Chapitre VI. L’expérience transcendantale

Nous vivons à une époque où la terre tremble et où les fondations sont ébranlées. Je ne sais pas ce qu’il en fut en d’autres temps. Peut-être en a-t-il toujours été ainsi. Nous savons en tout cas qu’il en est ainsi aujourd’hui.

Dans ces conditions, nous avons tout lieu de ne pas nous sentir en sécurité. Alors que la base même de notre monde est en cause, nous cherchons des trous où nous cacher, nous nous retranchons dans des rôles, des situations sociales, des relations interpersonnelles. Nous tentons de vivre dans des châteaux qui ne peuvent être édifiés que dans le vide car il n’est pas de terre ferme, dans le cosmos social, sur laquelle construire. Nous sommes tous les témoins de cet état de choses. Chacun, parfois, voit différemment le même détail de cette situation d’ensemble ; souvent notre souci est de présenter différemment la catastrophe elle-même.

Dans ce chapitre, je voudrais relier les expériences transcendentales auxquelles donne parfois lieu'la psychose aux expériences du divin qui sont la source vivante de toute religion.

Dans les pages qui précèdent j’ai souligné la mânière dont quelques psychiatres commencent à reviser leur conception clinique et médicale de la folie et de sa compréhension. Si nous pouvons commencer à comprendre la santé mentale et la folie dans une optique existentielle et sociale, nous serons mieux à même de voir clairement jusqu’à quel point nous sommes tous confrontés aux mêmes problèmes et aux mêmes dilemmes.

On peut décider qu’une expérience est sans valeur parce que démente, ou valable sur le plan mystique. La distinction n’est pas facile. Dans l’un et l’autre cas, d’un point de vue social, de tels jugements caractérisent différentes formes de comportement tenues, dans notre société, pour des déviations. Des êtres se comportent de cette façon parce que leur expérience d’eux-mêmes est différente. C’est à la signification existentielle de cette expérience « différente » que je veux m’intéresser.

L’expérience psychotique va au-delà des horizons de notre sens commun, c’est-à-dire du sens qui nous est commun. Dans quelles régions conduit-elle ? Elle implique une perte des fondements habituels du « sens » du monde que nous partageons tous. Nos vieux objectifs ne semblent plus viables, nos vieilles explications perdent leur signification, les distinctions classiques entre imagination, rêve, perceptions externes, ne semblent souvent plus applicables. Les événements extérieurs peuvent paraître magiquement provoqués, les rêves devenir des messages d’autrui, l’imagination une réalité objective.

Mais surtout les fondations ontologiques elles-mêmes sont ébranlées. L’être des phénomènes se transforme et le phénomène d’être ne se présente plus à nous comme avant. Il n’y a plus de points d’appui, plus rien à quoi s’accrocher, sauf peut-être quelques vestiges de l’épave, quelques souvenirs, quelques noms, un ou deux objets pour maintenir un lien avec le monde perdu. Ce vide, pourtant, n’est pas désert : il peut être peuplé de visions et de voix, de fantômes, de formes et d’apparitions étranges. Qui n’a pas éprouvé à quel point le spectacle de la réalité extérieure peut manquer de substance, à quel point il peut s’estomper, est incapable de se rendre vraiment compte des présences sublimes et grotesques qui peuvent le remplacer ou exister parallèlement à lui.

Lorsqu’un individu « devient fou », sa position par rapport à tout le reste se modifie profondément. Le centre de son expérience passe du moi au Soi. Le temps réel devient purement anecdotique ; seul compte l’éternel. Le dément, pourtant, mélange les choses, le moi et le soi, l’intérieur et l’extérieur, le naturel et le surnaturel. Néanmoins, il peut souvent, même à travers sa désintégration et sa profonde misère, être pour nous le hiérophante du sacré. Exilé de la scène, il est un étranger, un homme d’ailleurs, nous faisant signe du fond du vide où il sombre, un vide peuplé parfois de présences que nous n’imaginons même pas (on les appelait jadis démons et esprits, et elles avaient alors des noms). Il a perdu sa conscience de lui-même, ses sentiments, sa place dans le monde que nous connaissons. Il nous dit qu’il est mort – mais notre tranquille confort est dérangé par ce spectre fou qui nous hante avec ses visions et ses voix, lesquelles nous semblent si dénuées de sens que nous nous sentons poussés à l’en délivrer, à l’en guérir.

La folie n’est pas nécessairement un effondrement (breakdown) : elle peut aussi être une percée (break-through). Elle peut être libération et renouveau aussi bien qu’esclavage et mort existentielle.

Il existe un nombre croissant de témoignages de gens qui ont fait l’expérience de la folie. Voici un extrait de l’un d’eux, rapporté par Jaspers dans sa Psychopathologie générale (1962) :

« Je crois que j’ai moi-même provoqué la maladie. Dans ma tentative de pénétrer dans l’autre monde, j’ai rencontré ses gardiens naturels, incarnations de mes propres faiblesses et de mes propres fautes. J’ai d’abord pensé que ces démons étaient des habitants inférieurs de l’autre monde qui jouaient avec moi comme avec un ballon parce que j’étais entré dans ces régions sans y être préparé et que j’y avais perdu mon chemin. Ensuite, j’ai pensé qu’ils étaient des parties détachées de mon propre esprit (ses passions qui se nourrissaient de mes sentiments). J’ai cru que les autres gens avaient aussi les leurs mais ne les voyaient pas grâce à l’illusion protectrice de leur existence personnelle. J’ai cru que celle-ci était un artifice de la mémoire, des complexes, etc., une poupée assez agréable à regarder mais sans réalité intérieure.

« Dans mon cas, le moi personnel était devenu poreux, à cause de ma conscience obscurcie. À travers ses trous, j’avais voulu me rapprocher de plus hautes sources de vie. J’aurais dû me préparer à la chose longuement en prenant conscience de moi sous la forme d’un soi plus haut, impersonnel, car le nectar n’est pas fait pour des lèvres mortelles : il agit d’une manière destructive sur le moi de l’animal humain, le réduit en ses parties et celles-ci se désintègrent graduellement. Alors la poupée se brise et le corps souffre. J’avais voulu prématurément forcer l’accès de la « source de vie » et la malédiction des dieux m’a frappé. J’ai constaté trop tard que des éléments obscurs étaient entrés en jeu. J’ai dû les affronter alors qu’ils étaient déjà devenus trop puissants. Il n’y avait pas de retour en arrière possible. J’étais à présent dans ce monde des esprits que j’avais voulu connaître. Les démons montaient de l’abîme, tels des Cerbères vigilants, refusant l’entrée à celui qui n’était pas autorisé à entrer. Je décidai de mener une lutte à mort, qui finalement signifia pour moi la décision de mourir, car s’il me fallait écarter tout ce qui maintenait l’ennemi en vie, c’était aussi tout ce qui me maintenait en vie. J’ai voulu entrer dans la mort sans devenir fou, affronter le Sphinx et lui dire : l’un de nous deux doit disparaître dans l’abîme…

« Alors est venue l’illumination. J’ai jeûné et ainsi j’ai pénétré dans la vraie nature de mes séducteurs. C’étaient les souteneurs et les exploiteurs de mon cher moi personnel, qui m’est apparu aussi dérisoire qu’eux. Un être plus grand et plus compréhensif a émergé de moi et j’ai pu abandonner ma personnalité précédente avec tout son entourage. J’ai compris que cette personnalité-là ne pourrait jamais entrer dans le royaume transcendental. J’en ai éprouvé une terrible souffrance, une espèce d’explosion annihilante, mais j’étais sauvé : les démons se sont évanouis, ont disparu. Une nouvelle vie a commencé pour moi et, depuis, je me suis senti différent des autres. Un moi pareil à celui des autres gens, fait de mensonges conventionnels, de faux semblants, d’auto-tromperies, de souvenirs, s’est reconstitué en moi, mais derrière et au-dessus de lui se tenait un soi plus grand et plus compréhensif, qui me donnait le sentiment de quelque chose d’éternel, d’immuable, d’immortel et d’inviolable. Depuis, il a été mon protecteur et mon refuge.

Je crois qu’il serait bon pour beaucoup qu’ils aient conscience de l’existence d’un tel soi, et je crois qu’il y a des gens qui ont atteint cet objectif par des voies moins pénibles. »

Commentaire de Jasper s :

« De telles interprétations sont évidemment effectuées sous l’influence de tendances délirantes et de profondes forces psychiques. Elles ont pour origine des expériences intimes et la richesse de telles expériences schizophréniques invite l’observateur aussi bien que le sujet à ne pas prendre tout cela simplement pour un méli-mélo chaotique. L’âme et l’esprit sont présents dans la vie psychique morbide aiissç bien que dans la vie normale. Mais de telles interprétations doivent être dépouillées de toute importance causale. Tout ce qu’on peut faire, ^êstéclairer leur contenu et le placer dans un certain contexte. >

Le sujet en question a décrit, avec une lucidité inégalable, une très ancienne quête, avec ses pièges et ses dangers. Jaspers qualifie encore cette expérience de « morbide > et incline à rejeter l’interprétation du patient lui-même. Pourtant, l’expérience et son interprétation pourraient bien être prises au pied de la lettre.

Certaines expériences transcendantales me semblent être la source authentique de toutes les religions. Certains psychotiques font de telles expériences. Souvent, pour autant qu’ils s’en souviennent, ils ne les avaient jamais faites auparavant et souvent ils ne les referont plus. Je ne dis pas, bien entendu, que l’expérience psychotique contienne nécessairement cet élément plus manifestement que l’expérience lucide.

Notre expérience s’effectue de différentes manières. Nous percevons les réalités extérieures, nous imaginons, nous avons des rêveries semi-conscientes. Certains ont des visions, des hallucinations, etc. La plupart des gens, la plupart du temps, font l’expérience d’eux-mêmes et d’autrui de l’une ou l’autre des manières que je qualifierai d’égoiques – c’est-à-dire qu’ils perçoivent le monde, en eux-mêmes ou superficiellement, sous la forme d’un moi-ici opposé et se superposant à un vous-là, dans le cadre de certaines structures de bases spatiales et temporelles qui sont communes aux autres membres de leur société.

Cette expérience fondée sur l’identité, liée à l’espace et au temps, a été étudiée, sur le plan philosophique, par Kant et plus tard par les phénoménologistes (Hegel, Merleau-Ponty). Sa relativité historique et ontologique devrait être bien comprise par quiconque étudie aujourd’hui l’aventure humaine. Sa relativité culturelle et socio-économique est devenue un lieu commun pour les anthropologistes et les néo-marxistes. Et pourtant elle nous donne un sentiment de sécurité ontologique auquel nous nous laissons aller bien que, sur les plans métaphysique, historique, ontologique, socio-économique, etc., nous sachions que son apparente validité est une illusion.

En fait, toutes les philosophies religieuses et existentielles sont d’accord pour voir dans cette expérience « égoïque » une illusion préliminaire, un voile, une maya : pour Héraclite et pour Lao-tseu c’est un rêve, pour le bouddhisme l’illusion fondamentale, un état de sommeil, de mort, de folie socialement admise, un état pré-natal auquel il faut mourir et dont il faut naître.

L’individu qui fait l’expérience transcendantale de la perte de l’ego peut ou non perdre l’équilibre, de diverses façons. Il peut alors être considéré comme fou. Mais être fou n’est pas nécessairement être malade, même si dans notre monde les deux termes soient devenus complémentaires. On part du principe que si une personne est folle (quoi que cela signifie) elle est ipso facto malade (quoi que cela signifie). Mais l’expérience qui la fait considérer par les autres comme une malade mentale peut fort bien être pour elle une véritable manne céleste. Toute sa vie peut en être transformée, mais il est difficile de ne pas mettre en doute la valeur d’une telle vision. En outre, tous ne reviennent pas d’un tel voyage.

Ces expériences sont-elles simplement les manifestations d’un processus pathologique ou d’une aliénation particulière ? Je ne le pense pas.

Dans certains cas, un aveugle de naissance peut recouvrer la vue grâce à une opération. Le résultat en est fréquemment une incapacité d’adaptation. La lumière qui éclaire intérieurement le « fou » n’est pas une lumière terrestre. Ce n’est pas toujours une réfraction déformée de sa situation normale dans le monde. Il peut être illuminé par la lumière d’un autre monde – et elle peut le brûler complètement.

Cet autre monde n’est pas par essence un champ de bataille où des forces psychologiques, dérivées ou détournées, déplacées ou sublimées à partir de leur contexte objectif originel s’affrontent dans un combat imaginaire (bien que de telles forces puissent obscurcir ces réalités exactement comme elles peuvent obscurcir les prétendues réalités extérieures). Lorsque Ivan, dans les Frères Karamazov, dit : « Si Dieu n’existe pas, tout est permis », il ne dit pas : « Si mon sur-moi, dans sa forme projetée, peut être aboli, je peux tout faire avec bonne conscience. » Il dit en fait : « S’il n’y a que ma conscience, alors ma volonté n’a pas de justification finale. »

Parmi les médecins et les prêtres, il devrait y en avoir qui soient des guides, capables de conduire l’individu hors de ce monde et dans l’autre – de l’y guider et de l’en ramener.

On entre dans l’autre monde en brisant une coquille, ou en franchissant une porte, ou par une séparation : les rideaux s’écartent, un voile est levé. Sept voiles, sept sceaux, sept ciels…

L’ego est l’instrument qui aide à vivre dans ce monde-ci. Si l’ego est brisé ou détruit (par les insurmontables contradictions de certaines situations, par des toxines, des modifications chimiques, etc.), la personne peut avoir à affronter d’autres mondes « réels » mais différents du domaine familier des rêves, de l’imagination, de la perception ou des fantasmes.

Le monde où l’on pénètre et la capacité d’en faire l’expérience semblent être en partie conditionnés par l’état de l’ego de celui qui y entre.

Notre époque se distingue, plus que par n’importe quoi d’autre, par son désir de contrôler le monde extérieur et par un oubli presque total du monde intérieur. Si l’on juge l’évolution humaine du point de vue de la connaissance du monde extérieur, nous progressons à beaucoup d’égard. Mais si nous jugeons les choses du point de vue du monde intérieur et de son unité avec le monde extérieur, on est amené à avoir une opinion très différente.

Sur le plan phénoménologique, les termes « intérieur » et « extérieur » ont peu de signification, mais dans le domaine où nous sommes ici, on en est réduit à des expédients de langage : les mots ne sont que le doigt qui montre la lune… L’une des difficultés qu’il y a aujourd’hui à parler de ces questions, c’est que l’existence même des réalités intérieures est mise en question. J’appelle « intérieure » notre manière de voir le monde extérieur et toutes les réalités qui n’ont pas de présence externe, « objective » (imagination, rêves, fantasmes, etc.), les réalités des états contemplatifs et méditatifs, ces réalités dont l’homme moderne, le plus souvent, n’a pas la moindre conscience.

Par exemple, nulle part dans la Bible n’est discutée l’existence des dieux, des démons ou des anges. Les hommes n’ont pas commencé par « croire » en Dieu : ils ont senti sa Présence, comme c’était le cas pour d’autres réalités spirituelles. La question n’était pas de savoir si Dieu existait mais si ce Dieu particulier était le plus grand de tous, ou le seul Dieu, et quelle était la relation entre elles des diverses réalités spirituelles. Aujourd’hui, le débat public ne porte pas sur la nature de Dieu, sur la place particulière des différents « esprits » dans la hiérarchie spirituelle, etc., mais sur leur existence même.

La santé mentale, aujourd’hui, repose pour une très large part sur la capacité de s’adapter au monde extérieur, au monde interpersonnel, au royaume des collectivités humaines.

Ce monde humain extérieur étant presque complètement dissocié du monde intérieur, toute conscience personnelle directe du second comporte déjà de graves risques.

Mais dès lors que la société, sans le savoir, a faim de ce monde intérieur, les hommes sont constamment mis en demeure de susciter sa présence d’une manière « rassurante », d’une manière qui n’a pas besoin d’être prise au sérieux, tandis que l’ambivalence est également intense. Il n’est pas étonnant que soit si longue la liste des artistes qui, disons depuis cent cinquante ans, ont fait naufrage en se heurtant à ces récifs : Hôlderlin, Rimbaud, Van Gogh, Nietzsche, Antonin Artaud, etc.

Ceux qui ont survécu avaient des qualités exceptionnelles, une particulière aptitude au secret, à la ruse, à l’astuce, une conscience réaliste des risques que leur faisaient courir non seulement leur « voyage » au royaume spirituel mais encore l’hostilité de leurs semblables à l’égard de quiconque s’engage dans une telle entreprise. On veut soigner, guérir le poète qui prend une femme réelle pour sa muse et se comporte en conséquence, le jeune homme qui prend la mer à la recherche de Dieu…

Le monde extérieur privé de toute lumière venue du monde intérieur est plongé dans l’obscurité. Nous vivons une époque de ténèbres. L’état d’obscurité extérieure est un état de péché, c’est-à-dire d’aliénation ou de séparation de la lumière intérieure. Certaines actions aggravent ce divorce, certaines autres aident à l’atténuer. Les premières étaient jadis dites coupables.

Les façons de perdre sa route sont légion. La folie n’est certainement pas la moins évidente. La « contre-folie » de la psychiatrie kraepelinienne est l’exacte contrepartie de la psychose « officielle ». Littéralement et prise au pied de la lettre, elle est aussi folle, si par folie nous entendons une aliénation radicale de la totalité de ce qui est en cause. Qu’on se rappelle la « folie objective » de Kierkegaard…

Nous agissons en fonction de notre expérience du monde, à la lumière de notre opinion de ce qui est ou n’est pas la question

— c’est-à-dire que chaque personne est un ontologiste plus ou moins naïf. Chaque personne a son idée de ce qui est et de ce qui n’est pas.

À mon avis, il n’est pas douteux que de profondes modifications de l’expérience humaine sont survenues au cours des milles années écoulées. À certains égards cela est plus évident que les transformations survenues dans les modes de comportement. Tout donne à penser que l’homme a fait l’expérience de Dieu. La foi n’a jamais consisté à croire que Dieu existe mais à faire confiance à la Présence, ressentie et reconnue comme réelle, à y voir une donnée indiscutable. Il est probable qu’à notre époque beaucoup de gens ne sentent ni la Présence de Dieu ni la Présence de son absence, mais l’absence de sa Présence.

Nous avons besoin d’une histoire des phénomènes, et pas simplement de plus de phénomènes historiques.

Les choses étant ce qu’elles sont, le psychiatre moderne joue souvent le rôle de l’aveugle dirigeant les pas d’un demi-aveugle.

La fontaine n’est pas tarie, la flamme brille encore, le fleuve coule toujours, la source jaillit toujours, la lumière ne s’est pas évanouie

— mais entre nous et Cela il y a un voile qui ressemble beaucoup à un mur de ciment de quinze mètres. Deus absconditus… À moins que ce soit nous qui nous soyons dérobés.

Aujourd’hui, déjà, tout tend à catégoriser et à séparer cette réalité des faits objectifs. Voilà précisément en quoi consiste le mur de ciment. Intellectuellement, émotionnellement, inter-personnellement, intuitivement, théoriquement, systématiquement, nous devons nous percer un passage dans ce mur, même si c’est au risque de la folie et de la mort, car c’est de ce côté-ci du mur qu’est le risque, le manque d’assurances, de garanties.

Beaucoup de gens sont disposés à avoir la foi, ce mot étant pris au sens de croyance scientifiquement indéfendable en une hypothèse non démontrée, mais rares sont ceux qui ont assez de confiance pour la mettre à l’épreuve. Beaucoup de gens font semblant de croire à ce qu’ils éprouvent, mais rares sont ceux qui sont amenés à croire par ce qu’ils éprouvent. Paul de Tarse a été pris par la peau du cou, jeté par terre et aveuglé pendant ' trois jours. Cette expérience vécue était irréfutable.

Nous vivons dans un monde temporel. Pour s’adapter à ce monde,

« l’enfant abdique son extase » (Mallarmé). Ayant perdu notre expérience spirituelle, on attend de nous que nous ayons la foi, mais cette foi se réduit à une croyance en une réalité qui n’est pas évidente. Selon le prophète Amos, un temps viendra où régnera la famine, « une famine qui ne se traduira pas par le désir de pain et d’eau mais par celui d’entendre la parole du Seigneur ». Ce temps est venu. C’est le nôtre.

À partir du point de départ de notre pseudo-santé mentale, tout est équivoque. Cette santé n’est pas une vraie santé. La folie des autres n’est pas une vraie folie. La folie de nos patients est un produit de la destruction que nous leur imposons et qu’ils s’imposent eux-mêmes. Que personne n’imagine que nous rencontrons la vraie folie, pas plus que nous ne sommes vraiment sains d’esprit. La folie à laquelle nous avons affaire chez nos « malades » est un déguisement grossier, un faux-semblant, une caricature grotesque de ce que pourrait être la guérison naturelle de cette étrange intégration. La vraie santé mentale implique d’une manière ou d’une autre la dissolution de l’ego normal, de ce faux moi savamment adapté à notre réalité sociale aliénée, l’émergence des archétypes « intérieurs » médiateurs de la puissance divine, l’aboutissement de cette mort à une re-naissance et la re-création d’une nouvelle fonction de l’ego, où le moi ne trahisse plus le divin mais le serve.