4. Règles et métarègles

En général, nous sommes très conscients de nos distinctions mais beaucoup moins du fait que nous les effectuons. Les opérations sur E ne sont ordinairement pas ressenties. Pourtant, grâce à elles, la plupart d’entre nous s’en sortent à peu près. À grand peine, un désir est

(1) nié

(2) remplacé par une peur qui engendre un cauchemar, lequel est

(3) nié et

(4) recouvert d’une façade.

Négation, remplacement, négation, remplacement : il s’agit là d’une séquence en quatre étapes, relativement simple.

De telles opérations peuvent être exigées. Il est obligatoire de projeter, le mal sur l’Ennemi, quel qu’il soit, et il est obligatoire de nier qu’il s’agisse d’une projection.

On peut tracer une carte « projective » du cosmos tout entier, coloriée suivant les régions sur lesquelles nous devons ou ne devons pas « projeter ».

Prenons le schéma le plus simple. Supposons que chaque région est gouvernée par une règle relative au bien et au mal. Supposons que les valeurs, pour chaque région, sont établies comme bonnes (+), mauvaises (—), facultatives (+ ou —) ou neutres (ni + ni –, c’est-à-dire 0).

Il est dit qu’il y a un temps et une place pour chaque chose. À la maison :

  1. on ne doit pas jeter le collier de perles de sa mère dans les W.C.
  2. on doit jeter quelque chose dans les W.C. et nulle part ailleurs
  3. on ne doit pas se mettre au lit avec ses chaussures
  4. on doit se brosser les dents avant d’aller dormir
  5. on ne doit pas lâcher un pet à table, etc.

De telles règles sont précises et rigoureuses. Les règles gouvernant les valeurs applicables au cosmos peuvent, elles aussi, être rigoureuses. Il y a un temps et une place pour

  1. les valeurs -1- (bonnes)
  2. les valeurs – (mauvaises)
  3. les valeurs + ou – (facultatives)
  4. les valeurs ni + ni – (0) (neutres).

(Les étoiles doivent être considérées comme ni bonnes ni mauvaises.)

S’il y a coïncidence parfaite entre les valeurs projetées sur et assignées à un secteur, tout est en ordre. Il n’y a pas infraction aux règles relatives à cet ensemble de problèmes, donc aucun motif d’angoisse ou de sentiment de culpabilité.

Lorsque des valeurs positives sont appliquées à un secteur positif, on pense du bien de ceux dont on est censé penser du bien. Si on est chrétien, Dieu est Bon. Si on est Patriote, sa Patrie est Bonne. Si on est partisan du Black Power, les Noirs sont Grands. On est soi-même bon si on a de bonnes pensées concernant ce dont on est censé penser du bien et de mauvaises pensées concernant ce dont on est censé penser du mal. Lorsque des valeurs négatives sont appliquées à un secteur positif, on ne pense pas de bien de ceux dont on est censé penser du bien. Lorsque des valeurs négatives sont appliquées à un secteur négatif, on pense du mal de ceux dont on est censé penser du mal. Lorsque des valeurs positives ou négatives sont appliquées à un secteur facultatif, on pense du mal ou du bien de ceux dont on est libre de prendre le parti. Lorsque des valeurs neutres sont appliquées à un secteur neutre, on ne pense ni du bien ni du mal de ce dont on n’est censé penser ni du bien ni du mal.

Ces règles gouvernent tout le champ social. Elles rendent la science sociale particulièrement difficile car le sociologue appartenant à une société donnée ne les enfreint pas parce qu’il est sociologue. « Nous » nous rendons aisément compte qu’il n’y a guère de place pour la sociologie en U.R.S.S. ou en Chine. Il nous est beaucoup plus malaisé de nous rendre compte comment « nos » règles gouvernent les valeurs que nous appliquons au champ social. Il est même difficile de nous rendre compte de l’existence des valeurs que nous appliquons, a fortiori de les considérer en fonction des projections que nous effectuons.

Considérons, à la lumière de ces projections, les « mauvaises » pensées. Il est mal de penser du mal de ce dont on est censé penser du bien. Il est mal de penser du bien de ce dont on est censé penser du mal. Il est bien de penser du mal de ce dont on est censé penser du mal. Il est déraisonnable de prendre au sérieux ce qui n’est pas censé être sérieux. Il est mal d’être frivole au sujet de ce dont on est censé être sérieux (affect inapproprié). Une « bonne » ou une « mauvaise » pensée ne devient le Bien ou le Mal qu’en relation avec son objet. Une mauvaise pensée est bonne si elle s’applique à un objet mauvais. Une bonne pensée est mauvaise si elle s’applique à un bon objet.

Sans aucune connaissance de la personne ou du secteur en cause, nous savons à qui nous devons ou ne devons pas appliquer quelles attributions ; père, mère, mari, épouse, fils, fille, soi-même ; Blancs, Rouges, Jaunes, Noirs, Juifs, Aryens ; bon ou mauvais, rassurant ou dangereux, digne de confiance ou non, gentil ou cruel, etc.

Une fois qu’une partie quelconque du système du monde social est gouverné par de telles règles, toutes ses parties

  1. sont dotées d’une valeur par le fait qu’une règle les gouverne.
  2. Il peut y avoir une règle selon laquelle cette valeur ne doit être modifiée, mise en cause, discutée ni même vue.
  3. Il peut y avoir une règle s’opposant non seulement à ce qu’on voie que cette valeur existe et qu’existe la règle (1) mais
  4. il peut y avoir une règle s’opposant à ce qu’on se rende compte de (2) et
  5. une règle s’opposant à ce qu’on se rende compte de (3) et
  6. une règle s’opposant à ce qu’on se rende compte de (4), de (5) et de (6).

Il y a des règles s’opposant à ce qu’on ne se rende compte des règles et, de ce fait, à ce qu’on se rende compte de tous les problèmes résultant de l’obéissance aux règles ou de leur infraction.

La violation des règles (et des règles interdisant de se rendre compte des règles, et des règles interdisant de se rendre compte de l’existence des règles interdisant de se rendre compte des règles) est d’une part empêchée par des moyens préventifs, destinés à s’opposer à toute mise en cause du système, d’autre part sanctionnée par des punitions. Mais ni la prévention ni la punition ne peuvent être définies comme telles par des mots, car une telle définition serait elle-même une violation des règles interdisant de se rendre compte de l’existence de ces règles…

La violation directe de règles fondamentales au premier niveau peut être punie de mort. La personne en cause est inculpée de trahison ou d’hérésie ; elle sera considérée comme mauvaise, perverse, dépravée, dégénérée. On estime généralement qu’aucun châtiment n’est assez sévère, que le « coupable » devrait être fouetté et en même temps qu’il devrait subir le traitement le plus attentif car il est à la fois mauvais et fou (exemple : Ezra Pound).

Des règles gouvernent tous les aspects de l’expérience humaine, ce que nous devons éprouver, ce que nous ne devons pas éprouver, les opérations que nous devons et ne devons pas effectuer afin d’aboutir à une image autorisée de nous-même et des autres dans le monde.

Supposons qu’on nous dise de réparer un moteur de voiture, qu’on nous donne des instructions entraînant inévitablement la destruction dudit moteur et qu’en même temps on nous enjoigne de nous sentir coupable si cela se produit… On peut recevoir l’ordre, si les choses semblent aller mal, de mettre en question les ordres qu’on a reçus. Ceux-ci peuvent être erronés. Ils peuvent exiger d’être adaptés, modifiés, ou de n’être pas suivis. Mais une situation particulière est créée s’il y a une règle interdisant la mise en question des règles, a fortiori s’il y a des règles interdisant même d’avoir conscience de l’existence de telles règles, celle-ci comprise.

Si ce que nous avons ordre d’accomplir ne peut être accompli de la manière suivant laquelle nous avons ordre de l’accomplir, notre situation est difficile. On nous ordonne d’être honnêtes, mais, en même temps, d’agir sur nos propres sentiments d’une manière malhonnête. On nous ordonne d’avoir confiance en certains autres, qui nous disent que nous ne pouvons avoir confiance en nous-mêmes – de telle sorte que nous sommes invités à mettre notre confiance douteuse en ceux qui nous disent de les croire lorsqu’ils nous disent que nous sommes indignes de confiance – d’où il ressort que notre confiance est indigne de confiance, et ainsi de suite.

Les gens effectuent des opérations différentes selon des ensembles d’instructions différents, pour faire en sorte que beaucoup des distinctions primaires de notre culture restent superposées au cosmos social, en stricts applications des règles. Suivant ce à quoi ces distinctions sont appliquées et suivant la façon dont elles le sont, différents modes d’expérience sont engendrés et maintenus en place. Si les instructions sont contradictoires ou paradoxales, elles peuvent conduire à ce que les distinctions soient combinées dans des ensembles simultanés et incompatibles.

Il peut arriver qu’il ne soit même pas possible de diviser le monde en deux, trois morceaux ou davantage, de telle façon que chaque sous-en-semble soit composé d’éléments compatibles.

Il y a des instructions relatives à ce que nous éprouvons et des instructions relatives à la manière dont nous avons à l’éprouver. De même en ce qui concerne notre comportement. On nous dit, par exemple, de nous brosser les dents, c’est-à-dire ce que nous devons faire, et on nous dit comment le faire. Les instructions nous octroient plus ou moins de responsabilité et plus ou moins de liberté. Par exemple, si l’on nous enjoint de garder nos dents et nos gencives en bon état, on peut nous laisser le choix de la manière dont nous le ferons. Si nos dents se gâtent, ce sera ou non notre faute, suivant qu’on nous en aura ou non laissé la responsabilité. Cependant, si on nous ordonne de nous laver les dents d’une manière particulière, avec telle brosse à dents et telle pâte dentifrice, de manger certaines choses qui sont bonnes pour les dents et de n’en pas manger certaines autres, et si nous suivons ces instructions à la lettre, ce ne sera pas notre faute si nous perdons nos dents – mais nous devrons nous interroger pour savoir de quelle façon nous nous sommes trompés, sinon quant à la lettre, du moins quant à l’esprit de la façon dont nous avons suivi nos instructions. On nous a peut-être dit que si les choses vont mal, c’est une punition. Il nous incombe alors de découvrir la faute que cette punition châtie – et si nous ne la trouvons pas, cela même est une faute qui nous montre à quel point nous sommes fautifs. Il se peut, en conséquence, que nos dents se gâtent parce que, tout en mangeant exactement ce qu’on nous dit et pas plus, nous ayons eu envie de manger plus ou autre chose. Peut-être est-ce une punition de notre avidité. De toute évidence il n’est pas sage d’être sage seulement après que la chose est arrivée. Il nous faut donc sans cesse peser nos instructions pour découvrir toute faute qui pourrait être sanctionnée par la carie de nos dents ou pis encore. Mais ce constant auto-examen n’est-il pas lui-même une faute, une forme de complaisance envers soi-même, de narcissisme, d’égotisme, d’orgueil ? Que peut-on faire d’autre, créature fragile à qui l’on enjoint d’être forte ? Nous devons prier. Mais ne serait-il pas sage de nous faire arracher toutes les dents, à la fois pour éviter de les perdre et pour punir notre chair de sa complaisance envers soi-même et notre esprit pour ses péchés contre la chair ? Car le plus grand des péchés consiste à être à ce point enfoncé dans la dépravation qu’on n’a même pas conscience d’être dépravé. Si l’on ne se rend pas compte de sa propre dépravation, cette inconscience est la pire de toutes les dépravations… En disant à un petit garçon quand et comment il doit se brosser les dents, et qu’il les perdra s’il est méchant, personne n’avait pourtant l’intention de provoquer, quarante-cinq ans plus tard, l’apparition d’une dépression obsessionnelle involutive caractérisée…

Deux instructions ou davantage peuvent être incompatibles. Cela engendre un type relativement simple de conflit : je vous dis de faire à la fois A et B, mais vous ne pouvez faire l’un si vous faites l’autre. Nous pouvons nous trouver prisonniers de situations beaucoup plus complexes. Je ne puis aborder ici que certains aspects de ce sujet, qui commence seulement à être étudié par quelques-uns.

Si je vous dis de faire quelque chose, cela ne vous dit pas explicitement de vous dire que vous le faites parce que je vous l’ai dit. Je puis vous dire de faire quelque chose et en même temps être disposé à vous laisser vous dire (si vous le souhaitez, si cela vous fait vous sentir mieux) que vous le faites parce que vous en avez envie et non point parce que je vous l’avais dit. D’autre part, vous pouvez avoir envie de faire quelque chose mais vous rendre compte qu’il me plaît de penser que vous avez envie de faire ce que je vous dis, en sorte que vous m’amenez à vous dire de faire ce que vous avez envie de faire – ce qui signifie que vous ferez en même temps ce que vous voulez et ce qu’on vous dit de faire.

Cependant, cela peut me gêner, aussi vous ordonné-je de faire ce que je veux, mais parmi les choses que je veux il y a que vous, en faisant ce que je veux, ne pensiez pas faire ce que je veux, mais que vous faites ce que vous voulez et même, loin d’être ce que je veux, que c’est ce que je ne veux pas. Je vous ordonne donc, en exécutant mes instructions (qui ne sont pas ce que vous voulez mais ce que je veux), de vous dire qu’au contraire vous faites ce que vous voulez et non pas ce que je veux.

De surcroît, des ordres peuvent être non seulement contradictoires, incompatibles ou déguisés, mais paradoxaux. Un ordre paradoxal est un ordre qui, s’il est correctement exécuté, est en fait transgressé et auquel on obéit en ne l’exécutant pas : « Ne faites pas ce que je vous dis. Ne me croyez pas. Soyez spontané. » J’ai été en mesure d’observer des situations familiales où se manifestaient toutes ces possibilités et encore d’autres.

La situation est complexe, mais une fois qu’on commence à enfreindre certaines des règles interdisant qu’on se rende compte qu’il existe des règles, on comprend qu’une grande partie des difficultés qu’on rencontre n’est pas due à la complexité du sujet mais à ses propres inhibitions, qui empêchent de voir ce qui est évident.

***

Il se peut qu’en ce moment même nous ne sachions pas que nous observons des règles s’opposant à la connaissance de certaines règles.

Je voudrais parler des règles dont on ne peut parler, car le sujet est très important.

Il y a une loi qui interdit le meurtre. Nous pouvons parler du meurtre et de la loi qui l’interdit ou le condamne.

Il y a une loi contre l’inceste. Nous pouvons parler de cette loi plus librement que nous ne pouvons parler de l’inceste lui-même : il y a usuellement une règle qui interdit de parler de l’inceste, particulièrement en présence des enfants, mais il n’y a pas de règle absolue interdisant de parler de l’existence d’une loi contre l’inceste.

Jadis, il était évident pour beaucoup (y compris Lévy-Bruhl) que lorsque l’inceste ne se produit pas c’est parce qu’il inspire une répulsion « naturelle ». Il peut paraître aujourd’hui non moins évident à beaucoup que si l’inceste n’est pas plus fréquent, c’est parce qu’il y a des règles qui l’interdisent.

Beaucoup étaient jadis scandalisés par cette opinion, car elle semble impliquer que si ces règles n’existaient pas des gens pourraient faire ce qui est interdit. Beaucoup estimaient, et certains le font sans doute encore, qu’admettre l’existence de règles interdisant l’inceste revient à admettre que parents et enfants, frères et sœurs, pourraient désirer avoir des rapports sexuels incestueux. Pourquoi devrait-il y avoir une règle interdisant ce que personne ne désire « naturellement » faire ? Pour Freud, ce dont les gens pensent ne pas avoir « naturellement » le désir peut être un produit du refoulement et d’autres opérations. Le désir, la pensée même et la règle interdisant le désir et la pensée sont éliminés de notre conscience, de telle sorte que le produit de ces opérations sur soi-même est un état « normal » de conscience, où l’on est inconscient du désir, de la pensée, et des règles, et des opérations subséquentes.

On incline à penser que toute règle négative (comme celle qui condamne l’inceste) implique un désir, une impulsion, une propension, un instinct, une tendance préalables à faire la chose. « Ne faites pas cela » impliquerait que vous seriez enclin à le faire si ce n’était interdit. Nous pouvons constater effectivement que certaines injonctions négatives ont pour résultat paradoxal d’induire celui à qui elles s’adressent à faire ce qu’on lui a dit de ne pas faire, particulièrement s’il n’en a pas envie : « Je n’y aurais jamais pensé si on ne me l’avait pas interdit. »

Des règles négatives peuvent donc provoquer elles-mêmes les actions qu’elles interdisent. Si vous voulez que des gens ne fassent pas quelque chose, ne leur interdisez pas de le faire. Il y a plus de chances que je ne pense pas à telle chose si vous ne me dites pas de ne pas y penser.

Par ce qui précède, je n’ai pas essayé d’établir si l’inceste est ou non prohibé par des règles sociales, par la loi naturelle ou par celle-ci et celle-là. J’ai seulement souhaité démontrer qu’il n’existe pas de règle interdisant de parler de l’existence de telles règles ou d’une telle loi naturelle.

Dans la famille X, il y a une règle suivant laquelle le petit Johnny ne doit pas avoir des pensées obscènes. Le petit Johnny est un bon enfant : il n’est pas besoin de lui dire de ne pas avoir des pensées obscènes. On ne lui a jamais appris à ne pas avoir des pensées obscènes. Il n’en a jamais. Ainsi donc, selon la famille X et même selon le petit Johnny, il n’y a aucune règle interdisant les pensées obscènes car il n’est pas nécessaire d’avoir une règle interdisant ce qui n’arrive jamais. En outre, nous ne parlons pas, en famille d’une telle règle car, du fait qu’il n’y a ni pensées obscènes ni règle les interdisant, il n’est pas nécessaire de parler de ce sujet triste, abstrait, voire vaguement « obscène » lui-même. Il n’y a pas de règle interdisant de parler d’une règle inexistante concernant d’inexistantes pensées obscènes, pas plus qu’il n’y a de règle interdisant de parler d’inexistantes conversations concernant une règle inexistante concernant quelque chose qui n’existe pas…

Règle A : Ne faites pas telle chose. Règle A1 : la règle A n’existe pas. Règle A2 : la règle A1 n’existe pas.

Ce genre d’opération s’applique seulement à certaines règles. On peut parler de certaines règles, mais il y en a d’autres dont on ne peut parler sans enfreindre la règle qui interdit d’en parler. Si vous obéissez à ces règles vous ne saurez pas qu’elles existent. Il n’y a pas de règle interdisant de parler de l’acte consistant à mettre son doigt dans sa bouche, dans la bouche de son frère, de sa sœur, de sa mère, de son père ou de qui que ce soit. Il n’y a pas de règle interdisant de parler de mettre son doigt dans la tarte, bien qu’il y ait une règle interdisant de le faire. Il n’y a pas de règle interdisant d’admettre la règle « ne mets pas ton doigt dans le feu ». Pourquoi pas ? Parce que tu te brûleras. Il n’y a pas de règle interdisant d’en parler et d’en donner les raisons.

Quand on ne peut parler d’une règle dont on ne peut parler, on atteint la limite de ce dont on peut parler.

***

J’ai réfléchi au problème suivant : comment ne pas avoir une pensée qu’on est censé ne pas avoir ? Je ne puis imaginer aucun moyen de le faire, sauf celui qui consiste à penser ce qu’on ne doit pas penser de façon à s’assurer qu’on ne le pense pas.

« Bien sûr », il ne viendrait jamais à l’esprit d’une personne au cerveau parfaitement lavé d’avoir certaines pensées inavouables. Une telle pureté, cependant, requiert une constante vigilance. Contre quoi ? La réponse est strictement impensable. Pour avoir des souvenirs, des rêveries, des désirs, des pensées « propres », on doit n’avoir de contacts qu’avec des gens « propres » et défendre tous ses sens contre la pollution. Il suffit d’entendre malgré soi quelqu’un parler « salement » pour être pollué, même si l’on réussit à oublier aussitôt ce qu’on a entendu. Mais il faut se souvenir de continuer à oublier, et se souvenir de se souvenir d’éviter à l’avenir ce quelqu’un.

Beaucoup de ces règles concernant les règles s’appliquent à diverses parties du corps et à diverses sensations qu’on est censé éprouver ou non dans ses rapports avec telle ou telle personne.

On cherche à éviter les sensations pénibles, mais il y a aussi beaucoup de sensations agréables qu’il est « interdit » d’éprouver, d’imaginer, de se rappeler, et pour nombre de gens il est même strictement interdit de parler du fait qu’il leur est interdit d’en parler – ce qui est relativement facile si l’on a déjà obéi à l’interdiction de « penser » à ce dont on ne peut parler. On a atteint alors un stade où l’on ne peut penser que l’on ne peut penser à ce à quoi l’on ne peut penser, car il y a une règle interdisant de penser à X et une règle interdisant de penser qu’il y a une règle interdisant de penser qu’on ne doit pas penser à ne pas penser à certaines choses.

Si certaines pensées sont interdites (parmi lesquelles la pensée qu’il est interdit d’avoir certaines pensées), celui qui se soumet à cette règle n’aura pas conscience qu’il n’a pas conscience d’obéir à une règle lui interdisant de penser à X. Il n’est pas conscient de X ni du fait qu’il n’a pas conscience de la règle interdisant de ne pas être conscient de X. En obéissant à la règle lui interdisant d’avoir conscience qu’il obéit à une règle, il niera qu’il obéit à une règle quelconque.

Il suffit de gratter, sans plus, la surface de la structure d’une des formes de la « conscience » occidentale pour s’émerveiller de son ingéniosité. Elle doit constituer un des « nœuds » les plus extraordinaires dans lesquels l’homme se soit jamais enserré lui-même. Une de ses (nombreuses) singularités réside en ceci que, plus le nœud est serré, moins nous avons conscience d’en être prisonnier.

Quiconque est enserré dans ce nœud inextricable ne peut éviter d’être mauvais afin d’être bon. Pour obéir aux règles, il faut quelles soient violées. Même si quelqu’un pouvait se « laver le cerveau » trois fois par jour, une partie de lui devrait avoir conscience de ce qu’il est censé ne pas savoir, pour assurer la continuité de ces états paradoxaux d’ignorance impliqués par la spirale paradoxale qui veut que plus nous obéissons à la loi, plus nous l’enfreignons et que plus nous sommes vertueux, plus nous nous enfonçons dans le péché. Notre « vertu » est un tas de guenilles sales.