Chapitre V. L’expérience schizophrénique

Voici une conversation entre deux personnes considérées comme des schizophrènes 20 :

jones (après avoir ri bruyamment) : Je m’appelle McDougal. (Ce n’est pas son vrai nom.)

smith : Que faites-vous pour vivre, mon petit vieux ? Vous travaillez dans un ranch, ou quoi ?

jones : Non, je suis un marin en civil. Paraît que c’est un milieu très mélangé.

smith : Nous reprendrons la mer dans huit ou neuf mois, dès que nos avaries seront réparées.

(Un silence.)

jones : L’amour m’a rendu malade, un amour secret.

smith : Un amour secret ? (Il rit.)

jones : Ouais.

smith : Moi, je n’ai jamais eu d’amour secret.

jones : Je suis tombé amoureux, mais je n’ai personne à qui faire la cour.

smith : Moi, mon seul amour est le requin. Faut pas être sur son chemin. 21

jones : Ils ne savent donc pas que j’ai une vie à vivre ?

(Long silence.)

smith : Vous travaillez à la base aérienne ?

jones : Vous savez ce que je pense du travail. J’aurai trente-trois ans en juin, figurez-vous. smith : En juin ?

jones : Trente-trois en juin. Ce que j’ai passera après que j’aurai vécu… je veux dire quitté22 cet hôpital. Alors je ne fume plus. Je suis en forme pour le voyage dans l’espace. Je suis moi-même un homme de l’espace, sans blague.

smith (il rit) : Moi, je suis un véritable navire spatial, venu d’ailleurs. jones : Beaucoup de gens parlent ainsi, comme des fous, mais Croyez-le ou non par Ripley… je l’ai lu dans /'Examiner, dans les bandes dessinées. Croyez-le ou non par Ripley, Robert E. Ripley, Croyez-le ou non… mais il ne faut pas croire n’importe quoi à moins d’en avoir envie. (Un silence.) Chaque petite rosace… beaucoup trop seule. (Un silence.)

smith : Ça se pourrait bien…

(Le bruit d’un avion couvre la phrase suivante.) jones : Je suis un marin en civil.

smith : Ça se pourrait bien. (Il soupire.) Je prends mon bain dans l’océan.

jones : Se baigner, c’est dégueulasse. Vous savez pourquoi ? Parce qu’on ne peut pas laisser tomber quand on a envie. On est à Vcamée.

smith : Moi, je peux laisser tomber quand j’en ai envie. Je peux sortir quand j’ai envie de sortir.

jones (en même temps) : Prenez mon cas. Je suis un civil, je peux lâcher.

smith : Un civil ?

jones : Je fais ce que je veux.

(Long silence.)

jones : Qu’est-ce qu’on attend de nous ? smith : Hein ?

jones : Qu’est-ce qu’on attend de vous et de rrtoi ? smith : Comment saurais-je ce qu’on attend de vous ? Je sais ce qu’on attend de moi. J’ai commis un délit, donc il faut que je paie.

Ces deux interlocuteurs, je l’ai dit, sont considérés comme des schizophrènes. Que signifie ce diagnostic ?

Considérer les répliques de Smith et de Jones comme imputables d’abord à quelque affection psychique revient un peu à dire qu’un homme faisant le poirier sur une bicyclette, sur une corde raide, à trente mètres du sol et sans filet, est affecté d’une inaptitude à se tenir debout sur le sol. Nous pourrions aussi bien nous demander pourquoi Smith et Jones sont amenés à se montrer (parfois brillamment) aussi tortueux, aussi évasifs, aussi habiles à se rendre sans cesse incompréhensibles. t

Au cours de ces dix dernières années, un changement radical de point de vue s’est produit en psychiatrie. H a entraîné la remise en question de vieilles hypothèses, basées sur les tentatives des psychiatres du xix* siècle en vue d’amener la médecine clinique à s’appuyer sur leurs observations. L’objet de la psychiatrie était donc considéré comme une maladie mentale ; on parlait de physiologie mentale et de pathologie mentale, on recherchait des signes et des symptômes, on formulait un diagnostic, un pronostic, et on prescrivait un traitement. Selon les inclinations philosophiques du psychiatre, il cherchait les causes de ces maladies mentales dans l’esprit, le corps, l’environnement, ou dans des prédispositions héréditaires.

Le mot « schizophrénie » a été inventé par le psychiatre suisse Bleuler, qui travaillait dans la perspective définie ci-dessus. En employant ce terme de schizophrénie, je ne songe pas à un état qui, à mes yeux, serait mental plutôt que physique ou à une maladie comme la pneumonie, mais à l’étiquette que certaines gens accolent à d’autres dans certaines conditions sociales. La « cause » de la « schizophrénie » doit être cherchée non seulement par l’étude de la personne dont on veut diagnostiquer le cas mais encore dans tout le contexte social où se déroule le cérémonial psychiatrique.

Une fois dépassé le stade de la mystification, il saute aux yeux que certains êtres en viennent à se comporter, à se considérer et à considérer les autres d’une manière étrange et incompréhensible pour la plupart des gens, y compris eux-mêmes. Si ce comportement et cette expérience entrent dans certains cadres précis, on diagnostiquera vraisemblablement chez eux un état appelé « schizophrénie ». Selon les statistiques actuelles, près d’un enfant sur cent connaîtra cette mésaventure avant quarante-cinq ans. Il y a aujourd’hui, en Grande-

Bretagne, quelque 60 000 hommes et femmes dans les hôpitaux psychiatriques, et beaucoup plus encore en liberté, qui sont considérés comme des schizophrènes.

Un enfant qui naît aujourd’hui en Grande-Bretagne court dix fois plus de risques d’être interné dans une clinique psychiatrique qu’il ri*a de chances d’entrer à l’université, et environ un cinquième des patients traités sont dits schizophrènes. On peut voir là une confirmation du fait que nous réussissons mieux à rendre nos enfants fous qu’à les élever. Peut-être, d’ailleurs, est-ce la manière dont nous les élevons qui les rend fous…

La majorité des psychiatres (mais pas tous) pensent encore que ceux qu’ils appellent des schizophrènes souffrent d’une prédisposition héréditaire à agir de manière incompréhensible, que quelque facteur génétique indéterminé, conjugué avec un environnement plus ou moins normal, provoque des transformations biochimiques et endocriniennes, lesquelles à leur tour engendrent ce qui nous apparaît comme les signes extérieurs d’un mystérieux processus organique sous-jacent. Mais il est erroné d’imputer à quelqu’un une maladie hypothétique dont l’étiologie est inconnue et la pathologie obscure, à moins que le patient lui-même ne fasse la preuve du contraire. On me permettra de me citer moi-même 1 :

« Le schizophrène est quelqu’un qui a des réactions anormales et (ou) agit d’une façon anormale du point de vue de ses proches et du nôtre (…) Le fait que cet individu souffre d’un état pathologique est soit un fait, soit une hypothèse, soit une affirmation ou un jugement. Considérer la chose comme un fait est indéfendable. La considérer comme une hypothèse est légitime. Il n’est nécessaire ni d’en faire une affirmation ni de porter sur elle un jugement.

* Le psychiatre, en adoptant une attitude clinique en présence de la personne en cause, qu’il regarde et écoute déjà comme un patient, incline à se croire en présence du « fait » schizophrénique. Il agit comme si l’existence de ce fait était déjà établie. Il lui faut dès lors en découvrir la cause ou les multiples facteurs étiologiques, asseoir son pronostic et décider un traitement. À ce moment, le cœur de la maladie

1. R. D. Laing et A. Esterson : Sanity, Madness and The Family (Santé mentale, folie et famille, 1964), vol. I : Familles of Schizophrénies (Familles de schizophrènes). • est extérieur à la personne elle-même, autrement dit la maladie est considérée comme un processus auquel cette personne est sujette, qu’il soit génétique, constitutionnel, endogène, exogène, organique ou psychique, ou tout cela ensemble. >

Beaucoup de psychiatres, aujourd’hui, montrent une plus grande prudence, hésitent davantage à adopter ce point de départ. Mais par quoi le remplacer ?

Pour comprendre la schizophrénie d’un nouveau point de vue, nous devrions nous rappeler l’histoire des six aveugles et de l’éléphant : le premier aveugle touche le corps de l’animal et dit que c’est un mur, le deuxième une de ses oreilles et dit que c’est un éventail, le troisième une de ses pattes et la prend pour une colonne, etc. Le problème est un problème de discrimination et l’erreur réside dans une extrapolation imprudente.

L’ancienne manière d’analyser le comportement des schizophrènes était la méthode de l’examen clinique. Voici un exemple de ce genre d’examen, effectué (et rapporté) par le psychiatre allemand Emil Kraepelin en 1906 :

« Messieurs, le cas que je veux vous présenter aujourd’hui est curieux. Vous avez devant vous une domestique de vingt-quatre ans, dont le visage et le corps, comme vous le voyez, attestent un très net amaigrissement, en dépit de quoi la patiente est continuellement en mouvement. Elle marche de long en large, noue et dénoue ses cheveux. Si nous essayons de l’arrêter23, nous rencontrons une résistance étonnamment forte. Si je me mets devant elle, les bras écartés, pour l’arrêter, et si elle ne peut me repousser, elle se glisse sous mes bras et continue à marcher. Si on la tient fermement, son visage d’ordinaire figé et inexpressif se déforme et elle se met à pleurer. Ses pleurs cessent dès qu’on la libère. Nous remarquerons en outre qu’elle tient dans sa main crispée un morceau de pain qu’elle ne permettra pas qu’on lui ôte de force. La patiente ne se soucie pas du tout de son entourage tant qu’on la laisse tranquille. Si on lui pique le front avec une aiguille c’est à peine si elle grimace et se détourne. Aux questions qu’on lui pose, elle ne répond presque rien, secouant tout au plus la tête, mais de temps à autre elle gémit : « O mon Dieu ! O maman, ma chère maman ! », répétant toujours les mêmes mots. »

Si nous considérons cette scène du point de vue de Kraepelin, tout semble logique : le psychiatre est sain d’esprit, la jeune fille non ; il est rationnel, elle non. Cela revient à observer le comportement de la patiente en dehors du contexte de la situation telle qu’elle la vit. Mais si nous considérons les gestes de Kraepelin (passages soulignés), que voyons-nous ? Il essaie de l’immobiliser, se dresse devant elle les bras écartés, tente de lui arracher un morceau de pain, la pique au front avec une aiguille, etc. Hors du contexte de la situation telle qu’il la vit et l’explique, quelle étrange conduite !

Un des aspects des rapports entre psychiatre et patient est que, si le comportement du second est isolé de son contexte, comme c’est le cas dans la description clinique, il pourrait sembler très bizarre. Le comportement du psychiatre, d’autre par, est pris comme l’expression même de ce que le sens commun appelle « normalité ». Le psychiatre, étant par définition sain d’esprit, fait la preuve que le patient se comporte autrement que lui et que par conséquent c’est lui, patient, qui n’est pas normal. Mais si l’on cesse d’adopter le point de vue clinique et si l’on considère le couple psychiatre-patient sans les préjugés que ce point de vue implique, il devient difficile de soutenir ce point de vue simpliste.

Les psychiatres ont toujours accordé peu d’attention à l’expérience propre du patient. Même dans la psychanalyse il y a une tendance tenace à tenir les expériences du schizophrène pour irréelles ou sans valeur : on ne peut leur donner un sens qu’en les interprétant et, sans cette interprétation éclairante, le patient reste prisonnier d’un univers délirant et aberrant. Le psychologue américain B. Kaplan, dans l’introduction qu’il a écrite pour un passionnant recueil de confidences psychotiques x, écrit très justement :

« Avec bonne conscience et compétence, il (le psychiatre ou le psychanalyste) part à la découverte des subterfuges et des mensonges du patient et les expose à la lumière de la raison et de la clairvoyance. 24

Dans cette rencontre entre le psychiatre et le patient, les efforts du premier sont soutenus par la science, la médecine, la compréhension, le souci de guérir. Ce que sent et vit le patient, d’autre part, appartient à la maladie, à l’irréalité, à la déformation, à l’inconscience. Le processus de la psychothérapie consiste en grande partie à amener le patient à abandonner ses fausses perspectives subjectives et à adopter les vues objectives du psychiatre. Mais cette conception présuppose que le psychiatre comprend ce qui se passe et le patient non. >

H. S. Sullivan avait coutume de dire aux jeunes psychiatres qui travaillaient avec lui : « Rappelez-vous toujours que, dans l’état actuel de notre société, le patient a raison et vous tort. » C’était évidemment là une simplification excessive, mais je la cite pour battre en brèche le préjugé non moins excessif selon lequel c’est le psychiatre qui a raison et le patient qui a tort… Je crois en tout état de cause que les schizophrènes ont plus à apprendre aux psychiatres touchant le monde intérieur que le contraire.

Les choses changent d’aspect lorsque l’on étudie sans préjugés les rapports des patients entre eux. Le sociologue américain Erving Goffman a passé un an comme assistant médical dans un hôpital psychiatrique de 7 000 lits, à Washington. Son statut modeste lui permettait de fraterniser avec les patients d’une façon qui n’était pas possible à ses supérieurs hiérarchiques. Voici quelques-unes de ses observations :

« Selon mon vieux principe, il n’est pas possible de dessiner une frontière précise entre les gens normaux et les malades mentaux, et il n’y a pas de solution de continuité dans le chemin qui va du citoyen bien adapté au psychotique caractérisé. Je dois dire qu’après une certaine période d’acclimatation dans un hôpital psychiatrique, cette idée apparaît assez arbitraire. Une communauté est une communauté. De même qu’elle semble bizarre à ceux qui n’en font pas partie, de même elle apparaît naturelle, même si elle est inconfortable, à ceux qui vivent dans son sein. Les rapports des patients entre eux n’ont rien d’extravagant. Ils ne sont qu’un exemple, entre autres, d’association humaineun exemple à ne pas imiter, sans doute, mais qui mérite d’être étudié comme tous les autres exemples d’association. »

Goffman montre longuement comment une personne, enfermée de force dans le rôle de patient, en vient à n’être plus considérée comme un individu mais comme un objet irresponsable, à être traitée comme tel, et en arrive même à se considérer elle-même comme tel. H montre aussi qu’en cessant de considérer la personne hors de tout contexte, en la considérant dans son contexte, on peut en venir à trouver tout à fait intelligible un comportement qui jusqu’alors semblait incompréhensible et, en mettant les choses aux mieux, explicable seulement comme l’expression d’une régression psychique ou d’une dégradation organique. Il ne se contente pas de décrire un tel comportement chez les patients de l’hôpital psychiatrique mais aussi dans le contexte de leurs rapports entre eux et du système où il s’inscrit :

« Nous sommes dans un cercle vicieux. Les personnes qui sont installées dans de « mauvais » services se plaignent de manquer du nécessaire : on leur confisque chaque soir leurs vêtements, on leur retire leurs passe-temps favoris, elles ne disposent que de lourdes chaises et de bancs de bois. Les actes d’hostilité contre la direction doivent se limiter à peu de chose : une chaise cognée sur le sol, un journal que l’on déchire. Et plus la personne manque du confort qu’elle souhaite, plus ses gestes de protestation apparaissent comme des symptômes de son déséquilibreen conséquence de quoi la direction se sent d’autant plus justifiée de se montrer sévère à son endroit. Lorsqu’un patient se retrouve dans une cellule, nue, sans moyens de s’exprimer, il peut en venir à déchiqueter son matelas ou à souiller les murs de ses excrémentsgestes que la direction trouve en harmonie avec le genre de malade qui mérite une telle séquestration… »

Toutefois, c’est d’abord en raison de leur comportement dans le monde extérieur que des gens sont considérés comme schizophrènes et internés.

On a beaucoup étudié les facteurs sociaux susceptibles d’entraîner la schizophrénie. On a tenté de découvrir notamment si celle-ci apparaît plus ou moins fréquemment dans tel ou tel groupe social, telle ou telle classe sociale, tel ou tel sexe, etc. La conclusion de ces recherches a souvent été que les facteurs sociaux ne jouent pas un rôle majeur dans l’étiologie de la schizophrénie. C’est là une pétition de principe et, en outre, ces études n’ont pas suffisamment approfondi le vrai problème. Si la police veut déterminer si un homme est mort de mort naturelle, s’il s’est suicidé ou s’il a été assassiné, elle enquête sur les circonstances précises du cas qui l’intéresse et ne se réfère pas à des statistiques ou à la loi des probabilités. Chaque enquête est une recherche distincte et spécifique, qui n’est close que lorsqu’on a réuni assez d’éléments pour répondre à la question posée.

C’est seulement depuis dix ans que l’environnement immédiat des schizophrènes a commencé à être étudié de près. Cette entreprise a été inaugurée par des psychiatres qui avaient acquis l’impression que, si leurs patients étaient dérangés, leurs familles étaient très souvent dérangeantes. Mais les psychiatres n’étaient pas en mesure de (ni toujours disposés à) étudier les familles in vivo. Pour commencer, on s’intéressa surtout aux mères (qui sont toujours les premières à être accusées de tout) et on imagina un type de mère « schizophréno-génique ». Ensuite, on s’intéressa aux maris de ces femmes indubitablement malheureuses, puis aux rapports entre parents et enfants (plutôt qu’à chaque membre de la famille séparément), puis à la cellule familiale, enfin à l’entourage de la famille. Au moment où nos propres recherches ont commencé, cette méthode avait déjà donné de précieux résultats, tant dans la théorie que dans la pratique.

En 1956, l’anthropologue Gregory Bateson a avancé une hypothèse qui a permis de faire un nouveau pas en avant. L’idée lui en était venue dans les années trente, alors qu’il était en Nouvelle-Guinée. La civilisation de la Nouvelle-Guinée a, comme toutes, des techniques qui lui sont propres pour protéger son équilibre interne. C’est ainsi par exemple que les indigènes, pour neutraliser un rival en amour, recourent au travestissement sexuel. Cependant les missionnaires et le gouvernement blanc inclinaient à interdire de telles pratiques – en conséquence de quoi la civilisation autochtone courait un double risque : celui d’être détruite de l’extérieur et celui d’une rupture interne. C’est de cette situation que Bateson tira son hypothèse du « double blocage » et, en collaboration avec d’autres chercheurs californiens, mit sur pied une théorie applicable aux situations insolubles qui se produisent parfois dans le cadre familial des individus dits « schizophrènes ».

L’étude des familles de schizophrènes, entreprise à Palo Alto (Californie), à l’Université Yale, à l’Institut Psychiatrique de Pennsylvanie et à l’Institut National de la Santé mentale, notamment, a montré que les patients faisaient partie d’un ensemble familial de < réseaux de communication » à la fois anormal et « anormalisant ». À ma connaissance, et cela correspond à nos propres travaux, aucun schizophrène ne faisait exception à la règle et les troubles de tous sont apparus comme une réflection de et une réaction à un tel déséquilibre familial.

Dans plus de cent cas où nous avons étudié les circonstances entourant et entraînant un diagnostic de schizophrénie, il nous est apparu sans une seule exception que l’expérience et le comportement qualifiés de « schizophréniques » représentaient une stratégie particulière qu’une personne inventait pour supporter une situation insupportable.

Un individu en vient à sentir qu’il se trouve dans une position intenable. Il ne peut faire un geste – ou rester immobile – sans être harcelé de pressions et d’exigences contradictoires, tiré à hue et à dia, écartelé à la fois à l’intérieur de lui-même et extérieurement, par ceux qui l’entourent. Cette situation sans issue peut n’être considérée comme telle par aucun de ceux qui y sont impliqués. L’homme qui en supporte tout le poids peut être écrasé, au bord de l’asphyxie, sans que personne s’en aperçoive ni, moins encore, s’en tienne pour responsable. Une telle situation est impossible à découvrir par l’étude séparée des divers individus qui y sont impliqués. L’objet de cette étude doit être le système social et non point des individus isolés, séparés de son contexte.

Nous savons que les mécanismes biochimiques de la personne humaine sont hautement sensibles au climat social. Il est plausible a priori qu’une situation individuelle sans issue provoque une réaction biochimique qui, à son tour, favorise ou inhibe certains types d’expérience et de comportement. Le comportement du patient étudié fait partie d’un réseau de comportements anormaux beaucoup plus complexe. Les contradictions et les confusions « intériorisées » par l’individu doivent être considérées dans leur contexte social le plus large. Il est évident que quelque chose, quelque part, « ne tourne pas rond », mais il n’est plus possible d’en voir l’expression uniquement ni même d’abord dans le patient soumis à diagnostic.

Il ne s’agit pas non plus d’en imputer la responsabilité à une autre personne, quelle qu’elle soit. La position intenable, la situation sans issue, le « double blocage » (équivalent à l’échec-et-mat, dans le langage du jeu d’échecs) ne sont pas évidents, par définition, pour les protagonistes en cause. C’est très rarement le résultat de mensonges commodes ou cyniques, ou d’une intention délibérée de faire perdre la raison à quelqu’un, bien que cela arrive plus souvent qu’on ne le croit. Nous avons entendu des parents nous dire qu’ils préféraient voir leur enfant devenir fou plutôt que de le (ou la) voir se rendre compte de la vérité, ou encore que c’était « un bienfait pour elle » que telle personne ait « perdu l’esprit ». Une situation sans issue, d’échec-et-mat, doit être comprise dans son ensemble.

Ces réserves faites, donnons un exemple précis d’interaction mettant en cause un père, une mère et leur fils de vingt ans en traitement à la suite d’une crise de caractère schizophrénique. Au cours d’une confrontation entre les trois intéressés et le psychiatre, le patient maintient qu’il est égoïste, alors que ses parents affirment le contraire. Le psychiatre demande au patient de donner un exemple de cet égoïsme.

le FILS : Eh bien, il arrive que ma mère me prépare un bon repas et que je refuse de manger parce que je n’en ai pas envie.

le père : Il n’a pas toujours été ainsi, je vous assure. Il a toujours été un bon garçon.

la mère : C’est à cause de sa maladie, n’est-ce pas, docteur ? Il n’a jamais été ingrat. Il a toujours été très poli et bien élevé. Nous avons fait pour lui tout ce que nous pouvions.

le fils : Non, j’ai toujours été égoïste et ingrat. Je me méprise.

le père : Mais non !

le fils : J’aurais pu avoir de l’estime pour moi-même si vous en aviez eue. Personne ne m’estime. Tout le monde se moque de moi.

le père : Moi, je t’estime, mon garçon, parce que j’estime un homme qui s’estime lui-même…

Il n’est guère surprenant que la personne « terrorisée » adopte des attitudes bizarres pour tenter de résister aux « forces » sociales contradictoires, inconciliables, qui veulent la dominer ; qu’elle projette de l’intérieur vers l’extérieur et vice versa ; qu’elle essaie, en bref, de se protéger de la destruction par tous les moyens dont elle dispose, projection, introjection, dissociation, reniement, etc.

Gregory Bateson, dans la brillante préface à l’autobiographie d’un schizophrène du siècle dernier 25 a écrit :

« Il semblerait qu’une fois prisonnier de sa psychose, le malade ait un parcours à accomplir. Il est en quelque sorte embarqué pour un voyage d’exploration qui ne sera terminé qu’avec son retour au monde normal, où il rentre avec des vues différentes de celles des gens qui n’ont jamais fait ce voyage. Une fois engagée, la crise schizophrénique semble suivre un déroulement aussi précis qu’une cérémonie d’initiationune mort et une renaissanceoù le néophyte peut avoir été entraîné par sa vie de famille ou par des circonstances adventices, mais qui dans son développement est en grande partie dirigée par un processus endogène.

i Dans ce tableau clinique, une rémission spontanée n’a rien de surprenant : elle est seulement l’épilogue naturel du processus. Ce qui demande explication, c’est pourquoi beaucoup de ces « voyageurs » n’en reviennent pas. Est-ce à dire que ceux-là affrontent dans leur vie familiale ou en cours de traitement des conditions si peu adéquates ou si insupportables que même l’expérience hallucinatoire la plus riche et la mieux organisée ne peut les sauver ? »

Je suis profondément d’accord avec ce point de vue.

Une révolution est actuellement en cours, dans le domaine psychiatrique et hors de lui, en ce qui concerne la santé mentale et la démence. Le point de vue clinique est en train de céder du terrain à un point de vue à la fois existentiel et social.

Imaginons que, du sol, on observe une formation d’avions dans le ciel. L’un des appareils peut s’écarter des autres – mais ce sont peut-être ceux-ci qui se trompent de parcours. Il se peut que le premier paraisse « anormal > ou « fou > du point de vue du reste de la formation – mais c’est peut-être celle-ci qui l’est du point de vue de l’observateur que nous avons imaginé. L’appareil qui s’est détaché peut aussi s’être écarté du parcours prévu plus ou moins que le reste de la formation.

Le critère de séparation du groupe est le critère clinique.

Le critère d’écart du parcours est le critère ontologique.

À partir de ces deux paramètres on portera deux jugements différents. Il est en particulier d’une importance fondamentale de ne pas troubler la personne qui s’est peut-être « séparée du groupe » en lui disant qu’elle s’est « écartée du parcours » si ce n’est pas le cas. Il est également important de ne pas commettre l’erreur positiviste

qui consiste à postuler que, parce qu’un groupe est « en formation », il suit nécessairement le bon parcours. Il n’est pas nécessaire non plus ni pour autant d’avancer que la personne qui s’est « séparée du groupe » suit plus sûrement le bon parcours que les autres. Il n’est nécessaire ni d’idéaliser quelqu’un uniquement parce qu’il est étiqueté « hors du groupe », ni de le persuader que sa guérison consiste à y rentrer. La personne qui est « hors du groupe » est souvent pleine de haine pour ce groupe et pleine de crainte d’en être éliminée.

Si le groupe lui-même suit un mauvais parcours, l’homme qui veut suivre le bon parcours doit quitter le groupe. Mais il est possible de le faire, si on le désire, sans cri et sans histoires, sans terroriser le groupe déjà terrifié qu’on doit quitter.

« Schizophrénie » est un diagnostic, une étiquette collée par certaines gens à d’autres. Cela ne prouve pas que la personne étiquetée soit soumise à un processus essentiellement pathologique, d’une origine et d’une nature inconnues, se déroulant dans son corps. Cela ne signifie pas que le processus soit, d’abord ou accessoirement, un processus psyc/io-pathologique, se déroulant dans son esprit. Mais cela établit comme un fait social que la personne étiquetée est l’un d’entre Eux. Il est facile d’oublier que le processus est une hypothèse, d’affirmer qu’il est un fait, puis de formuler le jugement qu’Ü est une inadaptation biologique et, comme telle, pathologique. Mais l’adaptation sociale à une société déséquilibrée peut être très dangereuse. Le pilote de bombardier parfaitement adapté peut représenter une plus grande menace pour la survie de l’espèce que le schizophrène interné persuadé que la Bombe est en lui. Notre société est peut-être devenue elle-même biologiquement déséquilibrée et certaines formes d’aliénation schizophrénique par rapport à l’aliénation de la société ont peut-être une fonction socio-biologique que nous ignorons. Cela se défend même s’il est vrai qu’un facteur génétique prédispose à certaines formes de comportement schizophrénique.

Il y a quelques années, Jung disait qu’il serait intéressant de chercher à savoir s’il n’y aurait pas dans certaines familles un « syndrome de la psychiatrie ». On pourrait bien découvrir de même un processus pathologique appelé « psychiatrose », doté d’effets somatiques et de mécanismes psychiques, d’origine héréditaire ou au moins constitutionnelle, et appelant un pronostic réservé…

Les développements récents les plus profonds de la psychiatrie ont eu pour but de redéfinir les données et les hypothèses de base de la psychiatrie elle-même. Nous sommes actuellement dans une période transitoire où nous continuons encore, dans une certaine mesure, à mettre un vin nouveau dans de vieilles bouteilles. Il nous faut nous décider soit à utiliser un langage ancien d’une manière nouvelle, soit à le jeter à la poubelle de l’Histoire.

Il n’existe pas un « état » que l’on puisse appeler « schizophrénie », mais cette étiquette est un fait social, et un fait social est un événement politique qui, troublant l’ordre public, implique une définition de (et des conséquences pour) la personne étiquetée. C’est une prescription sociale qui rationalise un ensemble d’actions sociales par lesquelles la personne étiquetée tombe entre les mains d’autres personnes dont les pouvoirs légaux, la qualification médicale et le devoir moral font les responsables de son sort. La personne étiquetée est installée non seulement dans un rôle mais dans une carrière de malade, par l’action concertée d’une coalition (d’une « conspiration ») à laquelle participent famille, médecin, service de santé, psychiatres, infirmières – et souvent les autres malades. La personne ainsi cataloguée de force comme malade et spécifiquement comme « schizophrène » est dépouillée de tous ses droits légaux et humains, de tout ce qu’elle possédait en propre et de toute liberté d’agir sans en rendre compte. Son temps ne lui appartient plus et l’espace qu’elle occupe n’est plus laissé à son choix. Après avoir été soumise à un cérémonial de dégradation appelé « examen psychiatrique », elle est privée de sa liberté et enfermée dans une institution appelée « hôpital psychiatrique ». Elle y perd sa qualité d’être humain, plus complètement, plus radicalement que n’importe où ailleurs. Elle doit rester dans cet hôpital psychiatrique jusqu’à ce qu’on lui retire son étiquette ou qu’on la remplace par une autre : « en voie de guérison » ou « réadapté ». Un « schizophrène » risque fort d’être toujours considéré comme tel.

Pourquoi et comment cela est-il possible ? Quel rôle cette procédure joue-t-elle dans le maintien de l’ordre social ? On commence seulement à se poser ces questions – c’est dire qu’on est loin d’y avoir répondu. Questions et réponses ont, jusqu’à présent, été centrées sur la famille en tant que sous-système social. Il faut maintenant aller plus loin dans la compréhension non seulement des processus de communications, déséquilibrés et déséquilibrants, à l’intérieur des familles, des phénomènes de « double blocage », de ce que j’ai appelé les mystifications et les positions intenables, mais aussi de la signification de tout cela dans le contexte plus large de l’ordre social, c’est-à-dire de l’ordre politique, des façons dont les personnes exercent contrôle et pouvoir les unes sur les autres.

Certains individus étiquetés « schizophrènes » (pas tous et pas nécessairement) manifestent en paroles, par gestes ou par leurs actions un comportement inhabituel. Parfois (pas toujours et pas nécessairement) ce comportement inhabituel traduit à nos yeux ou à nos oreilles, sciemment ou non, des expériences inhabituelles dont ces individus sont le siège. Parfois (pas toujours et pas nécessairement) ces expériences apparaissent comme faisant partie d’une séquence naturelle et cohérente. Cette séquence est très rarement autorisée à atteindre son terme parce que nous nous empressons de « traiter » le patient par la chimiothérapie, l’électro-choc, la thérapeutique de milieu, la thérapeutique de groupe, la psychothérapie, la thérapeutique familiale, parfois tout cela ensemble.

Ce que nous observons parfois chez certains individus étiquetés « schizophrènes » et traités comme tels est l’expression, par le comportement, d’un drame expérientiel. Mais nous voyons ce drame sous un aspect déformé que nos efforts thérapeutiques tendent à déformer encore davantage. Le produit de cette dialectique déplorable est une forme fruste 26 d’un processus potentiellement naturel, auquel nous ne permettons pas d’aboutir.

Pour décrire cette séquence expérientielle en termes généraux, je dois utiliser le langage de l’expérience. Trop de gens croient devoir traduire des faits « subjectifs » en termes « objectifs » pour leur donner un caractère scientifique – mais être authentiquement « scientifique » signifie avoir une connaissance sérieuse d’un domaine particulier de la réalité. Dans ce qui suit, j’utiliserai donc le langage de l’expérience pour parler des faits de l’expérience. Je ne décrirai point tant non plus une série de faits discontinus mais une séquence unique, considérée de points de vue différents, en utilisant les divers idiomes que cela implique.

Voici donc ce qu’est, à mon sens, le processus naturel que nos efforts thérapeutiques si bien intentionnés déforment et interrompent :

Nous partons à nouveau de l’éclatement de notre expérience en ce qui semble être deux mondes, le monde intérieur et le monde extérieur. L’ordre « naturel » des choses implique que nous sachions peu de l’un et de l’autre et que nous soyons aliénés par rapport à l’un et à l’autre, mais que nous en sachions peut-être un peu plus sur le monde extérieur que sur le monde intérieur. Toutefois, le fait même qu’il soit nécessaire de les dissocier pour en parler implique aussi qu’il s’est produit un éclatement conditionné par l’Histoire, à la suite duquel le monde intérieur est déjà aussi privé de substance que le monde extérieur est privé de sens.

Il est mauvais que nous soyons ignorants du monde intérieur. La plupart du temps, nous n’avons pas conscience de son existence, mais beaucoup de gens y pénètrent – malheureusement sans guide, confondant réalités intérieures et extérieures – et généralement perdent, ce faisant, leur capacité de se comporter normalement dans leurs rapports ordinaires avec autrui…

Il n’est pas forcé que les choses se passent ainsi. Le processus qui consiste à pénétrer dans Vautre monde et à rentrer ensuite dans ce monde-ci est aussi naturel que la mort et la naissance ou l’accouchement. Mais dans notre monde actuel, à la fois terrorisé par et inconscient de l’autre, il n’est pas surprenant que, lorsque la « réalité » (c’est-à-dire la texture de ce monde-ci) éclate et qu’une personne pénètre dans l’autre monde, elle soit complètement perdue, terrifiée et qu’elle se heurte à l’incompréhension d’autrui.

Certains individus, tantôt sciemment, tantôt inconsciemment, entrent donc ou sont jetés dans un espace et un temps intérieurs plus ou moins fermés. Nous sommes socialement conditionnés à considérer comme normale et saine une totale immersion dans l’espace et le temps extérieurs. L’immersion dans l’espace et le temps intérieurs est, en revanche, volontiers considérée comme une fuite antisociale, une déviation pathologique en soi et, dans un sens, inavouable.

Parfois, après la traversée du miroir, le territoire qu’il découvre apparaît à celui qui y est entré comme son pays perdu – mais le plus souvent il commence par se sentir sur une terre inconnue et en est effrayé, dérouté. C’est maintenant qu’il se sent perdu. Il a oublié qu’il s’est déjà trouvé là auparavant. Il s’accroche à des chimères. Il essaie d’organiser sa conduite par projection (en exportant son monde intérieur vers l’extérieur) et introjection (en important les catégories extérieures dans son monde intérieur). Il ne sait pas ce qui lui arrive et il n’y a probablement personne pour l’éclairer.

Nous nous défendons violemment nous-mêmes, fût-ce contre notre expérience personnelle limitée. A fortiori serons-nous enclins à réagir par la terreur, le désordre mental et certaines « défenses » contre le sentiment de la perte de notre ego. Il n’y a rien d’intrinsèquement pathologique dans ce sentiment mais il peut être très difficile de trouver un contexte vivant à ce voyage où nous sommes parfois entraînés.

La personne qui est entrée dans ce royaume intérieur (à condition qu’on lui permette d’aller jusque là) se trouve précisément embarquée ou entraînée (il est malaisé, à ce point, de distinguer clairement ce qu’il y a d’actif et ce qu’il y a de passif dans ce processus) dans un voyage. Celui-ci est ressenti comme une plongée intérieure, comme une expédition au cœur et au-delà de l’expérience de toute l’humanité, de l’homme primitif, d’Adam, peut-être même plus loin encore, au cœur de l’univers animal, végétal et minéral. Au cours de ce voyage, on a de nombreuses occasions de perdre sa route, par confusion, échec partiel, voire naufrage final ; on y rencontre beaucoup de terreurs, de spectres, de démons qui peuvent être ou n’être pas affrontés victorieusement. Nous ne considérons pas comme une déviation pathologique le fait d’entreprendre l’exploration de la jungle ou d’escalader l’Everest. Nous estimons que Colomb avait toutes les raisons de se tromper en « interprétant » sa découverte, lorsqu’il a débarqué dans le Nouveau Monde. Nous sommes beaucoup plus décontenancés par les formes les plus familières de plongée dans l’infini de l’espace intérieur que nous ne le sommes par les voyages dans l’espace extérieur. Nous avons de l’estime pour le voyageur, l’explorateur, l’alpiniste, le cosmonaute. Or, il me semble beaucoup plus sensé, beaucoup plus nécessaire, beaucoup plus urgent d’entreprendre l’exploration de l’espace et du temps intérieurs de la conscience. Peut-être est-ce là l’une des rares choses qui aient encore un sens dans notre contexte historique. Nous sommes à ce point sans contact avec ce royaume que beaucoup de gens affirment sérieusement qu’il n’existe pas. Il n’est pas du tout étonnant que l’exploration de ce royaume perdu soit périlleuse.

À mon sens, tout se passe même comme si, tous, nous avions presque totalement cessé de connaître ce que nous appelons le monde extérieur. Que se passerait-il si quelques-uns d’entre nous commençaient à voir, à entendre, à toucher, à sentir, à goûter les choses ? Nous ne serions guère plus déconcertés que la personne qui, d’abord, acquiert une vague perception de l’espace et du temps intérieurs, puis y pénètre. C’est à ce stade qu’a souvent atteint la personne étiquetée « catatonique ». Elle n’est plus du tout ici ; elle est tout entière là. Elle se trompe fréquemment tout à fait sur ce dont elle fait l’expérience et probablement préférerait-elle ne pas la faire. Elle peut donc se sentir perdue. Très peu d’entre nous connaissent le territoire où elle est perdue, très peu savent comment l’y rejoindre et comment en revenir.

Aucune période de l’Histoire de l’humanité n’a peut-être perdu à ce point le contact avec ce processus naturel de guérison, qui concerne certains des individus étiquetés « schizophrènes ». Aucune époque ne l’a autant dévalué, aucune ne lui a opposé autant d’interdits et d’intimidations. Au lieu d’hôpitaux psychiatriques, qui sont des sortes d’usines de réparation, nous aurions besoin d’endroits où les gens qui ont voyagé plus loin et, conséquemment, sont peut-être plus « perdus » que les psychiatres et les êtres réputés sains d’esprit, auraient la possibilité d’aller plus loin encore dans l’espace et le temps intérieurs – et d’en revenir. Au lieu du cérémonial de dégradation que constituent l’examen, le diagnostic et le pronostic psychiatriques, nous aurions besoin, pour ceux qui y sont prêts (c’est-à-dire, dans la terminologie psychiatrique, ceux qui sont au bord d’un effondrement schizophrénique), d’un cérémonial d’initiation, grâce auquel la personne serait guidée dans l’espace et le temps intérieurs par des gens qui ont déjà effectué ce voyage et en sont revenus. Du point de vue psychiatrique cela reviendrait à laisser d’anciens malades aider de futurs malades à devenir fous…

Cela impliquerait :

a) un voyage de l’extérieur vers l’intérieur ;

b) de la vie vers une sorte de mort ;

c) de l’avant vers l’arrière ;

d) du mouvement temporel vers l’immobilité ;

e) du temps actuel vers le temps étemel ;

f) du moi vers le soi ;

g) de l’existence extérieure (post-natale) vers la matrice (pré-natale) de toutes choses

et, subséquemment, un voyage de retour

(1) de l’intérieur vers l’extérieur ;

(2) de la mort vers la vie ;

(3) de l’arrière vers l’avant ;

(4) de l’immortalité vers la mortalité ;

(5) de l’éternité vers le temps ;

(6) du soi vers un nouveau moi ;

(7) de l’état fœtal cosmique vers une renaissance existentielle.

Je laisse à ceux qui le souhaitent le soin de traduire les données de ce processus parfaitement naturel et nécessaire dans le jargon de la psychopathologie et de la psychiatrie clinique. Ce processus, nous avons peut-être tous besoin de nous y soumettre, sous une forme ou sous une autre. Il aurait un rôle capital à jouer dans une société vraiment saine.

Je n’ai fait qu’énumérer brièvement les têtes de chapitres d’une étude et d’une compréhension approfondie d’une séquence naturelle de jalons expérientiels, séquence qui, dans certains cas, est cachée, déformée et interrompue par l’étiquette « schizophrénie » avec ses implications pathologiques et tout ce que suppose une maladie-à-guérir.

Peut-être apprendrons-nous à accorder aux prétendus schizophrènes qui sont revenus parmi nous, parfois après des années de « voyage », autant de respect qu’aux explorateurs de la Renaissance, lesquels ne s’étaient souvent pas moins perdus en route. Si l’espèce humaine survit, les hommes de l’avenir considéreront notre époque « éclairée », j’imagine, comme un véritable siècle d’obscurantisme. Us seront sans doute capables de goûter l’ironie de cette situation avec plus d’amusement que nous. C’est de nous qu’ils riront. Ils sauront que ce que nous appelions « schizophrénie » était l’une des formes sous lesquelles – souvent par le truchement de gens tout à fait ordinaires – la lumière a commencé à se faire jour à travers les fissures de nos esprits fermés.

La schizophrénie fut d’abord un nouveau nom donné à la démence précoce, cette maladie lente et insidieuse qui était censée affecter particulièrement les êtres jeunes et aboutir, normalement, à la démence incurable. Peut-être convient-il pourtant de rappeler son sens étymologique : schizophrénie vient du grec skhizein, « fendre », et phrênos, « âme » ou « cœur ». Le schizophrène est donc, dans un sens, un être au cœur brisé – et l’on sait que des cœurs brisés peuvent être réparés. Mais la schizophrénie, prise dans cette acception existentielle, n’a pas grand-chose à voir avec les examens cliniques, les diagnostics, les pronostics, ni avec les prescriptions thérapeutiques…