9. Développements psychotiques

Les choses se défont, le centre ne peut résister,

L’anarchie se déchaîne sur le monde.

W. B. Yeats

Nous avons déjà – notamment dans le cas de David et de Peter – considéré des manifestations schizoïdes se rapprochant dangereusement de la psychose proprement dite. Dans ce chapitre, nous étudierons certaines formes de franchissement de cette frontière. Il n’est pas toujours possible, bien sûr, de faire la distinction précise entre la santé et la maladie mentales, entre le schizoïde « sain » et le psychotique. Le déclenchement d’une psychose est parfois si spectaculaire et si brutal, ses manifestations si peu équivoques que le diagnostic ne pose pas de problème. Mais dans beaucoup de cas les choses ne sont pas aussi soudaines ni aussi apparentes ; il peut s’agir alors d’une évolution s’étendant sur des années et à aucun moment précis de laquelle on ne peut dire qu’un point critique a été franchi.

Pour comprendre la nature du passage de la santé à la maladie mentale, lorsque le point de départ est la position existentielle schizoïde décrite précédemment, il est nécessaire de considérer les possibilités psychotiques que présente ce contexte particulier. Nous avons dit que le moi, afin d’acquérir et de conserver son identité et son autonomie, afin aussi de se défendre contre les menaces et les dangers du monde, s’y est coupé de toute relation directe avec les autres et s’est employé à devenir son propre objet, à devenir, en fait, uniquement relié à lui-même. Ses fonctions essentielles deviennent alors l’observation et le phantasme.

Dans la mesure où il y réussit, le moi a du mal à conserver un quelconque sentiment du réel17, pour la simple raison qu’il n’est pas « en contact » avec la réalité, qu’il ne la « rencontre » jamais. Comme le dit Minkowski, il y a perte de « contact vital » avec le monde. Au lieu de quoi, nous l’avons vu, la relation avec les autres et avec le monde est déléguée à un système du faux moi dont les perceptions, les sentiments, les pensées et les actions ont un « coefficient de réalité » relativement bas.

L’individu qui se trouve dans cette position peut apparaître relativement normal, mais il ne conserve cette apparence extérieure de « normalité » que par des moyens de plus en plus anormaux et désespérés. Le moi s’abandonne à ses phantasmes dans le monde autistique des choses « mentales » (c’est-à-dire de ses propres objets) et observe le faux-moi, qui est seul engagé dans le monde extérieur. La communication directe avec les autres, dans ce monde réel, ayant été confiée au système du faux moi, c’est seulement par son entremise que le moi peut communiquer avec l’extérieur. Dès lors, ce qui était d’abord conçu comme une défense ou une barrière pour prévenir un empiétement sur le moi peut devenir le mur d’une prison dont le moi ne peut plus s’échapper.

Les défenses contre le monde ne remplissent donc plus leur fonction primaire, qui était d’empêcher les empiétements « persécuteurs » (implosion) et de garder le moi en vie en lui évitant d’être saisi et manipulé comme une chose par autrui. L’angoisse devient plus intense que jamais. L’irréalité de la perception et des objectifs du système du faux moi aboutit à un sentiment de « mort » du monde extérieur, gagne le corps et envahit même le « vrai » moi. Tout devient imprégné de non-être. Le moi intérieur lui-même devient complètement irréel ou imaginaire, séparé, mort, incapable désormais de garder le sens précaire de sa propre identité qu’il avait au départ. Cet état de fait est encore aggravé par l’utilisation des défenses les plus dangereuses, par exemple le refus d’être identifié pour préserver son identité ou l’entretien délibéré d’un état de mort-dans-la-vie pour éviter la souffrance de vivre.

Les efforts déployés tant pour soustraire le moi au monde que pour le renforcer en viennent à se combiner et à tendre dans la même direction : la psychose. D’une certaine façon, le schizoïde peut essayer désespérément d’être lui-même, de ressaisir et de préserver son être ; mais il est très difficile de démêler ce désir d’être du désir du non-être, tant ce que fait le schizoïde est, par nature, inextricablement ambigu. Peut-on dire avec certitude si Peter essayait de se détruire lui-même ou de se préserver ? Les deux hypothèses s’excluent-elles mutuellement ? Les défenses de Peter contre la vie étaient dans une large mesure la création d’une forme de mort-dans-la-vie, qui semblait s’accompagner d’un certain soulagement de son angoisse, au moins provisoire. Pour survivre, Peter devait feindre une espèce de mort, comme certains animaux menacés. Il pouvait soit « être lui-même » lorsqu’il était anonyme, non connu par d’autres, soit se laisser connaître par les autres s’il n’était pas lui-même. Cette équivoque ne pouvait être maintenue indéfiniment, car le sentiment d’identité requiert l’existence d’un autre par qui l’on soit connu et la conjonction de cette reconnaissance par l’autre et de son auto-reconnaissance. Il n’est pas possible de vivre indéfiniment d’une manière normale si l’on essaie d’être un homme « déconnecté » de tous les autres et « découplé » d’une bonne partie de son être propre.

Un tel mode d’être-avec-les-autres présupposerait la capacité d’affirmer sa propre réalité par le moyen d’une identité autistique fondamentale. Il présupposerait aussi qu’il est finalement possible d’être humain sans relation dialectique avec autrui. Il semble bien que l’objectif de cette manœuvre soit la préservation d’une identité « intérieure » contre une destruction imaginaire venue d’autres sources, par l’interdiction de tout accès à ce moi « intérieur ». Mais si le moi n’est pas défini par l’autre dans ses éléments objectifs et s’il n’est pas vécu dans une relation dialectique avec autrui, il n’est pas capable de préserver ce qu’il peut posséder d’identité ou de vitalité précaires.

Les transformations que subit le moi « intérieur » ont déjà été en partie décrites. Elles peuvent se résumer ainsi :

  1. Ce moi « intérieur » devient phantasme, il se « volatilise » et, dès lors, perd toute identité solidement ancrée.
  2. Il devient irréel.
  3. Il s’appauvrit, se vide, meurt, se dissocie.
  4. Il devient de plus en plus chargé de haine, de peur et d’envie.

Ce sont là quatre aspects d’un même processus, considéré de différents points de vue.

***

Celui que nous avons appelé James avait poussé ce processus jusqu’aux limites de la santé mentale et peut-être même au-delà. Ce garçon de vingt-huit ans avait, comme c’est souvent le cas, délibérément approfondi le fossé entre ce qu’il considérait comme son « vrai moi » et son système de faux moi. Dans son esprit, presque toute manière de regarder les choses, presque toute pensée ou toute action étaient fausses et irréelles. Voir, penser, sentir, agir, étaient pour lui des actions purement « mécaniques » et « irréelles », parce qu’elles étaient simplement la manière dont les autres voyaient, pensaient, sentaient ou agissaient. Lorsque, le matin, il allait prendre le train, s’il rencontrait quelqu’un il adoptait le pas de l’autre, parlait et riait des choses dont tout le monde parlait et riait. Il disait : « Si j’ouvre la portière et permets à quelqu’un de monter avant moi, ce n’est pas par politesse mais pour faire comme tout le monde. » Pourtant, les efforts qu’il faisait pour ressembler à tout le monde étaient accomplis avec tant de ressentiment envers les autres et de mépris envers lui-même que son comportement réel était un curieux produit du conflit entre son désir de cacher ses « vrais » sentiments et son désir de les révéler.

Il tentait d’affirmer son identité par l’excentricité de ses idées : il était pacifiste, théosophe, occultiste, végétarien. Il semble que le fait qu’il pût partager avec d’autres au moins ses idées bizarres avait été le facteur peut-être le plus important de préservation de sa santé mentale, car dans ces domaines limités il était parfois capable d’être avec ces autres qui partageaient ses idées. Mais dans notre civilisation occidentale moderne, de telles idées tendent à isoler un homme de ses semblables et, à moins qu’elles ne servent en même temps à l’introduire dans un petit groupe d’« excentriques » pareils à lui, son isolement risque fort de déboucher sur l’aliénation psychotique. C’est ainsi par exemple que James avait fait diverses expériences « mystiques » au cours desquelles il s’était senti en communion avec l’Absolu. Les lois par lesquelles il « savait » le monde régi étaient entièrement magiques. Bien que, professionnellement, il fût chimiste, ce n’était pas dans les lois de la chimie ou de la science qu’il avait mis sa « vraie » foi, mais dans l’alchimie, la magie blanche et noire, l’astrologie. Son « moi », ne se « réalisant » que partiellement dans sa relation avec ceux-là mêmes qui partageaient ses idées, était de plus en plus prisonnier du monde de la magie. Les objets de l’imagination et les phantasmes obéissent à des lois magiques : ils ont des rapports magiques et non réels. Lorsque le « moi » s’engage de plus en plus dans ce genre de rapports et participe de moins en moins à des relations réelles, il perd sa propre réalité et devient, comme les objets auxquels il est lié, un fantôme magique. Pour un tel « moi », tout devient possible, non soumis à la réalité, à la nécessité, au conditionnel et au fini. Ce « moi » peut être n’importe qui, n’importe où et vivre à n’importe quelle époque. Pour James, il en était peu à peu ainsi. Sa conviction grandissait d’avoir des pouvoirs fantastiques, occultes, magiques, mystiques, évidemment vagues et indéfinis mais qui, néanmoins, contribuaient à lui donner l’idée qu’il n’était pas simplement James ici et maintenant, né de parents connus, mais quelqu’un d’exceptionnel, chargé d’une mission extraordinaire, peut-être une réincarnation du Bouddha ou du Christ.

Cela revient à dire que le « vrai » moi, n’étant plus ancré dans un corps mortel, devient lui-même phantasme, se volatilise en un fantôme protéiforme imaginé par l’individu. En outre, le détachement de la réalité aboutit à l’appauvrissement du « moi » dont l’omnipotence est basée sur une impuissance, dont la liberté se manifeste dans le vide et dont l’activité est extérieure à la vie. Il se dessèche et meurt peu à peu.

***

Dans ses rêves, James se sentait encore plus seul dans un monde désert qu’à l’état de veille, comme il ressort de trois rêves qu’il rapportait ainsi :

  1. « Je me trouvais dans un village abandonné, en ruines, sans vie… »
  2. « J’étais au milieu d’un paysage désert, absolument plat. Aucun signe de vie visible. L’herbe était rare et mes pieds s’enfonçaient dans la boue… »
  3. « J’étais dans un endroit désert, fait de sable et de rochers. J’y avais fui je ne sais quoi et, à présent, j’essayais de retourner quelque part, mais je ne savais quel chemin prendre… »

L’ironie tragique de la chose est que, finalement, l’angoisse n’est même pas évitée. Au contraire, l’anxiété et tout ce qui l’accompagne se font encore plus torturants par le fait que, tant dans le rêve que dans la réalité, s’insinue un sentiment constant de néant et de mort.

Le moi ne peut être « réel » que dans la relation avec des êtres et des choses réels – où il craint d’être englouti, absorbé. Si le « je » en vient à n’avoir de rapports qu’avec des objets imaginaires alors qu’un faux moi en a avec le monde, diverses modifications phénoménologiques profondes se produisent à tous les niveaux de l’expérience. Nous retrouvons alors la situation que nous avons déjà décrite : le moi, transcendant, vide, omnipotent et libre à sa manière, en vient à être n’importe qui sur le plan de l’imaginaire et à n’être personne dans la réalité.

Ce moi imaginaire finit par se volatiliser. Dans sa crainte d’affronter le monde objectif, il cherche à préserver son identité ; mais n’étant plus ancré dans le réel, le conditionné, le fini, il se voit menacé de perdre ce qu’il tentait par-dessus tout de sauvegarder, c’est-à-dire cette identité même, sa possibilité d’exercer une véritable liberté de choix dans le monde. Il meurt de fuir le risque d’être tué. L’individu ne voit plus le monde comme les autres le font, et la réalité de ce monde n’est pas reconnue par le système du faux moi. Celui-ci, en outre, est incapable de mettre la réalité à l’épreuve, car cela requiert un esprit capable de choix et c’est l’absence d’un tel esprit qui fait la fausseté même du faux moi.

Lorsque l’expérience du monde extérieur est transmise au moi intérieur à travers un tel filtre, ce moi n’est plus en mesure de sentir ses propres désirs et de les exprimer d’une manière socialement acceptable. L’acceptabilité sociale devient un simple truc, une technique. L’idée que l’individu se fait des choses, la signification qu’elles ont pour lui, ses sentiments et leur expression vont devenir au moins bizarres et excentriques, sinon « fous ». Le moi demeure encapsulé, de plus en plus enfermé dans son propre système, tandis que l’adaptation à ses expériences changeantes devra être effectuée par le faux moi. Ce système du faux moi est apparemment souple : il s’adapte à des gens différents, à des environnements nouveaux – mais le moi ne s’adapte pas aux changements du monde réel. Les objets de ses relations imaginaires restent semblables à eux-mêmes ou deviennent plus obsédants. Il n’est pas question de les remettre en cause en fonction de la réalité. Désormais, le moi ne fait plus aucun effort pour agir sur la réalité, pour la transformer effectivement.

Et tandis que le moi et ses phantasmes subissent les modifications indiquées ci-dessus, le système du faux moi évolue parallèlement.

Rappelons la situation originelle, que nous avons représentée ainsi :

Image3

Le corps est le niveau18 du système du faux moi, mais ce système est conçu par l’individu pour « chosifier » (et s’étendre au-delà de) la seule activité corporelle. Il est constitué dans une large mesure par tous les aspects de son être que le « moi » intérieur répudie comme n’exprimant pas son « vrai » moi. Ainsi – comme dans le cas de James – tandis que le moi se retranche de plus en plus dans des relations imaginaires et dans une observation « détachée », sans participation, des rapports du faux moi et des autres, le système du faux moi envahit de plus en plus l’être de l’individu, jusqu’à ce que pratiquement tout soit conçu comme lui appartenant. James, finalement, ne percevait à peu près plus rien par la vue, l’ouïe, le toucher et n’était plus capable de faire quoi que ce fût sans éprouver le sentiment que cela n’était « pas lui-même ». Nous en avons déjà donné des exemples. Il serait possible de les multiplier à l’infini, car c’était ainsi qu’il concevait ses actions chez lui, à son travail, avec ses amis. Les conséquences de ce mode d’être sur le système du faux moi peuvent être résumées ainsi :

  1. Le système du faux moi devient de plus en plus envahissant.
  2. Il devient plus autonome.
  3. Il est harcelé par des manifestations de comportement irrépressible.
  4. Tout ce qui y ressortit devient de plus en plus « mort » irréel, faux, mécanique.

La dissociation du moi et du corps (et du lien entre le corps et les autres) conduit elle-même à une situation psychotique où le corps est conçu non seulement comme agissant pour complaire aux autres et se les concilier mais comme étant effectivement possédé par les autres. L’individu commence à sentir non seulement que ses perceptions sont fausses parce qu’il regarde continuellement les choses avec les yeux d’autrui mais aussi qu’elles lui jouent des tours parce que les gens regardent le monde avec ses yeux à lui.

James avait presque atteint ce point-là. Il sentait déjà que les pensées « de son cerveau », comme il disait, n’étaient pas vraiment les siennes. Une bonne partie de son activité intellectuelle était une tentative de prise de possession de ses pensées, de placer ses pensées et ses sentiments sous son contrôle. Si, par exemple, sa femme lui donnait, le soir, une tasse de lait, il l’en remerciait en souriant, sans réfléchir – mais aussitôt il était envahi par le dégoût de lui-même. Sa femme avait agi machinalement et il avait réagi de même. Avait-il eu envie de lait ? Avait-il eu envie de sourire et de dire merci ? Non. Et pourtant il l’avait fait.

L’individu se trouvant dans la position de James est dans une situation critique. Il est devenu dans une large mesure irréel et mort. Sans avoir perdu le sens de la réalité et de la vie, il ne les éprouve plus directement. Les autres sont réels, et vivants, la réalité et la vie existent peut-être dans la Nature (dans le corps de la Mère Nature), elles peuvent être reconquises par la discipline et le contrôle intellectuels – mais cependant le moi est chargé de haine et d’envie devant l’abondance de la vie qui est toujours ailleurs, toujours et jamais ici. Le moi, nous l’avons dit, est vide et sec, incapable d’être rassasié ou d’absorber quoi que ce soit. C’est un trou sans fond, un estomac béant qui meurt de faim et de soif. Il essaie de détruire le monde en le réduisant en poussière et en cendres, sans l’assimiler. Sa haine réduit l’objet à rien, sans le digérer. Ainsi, bien que le moi soit désert et envie désespérément la vie et la réalité qu’il imagine chez les autres, il doit les détruire plutôt que de les faire siennes. Il va s’agir pour lui d’atteindre la réalité et la vie d’une manière qui n’aboutisse pas à l’annihilation du moi. Mais la destruction de la réalité et son appropriation subreptice sont, à ce stade, des procédés dans une large mesure « magiques ». Ces moyens magiques d’acquérir subrepticement la réalité consiste à la toucher, à la copier, à l’imiter, à la « voler ». L’individu peut même trouver un certain réconfort s’il arrive à faire naître en lui une impression immédiate de la réalité des autres (cf. le cas de Rose, p. 1, infra).

Une nouvelle tentative d’éprouver des sentiments réels peut être faite en se soumettant à une souffrance ou à une terreur intenses. C’est ainsi qu’une schizophrène, qui avait l’habitude d’écraser ses cigarettes allumées sur le dos de sa main, de s’arracher les cheveux, etc. expliquait qu’elle le faisait pour ressentir quelque chose de « réel ». Il est important de comprendre que cette femme ne recherchait pas une satisfaction masochiste et qu’elle n’était pas insensible à la douleur. Ses sensations étaient tout à fait normales – à ceci près qu’elle était incapable de se sentir réelle et vivante. Minkowski rapporte qu’une de ses patientes, pour des raisons similaires, avait mis le feu à ses vêtements. Le schizoïde peut, de même, rechercher des sensations fortes ou s’exposer à des risques extrêmes pour « éveiller en lui un peu de vie », comme disait un patient. Holderlin écrivait : « O toi, fille de l’éther, si tu ne peux me promettre un bonheur mortel, effraie mon cœur avec quelque chose d’autre… » Ces tentatives sont pourtant vaines. Comme le disait James, presque dans les mêmes termes que le suppliant de Kafka : « La réalité s’éloigne de moi. Tout ce que je touche, tout ce que je pense, tous ceux que je rencontre deviennent irréels dès que je m’en approche… »

Dans cette progressive perte de la présence réelle de l’autre et donc du sentiment du toi-et-moi, du nous, il arrive que les femmes apparaissent plus lointaines et plus menaçantes que les hommes. Le dernier espoir d’atteindre ce que Binswanger appelle un mode dualiste d’être-dans-le-monde peut alors prendre l’aspect d’un attachement homosexuel.

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L’individu est, à ce stade, dans un monde où tout ce qu’il approche devient « mort », et il ne lui reste peut-être plus que deux issues :

  1. Il peut décider d’« être lui-même » en dépit de tout.
  2. Il peut tenter de tuer son moi.

Ces deux projets, s’ils sont réalisés, aboutiront probablement à une psychose manifeste. Nous les considérons séparément.

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L’individu dont le système du faux moi est resté intact et a résisté aux attaques du moi ou à l’accumulation de traits momentanés de comportement « aliéné » peut offrir l’apparence d’une parfaite « normalité ». Cependant, derrière cette façade, un processus psychotique progresse peut-être secrètement.

L’adaptation apparemment normale du sujet à la vie ordinaire en vient à être conçue par son « vrai » moi comme une simulation de plus en plus honteuse et (ou) ridicule. Son « moi », dans ses relations imaginaires avec lui-même, s’est de plus en plus volatilisé, libéré des contingences et des nécessités qui l’accablent en faisant de lui un objet parmi d’autres dans un monde où il sait qu’il serait obligé d’être présent, soumis à la vie et à la mort, prisonnier de sa chair et de ses os. Si ce « moi » volatilisé conçoit alors le désir d’échapper à son emprisonnement, de cesser de feindre, d’être sincère, de se montrer tel qu’il est, on peut assister à l’apparition d’une psychose aiguë.

Un tel individu, bien qu’apparemment sain d’esprit, est devenu progressivement malade, intérieurement. Les cas de ce genre posent parfois un problème déroutant à l’observateur superficiel car, en considérant l’histoire « objective » du sujet, on peut ne trouver aucune tension anormale ni même aucun symptôme de l’imminence d’une telle évolution. C’est seulement si l’on est en mesure de recueillir de la bouche même de l’individu l’histoire de son moiet non l’histoire du système de son faux moi que révèle habituellement un diagnostic psychiatrique – que sa psychose devient explicable.

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Voici deux exemples simples d’apparitions « inexplicables » de psychoses qui, considérés « de l’extérieur », restent incompréhensibles.

Un jeune homme de vingt-deux ans, tenu par ses parents et ses amis pour absolument « normal », alors qu’il était en vacances au bord de la mer, prit un bateau et gagna le large. On ne le retrouva que quelques heures plus tard, loin de la côte. Il refusa d’être secouru, disant qu’il avait « perdu Dieu » et avait gagné l’Océan pour le retrouver. Cet incident marqua le début d’une psychose qui nécessita son hospitalisation pendant de longs mois.

Un homme d’une cinquantaine d’années, qui n’avait jamais encore manifesté de « troubles » neurologiques, du moins à la connaissance de sa femme, avait emmené celle-ci et leurs enfants pique-niquer au bord d’un fleuve. Après le repas, il se déshabilla complètement, bien qu’il y eût d’autres promeneurs en vue, et il entra dans l’eau, où il s’enfonça jusqu’à la poitrine et se mit à s’asperger lui-même. Il refusa d’en sortir, disant qu’il se lavait de ses péchés, qui étaient de n’avoir jamais aimé sa femme et ses enfants. Il fallut le tirer de force hors de l’eau et l’interner.

Dans ces deux cas, comme dans ceux que nous avons décrits ailleurs, la santé mentale (c’est-à-dire une apparence extérieure et un comportement observable « normaux ») était maintenue par un système du faux moi tandis que le « moi » lui-même était de plus en plus engagé dans un monde anormal. C’était un peu comme une pomme apparemment « normale » mais intérieurement pourrie.

Je suis convaincu que bon nombre de psychotiques « guéris » sont en fait des patients qui ont décidé, pour une raison quelconque, de jouer à être sains d’esprit.

Il n’est pas exceptionnel d’entendre des patients « dépersonnalisés », qu’ils soient ou non schizophrènes, dire qu’ils ont tué leur moi, ou qu’ils l’ont perdu, ou qu’on le leur a volé. De tels propos sont généralement tenus pour délirants, mais ils expriment une vérité existentielle et il faut les entendre comme littéralement vrais dans le système de référence de celui qui les tient.

Le schizophrène qui dit s’être suicidé peut ne pas vouloir dire qu’il s’est tranché la gorge ou jeté à l’eau ; il peut aussi s’attendre à ce que la personne à qui il s’adresse le comprenne comme lui, sans quoi il la considérera comme stupide. En fait, beaucoup de propos de cette sorte peuvent être des pièges qu’il tend à ceux qu’il tient pour des imbéciles incapables de le comprendre. Pour un patient de ce genre, il serait probablement absurde de tenter de tuer son moi en se tranchant la gorge, dès lors que son moi et sa gorge n’ont peut-être à ses yeux qu’un rapport extrêmement lointain et ténu, si ténu que ce qui arrive à l’un ne saurait avoir que peu d’effet sur l’autre. Son moi est en réalité non incarné. Il le conçoit probablement comme immortel ou fait d’une substance non corporelle, presque impérissable. Il l’appellera parfois « substance vitale » ou « âme », il pourra même lui inventer un nom à lui – et il aura le sentiment qu’on peut le lui voler. C’était là une des idées centrales de la célèbre psychose de Schreber (1955).

Pour éclairer ce problème complexe, on pourrait comparer la peur de la perte du « moi » à une angoisse névrotique plus courante qui se manifeste parfois à travers certaines formes d’impuissance. Il arrive en effet qu’un individu qui a peur de perdre sa virilité la défende (= évite la castration) en feignant d’être impuissant (châtré), en s’en convainquant lui-même, en se comportant comme s’il l’était. Le psychotique utilise une défense du même ordre non point au niveau des fonctions génitales mais au niveau du moi. C’est la défense ultime, la plus paradoxalement absurde, au-delà de laquelle il n’y a plus de défense « magique » possible. Et sous l’une ou l’autre de ses formes, autant que j’aie pu le vérifier, c’est aussi la défense fondamentale dans toutes les formes de psychose. On peut dire, en gros, qu’elle est la négation de l’être considérée comme un moyen de préservation de l’être. Le schizophrène a le sentiment d’avoir tué son « moi » pour éviter d’être tué. Il est mort pour rester vivant.

Divers facteurs peuvent contribuer à pousser l’individu à se débarrasser de son moi. Tous les efforts de celui-ci pour se détacher du corps et ne plus être identifié avec lui, les pensées, le sentiment, les actes ou les perceptions n’ont pas réussi à le libérer de l’angoisse, sans qu’il bénéficie pour autant des éventuels avantages du détachement. Il se trouve alors dans un état de détresse qu’illustrent les deux cas suivants.

***

J’ai connu Rose alors qu’elle avait vingt-trois ans. Elle disait avoir peur de devenir la malade mentale qu’en fait elle était déjà. Elle disait que des souvenirs affreux lui revenaient sans qu’elle pût les repousser, mais qu’elle avait trouvé un remède à cette situation : pour oublier ces souvenirs, elle avait essayé de s’oublier elle-même, en ne s’intéressant qu’aux autres. D’abord, elle avait éprouvé un certain soulagement à constater qu’elle avait de moins en moins envie de lutter – mais quelque chose, en elle, s’insurgeait là-contre. Elle était déprimée et continuait à essayer de faire des choses, mais cela lui demandait un effort de volonté de plus en plus grand. Là-dessus, elle avait commencé à se rendre compte qu’elle avait épuisé toutes ses ressources de volonté. En outre, elle avait peur de faire quoi que ce soit librement, de prendre quelque responsabilité que ce fût et, dans le même temps, elle était accablée par le sentiment qu’elle ne dirigeait plus sa vie : « Mon être est aux mains de n’importe qui », disait-elle. Elle n’avait plus de vie propre, elle ne faisait plus qu’exister, sans but et sans raison. Elle sentait, disait-elle, qu’elle était « tombée à zéro » et elle avait envie de remonter la pente avant qu’il ne fût trop tard, mais elle avait l’impression que les choses étaient allées trop loin, qu’elle ne pouvait plus « se reprendre en main », que les choses lui échappaient. Il lui semblait aussi que si elle avait pu aimer les gens, cela irait mieux.

Quelques jours plus tard, elle me dit : « Cela continue. Je suis en train de passer la frontière. Mon vrai moi descend de plus en plus bas. Je me perds. Je voudrais vous dire des choses, mais j’ai peur… Ma tête est pleine de pensées, de peurs, de haines, de jalousies, mais je ne peux les retenir. Elles me déchirent la tête… C’est de la schizophrénie, n’est-ce pas ? Je ne sais pas si j’ai ces pensées ou non. Il me semble que je les ai imaginées pour qu’on me soigne. Ah ! si je pouvais aimer au lieu de haïr… Je voudrais aimer les gens et pourtant j’ai envie de les haïr. Je suis en train de me tuer… »

Pendant plusieurs semaines elle s’exprima de cette façon. L’impression qu’elle avait d’être « en train de se tuer » se transformait en conviction qu’elle s’était tuée. Elle affirmait presque constamment qu’elle s’était réellement tuée ou, parfois, qu’elle s’était « perdue ». Lorsqu’elle ne se sentait pas « morte » ou « perdue », elle disait se sentir « étrangère à elle-même » et que ni elle ni les autres choses n’avaient plus la même réalité. Elle avait douloureusement conscience d’avoir perdu la faculté d’éprouver des sensations réelles et de penser à des choses réelles. Elle avait tout autant conscience que les autres avaient cette faculté et elle utilisait, intentionnellement ou non, diverses techniques pour « ressaisir la réalité ». Par exemple, si quelqu’un lui disait une chose qui lui paraissait « réelle », elle s’efforçait de répéter sans cesse tout bas ce mot ou cette phrase dans l’espoir qu’un peu de réalité se glisserait en elle. Parce que les médecins lui semblaient « réels », elle essayait d’avoir toujours présent à l’esprit le nom d’un médecin. Elle essayait aussi de mettre les autres mal à l’aise en leur disant certaines choses et, si elle sentait chez eux quelque embarras, elle se disait qu’elle devait être « réelle », puisqu’elle était capable d’agir sur une personne réelle. Dès qu’elle pensait à quelqu’un, elle se disait qu’elle était cette personne. Il lui semblait encore que si elle pouvait aimer quelqu’un, elle deviendrait pareille à ce quelqu’un. Elle suivait les autres, imitait leur démarche, leur manière de parler, leurs gestes. Elle était d’accord avec tout ce qui se disait devant elle, à un point que les autres trouvaient souvent exaspérant. Pendant tout ce temps, pourtant, elle continuait à dire qu’elle s’éloignait de plus en plus de son véritable moi. Elle aurait voulu « atteindre » d’autres gens et être « atteinte » par eux, mais cela devenait de plus en plus impossible. Le désespoir, en elle, se substituait peu à peu à la panique, mais elle restait néanmoins obsédée par une peur persistante. Elle devenait incapable de comprendre le pourquoi de quoi que ce fût. Elle voyait les gens faire des choses mais sans parvenir à les réaliser. Elle était convaincue que tous étaient plus malins qu’elle et faisaient des choses sensées dont le but lui échappait, si simples fussent-elles. Elle n’avait plus d’avenir. Le temps s’était arrêté. De toute évidence, elle perdait toute capacité de faire la différence entre passé, présent ou avenir, tout sens de ce que Minkowski appelle « le temps vécu ».

Ce qui est extrêmement significatif, c’est que plus Rose se sentait incapable d’atteindre les autres ou d’être atteinte par eux, plus elle se sentait enfermée dans un monde clos (« Ils ne peuvent y entrer ni moi en sortir »), et plus ce monde était envahi par des dangers psychotiques venus de l’extérieur. Elle se mettait à se méfier d’autrui, à mettre des choses sous clef, soupçonnait telle ou telle personne de la voler. Elle vérifiait sans cesse le contenu de son sac. Ce comportement paradoxal, consistant à se retirer du monde et en même temps à se sentir plus vulnérable, trouvait son expression la plus claire d’une part dans le fait qu’elle disait être en train de se tuer et d’autre part dans sa peur que son « moi » pût être perdu ou volé.

Puis, elle se mit à parler d’elle-même comme de deux êtres distincts : « Il y a deux moi… Elle est moi et je suis tout le temps elle… » Rose entendait une voix qui lui disait de tuer sa mère et elle savait que cette voix était celle « d’un de mes moi ».

En montrant ses tempes, elle disait : « À partir de là il n’y a que de l’ouate. Je n’ai pas de pensées à moi. Je n’y vois plus clair : moi, moi, moi tout le temps, moi et moi, moi et moi-même… Quand je dis « moi-même », je sais qu’il y a quelque chose qui ne va pas, quelque chose m’arrive, je ne sais pas quoi… »

Ainsi, en dépit de sa peur de perdre son moi, tous ses efforts pour « ressaisir la réalité » impliquaient qu’elle ne fût pas elle-même et ses tentatives pour échapper à son moi ou pour le tuer continuaient à être utilisées comme des défenses.

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L’individu est conduit à « se tuer » non seulement sous l’effet de l’angoisse mais par son sentiment de culpabilité qui, chez des êtres de cette sorte, est particulièrement puissant et semble ne leur laisser aucune marge de manœuvre. Nous avons vu comment, sous l’influence d’un tel sentiment de culpabilité, Peter était poussé à n’être rien, à n’être personne. Avec le cas suivant, nous allons voir une patiente qui suivait un chemin assez identique mais qui, heureusement, « s’arrêta » en route, avant d’avoir un état psychotique irréversible.

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Marie avait vingt ans et était étudiante depuis un an sans avoir passé aucun de ses examens. Lorsqu’elle devait s’y présenter, elle arrivait plusieurs jours trop tôt ou trop tard ou ne répondait pas aux questions. Au cours de la deuxième année, elle cessa d’assister complètement aux cours. Marie vint me voir à la suggestion d’une tierce personne et je m’entendis avec elle pour que nous ayons deux entretiens par semaine, à jours et à heures fixes. Il n’était jamais possible de prévoir quand elle viendrait et c’est trop peu de dire qu’elle manquait de ponctualité : le moment de nos entrevues était pour elle un détail extrêmement vague. Elle se présentait par exemple le samedi matin alors que nous avions rendez-vous le jeudi après-midi ou elle me téléphonait à 5 heures du soir pour me dire qu’elle venait de se réveiller et ne pourrait donc être là à 4 heures mais à 6, ou à peu près… Elle « sauta » cinq rendez-vous consécutifs sans me donner signe de vie et vint ponctuellement au sixième, sans la moindre explication.

C’était une petite personne mince, pâle, aux cheveux raides et mal coiffée, vêtue d’une manière à la fois banale et un peu bizarre. Elle se livrait extraordinairement peu. Autant que j’aie pu le vérifier, personne ne savait rien d’elle. Sa famille vivait hors de Londres, mais depuis qu’elle était étudiante elle habitait en ville, changeant sans cesse de domicile. Elle allait voir ses parents aux moments les plus imprévisibles et se comportait avec eux comme si elle eût été une vague relation de la famille (en fait elle était fille unique). Elle avait une démarche furtive et silencieuse, comme si elle eût marché sur la pointe des pieds. Elle parlait doucement et distinctement mais d’une manière nonchalante, lointaine, sans conviction. Elle préférait d’ailleurs ne pas parler d’elle-même mais de sujets généraux, de politique ou d’économie. Elle me traitait avec une apparente indifférence et me faisait volontiers entendre qu’elle me considérait comme une vague relation avec qui elle bavardait en passant. Un jour, elle me dit que j’étais un personnage attachant mais que j’avais une nature vicieuse et sale. Elle paraissait ne rien attendre de moi et disait ne pas comprendre elle-même pourquoi elle venait me voir.

On aurait pu penser que son cas était à peu près sans espoir, car elle présentait les signes cliniques manifestes d’une démence précoce ou d’une schizophrénie primaire.

Un jour, pourtant, elle vint me voir à l’heure dite et je la trouvai étonnamment transformée. Pour la première fois elle était vêtue avec un minimum de recherche et il y avait, dans ses mouvements et son expression, une vie que je n’y avais jamais vue. Elle me dit d’entrée de jeu qu’elle se rendait compte qu’elle s’était jusqu’alors coupée de toute relation réelle avec les autres et que la manière dont elle avait vécu lui faisait peur. De toute évidence, quelque chose de décisif s’était passé. D’après elle, et je ne vois aucune raison d’en douter, cela lui était arrivé en voyant un film, la Strada, qu’elle était allée revoir sept jours de suite.

Rappelons-en le sujet. Le protagoniste masculin est un athlète ambulant qui va de ville en ville en exécutant un numéro de briseur de chaînes. Il achète une fille à ses parents pour qu’elle lui serve de partenaire. Cet homme cruel, sale, brutal, traite la fille comme une esclave. Il couche avec elle quand l’envie lui en vient, la bat, l’abandonne. Il semble n’avoir ni conscience ni remords et ne considère pas la fille comme un être humain, ne lui manifestant pas la moindre gratitude lorsqu’elle essaie de lui être agréable et lui faisant comprendre qu’elle ne peut rien faire pour lui qu’une autre ne ferait mieux qu’elle. Bien que la fille ne manifeste aucune amertume, elle est désespérée d’être aussi insignifiante, aussi inutile. Elle se lie d’amitié avec un funambule de cirque, à qui elle se plaint de son insignifiance. Pourtant, lorsque le funambule lui demande, de partir avec lui, elle refuse, pour ne pas abandonner l’homme auquel elle s’est attachée. Le funambule, ramassant un caillou, lui dit qu’elle ne peut être absolument inutile, car elle a au moins autant de valeur que ce caillou, et que celui-ci existe. Il ajoute qu’elle doit sûrement avoir une raison d’être qu’elle ignore, puisqu’elle se sait indispensable à l’homme qu’elle ne veut pas quitter. Cette fille incapable de mentir, de feindre, de dissimuler ses moindres sentiments fait tout le charme du film. Lorsque l’athlète tue le funambule sous ses yeux et s’enfuit avec elle, elle devient silencieuse et n’ouvre plus la bouche que pour gémir comme un animal malade. Elle ne fait plus rien, ne mange plus — et l’homme finit par l’abandonner au bord d’une route.

Marie, la patiente dont nous parlions, s’était identifiée avec Gelsomina, la touchante héroïne de la Strada, et en même temps elle se comparait à elle. Le briseur de chaînes cruel, vicieux, indifférent, incarnait l’image qu’elle se faisait de son père et dans une certaine mesure de moi. Mais ce qui l’avait le plus frappée, c’était que, malgré son malheur et son désespoir, Gelsomina ne se coupait pas de la vie, si pénible que fût celle-ci. Elle ne se faisait jamais l’agent de sa propre destruction et n’essayait pas de masquer sa simplicité. Elle n’avait pas de sentiment religieux ; pas plus que Marie elle ne semblait croire en un Être qu’elle pût appeler Dieu – et pourtant, bien que sa foi n’eût pas de nom, sa manière de vivre était une affirmation de la vie plutôt que sa négation. Marie voyait là un contraste effrayant avec son propre mode de vie, car elle sentait qu’elle-même s’était interdit d’accéder à l’innocence et à la bienveillance de la création. Gelsomina, elle, était capable de rire en regardant des clowns de cirque, d’être effrayée par la témérité d’un funambule, de trouver du réconfort dans une chanson, de se sentir au moins l’égale d’un caillou.

Du point de vue clinique « objectif », on pourrait dire qu’il y avait eu arrêt dans le processus d’une détérioration schizophrénique, probablement organique. Du point de vue existentiel, on dira que Marie avait cessé d’essayer de se détruire. Elle savait que sa vie était devenue une tentative systématique de détruire sa propre identité et de n’être « personne ». Elle avait évité tout ce par quoi elle eût pu être définie comme une personne réelle engagée avec d’autres dans des tâches précises. Elle avait essayé d’agir d’une telle façon que ses actes n’eussent aucune conséquence réelle, qu’ils ne fussent pas des actes réels. Au lieu d’utiliser l’action, comme nous le faisons normalement, pour atteindre des buts précis et être ainsi de plus en plus définissables comme les personnes spécifiques que nous sommes, Marie avait tenté de se réduire à néant en ne faisant rien de spécifique, en ne paraissant jamais être à un endroit précis, à un moment précis, avec une personne précise, en train de faire une chose précise. Elle agissait comme s’il lui eût été possible d’être toujours « ailleurs » et absente de ses actes. Son comportement ressemblait beaucoup à celui de Peter. Tous deux étaient de plus en plus convaincus que, de leur part, « être quelqu’un » était une simple simulation et que l’honnêteté leur imposait de n’être plus personne, puisque c’était ce qu’ils croyaient « réellement » être. Pour le clinicien, ce processus d’auto-annihilation n’était rien d’autre qu’un processus aliénant de schizophrénie primaire.

Comme c’était le cas pour Peter et Marie, les patients, à ce stade, n’éprouvent aucun sentiment de culpabilité relatif aux pensées ou aux actions qu’ils ont ou n’ont pas entretenues ou commises. S’ils éprouvent ce sentiment, il est étouffé par un sentiment beaucoup plus aigu d’indignité qui s’en prend à leur droit d’être de quelque manière que ce soit. L’individu se sent coupable d’oser être, d’avoir peur d’être, de tenter de se tuer existentiellement sinon physiquement. Sa culpabilité l’empêche de participer à la vie, maintient le « moi » dans son isolement et augmente encore celui-ci. Le sentiment de culpabilité s’attache alors à cette manœuvre même dont, à l’origine il est l’initiateur.

***

James, par exemple, avait fait le rêve suivant : « Deux atomes avançaient parallèlement, puis revenaient en arrière pour s’immobiliser presque côte à côte. » Il s’était alors réveillé brusquement, terrifié et envahi par un affreux pressentiment. Son interprétation de ce rêve était que les deux atomes étaient lui-même et qu’en revenant en arrière au lieu de poursuivre leur route « ils avaient violé l’ordre naturel des choses ». Une analyse plus poussée de ce rêve révéla que James se sentait profondément coupable de son « retour en arrière » vers lui-même, car c’était :

  1. Une forme d’onanisme (c’est-à-dire de gaspillage de son pouvoir créateur).
  2. Un refus de véritables rapports hétérosexuels (par le choix d’une relation entre les parties « mâle » et « femelle » de lui-même).
  3. Un refus de relations avec d’autres hommes (par la création, en lui, d’une relation homosexuelle avec lui-même).

Voilà qui éclaire une autre difficulté du problème : en de telles conditions, la relation du moi avec lui-même est une relation coupable, car elle tend à un mode de relation qui « dans l’ordre naturel des choses » ne peut exister qu’entre deux personnes.

La division de l’éclatement du moi (les « deux moi » de Rose, les deux atomes de James) est à l’origine d’un certain type d’hallucination. L’un des fragments du moi semble généralement garder le sens du « je ». L’autre « moi » peut alors être appelé « lui » ou « elle », mais ce « lui » ou cette « elle » est toujours « moi ». Rose disait « Elle est moi et je suis elle ». Une schizophrène me disait : « Elle est un je qui cherche un moi ». Le moi, dans les états schizophréniques chroniques, semble se fragmenter en plusieurs foyers dont chacun a un certain sens du « je » et considère les autres fragments comme des sortes de « non-moi »). Une « pensée » appartenant à l’« autre » moi tend à apparaître comme une perception extérieure car elle n’est considérée par le moi ni comme un produit de son imagination ni comme lui appartenant. C’est en cela que l’autre moi est le siège d’une hallucination, c’est-à-dire d’une fausse perception (d’un fragment de l’« autre » moi désintégré) par ce qui subsiste du sens du « je ». Cela devient plus apparent chez les psychotiques manifestes. En outre, la relation du moi avec lui-même favorise de violents conflits entre des fantômes intérieurs, dotés d’une réalité imaginaire (voir chapitre suivant). Ce sont de tels conflits qui incitent l’individu à dire qu’il a été tué ou qu’« il » a tué son « moi ».

En dernier ressort, cependant, même si l’on parle le langage du schizophrène, s’il est possible de se trancher la gorge, il est impossible de tuer le « moi » fantôme : un spectre ne peut être tué. Ce qui peut arriver, c’est que la place et la fonction du « moi » fantôme soient presque entièrement occupées par des archétypes qui semblent dominer complètement tous les aspects de l’être individuel. Le rôle de la psychothérapie est alors de prendre contact avec le « moi » originel du sujet que nous devons continuer à considérer comme une possibilité, sinon une réalité, et qu’il nous faut ramener à une vie acceptable. Mais ce problème, nous ne pourrons l’aborder et l’expliquer qu’après avoir étudié plus longuement les processus et les phénomènes psychotiques – chose à quoi nous allons nous employer maintenant.