8. Le cas de Peter

Dans le cas qui suit, on peut voir illustrés in vivo plusieurs des problèmes analysés dans les deux précédents chapitres.

Peter était un solide gaillard de vingt-cinq ans, l’image même de la santé. Il était venu me voir pour se plaindre d’une odeur désagréable qui se dégageait constamment de lui. Il la sentait nettement, mais n’était pas certain que les autres la sentissent. D’après lui, elle venait de la partie inférieure de son corps et plus particulièrement de ses organes génitaux. Au grand air, c’était comme une odeur de brûlé, mais le plus souvent c’était une odeur aigre, rance, de décomposition ou de moisi, qu’il comparait à celle d’une salle d’attente de gare ou encore à celle des vieilles toilettes des taudis du quartier où il avait grandi. Il ne pouvait s’en débarrasser, bien qu’il se baignât plusieurs fois par jour.

Le frère de son père me donna les détails suivants sur sa vie : les parents de Peter n’étaient pas heureux, mais ils étaient inséparables. Ils s’étaient mariés dix ans avant la naissance de Peter, leur seul enfant, dont la présence n’avait rien changé à leur vie. Il avait dormi dans leur chambre jusqu’à son adolescence. Ses parents n’étaient jamais ouvertement désagréables avec lui, il semblait ne s’être jamais éloigné d’eux et pourtant ils le traitaient comme s’il n’eût pas été là.

Sa mère, disait l’oncle, n’avait jamais pu lui donner d’affection, n’en ayant jamais reçu elle-même. Peter avait été nourri au biberon et il avait été un enfant bien portant, mais il n’avait jamais été choyé et on ne jouait pas avec lui. Bébé, il pleurait sans cesse. Sa mère, pourtant, ne l’avait pas ouvertement négligé ou rejeté. C’était une jolie femme, qui passait beaucoup de temps à sa toilette et devant son miroir. Son père y était sensible, lui achetait toutes les toilettes qu’il pouvait et était fier d’être vu avec elle.

D’après l’oncle de Peter, bien que son père l’aimât beaucoup, à sa manière, quelque chose semblait le retenir de lui montrer son affection. Il avait tendance à être bourru, à relever les défauts de son fils, à le rabrouer parfois sans raison et à le traiter de « bon à rien » ou d’« empoté ». L’oncle le déplorait, car lorsque Peter travaillait bien en classe et lorsqu’il avait, plus tard, trouvé une bonne place d’employé de bureau, ce qui était une appréciable « promotion sociale » pour cette famille très pauvre, son père en avait été extrêmement fier. Ç’avait été pour lui « un coup terrible » lorsque, par la suite, Peter avait paru n’avoir aucune ambition.

Peter avait été un enfant solitaire mais bon. Alors qu’il avait neuf ans, une petite fille de son âge, qu’il connaissait, avait perdu la vue dans un bombardement qui avait tué ses parents. Pendant plusieurs années, Peter avait passé presque tout son temps avec elle, faisant montre d’une patience et d’une gentillesse inlassables, lui apprenant à se diriger dans le quartier, l’emmenant au cinéma où il lui racontait le film. Plus tard, la petite avait partiellement recouvré la vue. Elle avait dit à l’oncle de Peter qu’elle devait la vie à ce petit garçon de neuf ans, la seule personne qui se fût occupée d’elle.

Lorsqu’il avait quitté l’école, son oncle s’était intéressé à lui et avait réussi à le faire entrer dans une étude d’avoué. Quelques mois plus tard, Peter avait quitté cet emploi qui ne l’intéressait pas et son oncle l’avait fait entrer dans une compagnie de navigation où il était resté jusqu’à son service militaire. À l’armée, à sa propre demande, il s’était occupé de chiens et, après deux ans de service sans histoire, il avait « brisé le cœur de son père » en « allant aux chiens »16 au sens propre du terme : il avait trouvé une place d’employé dans un chenil. Il n’y était resté qu’un an, avait passé cinq mois à faire des besognes diverses puis sept à ne rien faire du tout. C’était alors qu’il s’était plaint à un médecin de la mauvaise odeur que j’ai dite, et ce médecin me l’avait envoyé.

Peter lui-même me raconta sa vie de la façon suivante : il avait le sentiment que ni son père ni sa mère n’avaient souhaité sa naissance et ne lui avaient jamais pardonné d’être né. Sa mère, d’après lui, lui en voulait d’avoir altéré sa ligne et de l’avoir blessée et abîmée en venant au monde. Il assurait que, durant son enfance, elle lui faisait fréquemment ce reproche. Son père, ajoutait-il, lui reprochait simplement d’exister : « Il ne m’a jamais fait de place dans le monde. » Il pensait aussi que son père lui en voulait du fait que les suites de sa naissance avaient dégoûté sa mère des rapports sexuels. Il avait l’impression d’être entré dans la vie comme un voleur et un criminel.

Rappelons-nous que, d’après son oncle, ses parents tenaient beaucoup l’un à l’autre et le traitaient « comme s’il n’était pas là ». Le rapport entre cette situation et la conscience de soi ressort à l’évidence du passage suivant de l’entretien (enregistré) que j’eus avec lui au cours de notre deuxième rencontre :

« Peter : Aussi loin que je me le rappelle, j’ai toujours eu conscience de moi, une conscience gênante. Je me sentais… évident, en quelque sorte.

Moi : Évident ?

Peter : Oui, c’est ça, évident. Simplement le fait d’être là et d’en avoir conscience…

Moi : D’être là ?

Peter : Même pas : d’être, tout simplement. Il (son père) avait l’habitude de dire que depuis le jour de ma naissance ma vue lui faisait mal. Il me traitait aussi de bon à rien et d’empoté.

Moi : Vous vous sentiez coupable d’être simplement là ?

Peter : Si on veut… C’était simplement le fait d’être au monde, je crois. »

Il disait aussi qu’enfant il ne s’était pas senti solitaire bien qu’il fût souvent seul, mais « être solitaire n’est pas la même chose qu’être seul ».

Il avait le souvenir, probablement imaginaire, que sa mère, lorsqu’il avait quatre ou cinq ans, l’avait surpris en train de jouer avec son pénis et lui avait dit que s’il faisait cela il ne grandirait pas. Il n’avait commencé à se masturber que vers quatorze ans. Tout cela était pour lui d’une importance majeure et accroissait sa gênante « conscience de soi ». Au début de nos entretiens, les seuls souvenirs précoces dont il avait fait état avaient trait à ces choses, dont il parlait sans émotion apparente. Ce n’est qu’au bout de plusieurs mois qu’il me parla, d’ailleurs évasivement, de Jean, la petite aveugle.

À l’école secondaire, ses sentiments envers lui-même s’étaient précisés. Autant qu’il soit possible de les reconstituer, il avait commencé à avoir l’impression croissante que tout le monde le mettait dans une situation fausse. Il se sentait obligé, vis-à-vis de son professeur et de ses parents, d’être quelqu’un et de faire quelque chose de lui-même, alors que dans le même temps cela lui semblait à la fois impossible et injuste. Il se sentait contraint à passer tout son temps et à dépenser toute son énergie à faire honneur à son père, à sa mère, à son oncle ou à son professeur, alors qu’il était secrètement convaincu qu’il n’était personne, qu’il ne « valait rien », que tous ses efforts pour être quelqu’un étaient un leurre et une comédie. Son professeur, par exemple, voulait qu’il parlât « convenablement » et qu’il s’habillât « comme un jeune bourgeois » – mais tout cela revenait à essayer de faire de lui ce qu’il n’était pas. Son professeur lui faisait (à lui qui se masturbait en cachette) lire la Bible et le citait en exemple aux autres écoliers. Lorsque des gens l’en félicitaient, il ricanait tout bas : « Ça prouvait simplement quel bon acteur j’étais. » Lui-même, en plus du fait qu’il sentait ne pas être celui qu’il jouait à être, ne savait pas ce qu’il voulait être. D’une part il se considérait comme sans valeur, mais d’autre part lui venait aussi l’impression croissante qu’il était quelqu’un de très spécial, chargé par Dieu d’une mission particulière, qu’il était d’ailleurs incapable de préciser. C’était donc sans conviction qu’il était devenu employé de bureau. Il en était arrivé à détester de plus en plus les gens, les femmes en particulier. Il en avait conscience, mais l’idée ne lui était pas venue qu’il pût les craindre. Pourquoi l’aurait-il fait, alors qu’« ils ne pouvaient (l’)empêcher de penser ce qui (lui) plaisait » ? Cela impliquait évidemment qu’« ils » avaient un certain pouvoir de le forcer à faire ce qu’« ils » voulaient, mais aussi longtemps qu’il se soumettait extérieurement à « leurs » souhaits, il s’évitait d’éprouver l’angoisse qui, nous pouvons le supposer, le conduisait à se conformer aux exigences des autres sans jamais se montrer à eux tel qu’il était.

C’est dans son second emploi de bureau qu’il découvrit l’angoisse. À ce moment-là, le problème majeur, pour lui, avait pris une forme précise : être sincère ou être hypocrite, être « vrai » ou jouer un rôle. Au fond de lui, il savait qu’il était un hypocrite, un menteur, un simulateur, un comédien, et la question était surtout de savoir pendant combien de temps il réussirait à tromper le monde avant d’être démasqué. À l’école, il s’était cru capable de s’en tirer à peu près – mais plus il s’écartait de ce qu’il considérait comme ses sentiments réels et plus il faisait et pensait des choses qu’il devait cacher aux autres, plus il s’efforçait de dire et de faire ce qu’il imaginait que les autres attendaient de lui. Au bureau, ce qu’il considérait comme ses « sentiments réels » consistait pour une bonne part en phantasmes sexuels sadiques concernant ses collègues femmes, en particulier l’une d’elles qui, à son avis, avait l’air respectable mais en qui il voyait une hypocrite pareille à lui. Il avait l’habitude de se masturber dans les toilettes du bureau en évoquant ces phantasmes et, un jour – comme cela s’était antérieurement produit ou presque, avec sa mère – alors qu’il sortait desdites toilettes il avait croisé la femme que, précisément, il venait de violer en imagination. Elle l’avait regardé comme si elle avait lu ses pensées et il en avait éprouvé une violente panique. Désormais, il ne pouvait plus se croire capable de cacher aux autres ses actes et ses pensées. En particulier, disait-il, il ne pouvait plus croire que son visage ne le « livrait » pas. En même temps, il avait eu peur qu’une odeur de sperme ne le trahît.

Son passage à l’armée lui avait fait du bien. Il semblait même y avoir acquis une apparence extérieure de « normalité » et s’être dans une certaine mesure délivré de son angoisse. Ce sentiment qu’il avait était important et instructif. Cette « normalité » apparente était la conséquence d’une séparation accrue, délibérée, calculée, entre son « vrai » moi « intérieur » et son « faux » moi « extérieur », ainsi qu’il ressort d’un rêve qu’il avait fait à cette époque. Dans ce rêve, il était dans une voiture qui roulait à vive allure, dont il sautait en se blessant légèrement au moment où elle allait s’écraser contre un mur. Il avait poussé, ce faisant, à sa conclusion logique mais désastreuse le jeu qu’il avait joué avec lui-même depuis quelque temps.

Il avait finalement choisi aussi complètement qu’il pouvait le faire, en se dissociant à la fois de lui-même et des autres. Le résultat immédiat de ce choix avait été de diminuer son angoisse et de lui permettre de paraître normal. Mais ce n’était pas fini.

Son sentiment d’inutilité, de futilité, de manque de finalité s’en était trouvé renforcé, en même temps que sa conviction de n’être « personne. » Il sentait qu’il était vain de continuer à feindre et il se le disait en ces termes : « Je ne suis personne, donc je ne ferai rien. » Il était enclin désormais non seulement à se dissocier de son faux moi mais aussi à détruire tout ce qu’il semblait être. « J’ai pris une certaine satisfaction sarcastique à devenir encore moins que ce que j’avais pensé être ou que ce qu’on avait pensé que j’étais », disait-il.

Il avait tout le temps eu le sentiment, selon ses propres termes (qui, notons-le, sont aussi ceux de Heidegger), d’être « au bord de l’être », avec seulement un pied dans la vie. Il s’imaginait en dehors de tout, et pourtant il avait éprouvé un moment une ombre d’espoir : les femmes étaient peut-être la clef qu’il cherchait. S’il pouvait être aimé par une femme, il lui semblait qu’il serait peut-être capable de surmonter le sentiment de sa non-valeur. Mais cette possible voie de secours lui était barrée par sa conviction qu’une femme qui pût compter avec lui ne pouvait qu’être aussi « vide » que lui et que ce qu’il obtiendrait des femmes (qu’il le prît ou qu’elles le lui donnassent) n’aurait pas plus de prix que la matière dont il était fait. Une femme moins « inexistante » que lui ne pouvait pas s’intéresser à lui, surtout du point de vue sexuel. Ses relations sexuelles avec les femmes étaient purement superficielles et il n’avait jamais été capable, avec elles, de sortir de son isolement. Il avait entretenu pendant quelques années des rapports ténus et purement platoniques avec une jeune fille qu’il considérait comme « pure », sans parvenir à aller plus loin. Peut-être, s’il avait lu Kierkegaard, eût-il dit comme lui qu’il aurait épousé sa Régine s’il avait eu la foi…

On peut se demander pourquoi Peter avait mis si longtemps à me parler de cette amitié, qui était sans aucun doute l’une des choses les plus importantes de sa vie et qui aurait pu l’empêcher de devenir schizophrène. Il était tout à fait caractéristique de sa part (comme de la part des individus de sa sorte) de cacher le plus possible aux autres ce genre de choses, alors qu’il n’hésitait pas à parler de sa vie sexuelle, de la masturbation et de ses phantasmes sadiques.

Commentaire

Autant que j’aie pu le constater, Peter n’avait jamais été « à l’aise » dans son corps ni dans le monde. Il se sentait gauche, maladroit, « voyant ». On se rappelle les propos de son oncle touchant le narcissisme de sa mère, qui ne l’avait jamais choyé et n’avait jamais joué avec lui. Même sa présence physique dans le monde n’avait pas été vraiment reconnue : « Il était traité comme s’il n’était pas là. » Pour ce qui le concerne, non seulement il se sentait gauche et embarrassant mais il se sentait coupable « d’être au monde ».

Sa mère, semble-t-il, n’avait d’yeux que pour elle-même. Il n’était pas vu par elle. Ce n’était pas par hasard s’il était devenu un si bon compagnon (une « mère ») pour la petite aveugle, qui ne pouvait pas le voir. Cette amitié a plusieurs facettes, mais l’une des plus importantes est qu’il se sentait en sécurité avec la fillette, du fait qu’il pouvait la voir et elle non : il lui avait donné ses yeux et il pouvait se permettre d’avoir pitié d’elle comme il ne l’avait pas de sa mère. Cette fillette, les chiens de l’armée et du chenil étaient les seuls êtres vivants à qui il pût manifester et de qui il pût recevoir une affection spontanée.

Avec presque tout le monde il avait commencé à mettre en œuvre un système de faux moi basé sur la soumission aux désirs et aux ambitions des autres le concernant. Ce faisant, il en était venu de plus en plus à détester les autres et lui-même. À mesure que se « contractait » le sentiment de ce qui appartenait en propre à son « vrai » moi, ce moi se sentait de plus en plus vulnérable et lui-même avait de plus en plus peur que les autres pénétrassent, à travers sa personnalité simulée, jusque dans le sanctuaire intérieur de ses phantasmes et de ses pensées secrètes.

Il était capable d’utiliser délibérément et d’une façon qui, vue de l’extérieur, n’avait rien d’anormal deux techniques qu’il appelait lui-même la « déconnection » et le « découplage ». La première consistait à agrandir le fossé existentiel entre son moi et le monde ; la seconde à couper toute relation entre son « vrai » moi et son « faux » moi. Ces techniques avaient pour but de lui éviter d’être découvert et elles avaient de nombreuses variantes. Par exemple, lorsqu’il était chez lui ou avec des gens qu’il connaissait et se sentait gauche et mal à l’aise, il se mettait à jouer un rôle qui lui servait de déguisement. Il pouvait ainsi, disait-il, « découpler » son « moi » de ses actes et se comporter sans angoisse. Toutefois, pour diverses raisons, ce n’était pas là une solution satisfaisante à ses difficultés. Si, pendant une période assez longue, il n’était pas en mesure de mettre son moi dans ses actes, il souffrait de faire quoi que ce fût et éprouvait un ennui accablant. En outre, sa défense n’était pas sans défaut car, de temps à autre, il lui arrivait d’être pris au piège et de sentir un regard ou une réflexion pénétrer au cœur de son « moi ». Son sentiment d’être « mis en danger » par le regard des autres devenait de plus en plus obsédant et de moins en moins facile à éviter.

Sa préoccupation d’être vu était, je crois, une tentative de compensation de son impression sous-jacente de n’être personne (nobody), de n’avoir pas de corps (no body). Il ne se sentait pas réellement incarné et c’était de là que venait son besoin de sentir son corps visible, tangible pour les autres. Si pénible que lui fût sa conscience de soi, elle procédait forcément du fait qu’il lui fallait se savoir perçu par les autres comme un objet réel pour s’assurer de sa propre existence. Dès lors, son phantasme olfactif devenait, lui aussi, moins facile à dissiper.

Il avait pourtant trouvé un autre moyen de s’adapter à ses angoisses, qui avait les avantages et les inconvénients exactement inverses. Il avait l’impression de pouvoir être lui-même avec les autres s’ils ne savaient rien de lui – mais cela posait des problèmes compliqués, car cela signifiait qu’il lui fallait gagner une autre région du pays, où il serait un « étranger ». Il se déplaçait donc fréquemment, ne restant jamais longtemps au même endroit et changeant même de nom. De cette façon, il pouvait être (presque) heureux – pendant quelque temps. Il était « libre » et pouvait être « spontané ». Il pouvait même avoir des rapports sexuels avec des filles. Il n’avait plus besoin de dissocier son moi de son corps. À condition de vivre incognito, il pouvait être un individu « incarné ». Mais s’il était connu, il lui fallait revenir à son état « désincarné ».

Le phantasme qu’il vivait dans cet anonymat, dans cet incognito, dans le fait d’être un étranger, se retrouve communément chez les gens qui souffrent d’être trop « situés ». Ils ont l’impression que s’ils pouvaient s’éloigner de leur lieu de travail ou d’habitation et « repartir à zéro », tout irait mieux. On les voit souvent changer d’emploi ou de résidence. Cette méthode de défense n’est efficace qu’aussi longtemps qu’ils restent anonymes – mais il est très difficile de ne pas être « découvert », et ils deviennent vite aussi soupçonneux et aussi prudents qu’un espion en pays ennemi, par crainte de voir les autres essayer de les « démasquer », de les surprendre à « se laisser aller ».

Peter, par exemple, hésitait – même dans une ville étrangère – à aller chez le coiffeur, car il avait peur d’avoir à répondre aux questions les plus innocentes, du genre : « Aimez-vous le football ? » ou « Que pensez-vous de ce type qui a gagné un million à la télé ?… » Dans le fauteuil du coiffeur, il était prisonnier et, pour lui, la nécessité de se faire couper les cheveux était un vrai cauchemar, car il s’y sentait également « coupé » de son anonymat. Il disait : « Les gens, d’habitude, aiment bien dire qu’ils viennent d’ici ou de là, qu’ils font tel ou tel métier, qu’ils connaissent telle ou telle personne. Moi, j’essaye autant que je peux de ne pas dire d’où je suis, ce que je fais ou qui je connais. »

De même, il était incapable d’entrer dans une bibliothèque publique et de remplir une fiche à son nom. Il empruntait des livres dans plusieurs bibliothèques où il s’inscrivait sous un faux nom. S’il avait l’impression qu’un employé le « reconnaissait », il ne retournait plus dans cette bibliothèque là.

Bien que ce système de défense fût difficile à appliquer en raison des efforts, des astuces et de la vigilance qu’il nécessitait, aussi longtemps que Peter ne se sentait pas « découvert » ou « reconnu », cette méthode lui épargnait d’être constamment « déconnecté » et « découplé », sinon sur ses gardes. À ce stade, sa situation, bien que difficile, n’était pas complètement désespérée. Elle n’en était pas moins rendue critique par le fait que son système défensif schizoïde, qui constituait son modus vivendi, sa manière de vivre dans le monde d’une façon acceptable, devint un projet intentionnel d’auto-annihilation. C’est lorsque cela se produisit que son équilibre précaire passa le point critique et devint une psychose.

Vraie et fausse culpabilité

Nous devons maintenant considérer de plus près le sentiment de culpabilité auquel Peter était sujet et ses conséquences.

Rappelons qu’il se sentait non seulement gauche et « voyant » mais aussi « coupable d’être au monde ». À ce niveau, son sentiment de culpabilité n’était pas provoqué par quelque chose qu’il aurait fait ou pensé mais par le fait qu’il ne se sentait pas le droit d’occuper une place dans le monde. Pis encore, il avait la profonde conviction que la matière dont il était fait était pourrie. Cette conviction se manifestait par des phantasmes de sexualité anale et une assimilation des enfants aux excréments. Les détails de ces phantasmes ne nous intéressent que dans la mesure où ils contribuaient à lui faire concevoir son moi comme fait de fumier et de déjections. Si son père le traitait parfois de « propre à rien », il allait lui-même beaucoup plus loin : convaincu qu’il ne valait pas plus qu’un amas de fumier et de déjections, il se sentait coupable de paraître moins méprisable aux autres.

La masturbation lui donnait mauvaise conscience, mais je crois que le nœud de son sentiment de culpabilité est révélé par le fait curieux que, lorsqu’il avait cessé de se masturber, son sentiment d’indignité en avait été intensifié et que, lorsqu’il avait décidé de ne rien faire et de n’être rien, sa propre odeur lui était devenue insupportable. Comme il le dirait plus tard : « Cette odeur était plus ou moins l’opinion que j’avais de moi. C’était une forme de dégoût de moi-même. » Autrement dit, il sentait si mauvais pour lui-même qu’il ne pouvait le souffrir.

Il avait, en fait, deux sources de culpabilité entièrement antithétiques : l’une le poussait vers la vie, l’autre vers la mort ; l’une était constructive, l’autre destructive. Les sentiments qu’elles lui inspiraient étaient différents mais également douloureux. S’il faisait des choses qui étaient une expression d’affirmation de soi (en tant que personne estimable, réelle, vivante), « on » lui dirait que c’était un faux-semblant, une simulation, quand bien même cela l’eût aidé à acquérir à ses propres yeux plus de réalité et à sentir moins mauvais. D’autre part, s’il essayait résolument de n’être rien, il éprouvait lui-même un sentiment de faux-semblant, de simulation, d’angoisse – et il n’en avait pas moins conscience que son corps était un objet de perception pour autrui.

La pire conséquence de tous ses efforts pour n’être rien était la paralysie qui gagnait son existence tout entière, envahissant même son moi « découplé », sa perception de son corps et du monde « déconnecté ». Tout commençait à se figer. Le monde en arrivait à perdre ce qu’il avait de réalité aux yeux de Peter et celui-ci avait de plus en plus de peine à imaginer qu’il existât lui-même aux yeux des autres. Pis que tout, il commençait à se sentir « mort ». De la description qu’il ferait plus tard de cette sensation, il était possible de déduire qu’elle impliquait une perte du sentiment de la réalité de son corps : le noyau de cette sensation était l’absence de conscience de son corps en tant qu’objet réel aux yeux d’autrui. Il en venait à exister uniquement (et insupportablement) pour lui-même.

Il semble probable que, dans tout cela, il luttait contre une faille essentielle de son expérience bi-dimensionnelle de lui-même, dont l’attitude indifférente de ses parents l’avait privé. Son obsédant et déplaisant souci d’être visible, tangible, etc. pour les autres était une tentative désespérée de conserver une dimension de corps vivant existant pour les autres, mais il n’y réussissait que d’une manière artificielle. Cette dimension de son expérience n’avait pas été établie au cours de son enfance et le vide qui en était résulté, il ne l’avait pas comblé ultérieurement par le sentiment d’être aimé et considéré comme une personne mais par le sentiment que tout amour était une persécution camouflée, puisqu’il avait pour but de faire de lui la chose d’autrui, par exemple « une plume au chapeau de (son) professeur », comme il disait.

Pourtant, bien que Peter eût connu des difficultés à l’école et dans son travail, c’était surtout lorsqu’il avait commencé lui-même, délibérément, à cultiver les dissociations de son être que son état avait pris un tour dangereux. Il disait qu’il avait « essayé de se déconnecter de tout », et cela était vrai ; il avait ajouté à cela sa technique de « découplage ». Ce faisant, il avait tenté de trancher les liens qui rattachaient entre eux les différents aspects de son être. En particulier, il avait essayé de ne pas être présent dans ses actes, de ne pas être ce qu’il faisait. On voit bien qu’en cela il jouait sur le rôle transitionnel des actions du corps entre soi-même et le monde. Il essayait en réalité de dire : « Tout ce qui, de moi, peut être un objet-pour-l’autre n’est pas moi. »

Le corps, en effet, occupe une position transitionnelle ambiguë entre « moi » et le monde. Il est, d’une part, le noyau et le centre de mon monde, d’autre part un objet dans le monde des autres. Peter essayait de se découpler de tout ce qui pouvait être perçu de lui par autrui et, en outre, de réduire tout son être au non-être, de devenir rien. Convaincu, qu’il n’était personne, qu’il n’était rien, il était poussé, par un affreux souci d’honnêteté, à n’être effectivement rien, et se rendre anonyme était un moyen magique de traduire sa conviction en une réalité. Lorsqu’il avait abandonné son travail, il s’était mis à se déplacer dans le pays. Il n’appartenait à aucun lieu, il allait de n’importe où à n’importe où, il n’avait plus ni passé ni avenir, ni biens ni amis. N’étant rien, ne connaissant personne, n’étant connu de personne, il créait des conditions qui rendaient plus facile pour lui la certitude de n’être personne.

Le péché d’Onan consistait à répandre sa semence sur le sol, à renoncer à user de son pouvoir de produire et de créer. Le sentiment de culpabilité de Peter, comme il le dirait lui-même plus tard, ne provenait pas seulement du fait qu’il se masturbait et avait des phantasmes sadiques, mais aussi du fait qu’il n’avait pas le courage de faire avec d’autres ce qu’il imaginait qu’il faisait avec eux. Et lorsqu’il avait essayé (et dans une certaine mesure réussi) à freiner ses phantasmes, il s’était senti coupable non seulement de les avoir eus mais aussi de les avoir refoulés. Lorsqu’il s’était employé à n’être rien, il s’était senti coupable non seulement de n’avoir pas le droit de faire tout ce que peut faire une personne ordinaire, mais aussi de ne pas avoir le courage de le faire, malgré et à l’encontre de sa conscience qui essayait de lui dire que tout ce qu’il faisait ou pourrait faire était « mal ». Sa culpabilité consistait à endosser délibérément ce sentiment de n’avoir pas droit à la vie et à s’interdire l’accès aux possibilités de cette vie.

Cela revient à dire qu’il se sentait coupable moins de ses impulsions et de ses désirs eux-mêmes que de n’avoir pas le courage de devenir une personne réelle, en faisant des choses réelles avec des êtres réels, dans la réalité – bref, coupable de laisser ses désirs n’être que des désirs. Son sentiment d’irréalité provenait du fait que ses désirs n’étaient satisfaits que dans l’ordre imaginaire. La masturbation était une activité par laquelle il avait substitué une relation stérile avec des fantômes à une relation créatrice avec un autre réel.

Heidegger dit que le sentiment de culpabilité est l’appel silencieux que l’Être s’adresse à lui-même. Ce qu’on pourrait appeler la culpabilité authentique de Peter consistait à avoir capitulé devant sa culpabilité inauthentique et à avoir donné pour objectif à sa vie de n’être pas lui-même.

Il y avait aussi chez lui la division de son moi intérieur que nous avons mentionnée plus haut. Depuis sa première enfance il avait été hanté par le sentiment de n’être rien et, à présent, il était farouchement enclin à créer les conditions qui confirmeraient ce sentiment. Et pourtant, en même temps, il lui semblait être quelqu’un de très particulier, chargé par Dieu d’une mission exceptionnelle sur cette terre. Ce sentiment d’omnipotence et de « mission », dont il ne voyait pas l’objet, l’effrayait et il le repoussait comme « une sorte de folie ». Il sentait que s’il l’écoutait, il serait mûr pour l’asile d’aliénés – mais il payait cher le fait d’avoir choisi l’autre solution : parce qu’il avait essayé de n’être personne, en ne vivant pas dans et par son corps, ce corps, dans un sens, était « mort ». En conséquence, lorsqu’il avait cessé de feindre, cela l’avait obligé à prendre conscience de lui-même comme d’une chose, moisie, rance, « morte ». Il s’était coupé lui-même de son corps par un garrot psychique et son moi désincarné, comme son corps « découplé », en avaient été atteints d’une sorte de gangrène existentielle.

Une de ses réflexions ultérieures résume très bien le nœud du problème : « J’ai été mort, en quelque sorte. Je me suis coupé des autres et me suis enfermé en moi-même. Je vois bien qu’en faisant cela on devient mort d’une certaine manière. Il faut vivre dans le monde avec les autres gens, sinon quelque chose meurt en vous. Ça peut paraître idiot et je ne le comprends pas vraiment, mais c’est un peu ce qui semble se passer… »