2. Scénarios familiaux

La situation la plus courante que j’aie rencontrée en étudiant des familles est la suivante : ce que je crois qui se passe ne ressemble presque pas à ce que les membres de la famille croient, que cela coïncide ou non avec le sens commun. Peut-être personne ne sait-il ce qui se passe. Cependant, une chose est souvent claire pour l’étranger : il existe une résistance concertée de la famille à la découverte de ce qui se passe et il y a des stratagèmes compliqués mis en œuvre pour que chacun l’ignore.

Nous en saurions plus long sur ce qui se passe si on ne nous en empêchait, et si on ne nous empêchait de nous rendre compte qu’on nous en empêche.

Entre la vérité et le mensonge, il y a des images et des idées que nous tenons pour réelles et qui paralysent notre imagination et notre pensée.

Chaque génération projette sur la suivante des éléments procédant d’au moins trois facteurs (1) ce qui a été projeté sur elle par les générations précédentes ; (2) ce qui en a été induit par les générations précédentes ; (3) sa réaction à cette projection et à cette induction.

Si je projette l’élément x d’un ensemble A sur l’élément y de l’ensemble B, et si nous désignons cette opération par le signe Ø, y est l’image de x sous Ø.

Il y a toujours projection ou superposition d’un ensemble de relations sur un autre ensemble de relations. Ces relations se situent dans le temps aussi bien que dans l’espace. Dans ce type de projection ou de superposition, la séquence temporelle peut être conservée ou modifiée.

La projection (comme d’autres opérations que nous considérerons plus loin) est généralement ignorée des personnes en cause.

Une pure projection ne suffit pas. En tant qu’imagés de relations fantomatiques projetées, nous induisons d’autres personnes et sommes nous-mêmes induits à les incarner ; à jouer, à notre propre insu, une pièce fantôme, en tant qu’imagés d’images d’images des morts, qui ont à leur tour incarné et joué de tels drames projetés sur eux et induits en eux par ceux qui les ont précédés.

Il y a une manière de faire faire à quelqu’un ce que l’on veut, qui consiste à lui donner un ordre. Autre chose est d’amener quelqu’un à être ce que l’on veut qu’il soit ou ce que l’on suppose qu’il est ou a peur d’être (que ce soit ou non ce que l’on veut), c’est-à-dire à incarner ses projections. Dans l’hypnotisme (ou une méthode similaire) on ne dit pas à ce quelqu’un ce qu’il doit être mais ce qu’il est. De telles suggestions sont beaucoup plus puissantes que des ordres ou d’autres formes de coercition ou de persuasion. Un ordre n’a pas besoin d’être défini comme tel. À mon avis, nous recevons la plupart de nos premières et de nos plus durables instructions sous la forme de suggestions. On nous dit que les choses sont ainsi. On ne se borne pas à ordonner à quelqu’un d’être un bon ou un mauvais enfant, on lui dit qu’il est un bon ou un mauvais enfant. Les deux choses peuvent se passer, mais si quelqu’un est ceci ou cela, il n’est pas nécessaire qu’il s’entende dire d’être ce qu’on lui a déjà fait comprendre qu’il est. Le principal medium de ce genre de communication n’est probablement pas le langage parlé. Lorsque suggestions ou imputations ont fonction d’instructions ou d’injonctions, cette fonction peut être niée, donnant lieu à un type de mystification, proche ou semblable à la suggestion hypnotique. L’hypnose est peut-être un modèle expérimental d’un phénomène se produisant naturellement dans beaucoup de familles. Dans la situation familiale, pourtant, les hypnotiseurs (les parents) sont déjà hypnotisés (par leurs parents) et transmettent leurs instructions en élevant leurs enfants de telle manière… que personne ne se rende compte qu’il transmet des instructions. Cet état est facilement provoqué sans hypnose.

On peut dire à quelqu’un de sentir quelque chose et de ne pas se rappeler qu’on le lui a dit. Il suffit de lui dire qu’il sent cette chose ou, mieux encore, de le dire à une tierce personne en présence du sujet. Sous l’hypnose, celui-ci sent ce qu’on lui dit et ne sait pas qu’il y a été amené par l’hypnose. Quelle part de ce que nous sentons ordinairement, quelle part de ce que nous sommes représentent-elles ce qui nous a été suggéré par hypnose ?

Une relation entre deux personnes peut être si puissante que l’une devient ce que l’autre entend qu’elle soit. Nul besoin de parler : il suffit d’un regard, d’un contact, d’une toux. Ce qui en résulte équivaut à un ordre qui sera suivi « implicitement ».

Ainsi, si je vous hypnotise, je ne dis pas : « Je vous ordonne d’avoir froid », mais je suggère qu’il fait froid et, immédiatement, vous avez froid. Je crois que beaucoup d’enfants entrent dans la vie dans de telles conditions. Nous leur indiquons ce qui est, et ils prennent place dans l’espace que nous définissons. Ils peuvent alors choisir de devenir un fragment de ce fragment de leurs possibilités que nous leur indiquons qu’ils sont.

Ce que nous leur disons explicitement compte moins, j’en ai peur. Ce que nous leur suggérons qu’ils sont est, en fait, un ordre concernant un drame, un scénario.

Par exemple, un enfant méchant est un personnage dans un drame familial particulier. Un tel drame est une création continue : les parents de l’enfant lui disent qu’il est méchant parce qu’il ne fait pas ce qu’ils lui disent. Ce qu’ils lui disent qu’il est est une induction, beaucoup plus puissante que ce qu’ils lui disent de faire. Ainsi, par l’imputation « Tu es méchant », ils lui disent en réalité de ne pas faire ce qu’apparemment ils lui disent de faire. On découvrira probablement que l’enfant est induit à se comporter comme il le fait par des signaux d’ordre tactile, kinésique, olfactif, ou/et visuel, et que cela fait partie d’un réseau « secret » de communications, distinct de ce qui est communiqué verbalement.

Ces signaux ne disent pas à l’enfant d’être méchant : ils définissent comme méchant ce qu’il fait. De cette manière, il apprend qu’il est méchant et comment être méchant dans cette famille particulière. Certains enfants sont particulièrement aptes à « apprendre » de cette façon. Je ne prétends pas que ce soit la seule manière selon laquelle un enfant devient « méchant », mais c’en est une. Non pas : « Fais ce que je te dis de faire », mais : « Tu feras ce que je dis que tu fais. » Non pas : « Sois ce que je te dis d’être », mais : « Tu es ce que je dis que tu es. »

L’hypnotiseur clinique sait ce qu’il fait ; l’hypnotiseur familial, presque jamais. Quelques parents m’ont parlé de cette technique comme d’un stratagème délibéré.

Plus souvent, les parents sont eux-mêmes surpris par un enfant qui fait x quand ils lui disent de faire y tout en lui suggérant qu’il est x :

— J’essaie toujours de le pousser à se faire plus d’amis, mais il est tellement distant. N’est-ce pas, mon chéri ?

— Je lui dis tout le temps d’être plus prudent, mais il est tellement insouciant. N’est-ce pas, mon chéri ?

— Il est si méchant ! Il ne fait jamais ce que je lui dis. N’est-ce pas, mon chéri ?

Lorsque de telles suggestions10, indications ou instructions sont discordantes, les deux systèmes A et B sont manifestes. Si les choses se passent « normalement », sans histoire, la structure est moins évidente mais non point essentiellement différente. En outre, si tout semble marcher, personne, probablement, ne cherchera à savoir comment cela marche.

— Il sait très bien distinguer par lui-même le bien du mal : je n’ai jamais eu à lui dire de ne pas faire certaines choses.

— Il le fait sans que j’aie à le lui demander.

— Il sait très bien lorsqu’il en a assez.

Un système familial qui « fonctionne » sans histoire est beaucoup plus difficile à étudier qu’un système qui se grippe.

***

Il y a ordinairement une grande résistance au processus de superposition du passé au futur. Si quelqu’un, dans une famille, commence à se rendre compte qu’il n’est que l’ombre d’une marionnette, il sera sage en manifestant la plus grande prudence dans le choix de la personne à qui il en fera part.

Il n’est pas « normal » de se rendre compte de telles choses, car cela aussi a différents noms en psychiatrie et est susceptible de divers traitements.

Je considère que beaucoup d’adultes (y compris moi-même) sont ou ont été plus ou moins dans un état de transe hypnotique au cours de leur petite enfance. Nous y restons jusqu’à ce que nous découvrions que nous n’avons jamais vécu. Les tentatives de réveil prématuré sont souvent punies, particulièrement par ceux qui nous aiment le plus, parce qu’eux-mêmes sont endormis. Ils tiennent pour fou ou en train de le devenir celui qui s’éveille ou qui, encore endormi, se rend compte que ce qui passe pour réel est un « rêve ». Quiconque se trouve dans cet état de transition en éprouvera vraisemblablement un certain égarement. Voir dans celui-ci un signe de maladie est un moyen rapide de créer une psychose. La personne qui se rend compte que « tout cela est un cauchemar » a peur d’être en train de devenir folle. Un psychiatre qui se prétend médecin des âmes mais maintient les gens dans le sommeil, les « traite » lorsqu’ils s’éveillent et les fait se rendormir au moyen de drogues, contribue à les rendre fous.

Les gens les plus « éveillés » que j’aie rencontrés sont aussi les plus conscients de cela. Ils sont rares. Ce ne sont pas nécessairement des psychotiques ou des intellectuels réputés. Un philosophe célèbre m’a dit se rendre compte qu’il ne s’est éveillé de cet état hypnotique post-infantile qu’à plus de cinquante ans, alors qu’il avait déjà écrit la plupart des œuvres qui ont fait sa renommée.

L’Interprétation des rêves, de Freud, est en partie un récit autobiographique de ses efforts pour s’éveiller de cet état de sommeil où nous faisons des rêves dont la principale fonction, selon Freud, est de protéger le sommeil mais qui peuvent également être la voie royale conduisant à l’inconscient.

Voici un exemple relativement simple de projection. Il faut considérer celle-ci non seulement du point de vue du « projecteur » (comme on le fait ordinairement) mais aussi en fonction des effets qu’elle peut avoir sur la personne affectée par elle. Que peuvent induire les projections chez celui qui en est affecté ? Personne ne connaît la réponse : nous sommes à la fois la question et la réponse. Freud rapporte ainsi une vision dont lui a fait part une femme de quarante ans :

Un matin, en ouvrant les yeux, elle vit sont frère dans la pièce, bien qu’elle le sût interné dans un asile d’aliénés. Son petit garçon dormait à côté d’elle. Pour empêcher l’enfant d’avoir peur et d’être atteint de convulsions en voyant son oncle, elle lui couvrit le visage avec le drap de lit, sur quoi l’apparition s’évanouit. Cette vision était une version modifiée d’un souvenir d’enfance de la femmeet, bien qu’elle fût consciente, elle était en relation étroite avec tout le matériau inconscient de son esprit. Sa gouvernante lui avait dit que sa mère (morte très jeune, alors que ma patiente n’avait que dix-huit mois) avait souffert de convulsions épileptiques ou hystériques, dont l’origine remontait à une peur causée par son frère (l’oncle de ma patiente) qui s’était montré à elle déguisé en fantôme, avec un drap sur la tête. Ainsi, la vision contenait les mêmes éléments que le souvenir : l’apparition du frère, le drap de lit, la peur et ses conséquences. Mais ces éléments avaient été arrangés dans un contexte différent et transférés sur d’autres personnages.

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À un niveau superficiel, il y a deux ensembles de relations :

Ensemble A :

la gouvernante

 

la mère

 

l’oncle, frère de la mère

 

Ensemble B :

la femme elle-même

 

son fils

 

son frère, oncle de son fils

À la faveur de l’opération Ø (voir p. 1, supra), le frère de la patiente de Freud lui apparaît en relation avec son fils, de la même manière que (selon sa gouvernante) le frère de sa mère, déguisé en fantôme, est apparu à celle-ci.

Elle protège son fils ( Ø mère) de son frère ( Ø oncle).

 

Ensemble A

mère

frère de sa mère (son oncle)

Ensemble B

fils

son frère (oncle de son fils)

 

Sa « mère » est l’image de l’image que sa gouvernante avait de sa mère.

Commentaire de Freud :

La cause évidente de la vision ou des pensées qu’elle remplaçait11 était la crainte qu’elle avait de voir son petit garçon suivre les traces de son oncle, à qui il ressemblait beaucoup physiquement.

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Pour Freud, la femme « voit » son frère « dans » son fils, a peur que celui-ci ne ressemble à son oncle, qui est fou, et elle couvre cette projection d’une autre, en l’occurrence celle de sa mère projetée sur elle par sa gouvernante.

Un petit garçon se couvre la tête d’un drap de lit pour se déguiser en fantôme et effrayer sa sœur. Elle ne surmonte pas sa peur, mais elle se marie, a un fils et une fille, et meurt. Lorsque sa fille a à son tour un fils, elle voit son frère – qui est interné dans un asile d’aliénés – apparaître dans la chambre où son fils dort. Pour protéger son fils, elle met un drap de lit sur sa tête. Autrement dit, pour éviter la chose effrayante, la patiente de Freud la suscite, en mettant le manteau du fantôme sur la tête de son fils endormi.

Il s’agit là d’un jeu d’ombres. Le drap de lit qui, sur la tête d’un petit garçon, effrayait sa sœur est mis sur la tête du fils de la fille de sa sœur par une nièce qu’il n’a peut-être jamais vue. Une histoire de fantôme racontée par une gouvernante à une petite fille et remontant à l’époque où la mère de la petite fille en était une elle-même reparaît dans la vie d’un petit garçon qui n’a pas encore découvert son cauchemar. Le drap de lit cache à ses yeux une vision qu’il n’a pas encore appris à voir.

La vision de la patiente de Freud nous révèle un petit fragment d’un voile dont la texture est la projection par nous-même, sur nous-même, de nous-même. Nous sommes le voile qui nous dissimule à nous-même.

***

Deux difficultés intrinsèques se présentent à nous lorsque nous étudions des familles. D’abord, l’échelle du temps. Des familles (d’une sorte ou d’une autre, bien que très différentes des nôtres) ont existé disons depuis 100 000 ans. Nous ne pouvons étudier in vivo qu’une infime tranche de la chaîne familiale : trois générations, si nous avons de la chance, et le cas est déjà rare. Quels schémas pouvons-nous espérer découvrir, alors que nous devons nous borner à étudier trois générations sur au moins quatre mille ?

Seconde difficulté : mieux « fonctionnent » les familles, plus difficile est leur étude.

Nous pouvons mettre une montre en pièces et la reconstituer. Nous pouvons en inventer une ou apprendre à en fabriquer une. Nous pouvons découvrir des choses la concernant en la manipulant, et ainsi de suite. Très peu des moyens dont disposent les spécialistes en sciences naturelles pour étudier les systèmes qu’ils étudient nous sont offerts dans l’étude des familles, et en particulier de ces aspects des familles dont il est ici question.

Nous ne pouvons espérer saisir le rideau qui se lève ou qui se baisse dans un drame où nous sommes nés. Mais il y a des pièces au sein des pièces.

Plus on étudie les familles en détail, plus il apparaît que les schémas s’étendent sur plusieurs générations. Ils subissent des transformations. Personne, autant que je sache, n’a découvert si ces schémas et leurs transformations peuvent être formulés avec précision, et c’est compréhensible. Tous, tant que nous sommes, nous sommes les éléments du schéma que nous essayons de discerner. Les schémas familiaux ne sont pas exposés devant nous comme les étoiles dans le ciel.

Nous jouons des rôles dans une pièce que nous n’avons jamais lue ni jamais vue, dont nous ne connaissons pas l’intrigue, dont nous entrevoyons l’existence mais dont le début et la fin échappent, pour l’instant, à notre imagination et à notre pensée.


10 Tous les modes de communication peuvent transmettre ces suggestions quasi hypnotiques : la façon dont les choses sont dites (paralinguistique) plutôt que le « contenu » (linguistique), les mouvements que nous faisons (kinesthésie et para-kinesthésie), le toucher, le goût, l’odorat. Le Pr Birdwhistell, de l’Institut psychiatrique de Pennsylvanie, a entrepris depuis quelques années une étude systématique approfondie de la kinesthésie. Aucune étude de ce genre, à ma connaissance, n’a été entreprise en ce qui concerne le goût et l’odorat. À l’Université de Floride, le Pr Jourard a commencé à étudier nos habitudes en matière de toucher, mais il n’a pas étendu jusqu’ici ses recherches au domaine des relations familiales. Le Dr Harry Wiener, du Collège médical de New York, a publié une série de réflexions extrêmement intéressantes sur la manière dont notre conduite sociale est en partie déterminée par des facteurs chimiques extérieurs ou ecto-hormones, comme nous savons que l’est la complexe coordination sociale de certains insectes. Le Dr Wiener a abordé, ce faisant, un domaine vaste et jusqu’alors presque entièrement inexploré des sciences humaines : la relation des eclo-hormones avec le comportement social de l’homme.

11 C’est moi qui souligne (R. D. L.)