plaisirs sexuels pervers est alors exposée dans un contexte intelligible grâce à un tel examen rétrospectif et le contrôle exercé par le patient sur ses tendances régressives en est augmenté.