Chapitre IV. Aspects cliniques et thérapeutiques du transfert idéalisant

Distinction entre transfert idéalisant et formes évoluées d’idéalisation

Comme nous l’avons vu, le transfert idéalisant joue un rôle central dans la thérapie psychanalytique de certains troubles narcissiques ; il est au premier plan durant des phases prolongées ou cruciales de l’analyse. Il est donc important de comprendre la différence essentielle qui existe entre les idéalisations qui se produisent au cours de l’analyse de personnalités narcissiques (transfert idéalisant au sens strict du terme) et les idéalisations que l’on rencontre couramment dans l’analyse des névroses de transfert.

Les idéalisations rencontrées dans les cas de troubles narcissiques peuvent provenir de la résurgence d’aspects archaïques et transitionnels de l’imago parentale idéalisée ou d’aspects relativement évolués de cette image ; la fixation pathogène spécifique, cependant, était déjà en place, et cela dans tous les cas, avant que ne soit complètement achevée l’intériorisation structurante de l’imago parentale idéalisée, c’est-à-dire avant que ne soit atteint ce point du développement où la formation d’un surmoi idéalisé devient irréversible. Par ailleurs, les idéalisations qui se produisent dans les névroses de transfert sont le fait de structures psychologiques qui ont été acquises à

la fin de la phase œdipienne et au cours de phases ultérieures du développement psychologique.

Deux formes d’idéalisation peuvent apparaître dans les névroses de transfert : a) dans l’une d’elles, comme on l’a déjà dit, l’idéalisation vient s’ajouter à l’amour objectai (de quelque nature qu’il soit) réapparu dans le transfert, elle est analogue aux idéalisations caractéristiques de l’état amoureux ; b) dans l’autre, elle résulte de la projection par l’analysé de son surmoi idéalisé sur l’analyste. Bien que les idéalisations qui surviennent dans les névroses de transfert puissent ressembler à celles que l’on voit dans les cas de troubles narcissiques, on peut facilement les en différencier et les distinguer aisément d’un point de vue clinique. Une compréhension théorique des différentes positions de développement de ces deux types d’idéalisation permet le repérage des traits phénoménologiques qui les différencient et qui, autrement, pourraient échapper à l’attention de l’observateur.

Bien que la fréquence avec laquelle ces idéalisations apparaissent dans et hors de l’analyse leur donne une grande importance sur le plan pratique, je dois dire cependant que je n’aborderai pas dans ce contexte l’étude de l’usage défensif de l’idéalisation, c’est-à-dire des (sur)idéalisations qui (provenant d’attitudes passagères du moi ou de positions caractérielles chroniques) soutiennent secondairement des répressions, des formations réactionnelles ou des dénis concernant une hostilité plus profonde. Comme les idéalisations de ce genre sont subordonnées à des attitudes hostiles, la réponse à la question que l’on se pose concernant leur nature narcissique ou instinctuelle-objectale dépend de l’évaluation que l’on fait des constellations dominantes de l’hostilité. Ces problèmes ne relèvent pas cependant de la distinction entre idéalisation narcissique et idéalisation amalgamée à l’amour objectai, mais plutôt de celle qui existe entre le narcissisme et l’hostilité : ils doivent donc être considérés en rapport avec la notion de rage narcissique.

D’un autre côté, la composante idéalisante de l’amour objectai est subordonnée à l’investissement libidinal-objectal dominant auquel elle est amalgamée et

l’objet (dans le transfert : l’imago œdipienne incestueuse infantile) sur lequel elle est projetée est nettement différencié du soi ; il est reconnu comme un centre d’initiative – de perception, de pensée et d’action indépendantes. Ainsi, les interactions transférentielles (fantasmées) avec l’objet contiennent des éléments de réciprocité (par exemple, des fantasmes de donner ou de recevoir un enfant) et les réactions aux déceptions subies à cause de l’objet sont exprimées par des sentiments de colère et de nostalgie accrue à l’égard de cet objet coupable de rejet.

La surestimation de l’objet dont on est amoureux est effectivement une manifestation de la libido narcissique amalgamée avec les investissements objectaux (de façon analogue, l’idéalisation du surmoi explique la position exaltée des contenus et des fonctions de cette structure). Mais à la différence de la libido narcissique qui est mobilisée dans le transfert idéalisant, la composante narcissique de l’état amoureux normal (et de certaines phases du transfert positif) ne se détache pas des investissements objectaux mais leur demeure subordonnée et ne perd pas contact – exception faite d’une surestimation assez irréaliste de l’objet aimé – avec les aspects réels de cet objet. Si les tensions idéalisantes de l’amoureux deviennent si fortes qu’elles ne peuvent être absorbées par les investissements objectaux, elles peuvent trouver leur expression dans un élan d’activité créatrice – bien que le talent poétique ne soit malheureusement pas à la portée de tous les amoureux en mal de sonnets. Ici non plus, cependant, l’amoureux ne perd pas contact avec la réalité – si l’on fait exception pour la surestimation légèrement dépourvue de réalisme de l’objet aimé – bien que son activité créatrice soit nourrie de libido narcissique idéalisante. À la différence du manque de réalisme des expériences amoureuses d’adolescents schizophrènes, dont les bizarres productions artistiques et la perception déformée de l’objet d’amour sont parfois le premier signe évident de maladie mentale, les poèmes de l’amoureux normal continuent d’exalter les aspects et les traits conformes à la réalité de l’être aimé.

Il importe de souligner ici que le rôle clinique du transfert idéalisant diffère de celui que jouent, dans le processus thérapeutique, les idéalisations rencontrées dans les névroses de transfert. Notamment, il ne faut pas confondre : a) le rôle spécifique, essentiel et stratégique joué par l’idéalisation de l’analyste dans le transfert idéalisant des personnalités narcissiques, avec b) le rôle constant, mais auxiliaire et simplement tactique de l’idéalisation de l’analyste dans les névroses de transfert. Au cours de certaines périodes de l’analyse de ces dernières, le patient doit en effet collaborer avec l’analyste sur la base d’une idéalisation temporaire et d’une acceptation temporaire elle aussi de l’analyste idéalisé à la place de son propre surmoi. Une pareille identification temporaire et focale constitue une partie du « transfert positif » (Freud, 1912) et appartient à l’important « domaine de la coopération entre analyste et patient » (E. Kris, 1951). La très grande importance de ces idéalisations et de ces identifications ne saurait être mise en doute. Leur aide permet seule à bien des premiers pas d’être accomplis dans l’exploration intérieure, qui autrement se trouveraient interdits par le surmoi archaïque du patient (voir, par exemple, Nunberg, 1937, particulièrement p. 172). Cette utilisation du lien avec le leader-hypnotiseur-thérapeute dans la formation d’un « groupe » thérapeutique à deux sur la base de l’acceptation du leader-analyste comme idéal du moi psychanalytique (Freud, 1921) est toutefois un phénomène non spécifique. Bien sûr, ce lien sert de force de motivation psychologique et peut apporter au patient un appui décisif durant des périodes de l’analyse marquées par des tensions. Et cette force est sûrement aussi efficace, sinon plus, dans toutes les autres formes de psychothérapie, y compris celles dont les buts diffèrent totalement de ceux que poursuit la psychanalyse. Elle doit, par conséquent, être différenciée du transfert idéalisant qui est mis en mouvement et maintenu par la mobilisation de l’imago parentale idéalisée. Toutefois, les manifestations de cette configuration psychologique resurgie dans l’analyse ne jouent pas un rôle subsidiaire dans la tâche psychanalytique

centrale mais constituent elles-mêmes le centre thérapeutiquement remobilisé des structures pathogènes dans le patient et donc, dans l’analyse de personnalités narcissiques, l’essence même du travail analytique.

Quelques mots seulement sur le processus familier des idéalisations de l’analyste qui surviennent à la suite de projections du surmoi. Les traits caractéristiques de ce type d’idéalisation viennent de ce que la sagesse et le pouvoir attribués à l’analyste idéalisé sont calqués sur le système de valeurs idéalisées qui est à la source de la projection. De plus, ces projections transférentielles sont temporaires et ne constituent pas le centre d’une constellation thérapeutique de base comme c’est le cas du transfert idéalisant. Elles surviennent à des moments bien spécifiques dans l’analyse des névroses de transfert, c’est-à-dire quand un conflit inconscient entre le moi et le surmoi commence à être mobilisé et que l’analysé – dans une réaction de défense ou un premier pas vers l’acceptation consciente de l’existence du conflit – ressent les impératifs de son surmoi idéalisé comme provenant de l’extérieur, en l’occurrence, de l’analyste. Dans ce contexte, le patient a tendance à voir l’analyste d’abord et avant tout comme une figure idéale dans un monde de valeurs et réagit donc, en général, à ce qui lui paraît être un rejet de la part de l’analyste par des sentiments de culpabilité et d’indignité morale.

Diverses formes de transferts idéalisants

Les types de transferts idéalisants les plus aisément identifiables (comme, par exemple, le mode de transfert utilisé de manière prédominante par M. A…) sont génétiquement reliés à des perturbations survenues au cours de stades avancés du développement de l’imago parentale idéalisée, notamment juste avant, durant ou aussitôt après la période où l’imago parentale est habituellement introjectée et la libido idéalisante utilisée pour l’idéalisation du surmoi. Si ces processus normaux de désinves-

tissement graduel (ou de désinvestissement global mais approprié à la phase) de l’imago parentale idéalisée sont gravement perturbés ou bloqués, l’imago est alors conservée, subit l’effet du refoulement ou devient de toute manière inaccessible30 à l’influence du moi-réalité qui, lui, serait en mesure d’opérer le retrait de l’investissement idéalisant ; par conséquent, l’intériorisation structurante progressive (ou massive mais appropriée à la phase) de l’imago ne peut se produire.

Comme on a souvent l’occasion de le vérifier, le trauma génétique essentiel a son origine dans la psychopathologie des parents et tout particulièrement dans leurs propres fixations narcissiques. La pathologie des parents et leurs besoins narcissiques contribuent de façon décisive à ce que l’enfant demeure impliqué de manière excessive et prolongée dans le réseau du narcissisme parental, jusqu’à ce que se produise un événement, le retrait soudain d’un parent par exemple ou la constatation brutale et désespérée par l’enfant du décalage de son développement émotionnel, qui le confronte à la tâche insurmontable de parvenir d’un seul coup à une intériorisation capable de transformer la relation narcissique chronique dont il avait déjà, en vain, tenté de se dégager. Parfois un événement dramatique externe – comme la mort ou l’absence prolongée d’un parent, sa maladie ou la manifestation de son impuissance, ou encore, une maladie grave de l’enfant qui lui montre à quel point est limité le pouvoir des parents – semble être la principale cause de la perturbation qui s’ensuit chez l’enfant. Mais il est bien rare que ces événements puissent par eux-mêmes justifier les fixations pathologiques qui ont suivi. Ils constituent généralement le dernier maillon apparent d’une chaîne d’antécédents psychologiques souvent discrets mais d’une importance capitale. Us doivent être situés dans le contexte de la personnalité des parents et de l’histoire de la relation parents-enfant tout entière, telle qu’elle était avant la survenue du trauma autour duquel s’est cristallisée la psychopathologie de l’enfant. La complexité de l’interaction pathogène entre parent et enfant et la variété infinie des formes qu’elle peut prendre vouent à l’échec toute tentative de description exhaustive. Pourtant, dans une analyse bien conduite, le schéma critique émergera souvent avec une grande clarté ; l’étude détaillée de ce schéma est un élément important et parfois même capital dans l’acquisition par le patient d’une maîtrise progressive de ses craintes alors que commencent à être ébranlées ses positions narcissiques apparemment fixes.

Ainsi, M. B…, dont l’analyse fut conduite par une collègue qui me consultait régulièrement, établit un transfert narcissique spécifique dans lequel il se sentait fusionné à l’analyste idéalisée. L’attention que lui portait l’analyste réussissait à neutraliser de manière efficace sa tendance à la fragmentation et à la discontinuité de l’expérience de soi, consolidant son estime de soi et améliorant ainsi secondairement le fonctionnement et l’efficacité de son moi. Il réagissait à toute interruption imminente de cette relation bénéfique avec l’analyste en manifestant une grande appréhension suivie d’un désinvestissement de l’analyste investie narcissiquement (avec accompagnement d’une intense rage orale-sadique), désinvestissement qui compromettait gravement l’intégrité de sa personnalité. Venait alors un surinvestissement réactionnel typique du soi grandiose sous une forme primitive, joint à un comportement impérieux et glacial. Mais, finalement (alors que l’analyste était absente depuis quelque temps déjà), il parvint à un équilibre relativement stable situé à un niveau plus primitif, se cantonnant dans des activités intellectuelles solitaires qui, bien qu’il les poursuivît avec moins d’esprit créateur qu’auparavant, lui procuraient néanmoins un certain sentiment de maîtrise, de sécurité et d’indépendance. Il « ramait seul jusqu’au milieu du lac et contemplait la lune », comme il le rapporta plus tard dans l’analyse. Mais, quand l’analyste revint et qu’il devint possible de rétablir la relation au soi-objet idéalisé, il réagit avec la même appréhension et la mobilisation de la même rage orale-sadique que celle qu’il avait éprouvée lorsque « le courant » du transfert narcissique originel « avait été coupé », pour utiliser sa propre analogie.

Je crus tout d’abord que cette réaction au retour de l’analyste n’avait rien de spécifique et qu’elle était formée de deux éléments : a) d’aspects non encore exprimés de la colère initiale causée par le départ de l’analyste et restés en suspens dans l’attente de son retour, et b) d’une rage non spécifique face à l’obligation de renoncer à un équilibre de fraîche date qui, bien que moins satisfaisant que le précédent, le protégeait néanmoins contre les traumatismes occasionnés par les absences et les retraits de l’analyste. L’explication était juste mais incomplète si l’on ne tenait pas compte du précurseur génétique hautement spécifique des réactions en cours : de fait, le patient illustrait ainsi une importante suite d’événements antérieurs.

La mère du patient s’était immiscée dans la vie de l’enfant au point d’exercer sur lui le contrôle le plus rigoureux. Pour citer un exemple, la durée de ses tétées et plus tard de ses repas était minutée grâce à un chronomètre dont la mère se servait comme d’un prolongement, matérialisant ainsi en quelque sorte son contrôle sur les activités de l’enfant – rappelant les prescriptions et les appareils utilisés par le père de Schreber pour l’éducation de ses enfants (voir Niederland, 1959a) –, en conséquence, l’enfant sentait de plus en plus que son esprit même ne lui appartenait pas et que sa mère continuait à fonctionner mentalement à sa place bien au-delà du temps où de telles activités maternelles exercées avec empathie sont véritablement requises et appropriées à la phase. Reconnaissant avec angoisse ce qu’une pareille relation avait d’inadapté, porté par les forces de maturation et tentant de surmonter sa crainte de lutter pour conquérir une plus grande autonomie, il arrivait au patient, plus tard dans son enfance, de se retirer dans sa chambre, la porte fermée à clé, pour penser librement, à l’abri de l’ingérence maternelle. Il commençait à peine à pouvoir compter sur ce minimum de fonctionnement autonome quand sa mère fit installer dans la chambre un timbre électrique. Et, à partir de ce moment, elle interrompait ses tentatives de séparation interne d’avec elle, chaque fois qu’il lui prenait l’envie d’être seul ; elle l’appelait ainsi auprès d’elle d’une manière beaucoup plus contraignante (l’appel de ce dispositif étant ressenti comme apparenté à une communication endopsychique) que ne l’aurait pu faire sa voix ou le fait de frapper à sa porte, ce contre quoi il aurait pu s’insurger. Quoi d’étonnant alors à ce qu’il réagisse avec rage au retour de son analyste après qu’il eut « ramé jusqu’au centre du lac pour contempler la lune ».

Comme je l’ai déjà souligné plusieurs fois, dans la très grande majorité des cas, même les plus graves, de perturbations narcissiques, c’est la réaction de l’enfant au parent plutôt qu’à des événements massivement traumatiques dans les premiers temps de la vie qui est à l’origine des fixations narcissiques. Il faut cependant ajouter que des événements dans la vie du très jeune enfant, tels que l’absence d’un parent (voir A. Freud et D. Burlingham, 1942, 1943) ou la perte d’un parent due à un décès, un divorce, une hospitalisation ou un retrait causé par une maladie émotionnelle, contribuent à la fixation narcissique, en quelque sorte, par omission : le parent absent, l’enfant n’a plus aucune chance d’échapper aux mailles du filet qui le retient au moyen du retrait progressif des investissements narcissiques requis pour une intériorisation structurante. La période qui suit l’interruption soudaine (due à un événement extérieur) de l’intense relation narcissique chronique avec un parent pathogène est véritablement cruciale. D’elle peut dépendre le fait que l’enfant tente de nouveau de s’acheminer vers une maturation progressive ou que la fixation pathogène s’enracine. L’absence ou la perte du parent pathogène peut constituer une salutaire libération si les ressources libidinales de l’enfant le rendent capable de progresser et surtout si l’autre parent, ou un parent substitut qui porte un intérêt empathique spécial à l’enfant menacé, vient à son secours, permettant ainsi le rétablissement temporaire de la relation narcissique, de même que sa

dissolution graduelle ultérieure. Mais l’inaccessibilité du parent pathogène contribuera au maintien et à la consolidation de la pathologie si aucun substitut n’est disponible ou si les ressources libidinales de l’enfant se trouvent déjà trop fortement liées au parent absent. La disparition réelle du parent peut être suivie du refoulement définitif de l’imago parentale idéalisée (archaïque) ou d’autres modes d’inaccessibilité de cette imago (comme, par exemple, un clivage « vertical » du psychisme) ; la fixation sur l’inconscient qui s’ensuit, ou, comme c’est fréquemment le cas, le fantasme isolé et nié (voir Freud, 1925 ; Jacobson, 1957 ; Basch, 1968) d’une figure parentale toute-puissante idéalisée empêche l’intériorisation structurante conforme à la phase ou progressive de la configuration narcissique correspondante.

Un surinvestissement manifeste et prolongé de l’imago parentale idéalisée peut ainsi apparaître au cours de l’enfance quand l’enfant, se trouvant pour un temps assez long séparé d’un parent, est incapable de le désinvestir des charges idéalisantes (autrement dit, quand il ne peut se mettre à le voir sous un jour plus réaliste) de manière à utiliser ces charges dans l’édification de structures psychiques. Aussi longtemps que les fantasmes idéalisants sont (pré)conscients et que la libido idéalisante demeure mobile, de semblables manifestations ne sont pas des signes indicatifs d’une psychopathologie infantile actuelle, non plus que d’une perturbation ultérieure. Les fantasmes concernant un père idéalisé qui furent forgés par des enfants privés de leur père au cours de la seconde guerre mondiale appartiennent à ce contexte (voir A. Freud et D. Burlingham, 1943 ; particulièrement p. 112 sq.). Le fait que l’enfant attribue au « père fantasmé » des traits d’omnipotence ne doit pas être interprété, selon moi, dans le sens adlérien (1912), c’est-à-dire comme une surcompensation chargée de parer à une carence et de masquer une perte. Ce surinvestissement est attribuable au fait que l’idéalisation narcissique déjà existante ne possède plus maintenant d’objet réel au sujet duquel faire l’expérience d’une désillusion progressive. Le manque d’occasions de découvrir les imperfections réelles du père

explique la continuation de l’idéalisation, puisque le désinvestissement et la formation concomitante des structures sont temporairement retardés. Comme on l’a déjà dit, de pareils fantasmes peuvent être formés, consciemment élaborés et peuvent également servir temporairement de réconfort face à une privation externe requérant la remise à plus tard d’une tâche de développement. Toutefois, le principe qui sous-tend l’élaboration consciente temporaire d’une imago parentale idéalisée, surinvestie, est le même que celui qui détermine l’acquisition de fixations permanentes et d’une psychopathologie chronique. La différence décisive provient de ce que dans ce dernier cas l’imago parentale idéalisée (par exemple, le fantasme du père tout-puissant) est l’objet d’un refoulement et/ou d’un clivage. Sans analyse, le fantasme ne peut subir la moindre modification (ni être intégré au moi-réalité), même si un parent substitut adéquat devait se présenter ou le retour du parent absent se produire. Des personnes fixées inconsciemment sur un soi-objet idéalisé pour lequel elles éprouvent de la nostalgie, et privées d’un surmoi suffisamment idéalisé, sont perpétuellement à la recherche de figures externes omnipotentes dans l’espoir de partager leur force. Dans l’analyse, cependant, ces aspirations conduisent à une idéalisation très marquée de l’analyste (n’apparaissant parfois qu’après qu’on fut venu à bout de résistances s’opposant à l’apparition d’un transfert) ; elles deviennent accessibles à l’examen et permettent au patient de retirer les investissements narcissiques de l’imago parentale idéalisée refoulée. Ces processus amènent la consolidation de la structure fondamentale de contrôle de la pulsion dans le moi de l’analysé mais aussi, et surtout, permettent l’idéalisation de son surmoi.

Bien que pour simplifier l’exposé les exemples de transfert idéalisant qui précèdent aient été décrits comme étant reliés à des stades relativement avancés de l’imago parentale idéalisée, une division précise entre les remobilisations transférentielles des formes plus avancées de cette structure par rapport aux formes plus archaïques ne peut être établie avec netteté sans nuire profondément à la complexité de la véritable situation clinique. Ainsi, bien que le transfert idéalisant de M. A…, par exemple, ait été relié de façon prédominante à une forme avancée de l’imago paternelle idéalisée, certains aspects de sa personnalité (auxquels on a fait allusion en parlant de sa vulnérabilité narcissique diffuse) étaient reliés au besoin archaïque, préverbal d’une mère-sein idéalisée, toute-puissante, parfaitement gratifiante ; dans l’analyse, ils permirent de remonter jusqu’à certains aspects archaïques du transfert idéalisant qui correspondaient à un niveau ancien de fixation narcissique. Dans le cas de M. B…, les principaux aspects du transfert ressuscitaient aussi des aspects relativement avancés et différenciés de l’imago idéalisée, le noyau de la pathologie étant probablement relié à une période de dépression maternelle après la mort de jumeaux nouveau-nés alors que le patient était âgé de trois ans. Pourtant, ici aussi, on décelait des points de fixation pathogènes très anciens ayant trait à la relation, au stade préverbal, avec une mère adonnée aux barbituriques. On trouvait, en particulier, des signes évidents du fait que la mère, dépourvue d’empathie, avait par une stimulation parfois insuffisante, parfois excessive, exposé l’enfant à des traumatismes graves dans la sphère tactile.

Etant donné le télescopage des formes anciennes d’idéalisation avec les formes plus avancées, il serait superflu de présenter une étude approfondie de la forme archaïque du transfert idéalisant. Il peut se manifester par le truchement de préoccupations religieuses d’un mysticisme assez vague ayant trait à des qualités impressionnantes, considérées isolément et n’émanant plus d’une seule personne clairement distinguée et admirée. Quoique les manifestations des niveaux archaïques du transfert idéalisant soient à certains moments moins bien délimitées (particulièrement lorsque ce dernier se fusionne avec la mobilisation thérapeutique du soi grandiose), on ne peut jamais mettre en doute la formation d’un lien émotionnel spécifique avec l’analyste. En termes métapsychologiques, la régression amorcée par la situation analytique tend vers l’instauration d’un équilibre narcissique vécu comme la

possession d’un pouvoir et de connaissances sans limites allant de pair avec une perfection esthétique et morale. (Ces attributs ne sont guère différenciés dans les cas où la régression thérapeutique mène à des points de fixation particulièrement reculés.) Cet équilibre peut être maintenu aussi longtemps que l’analysé conserve le sentiment qu’il ne fait plus qu’un avec l’image de l’analyste idéalisé. Une fois atteint le point pathognomonique de la régression et établie l’union avec le soi-objet idéalisé correspondant, la paix narcissique qui s’ensuit se traduit sur le plan clinique par un fonctionnement amélioré. Elle atténue la menace d’une régression narcissique plus profonde, comme le serait le repli vers les précurseurs les plus archaïques de l’imago parentale idéalisée (par exemple, vers une fusion hypomaniaque avec elle, parfois manifestée par un état d’extase quasi religieuse) ou le retrait vers un surinvestissement des formes les plus primitives du soi grandiose et, de façon fugitive, un surinvestissement même des fragments (auto-érotiques) du soi corporel. De plus, il s’ensuit une diminution de la symptomatologie préexistante, caractéristique des désordres narcissiques : dépression vague et diffuse, perturbation de la capacité de travail, irritabilité, manque de naturel, tendance à la honte, préoccupations hypocondriaques et malaises physiques mal définis. Ces symptômes, qui sont des manifestations d’un surinvestissement instinctuel de formes archaïques du soi grandiose avec des retours passagers vers le soi corporel (auto-érotique), tendent à diminuer tôt dans l’analyse parce que la résurgence thérapeutique initiale de l’objet idéalisé mobilise les investissements narcissiques et leur permet de s’exprimer dans le transfert idéalisant.

Le processus du « working through » et autres problèmes cliniques rencontrés au cours du transfert idéalisant

Comme dans l’analyse des névroses de transfert, on divise les principaux problèmes cliniques qui ont trait au transfert idéalisant selon qu’ils se rapportent à la

période d’établissement du transfert ou à la période suivante qui est celle du ivorking through.

Il n’est guère nécessaire de parler longuement de la première période. Disons qu’il n’est pas rare de voir le patient prendre conscience de conflits internes mobilisés par certaines résistances du moi s’opposant à la régression. Des rêves d’angoisse comportant des chutes peuvent survenir (ils semblent l’envers de fantasmes de vol) ; on les rencontre surtout chez des patients dans l’analyse desquels la remobilisation du soi grandiose dans le transfert en miroir est sur le point de se produire (voir la deuxième partie). On voit aussi, au début, des rêves où l’analysé se voit confronté à la tâche d’escalader une très haute et majestueuse montagne et regarde avec appréhension le sentier escarpé, à la recherche d’un endroit sûr où poser le pied. Ces rêves se rencontrent particulièrement chez des patients à la veille de développer un transfert idéalisant. Tout analyste sait, bien entendu, que des rêves comportant la peur d’une chute ou l’appréhension face à une haute montagne peuvent se produire dans de nombreuses situations psychologiques et traduire des conflits liés à des niveaux de développement variés, y compris non seulement les conflits bien connus portant sur l’affirmation phallique et la peur de la castration mais aussi, au niveau du moi, la crainte non spécifique de la régression (chute) et l’appréhension face à une tâche difficile (montagne). Dans l’analyse de personnalités narcissiques, cependant, de pareils rêves fournissent à l’analyste la possibilité de pouvoir distinguer très tôt le type de transfert narcissique en train de se mobiliser ; de plus, les détails de ces rêves peuvent aussi lui apporter des indices spécifiques très précieux quant à la nature des résistances qui s’opposent au transfert. Ainsi, la mobilisation d’investissements idéalisants est-elle redoutée et soulève-t-elle des résistances parce que les objets narcis-siquement investis que l’enfant avait tenté d’idéaliser étaient froids, indifférents (une montagne glacée ; une montagne de marbre ou de verre), ou encore impossibles à rejoindre, instables, imprévisibles ? Redisons-le, il n’est pas nécessaire d’entrer ici dans le détail puisque chaque

analyste possède sa propre réserve de matériel approprié d’où il peut aisément tirer des exemples. Dans les stades préliminaires du transfert idéalisant, on peut aussi voir apparaître (dans des rêves et des associations qui se rapportent souvent à des préoccupations en apparence abstraites, philosophiques ou quasi religieuses sur l’existence, la vie, la mort) des indices de cette crainte d’extinction de son individualité qui est éprouvée par le patient en raison de son désir profond de fusion avec l’objet idéalisé.

L’analyste doit reconnaître la présence de ces résistances et les indiquer au patient avec une amicale compréhension mais en général il n’a pas à faire davantage pour le rassurer. Somme toute, il peut s’attendre à ce que s’établisse spontanément la régression pathognomonique s’il s’abstient d’intervenir par des interprétations transférentielles prématurées (dans lesquelles l’analysé voit des prohibitions ou l’expression d’une désapprobation) ou autres démarches nuisibles. La description de l’attitude juste de l’analyste telle que la propose Freud pour l’analyse des névroses de transfert s’applique aussi en général dans l’analyse des troubles narcissiques. Pour établir avec le patient un « rapport approprié », Freud (1913) affirme que « rien de particulier ne doit être fait, sauf de lui donner le temps. Si l’on manifeste pour lui un intérêt sérieux, que l’on élimine avec soin les résistances qui surviennent au début… un lien se formera… reliant le thérapeute à l’une des imagos de personnes qui avaient l’habitude de le traiter avec affection » (p. 139 sq.). Il est évident que quelques modifications doivent être faites dans l’énoncé de Freud pour le rendre tout à fait applicable au traitement des perturbations narcissiques et, en particulier, à l’établissement d’un transfert narcissique. Néanmoins, l’attitude fondamentale que Freud recommande est aussi valable ici que dans le cas des névroses de transfert.

Quelques-unes des erreurs que les analystes ont tendance à commettre durant cette phase seront étudiées plus loin dans le contexte de certaines réactions typiques de l’analyste susceptibles de survenir au cours de l’analyse de troubles narcissiques. Je désirerais simplement souligner ici que, pas plus dans l’analyse des troubles narcissiques que dans l’analyse des névroses de transfert, il n’est souhaitable pour l’analyste de faire montre d’un comportement amical inhabituel, comportement justifié par ailleurs dans certaines occasions où il est utilisé pour la création d’une alliance thérapeutique31. Dans le cas des névroses de transfert cette attitude est vue comme une attitude de séduction et a toutes chances de donner lieu à des sous-produits transférentiels ; dans le cas de troubles narcissiques, le patient sensible y réagit généralement comme à une attitude condescendante qui blesse sa fierté et augmente son sentiment d’isolement et sa méfiance (donc, sa tendance à régresser vers une forme archaïque du soi grandiose), interférant ainsi avec l’établissement spontané de la régression pathognomonique spécifique.

Une fois établi le transfert idéalisant pathognomonique, la période de working through qui s’y rapporte peut débuter. Elle est mise en route du fait que l’équilibre instinctuel fondamental que le patient vise à établir puis à maintenir dans la situation de traitement se trouve, tôt ou tard, perturbé. Dans le traitement analytique des troubles narcissiques, l’équilibre initial n’est pas modifié principalement, comme dans les cas de névroses de

transfert, par la pression des exigences inconscientes centrées sur l’analyste et par les défenses contre ces exigences, défenses mobilisées par le moi sous forme de résistances au travail analytique. Du fait que l’équilibre narcissique dépend de la relation narcissique de l’analysé à un soi-objet archaïque, préstructural, narcissique-ment ressenti, la rupture de cet équilibre dépend essentiellement de circonstances extérieures. Dans le transfert non perturbé, le patient narcissique se sent intact, puissant, en sécurité, bon, attrayant, actif, aussi longtemps que son expérience de soi inclut l’analyste idéalisé qu’il a la sensation de posséder et de contrôler avec cette certitude, ce « naturel » qui s’apparente à l’expérience qu’a l’adulte du contrôle qu’il exerce sur son propre corps et sur son esprit. À la suite de la perte soudaine de ce contrôle jamais mis en question (comme cela se produit, par exemple, à la suite de lésions organiques du cerveau), la plupart des individus tendent à réagir par un profond abattement et des sentiments de rage impuissante. Des réactions analogues se produisent dans l’analyse des troubles narcissiques. C’est ainsi qu’après être parvenu au stade d’une union narcissique avec un soi-objet archaïque idéalisé le patient réagit d’abord à tout événement qui interrompt son contrôle narcissique sur l’imago parentale archaïque, l’analyste, par de la rage et de l’abattement ; cette réaction peut être suivie d’une régression temporaire vers des expériences de fusion avec le plus archaïque des soi-objets idéalisés, ou d’un déplacement des investissements narcissiques amenant un surinvestissement des formes archaïques du soi grandiose et même, de façon fugitive, du soi corporel, fragmenté, auto-érotique.

Un examen détaillé de la manière dont l’analysé vit sa relation à l’objet narcissiquement investi devrait fournir des éléments qui permettent de différencier la relation de l’analysé à l’objet idéalisé (transfert idéalisant) de celle dans laquelle l’analyste est vu comme une extension du soi grandiose (transfert en miroir). Et il existe effectivement des traits distinctifs permettant cette différenciation. La présence du soi-objet idéalisé est souvent

vécue avec le même sentiment de certitude que celui habituellement réservé à l’existence de l’air qui nous permet de vivre ou du sol qui nous supporte. C’est donc dans les cas où le soi grandiose a été mobilisé et l’analyste inclus dans le soi en expansion (transfert en miroir) que l’analogie entre la relation analysé-analyste et celle de l’adulte avec son corps et son esprit est davantage applicable. Néanmoins, dans les deux types de transferts narcissiques, l’analysé réagit à une interruption du transfert par le même sentiment d’avoir perdu le contrôle, avec peut-être cette différence que la réaction à la perte de l’objet idéalisé est caractérisée surtout par de l’abattement alors que la réaction à l’inaccessibilité du soi en expansion est une réaction de rage.

Ce que nous venons de dire (et particulièrement le fait qu’à la suite de la régression thérapeutique pathognomonique l’analysé ressent l’analyste narcissiquement et non pas comme un individu séparé et indépendant) explique le rôle stratégique joué au cours de l’analyse non seulement par la rage, l’abattement et le retrait du patient devant la perspective d’une séparation prolongée d’avec l’analyste, mais aussi par ses réactions prononcées aux plus légers signes de froideur de la part du thérapeute, au manque de compréhension absolue et immédiate de ce dernier, et à des détails apparemment aussi insignifiants que des changements mineurs dans l’horaire des séances, des séparations de week-end ou de légers retards de l’analyste.

D’une manière significative, que l’on comprendra facilement si l’on tient compte du caractère narcissique de la relation, l’analysé réagit par de la fureur même lorsque les irrégularités ou les interruptions dans l’horaire habituel des séances visent à satisfaire ses propres demandes. Bien sûr, de semblables réactions surviennent aussi au cours de l’analyse des névroses de transfert ; elles sont familières à tous les analystes et ont un rôle tactique non négligeable, puisqu’il n’est pas rare qu’elles ouvrent un accès transférentiel à des avatars spécifiques des investissements infantiles d’objet. Cependant, la signification de ces événements est différente dans l’analyse

des troubles narcissiques. Ici, les réactions du patient à la perturbation de sa relation à un objet ressenti narcis-siquement occupent une position centrale d’importance stratégique qui correspond à la place tenue par le conflit structural dans les psychonévroses.

Tout ce qui prive le patient de l’analyste idéalisé cause une perturbation de son estime de soi : il se sent léthargique, impuissant, dévalorisé et, si son moi n’est pas aidé à faire face au déséquilibre narcissique grâce à l’interprétation de la perte du soi-objet idéalisé, il pourra se tourner vers des précurseurs archaïques de l’imago parentale idéalisée, ou l’abandonner complètement pour passer à des stades archaïques du soi grandiose mobilisés en réaction. De pareilles modifications temporaires des investissements peuvent être provoquées par des blessures narcissiques en apparence infimes et dont la découverte risque de mettre à rude épreuve l’empathie et le flair clinique de l’analyste. La nature narcissique de la relation en cause explique la difficulté que l’on éprouve, tout en reconnaissant l’extrême sensibilité du patient, à justifier selon une logique d’adulte ou à décrire en langage adulte l’impact traumatique sur l’analysé d’un retrait physique ou émotionnel de l’analyste. Et pourtant, si l’analyste tient compte de la nature de la relation archaïque dans laquelle le soi de l’analysé s’est comme greffé sur le thérapeute tout-puissant, il comprendra qu’au niveau essentiel de la régression thérapeutique les reproches que lui fait le patient sont justifiés et ont un sens, même dans les cas où la séparation est en réalité bien brève ou décidée par le patient lui-même.

La nature archaïque du transfert permet donc de comprendre certaines des expériences du patient, de même qu’elle explique la forme que prennent ses réactions. Aussi l’analyste doit-il veiller à ce que son empathie se situe au niveau de la régression narcissique. La compréhension qu’il a du mode régressif de l’interaction avec l’objet archaïque idéalisé ne doit cependant pas l’induire à négliger l’examen approfondi des événements externes qui ont provoqué la réaction en question, ou l’étude aussi attentive que possible des interactions psychologiques

spécifiques qui ont déclenché la perturbation de l’équilibre narcissique.

Un jeune homme de vingt-cinq ans profondément perturbé, M. G…, réagit, lorsque je lui annonçai que je serais absent pour une semaine, par un inquiétant transfert des investissements narcissiques du soi-objet archaïque idéa-b’sé à une forme primitive du soi grandiose. Des inter-32 prétations centrées sur la signification de la séparation en perspective au niveau de l’amour objectai et du narcissisme, selon leurs dimensions libidinales et agressives, ne furent d’aucune utilité. Le patient resta muré dans sa froideur, faisant montre d’une attitude de supériorité quasi délirante accompagnée d’une hypocondrie intensément paranoïde. L’extension et le caractère global du transfert des investissements instinctuels ne permettaient pas au patient de guider l’analyste vers l’événement qui avait provoqué ces nouvelles manifestations pathologiques. J’eus finalement Yinsight juste qui me permit de faire voir à M. G… ce que signifiait sa réaction à la séparation. Ce n’était pas l’annonce d’une séparation prochaine qui était cause du retrait du patient, mais bien plutôt le ton même avec lequel cette annonce avait été faite. Pour tout dire, il s’était agi d’un ton défensif et sans empathie. M’attendant à des réactions orageuses (comme, par exemple, à des appels téléphoniques angoissés au milieu de la nuit) et me raidissant pour y faire face en soupirant in petto : « Eh bien, allons-y ! », j’avais en vérité pensé d’abord à moi en faisant cette annonce et n’avais pas mobilisé l’attitude indispensable d’attente empreinte de neutralité et de bienveillance qui m’eût permis de répondre empathiquement aux sentiments du patient. Il avait alors éprouvé une déception traumatique devant la défaillance d’une empathie idéalisée auparavant comme étant illimitée32 et aucun progrès ne put être fait jusqu’à ce que je puisse manifester ma compréhension,

lui permettant ainsi de réinvestir le soi-objet idéalisé.

L’épisode décrit plus haut n’est qu’un exemple parmi bien d’autres des innombrables variations cliniques rencontrées au cours de l’analyse des troubles du narcissisme. L’essence du processus de la cure peut toutefois être résumée sous la forme de quelques principes relativement simples.

Dans l’analyse des névroses de transfert, nous visons à faciliter l’expansion du moi (pré)conscient. La domination sans cesse accrue du moi sur les buts et les désirs infantiles de même que son autonomie croissante sur ses propres visées sont obtenues grâce à ses contacts répétés avec : a) la part contrôlable des poussées agressives et libidinales refoulées qui se trouvent mobilisées alors qu’elles deviennent centrées sur l’analyste, et b) les mécanismes inconscients qui maintiennent ces poussées à l’écart. La majeure partie de la tâche (consistant à triompher des plus importantes résistances du moi et du sur-moi) concerne alors la répugnance du moi à admettre dans son domaine les poussées instinctuelles refoulées. Toutefois, dans l’analyse d’une névrose de transfert typique, l’abandon des objets de l’enfance s’effectue presque imperceptiblement33, pari passu avec la lutte effectuée pour mettre fin aux refoulements ; ce n’est qu’occasionnellement et de façon temporaire que la répugnance du patient à se détacher de l’objet incestueux (une résistance du ça) occupe une place centrale dans le travail de l’analyse. À vrai dire, si la difficulté à renoncer à l’objet de l’enfance devait devenir la résistance principale et chronique de l’analyse, l’analyste ferait bien d’envisager la possibilité que des éléments narcissiques se cachent derrière les investissements d’objets incestueux manifestes.

Dans l’analyse des troubles narcissiques, un processus analogue de working through se déclenche, dans lequel

les poussées (ici, narcissiques) refoulées et/ou scindées dont le soi-objet archaïque est investi sont mises en contact avec le moi-réalité pour se retrouver éventuellement sous sa domination. Contrairement à ce qui prévaut dans l’analyse des névroses de transfert, la part principale du processus de ivorking through dans l’analyse des troubles narcissiques n’a rien à voir avec les résistances du moi et du surmoi face à la levée des refoulements. Bien que de pareilles résistances s’y produisent également, y compris les résistances narcissiques non spécifiques bien connues34 (voir par exemple, Abraham, 1919 ; et W. Reich, 1933), et bien qu’il existe de plus des résistances spécifiques du moi (causées par de la honte et des appréhensions hypocondriaques, de même que par de l’anxiété au sujet d’une surexcitation hypo-maniaque) qui s’opposent à la mobilisation des investissements narcissiques et à leur reconnaissance, la partie essentielle du processus de working through se rapporte ici à la réaction du moi à la perte de l’objet ressentie narcissiquement.

C’est ainsi que le processus de ivorking through dans le

Transfert narcissique de base, en équilibre.

Perturbation de l’équilibre transférentiel ; régression.

1. Imago parentale idéalisée remobilisée (transfert Réalisant).

U

1A. Soi grandiose remobilisé (transfert en miroir).

. Formes archaïques d’idéalisation : sensations extatiques rappelant une transe, sentiments religieux ; excitation hypomaniaque.

2A. Formes archaïques de grandeur : allure froide, impérieuse ; langage et gestes affectés ; exploits à visée démesurée.

Narcissisme : > soi cohérent

Schéma des mouvements régressifs typiques qui se produisent au cours de Vanalyse des troubles narcissiques.

Régression plus poussée.

3. Corps-esprit-soi auto-érotique ; état de tension ; hypocondrie concernant la santé physique et mentale ; auto-stimulation ; fantasmes et activités perverses.

)

Auto-érotisme : fragmentation du soi

Toutes les flèches qui indiquent la direction suivie par les mouvements régressifs survenant au cours du working through ont un trait continu servant à indiquer que l’existence de ce processus spécifique s’appuie sur de nombreuses observations cliniques. Par ailleurs, le mouvement de IA à 2 est indiqué par un pointillé. Ce n’est que récemment, et cela pour la première fois, que j’ai pu observer l’apparition régulière de ce phénomène psychologique au cours de l’analyse d’un patient chez qui la mobilisation du soi grandiose semble constituer le transfert de base. Cette analyse bien qu’avancée n’étant pas terminée, j’hésite à affirmer avec une certitude absolue que le transfert en miroir actuellement manifesté ne masque pas une idéalisation sous-jacente (comme cela semble être le cas, par exemple, pour certains types de délinquants juvéniles mentionnés au chapitre VII).

transfert idéalisant diffère nettement de celui que l’on rencontre dans l’analyse des névroses de transfert. Au cours de cette dernière on assiste à la levée des défenses, les investissements instinctuels – objectaux obtiennent l’accès au moi, d’où résulte un meilleur aménagement des structures psychologiques, comme par exemple, une domination accrue du moi sur les pulsions et sur les défenses. Un processus analogue se déroule au début de la phase de working through de l’analyse des troubles narcissiques alors que les investissements narcissiques scindés et/ou refoulés et le soi-objet préstructural narcissiquement investi obtiennent l’accès au moi-réalité. Cependant, le processus essentiel de working through vise à retirer graduellement la libido narcissique de l’objet archaïque narcissiquement investi ; il mène à l’acquisition de nouvelles structures psychologiques et de nouvelles fonctions alors que les investissements passent de la représentation de l’objet et de ses activités à l’appareil psychique et à ses fonctions. Dans le cas particulier du transfert idéalisant, le processus de working through concerne spécifiquement le retrait d’investissements idéalisants de l’imago parentale idéalisée et simultanément : a) l’édification dans le moi de structures régularisatrices de la pulsion, et b) l’idéalisation accrue du surmoi.

De nombreux aspects de notre étude sur la métapsychologie du processus thérapeutique dans l’analyse de personnalités narcissiques s’appliquent non seulement à la mobilisation de l’imago parentale idéalisée dans le transfert idéalisant, mais aussi à la remobilisation du soi grandiose dans le transfert en miroir (voir la deuxième partie). Les principes psychoéconomiques qui déterminent le cours et le rythme de l’analyse sont identiques pour ces deux formes majeures de transferts narcissiques. Les positions génétiques et structuro-dynamiques des deux configurations narcissiques remobilisées sont cependant différentes et par conséquent les oscillations régressives et progressives qui surviennent dans le transfert à la suite des réactions du patient à l’analyste diffèrent également.

Le schéma 2 donne une esquisse des régressions temporaires qui surviennent de manière caractéristique au cours du processus de working througli. (Pour illustrer le retour à l’équilibre relatif du transfert, il suffit, bien entendu, de donner aux flèches le sens inverse de celui qu’elles ont sur le schéma, p. 104.)

Dans le transfert idéalisant, le processus de working through se rapporte donc à la suite d’événements caractéristique que voici : 1) la perte par le patient de l’union narcissique avec le soi-objet idéalisé ; 2) la perturbation qui s’ensuit de l’équilibre narcissique ; 3) le surinvestissement subséquent de formes archaïques, soit : a) de l’imago parentale idéalisée, soit b) du soi grandiose ; et 4) de manière fugitive, le surinvestissement du corps-esprit-soi auto-érotique fragmenté.

Maintes et maintes fois, l’analysé revivra ces mouvements régressifs lorsqu’il aura été déçu par l’analyste idéalisé. Mais à l’aide de l’interprétation appropriée il lui sera possible de revenir au transfert idéalisant de base. Ici, encore plus que dans l’analyse des résistances transférentielles dans les cas de névroses de transfert, l’analyse répétée de la même expérience ou d’expériences analogues est requise et la capacité (souvent fort restreinte) du moi de tolérer les frustrations narcissiques (thérapeutiques) doit être évaluée correctement. Si les interprétations répétées de la signification que revêtent au niveau de la libido narcissique idéalisante les séparations d’avec l’analyste ne sont pas données de façon mécanique mais avec l’empathie qui convient pour les sentiments de l’analysé – en particulier pour son apparente absence d’émotions, sa froideur et son retrait face aux séparations (voir la position 2A au schéma 2) –, alors émergeront graduellement une foule de souvenirs riches de sens pour ce qui a trait aux prototypes dynamiques de l’expérience actuelle. Ici, comme dans les phases analogues de working through dans le transfert en miroir, de nouveaux souvenirs émergeront et d’autres souvenirs qui étaient, eux, demeurés conscients deviendront enfin intelligibles à la lumière des expériences transférentielles du présent.

Ainsi, le patient se remémorera des heures solitaires de son enfance au cours desquelles il lui arriva d’éprouver d’intenses préoccupations voyeuristes (l’exploration des tiroirs par l’enfant dans la maison déserte) et de s’adonner à des activités perverses (un garçon s’habillant des sous-vêtements de sa mère). Ces activités deviendront intelligibles quand elles seront comprises comme étant non pas des transgressions sexuelles à la faveur d’un manque de surveillance mais bien plutôt des tentatives de remplacer l’imago parentale idéalisée et ses fonctions par la création de substituts érotisés et le surinvestissement effréné du soi grandiose. D’un point de vue métapsychologique, les sensations profondément terrifiantes de fragmentation et d’insensibilité éprouvées par l’enfant sont dues à ce qu’en l’absence du soi-objet narcissiquement investi l’investissement est retiré d’un soi ressenti comme cohérent, laissant l’enfant sous la menace d’une fragmentation (autoérotique) régressive et de tensions hypocondriaques (voir la position 3 au schéma 2). Les diverses activités perverses auxquelles s’adonne l’enfant sont alors des tentatives de rétablissement de l’union avec l’objet perdu narcissiquement investi au moyen d’une fusion visuelle et d’autres formes archaïques d’identification.

De plus, le patient peut souvent en venir à se rappeler et à comprendre avec soulagement comment et pourquoi il tentait au cours de l’enfance de ressusciter la sensation d’un soi cohérent par toute une série d’auto-stimulations : par exemple, le fait d’appliquer sa joue au sol froid de la cave, de regarder dans le miroir pour se rassurer sur sa présence et son intégrité, de renifler toutes sortes de substances et l’odeur de son propre corps, de s’adonner à diverses activités orales et masturbatoires de même qu’à des prouesses athlétiques, d’ailleurs souvent périlleuses parce que sans mesure et affectées d’un caractère de toute-puissance (comme de sauter d’endroits élevés, de grimper sur les toits, etc.), prouesses par lesquelles l’enfant tentait de réaliser des fantasmes de vol de manière à se rassurer sur la réalité de son existence physique en l’absence du soi-objet omnipotent (voir la position 2A du schéma 2). On rencontre chez des adultes des comportements analogues (par exemple, durant le week-end, alors que l’attention de l’analyste, qui assure au patient la sensation de son intégrité, est temporairement absente), sous la forme d’intenses préoccupations voyeuristes, de tentations de voler (vol à l’étalage), et de courses en automobile à une vitesse excessive. Les longues promenades agitées, mais moins dépourvues de contrôle ou de réalisme et partant moins dangereuses, de certains patients sont entreprises dans le but de se rassurer sur le fait d’être toujours intact et vivant grâce à la stimulation sensorielle et proprioceptive sexualisée qu’elles apportent. Le rappel de souvenirs pertinents, de même que la compréhension toujours plus approfondie des expériences transférentielles analogues, aide le moi à amener davantage sous son contrôle des réactions auparavant automatiques mais qui sont devenues graduellement plus inhibées quant au but. Au cours de phases transitoires, le patient donnera des preuves de ce que son insight toujours grandissant a permis une maîtrise accrue du moi, en passant, par exemple, de dangereuses activités de voyeurisme à des activités artistiques socialement acceptables (la photographie, l’aquarelle, etc.) et de la compulsion à entreprendre de longues marches désespérées et solitaires à des activités sportives et musicales représentant des formes de stimulation corporelle mieux intégrées. On peut sans hésiter attribuer ces changements au processus de working through qui a permis un renforcement de la structure psychique, comme cela se produit dans les cas de névroses de transfert à la suite d’un travail analytique analogue.

On assiste alors non seulement à un accroissement de la capacité de sublimation du moi, comme le prouve la modification des attitudes externes du patient, mais à la tolérance toujours plus grande du moi, manifestée dans le transfert, à l’égard de l’absence de l’analyste, d’une interruption dans l’horaire régulier des séances (cette régularité devenant toujours un équivalent de sa présence continue) ou de l’incapacité occasionnelle de l’analyste de parvenir immédiatement à une compréhension empathique adéquate. Le patient apprend qu’il n’est pas nécessaire que la libido idéalisante (l’estime et l’admiration) soit immédiatement retirée de l’imago du soi-objet idéalise, que la tension due à la nostalgie qu’occasionne l’absence du soi-objet idéalisé peut être tolérée, et que peuvent être évités ces mouvements régressifs douloureux et parfois susceptibles de laisser le patient dans un dangereux isolement, qui vont des investissements narcissiques aux formes archaïques du soi-objet idéalisé, et du soi grandiose au corps-esprit-soi (auto-érotique) fragmenté. Accompagnant cet accroissement de la capacité de maintenir une part de l’investissement idéalisant dans le soi-objet malgré la séparation externe d’avec lui, on trouve une intensification des processus qui conduisent à des intériorisations structurantes (c’est-à-dire à la possibilité d’abandon de l’objet et à la prise en charge par l’organisme psychique de l’analysé de certaines des fonctions auparavant accomplies par cet objet).

La capacité qu’a le patient de maintenir des investissements objectaux dans les secteurs non narcissiques de sa personnalité peut également s’améliorer lorsque ses fixations narcissiques ont cédé ; la composante idéalisante de formes mûres d’investissements objectaux peut ainsi devenir de plus en plus capable d’absorber une partie des énergies narcissiques qui avaient été mobilisées au cours de l’analyse du secteur narcissique. Toutefois, le progrès essentiel de la thérapie dans l’analyse des investissements archaïques de l’imago objectale idéalisée résulte de l’intériorisation structurante des énergies narcissiques alors que le soi-objet idéalisé est abandonné. Il conduit à la redistribution des énergies narcissiques dans la personnalité elle-même, c’est-à-dire : a) au renforcement et à l’expansion de la structure neutralisante fondamentale du psychisme et ainsi, secondairement, à un contrôle accru des pulsions et à une plus grande capacité de désinstinctualisation ; b) à la formation d’idéaux ou à leur consolidation ; et c) h l’acquisition d’un certain nombre d’attributs psychologiques mieux différenciés qui utilisent les énergies instinctuelles narcissiques maintenant devenues accessibles au patient.