2. L’intervention dans les situations sociales

Le point commun entre assistants sociaux et psychiatres est l’étude de l’intervention dans des situations sociales.

Ce n’est pas là tout ce que font assistants sociaux et psychiatres, mais c’est une chose que nous faisons toujours, quoi que nous fassions d’autre. Lorsque un médecin diagnostique une amygdalite chez un enfant ou un cancer chez un adulte, lorsqu’il fait opérer l’enfant ou fait entrer l’adulte à l’hôpital pour examen et opération, il intervient dans une situation sociale à laquelle il peut n’avoir ni le temps ni le souci d’accorder autre chose qu’un intérêt passager. Nous espérons que les médecins de famille se rendent compte (ils le font souvent) que des décisions strictement médicales ont des effets importants pour un ensemble de gens et des conséquences pour beaucoup d’autres que le patient lui-même. Mais en cas d’urgence, la santé physique ou même la vie de la personne passe avant tout le reste, et les effets ou les conséquences entraînés par l’intervention médicale sont, le plus souvent, négligés.

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L’enfant entre à l’hôpital. Il est difficile de discerner les conséquences individuelles, a fortiori sociales d’un événement aussi important. Nous ne pouvons exiger des assistants sociaux qu’ils nous disent les profondes répercussions familiales de l’hospitalisation d’un enfant ou d’un de ses parents. Presque aucun psychiatre et trop peu d’assistants sociaux se rendent pleinement compte de l’importance du refus de reconnaître ces répercussions (je parle ici surtout de la Grande-Bretagne).

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Depuis quelques années, je me suis beaucoup occupé de l’étude des gens dans de telles situations. Ordinairement, je suis appelé à intervenir dans une « situation » qui a déjà été définie par les personnes qui y sont impliquées (et peut-être aussi par d’autres agents de la société) comme concernant une de ces personnes, les autres ne sachant que faire pour elle. Sous-entendu : si cette personne était soignée et guérie, la situation se régulariserait. En d’autres termes, je suis invité à intervenir dans une crise sociale définie comme provoquée, engendrée, occasionnée par une conjoncture d’ordre médical.

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Il y a beaucoup d’espèces de crises sociales. Lorsque l’une d’elles est définie comme un cas médical, on estime ordinairement que si celui-ci est traité – c’est-à-dire si le patient est convenablement soigné et s’il se rétablit – la crise sera résolue (pour autant qu’elle n’en ait pas engendré une autre, par exemple d’ordre financier). Lorsqu’une situation sociale particulière est définie comme une crise sociale occasionnée par une conjoncture médicale, cette définition appelle un type particulier d’action : il s’agit de « traiter » une certaine personne et, si nécessaire, d’aider les autres personnes impliquées dans la situation à affronter la maladie et ses conséquences secondaires pour le groupe. La définition de la situation et la demande d’intervention sont les deux faces de la même médaille. La stratégie rationnelle adéquate d’intervention est prescrite dans la définition même de la situation.

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Une grande partie du domaine situé entre l’assistance sociale, la médecine et la psychiatrie concerne de telles situations : la famille d’un enfant arriéré, des familles où une personne manifeste une incapacité physique. Dans beaucoup de cas, nous parlons d’incapacité mentale (excluant l’arriération et d’autres états manifestement organiques) aiguë ou chronique ; nous interprétons la situation en fonction du schéma indiqué plus haut et nous agissons sur elle de la manière qui s’impose.

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Examinons certaines des conséquences pratiques de l’adoption, par des assistants sociaux, de ce modèle « médical » d’une situation sociale. Les assistants sociaux et les psychiatres doivent être pratiques. Nous menons une vie agitée : souvent, notre travail théorique est accompli au cœur de notre activité ou à nos moments perdus, quand nous ne sommes pas trop épuisés. Souvent aussi nous découvrons ce que nous faisons après l’avoir fait. Cela a l’avantage de permettre une certaine approche empirique et pragmatique, et le désavantage que, si nous n’avons pas le temps de nous livrer à une réflexion critique, nous risquons de devenir dogmatiques sur le plan de la théorie et de nous répéter dans la pratique. Un autre danger réside dans le fait que nous laissons à d’autres le soin de « théoriser » tandis que nous faisons le travail. Aucun de nous ne peut se permettre de croire sur parole des gens qui pensent pouvoir nous dire ce que nous faisons ou devrions faire, des gens qui ne font pas eux-mêmes le travail pratique mais se croient en mesure de « théoriser » à son propos. C’est là un état de choses dangereux.

J’ai l’impression qu’une bonne partie de la théorie concernant l’assistance sociale est basée sur ou fortement influencée par un modèle médical emprunté à la psychiatrie et que la psychiatrie elle-même a emprunté à la médecine générale – et j’ai l’impression que ce modèle médical psychiatrique a été, jusqu’à ces toutes dernières années du moins, adopté de confiance par les psychiatres eux-mêmes. Ce modèle, lorsqu’il est appliqué à une situation sociale, nous aide à voir ce qui se passe à peu près autant que des lunettes noires aident à voir clair dans une chambre déjà obscure…

Les Clark

Une clinique pour enfants caractériels m’écrit pour me demander de formuler une opinion sur un garçon de neuf ans chez qui a été diagnostiquée une schizophrénie naissante. Il a été examiné pendant trois mois, à raison d’une séance par semaine, par un psychiatre de la clinique. C’est sa mère qui l’amenait à la clinique et elle avait en outre, tous les quinze jours, un entretien avec un assistant social spécialisé. L’état de l’enfant ne s’est pas amélioré ; son comportement à la maison et à l’école se détériore ; son psychiatre se demande pourquoi, car l’enfant, la plupart du temps, reste muet. Le psychiatre croit qu’il pourrait être atteint d’un début de schizophrénie. Si c’était le cas, il faudrait faire quelque chose – par exemple hospitaliser l’enfant dans une clinique psychiatrique. À cause de son indiscipline en classe il a déjà été mis en observation dans un hôpital pour enfants où examens et ponctions lombaires n’ont révélé aucune « pathologie organique ».

Lorsque je reçois une telle lettre, il me faut décider non seulement comment approcher la personne déjà définie comme un patient mais aussi comment étudier dans le plus bref laps de temps la situation. Or, déjà, ce n’est pas cela qu’on me demande. On me demandait un diagnostic. J’ai redéfini ma tâche, comme il est légitime. Notre client ne définit pas toujours ses conditions comme nous le ferons. Nous ne pouvons négliger son point de vue mais nous ne sommes pas tenus de l’adopter, même lorsque ce client est un psychiatre.

J’aurais pu demander à la mère de venir me voir avec l’enfant. J’aurais pu aller à la clinique pour voir l’enfant seul ou au cours d’une consultation avec le psychiatre. J’aurais pu faire beaucoup de choses… En définitive, j’ai écrit à la mère de l’enfant en lui demandant de me téléphoner. Au téléphone nous sommes convenus que je me rendrais chez eux, avec deux assistants sociaux, à un moment où seraient présents le plus grand nombre possible des membres de la famille. Nous avons passé environ deux heures et demie avec eux – la mère de l’enfant, deux de ses frères aînés (treize et onze ans), sa sœur cadette (sept ans) et son père. Au cours de cette visite, nous avons vu M. et Mme Clark avec l’enfant, celui-ci (David) seul, M. et Mme Clark seuls. On m’a fait visiter la maison et donné des détails sur les habitudes de la famille.

Nous nous sommes d’abord retrouvés tous dans le salon. J’ai demandé notamment à la mère :

— À qui vos enfants ressemblent-ils ?

En désignant son fils aîné, elle m’a dit :

— Lui, c’est tout à fait son père.

Le deuxième fils ne ressemblait à personne.

— Leur sœur ressemble à David. C’est même en partie ce qui nous tracasse : elle commence à lui ressembler beaucoup.

— Et David, de qui tient-il ?

— De moi.

— Que se passe-t-il avec lui ?

Ce qui se passait, me dit Mme Clark, c’est que David échappait à tout contrôle. Il ne faisait pas ce qu’on lui disait, elle ne le comprenait pas, il était tout le temps hors de la maison, il ne lui disait pas quand il rentrerait, il se désintéressait de la lecture et du travail scolaire, et pour finir « il était insouciant ».

Après les vingt premières minutes d’entretien, Mme Clark me fit visiter la maison, les chambres à coucher, etc. Alors que nous étions seuls, à l’étage, je lui demandai :

— Comment tout cela a-t-il commencé ?

— Comme je vous l’ai dit. Un après-midi, alors qu’il était censé rentrer pour déjeuner, à une heure, que son père était absent et qu’il n’est rentré qu’à deux heures, je lui ai dit : « Il faut que tu rentres pour prendre tes repas et que tu fasses ce que je te dis. » Il m’a répondu : « Non, je ne veux pas. » Je lui ai dit : « Si, tu le feras, sinon je te chasserai. » – « Ça m’est égal. »

Elle ne savait que faire. Presque sans réfléchir, elle téléphona à la police devant David et dit : « J’ai un fils qui me désobéit. Je ne sais que faire de lui. » On lui conseilla de conduire David à la clinique en lui donnant l’adresse. Elle l’avait fait trois mois durant, une fois par semaine, mais David continuait à désobéir et paraissait toujours aussi insouciant.

Après avoir vu Mme Clark, j’eus une conversation avec David, dans sa chambre, en tête-à-tête. Il me dit ce qu’il faisait : il allait retrouver les ouvriers d’un chantier de construction et les aidait dans leur travail. Lire et écrire ne l’intéressaient pas beaucoup ; ce qui l’intéressait, c’était le travail manuel. À la clinique, la seule chose qui l’amusait était le dessin ; il avait accepté que ses peintures soient exposées avec d’autres travaux d’enfants. Mais, disait-il, la principale raison qu’il avait d’aller à la clinique était une mauvaise raison ; cela lui permettait de ne pas aller à l’école cet après-midi-là – mais cela l’obligeait à rattraper son retard le lendemain. Je lui demandai si je pouvais faire quelque chose pour lui. Il me dit de faire en sorte, si possible, qu’il ne doive plus aller à la clinique. Je lui dis que je verrais ce que je pouvais faire.

Au cours des quarante dernières minutes de la séance, nous vîmes M. et Mme Clark sans les enfants.

Mme Clark avait dit que David tenait d’elle. Dans ce cas, à qui ressemblait-elle, elle ? Elle répondit sans hésiter :

— À mon père.

— Ce qui signifie que David ressemble à son grand-père ?

Elle n’avait pas considéré la chose sous cet angle, mais après un bref silence elle dit :

— Oui, bien sûr. C’est ce que ma mère dit toujours.

Mme Clark est fille unique. Son mari est le cadet de deux frères ; son père (le grand-père paternel de David) est mort quand le père de Mme Clark était enfant. Sa mère (la grand-mère maternelle de David) vit toujours. Le grand-père maternel de David est mort juste avant la conception de David. Le mari de Mme Clark s’est tout de suite attaché à son fils aîné. Ils ont eu un deuxième fils. Mme Clark en a été satisfaite, mais non point sa belle-mère. Celle-ci a eu deux fils, son fils aîné également et, à présent, son fils cadet faisait de même, alors qu’elle eût souhaité une petite-fille. En conséquence, Mme Clark a eu un autre enfant pour donner une petite-fille à sa belle-mère, juste après la mort de son père, à elle. Ce troisième enfant, c’était David, à qui on avait donné le nom de son père. Les Clark avaient encore essayé une quatrième fois et, grâce au Ciel, ils avaient enfin eu une fille, immédiatement « annexée » par la mère de M. Clark.

Mme Clark, lorsqu’elle avait l’âge de David, ressemblait à son père – un gaillard insouciant, la plupart du temps absent de chez lui, et se méconduisant (selon la mère de Mme Clark). Il ne disait jamais à sa femme ce qu’il faisait, avec qui il sortait ni pourquoi il rentrait tard. Il ne s’intéressait pas beaucoup à l’argent mais en gagnait assez. Il n’avait jamais appris à lire ni à écrire. Mme Clark aimait beaucoup son père et elle tenait de lui, mais sa mère l’avait prise en main et elle était devenue une gentille fille. À présent elle voyait la même chose se produire avec David. Sa mère lui conseillait sans cesse d’agir avec lui comme elle-même avait agi avec elle, mais elle n’avait pas su le faire et, à présent, il était trop tard. Elle avait parfois le sentiment qu’elle aimait beaucoup David et que, peut-être, il n’avait rien d’anormal, en se rappelant comme elle était à son âge.

À partir de ce qui précède, il était difficile de voir pourquoi David était considéré comme un schizophrène en puissance. À l’école, il était irritable, distrait et indocile. Selon sa mère, il était « impossible », elle n’arrivait à rien avec lui (« négativisme »). Il ne parlait pas au psychiatre (« mutisme »). Il était gai quand les autres étaient soucieux (« affect inapproprié »). Ces divers traits peuvent éventuellement faire songer à la schizophrénie, mais un tel diagnostic laisse de côté le véritable problème, qui est de diagnostiquer la situation sociale.

Nous pouvons entrevoir dans cette famille un « drame » mettant en cause trois générations. Les acteurs sont chaque fois deux femmes et un homme : d’abord, la mère, la fille et le père, ensuite la mère, la fille et le fils de la fille. Le père de la fille meurt et la fille conçoit un fils pour remplacer son père. Les acteurs vont et viennent. Lorsque les uns meurent, d’autres naissent. Le nouveau-né prend la place laissée vide par celui qui est mort. Le système se perpétue sur plusieurs générations ; les jeunes reprennent les rôles joués naguère par les morts. La structure dramatique reste en place, soumise à des transformations dont nous n’avons pas encore formulé les lois et dont nous avons à peine commencé à saisir l’existence.

David joue le rôle joué jadis par son grand-père. Qu’arrivera-t-il lorsqu’il se mariera ? Épousera-t-il sa grand-mère, « reproduisant » sa mère dans sa fille, qui épousera son père et le « reproduira » dans son petit-fils ? Qui était son grand-père ? Son grand-père « reproduisant » son petit-fils en lui-même ? Parler en termes d’identification est trompeur. Les acteurs ne sont jamais les personnages qu’ils jouent, même si eux-mêmes peuvent confusément s’identifier avec leur rôle.

Ce qui précède et que j’ai présenté sous une forme abstraite très schématique est entièrement basé sur un type de données quotidiennes qui se présentent à tous les assistants sociaux et à beaucoup d’autres. Cela peut être enregistré, reproduit et étudié d’une manière tout à fait objective.

Mais il y a tout ce qui se passe au-delà des mots et qui constitue un très important domaine des situations sociales : la façon dont les mots sont dits (paralinguistique), les mouvements des gens (kinesthésie). Ces données-là sont également objectives, mais pour l’instant moins faciles à reproduire que des mots. Je les ai laissées de côté – mais rien de tout cela ne peut être vu si l’on étudie la situation d’une manière fragmentaire.

Le cas cité est typique : un psychiatre a vu l’enfant mais aucun autre membre de la famille ; un assistant social a vu la mère mais ni l’enfant ni personne d’autre. Le psychiatre et l’assistant social se sont rencontrés en l’absence des autres. Personne n’a vu la maison de David, son école, les rues où il joue ou, plutôt, travaille. Personne n’a reconstitué la situation. Si nous n’étions pas enclins, par habitude, à considérer cette façon de faire comme normale, ne nous semblerait-elle pas singulière ? Si l’on était invité par, disons, une équipe de hockey à s’occuper de l’arrière-gauche parce qu’il ne joue pas selon les règles, se bornerait-on à le convoquer dans un bureau, à écouter son histoire et à lui faire passer le test de Rorschach ? J’espère que non. On irait aussi voir comment joue l’équipe tout entière – et en tout cas on n’aboutirait à rien si l’on ne connaissait rien au hockey lui-même.

Dans notre genre de travail, personne ne sait d’avance ce qu’est la situation. Il faut la découvrir. Lorsque l’un des éléments de la situation est une histoire racontée par certains des participants concernant cette situation et tendant à poser en fait qu’un autre participant « pose un problème », il s’agit déjà là d’une situation délicate, qui mérite un examen attentif. Ceux qui parlent ont peut-être raison. Quelqu’un peut avoir une pneumonie, une tumeur au cerveau, être atteint d’épilepsie, etc. C’est au médecin qu’il appartient de diagnostiquer et de traiter la chose. Mais ils peuvent aussi avoir tort. Beaucoup de psychiatres sont encore extraordinairement naïfs. La plupart n’ont jamais vu une famille tout entière et, s’ils l’ont fait, leur modèle médico-clinique leur rend plus malaisée la compréhension de ce qui se passe qu’à un profane intelligent.

Lorsque tous les membres d’une situation commencent par définir celle-ci en disant : « Ce qui cloche pour nous tous c’est que nous avons à faire face à ce qui cloche pour lui (ou pour elle) », nous devons avant tout mettre cette manœuvre entre parenthèses, dans la situation telle que nous la voyons. Qu’il y ait eu ou non, au départ, quelque chose qui clochait pour quelqu’un qu’on a choisi comme bouc émissaire, il en sera bientôt ainsi si le processus continue. C’est là l’un des plus vieux processus sociaux connus. Dans le cas de David, je notai dans mon rapport qu’il n’y avait encore rien de sérieux dans le cas de l’enfant mais que cela pourrait se produire rapidement en ce sens que, si tout le monde continuait à le traiter ainsi, il deviendrait « schizophrène » dans les six mois à venir. Je suggérais que personne ne vît l’enfant s’il ne le souhaitait pas mais que quelqu’un devrait avoir des entretiens avec Mme Clark et sa mère.

Cette situation a ceci en commun avec beaucoup d’autres : aucun de ceux qui y sont impliqués ne sait ce qu’est la situation. Si nous ne participons à une telle situation qu’un court instant, disons une heure et demie, nous serons de plus en plus perdus, égarés, désorientés. Les gens parlent comme s’ils savaient ce qui se passe ; ils n’en ont aucune idée et nous non plus. Ils agissent comme s’ils se comprenaient les uns les autres, alors que personne ne le fait. Toutes les situations ne sont pas pareilles à celle-là, bien qu’elle appartienne à un type important de situation. L’exemple que je viens de donner peut être considéré comme un modèle du genre : une situation présentée comme une non-situation.

Prenons un autre exemple : des parents se font du souci au sujet de leur fille de seize ans parce qu’ils croient qu’elle s’est mise à prendre des drogues, qu’elle a de mauvaises fréquentations et parce qu’elle ne leur parle pas. Ils consultent une clinique. Une assistante sociale de la clinique note leurs propos et consulte le psychiatre. En fonction de l’histoire des parents, leur fille est convoquée chez le psychiatre. Elle n’y va pas. À un second rendez-vous, elle arrive avec une heure de retard. Le psychiatre, insatisfait par leur entretien, s’arrange pour voir les parents ensemble. Il leur dit que sa collègue, l’assistante sociale, l’a mis au courant, qu’il a vu la jeune fille et que, selon lui, elle est sérieusement malade : si elle ne renonce pas aux drogues, elle deviendra probablement psychotique dans les six mois ; elle n’a pas conscience du mal qu’elle se fait. Cela étant et puisqu’elle refuse de coopérer, ne manifeste aucun désir de renoncer aux drogues, de se soumettre à une psychothérapie ni de cesser de fréquenter ses amis, il conseille aux parents de la faire traduire devant un tribunal pour mineurs.

Le psychiatre n’a pas vu la jeune fille avec ses parents. Elle ne savait même pas qu’ils s’étaient adressés à la clinique avant d’être convoquée par le psychiatre. L’assistante sociale n’a pas vu la jeune fille. Personne n’a vu, ensemble, les parents et la jeune fille. Personne non plus n’a songé à parler à son petit ami, qui vient souvent à la maison. Avant d’entreprendre une psychothérapie (ce qui, dans certaines circonstances, est une forme de violence à peine plus subtile que l’appel à l’intervention de la police), ne serait-il pas « civilisé » de parler de la question avec tous ceux qui y sont impliqués, y compris le petit ami ? Je ne veux pas entrer dans les détails de cette situation mais je puis dire que, lorsqu’elle fut enfin étudiée en tant que situation, nous avons trouvé un point commun entre le père de la jeune fille et son petit ami. Tous deux fumaient moins que ne le faisaient leurs camarades d’école ; ils étaient en fait, pour leur âge, « conservateurs » ; ils avaient des positions de principe, comme leurs parents en avaient eu, en leur temps, sur d’autres questions.

La situation doit être découverte.

Il peut se faire qu’aucun des participants d’une situation ne sache ce qu’elle est. Nous ne pouvons jamais présumer que les intéressés ont conscience de la situation. Corollaire : la situation doit être découverte.

Cette proposition peut paraître banale, mais qu’on considère ses implications. Les histoires que racontent les gens (« les gens » étant les parents, les enfants, les assistants sociaux, les psychiatres, nous-mêmes) ne nous disent pas simplement et sans ambiguïté ce qu’est la situation, car ces histoires font partie d’elle. Il n’y a pas de raison a priori de croire une histoire parce que qui que ce soit nous la raconte, ni d’ailleurs de raison a priori de ne pas la croire. On peut avoir de bonnes raisons, après examen de croire certaines histoires. Celles qu’on nous raconte ou que nous racontons font toujours partie de la situation à découvrir, mais leur valeur est souvent négligeable.

Il en va de même pour les histoires que racontent les « professionnels » (qu’on imagine un exposé psychiatrique de l’« histoire » de Jésus…). Il est naïf de penser qu’on découvre une situation en écoutant seulement une ou deux des parties en cause, mais cette histoire de la situation n’en est pas moins un échantillon. Écouter une histoire n’équivaut pas à découvrir la situation. Ce qu’on entend, c’est une version de l’histoire, c’est-à-dire la manière dont une personne définit cette situation – ce qui peut constituer une importante partie de la situation que nous essayons de découvrir. Les dates non plus ne constituent pas l’histoire de la situation ; ce sont seulement des jalons de cette histoire. Au cours d’une première intervention, il peut être très instructif d’entendre les témoignages des gens. Peu de psychiatres sont capables d’interpréter ces déclarations. Ils sont plus habiles à reconstituer des situations en fonction de quelques mythes psychiatriques classiques.

Chacun a sa propre version du pourquoi et du comment d’une situation. Ces versions concordent souvent – ce qui ne les rend pas plus vraies pour autant. Il n’y a pas une relation nécessaire ou constante entre ce que les gens font, ce qu’ils croient faire et ce qu’ils disent qu’ils font ou ont fait.

Lorsque la situation s’est détériorée au point qu’on y introduise un agent extérieur, non seulement certains ou tous les participants de la situation peuvent ne pas voir ce qu’elle est, mais ils peuvent même ne pas se rendre compte qu’ils ne le voient pas. Comprendre cela peut être très effrayant pour eux, et ce l’est passablement pour nous, qui ne sommes pas impliqués de la même manière. S’ils se rendent compte de leur incompréhension et commencent à prendre conscience de la réalité, on peut parfois espérer que, de ce fait, ils seront mieux à même de coopérer efficacement. Mais souvent le fait que la situation n’est comprise par aucun de ses participants constitue une cause supplémentaire de détérioration de la situation, en même temps qu’un effet de cette détérioration. Ce qui nous invite à mettre sur pied une théorie de l’ignorance et de la mystification sociales.

Notre champ de compétence est l’étude et l’intervention dans des situations sociales relativement limitées (micro-situations) : en aucun cas nous ne pouvons tenir pour acquis que les participants savent ce qu’est la situation ; peut-être certains le font-ils, peut-être pas – en tout cas nous ne pouvons tenir la définition de la situation qui nous est proposée par ses participants pour plus qu’une histoire qu’ils racontent et qui fait elle-même partie de la situation à découvrir. Il nous faut découvrir la nature de la situation au cours de notre intervention. Une des façons de la découvrir (cela va de soi mais ce n’est pas souvent le cas) consiste à réunir l’ensemble des gens dont nous avons de bonnes raisons de penser qu’ils sont les éléments clefs de la situation.

Il nous faut formuler les stratégies d’intervention possibles et les plus appropriées. L’étude d’un cas ou la psychothérapie d’une personne n’est qu’une des méthodes d’intervention dans la situation où cette personne est impliquée.

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Nous avons à peine commencé à énumérer et à classifier les stratégies d’intervention, moins encore à envisager celle qui est le mieux adaptée à telle ou telle situation. Nous ne possédons même pas une typologie systématique des situations, moins encore une classification des moyens d’intervention.

Exemple : des situations nous sont présentées, définies de la façon suivante par leurs participants :

  1. Quelque chose « cloche » pour quelqu’un.
  2. Rien ne « cloche » pour personne, mais rien ne se passe normalement.
  3. Quelque chose « cloche » pour tous les participants, selon tous les autres.

    Dans d’autres situations, nous sommes pris à partie par les gens en cause, qui nous disent :

  4. Rien ne « cloche » ni pour nous ni en ce qui concerne la situation. Ne nous importunez pas. Pourquoi intervenez-vous ? Tout va très bien en ce qui nous concerne, mais cela pourrait aller moins bien du point de vue de la police ou des voisins.

En fonction de quel critère qui décidera qui a raison ? Si nous sommes déjà engagés dans la périlleuse entreprise d’intervention, la situation est différente pour nous selon qu’on nous tient l’un des propos indiqués ci-dessus.

Je ne peux faire plus ici que dire un mot de la tâche capitale qui consiste à trouver des manières adéquates de formuler le problème impliqué par ce qui précède. Je ne peux non plus faire plus qu’esquisser le problème des stratégies pratiques d’intervention qui nous sont ouvertes. L’exemple qui suit indique qu’il existe plus de formes d’intervention que beaucoup d’entre nous ne l’imaginent. L’histoire est rapportée par Gregory Bateson. Elle a pour cadre Hawaï. Je cite Bateson textuellement :

Dans une famille de dix enfants, il y avait un petit garçon, le cinquième ou le sixième enfant, qui avait déjà une longue histoire de délinquant : il avait été dans plusieurs institutions et s’était finalement retrouvé entre les mains d’une institution psychiatrique, le Lilinokalani Trust, dirigée par des Hawaiens.

Ceux-ci ont pour collaborateurs un psychiatre américain et un jeune assistant social, qui alla voir la mère du garçon (le père était mort). Il découvrit que l’histoire avait rapport à une promesse non tenue par la mère. Apprenant cela, il eut envie de renoncer. Les schizophrènes sont une chose, et tout le monde sait qu’ils relèvent de la psychiatriemais dès lors qu’il s’agit d’une histoire de promesse non tenue… À Hawdi, on traite ce genre d’affaire avec des précautions rituelles, car toute promesse contient une malédiction possible, ce pourquoi les Hawaïens n’en font pas. Cependant, la mère de l’enfant avait promis à sa propre mère de ne jamais épouser un homme divorcé (la grand-mère l’avait fait et le mariage avait mal tourné). À la mort de sa mère, la fille avait pourtant épousé un divorcé, dont elle avait eu dix enfants.

(Il est intéressant d’observer, note Bateson, qu’en général cette société « éclatée » se rappelle ce qui est « mal » et comment on s’attire des ennuis d’ordre surnaturel, mais non point la nature des anciens remèdes. Nous avons fait un pas de plus : nous ne sommes même plus capables de diagnostiquer le mal.)

En de telles circonstances, la chose à faire, à Hawaï, est d’organiser un Ho'o Pono Pono, c’est-à-dire une réunion de toute la famille (y compris les conjoints et les enfants des descendants), au cours de laquelle chacun est invité à dire tout ce qu’il reproche à chacun des autres membres du groupe. Cela fait, celui qui préside la réunion (un prêtre ou le chef de famille) demande à celui qui a parlé : « Le tiens-tu pour quitte ? » – à quoi l’autre doit répondre : « Oui. » On lui demande ensuite : « Qui te tient quitte ? » (car le rapport est mutuel) et la réponse correcte est : « Dieu. »

Selon Bateson, cette dernière réponse « est peut-être un apport des missionnaires au rituel ».

On ne peut évidemment pas organiser d’un jour à l’autre une réunion de vingt ou trente personnes prêtes à participer à un Ho'o Pono Pono. Il faut donc consacrer de six mois à trois ans à les y préparer. La réunion finale de tout le groupe constitue, dans un sens, une conclusion rituelle de tout ce qui s’est passé pendant la période de préparation. Dans le cas qui nous occupe, on décida de mettre sur pied un Ho’o Pono Pono et les membres de la famille commencèrent à s’y préparer.

Dès cet instant, le garçon en cause commença à aller mieux. À présent, il travaille bien, à l’école et il n’a plus eu à être hospitalisé depuis deux ans. Au bout de quelques mois, la famille tint un Ho'o Pono Pono avorté. Le véritable Ho'o Pono Pono aura lieu probablement dans deux ou trois ans…

Les différences entre diagnostic médical et diagnostic social.

Le diagnostic médical prend place dans un ensemble de procédures auquel tous les médecins sont préparés et qui les a marqués pour la vie. Lorsqu’un médecin voit un patient, il écoute ses plaintes, enregistre son histoire, l’examine, effectue ou fait effectuer les examens supplémentaires qu’il juge nécessaires, formule un diagnostic et si possible un pronostic, après quoi il prescrit un traitement. Le diagnostic comprend une étiologie, lorsque celle-ci est connue, et implique souvent le pronostic. En tout cas, c’est lui qui détermine le traitement : pas de thérapeutique rationnelle sans diagnostic préalable. Il est téméraire et déraisonnable d’essayer de traiter quelqu’un sans avoir formulé au moins une ébauche de diagnostic, sur la base duquel le traitement sera instauré.

Comparons ce schéma au diagnostic d’une situation sociale. On se trouve en présence d’une situation définie d’abord par ceux qui y sont impliqués et ou par les participants d’une autre situation. Dès l’instant où l’on est confronté à une situation quelconque, on s’y trouve mêlé et, à partir de là, qu’on le veuille ou non, on y intervient. Dès l’instant où l’on intervient, la situation se trouve modifiée, si peu que ce soit. Un médecin, d’ordinaire, n’a pas le sentiment d’« intervenir » de cette façon dans le processus d’une insuffisance cardiaque ou d’une tuberculose, simplement parce qu’il écoute le patient et l’examine. Son intervention véritable ne commence qu’avec le traitement, après qu’il eut fait tout le nécessaire pour arriver à un diagnostic. En revanche, nous, psychiatres et assistants sociaux, intervenons et modifions la situation dès l’instant où nous entrons en scène, que nous le voulions ou non. En outre, notre intervention commence déjà à nous transformer en même temps que la situation, par le fait des relations réciproques. Les médecins et les psychiatres de formation médicale (ce sont encore aujourd’hui les plus nombreux) se réfèrent à un schéma statique non réciproque : plainte, exposé du cas, examen, diagnostic, traitement.

En matière de situations sociales, le diagnostic, au sens propre (dia-gnôsis), commence dès l’instant où l’on est confronté à une situation particulière, et il n’est jamais achevé, car lui-même modifie la situation. Dès l’instant où nous exprimons d’une façon quelconque (par un geste, une poignée de mains, une toux, un sourire, une inflexion de voix) ce que nous voyons ou croyons voir, un certain changement s’effectue, fût-ce dans la situation la plus rigide.

Nous pouvons avoir le sentiment que le fait de détacher de la situation une ou deux des personnes qui y sont impliquées et de leur appliquer une psychothérapie individuelle est un moyen de modifier rapidement, radicalement et opportunément la situation – mais il serait naïf de s’attendre à ce que, en disant à des gens ce que nous croyons les voir faire, nous les rendions capables de cesser de le faire. Peut-être vaut-il mieux, d’ailleurs, que ce ne soit pas aussi facile.

Le diagnostic social n’est pas un acte isolé mais un processus. Ce n’est pas un élément d’un ensemble d’événements organisés dans le temps, avec un « avant » et un « après ». Sur le plan médical, une telle séquence correspond à un modèle idéal auquel on essaie de se conformer dans la pratique : plainte – examens – diagnostic – traitement. Dans les situations sociales, l’intervention peut avoir différentes phases qui se chevauchent contrapunctiquement. Ces phases ne peuvent être divisées en tranches de temps.

Ce que l’on voit lorsqu’on étudie une situation se modifie lorsqu’on écoute une histoire. Au bout d’un an, après que l’on en est venu à connaître un peu les intéressés et leur situation, l’histoire aura subi un certain nombre de transformations : elle sera souvent très différente de ce qu’on a entendu un an plus tôt, sans qu’aucune des versions soit nécessairement vraie ou fausse. C’est une histoire différente – ou encore on entend une histoire différente. De même que celle-ci se modifie avec le temps, de même ce qu’on voit subit des modifications. À un moment particulier, on est enclin à définir la situation d’une manière particulière ; cette définition, à son tour, modifie la situation d’une façon que nous pouvons être incapables de définir. Une définition particulière de la situation peut engendrer des histoires différentes. Les gens se rappellent des choses différentes, les assemblent de différentes manières, ce qui redéfinit la situation modifiée par notre première définition. Notre définition est elle-même une intervention qui transforme la situation et, de ce fait, appelle une nouvelle définition, en introduisant dans la situation un nouveau facteur. À tout moment, dans le processus continu du diagnostic, nous voyons les choses d’une manière particulière, qui nous amène à formuler une définition provisoire, sujette à révision à la lumière des transformations que cette définition même provoque.

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Médicalement, notre diagnostic ne change rien au fait qu’un individu est atteint de tuberculose. Le diagnostic ne modifie pas la maladie : on ne transforme pas une tuberculose en insuffisance cardiaque parce qu’on l’appelle ainsi. Mais supposons que notre diagnostic d’une situation soit : Cette crise sociale est due au fait que cet enfant est atteint de schizophrénie. Nous devons traiter la « schizophrénie » de l’enfant, l’assistant(e) social(e) doit aider ses proches à affronter la terrible tragédie qui consiste à avoir un malade mental dans la famille, etc. Il ne s’agit pas là d’un simple diagnostic médical, mais d’une prescription sociale. Comme je l’ai déjà dit, à mon point de vue, c’est là une fausse interprétation de la situation. En tout cas, il n’est pas douteux qu’un diagnostic médical de ce genre définit et modifie également la situation. Une telle définition peut même être un « facteur étiologique », en créant la situation qu’on a définie, voire en créant la « maladie » qu’on se donne pour objectif de guérir. Les situations sociales sont le terrain idéal de la prophétie complaisante. Un diagnostic complaisant de la situation tend à créer la situation ainsi définie.

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Ne soyons pas naïfs. Qui sont les spécialistes en de telles matières ? Peu de psychiatres actuels. La plupart n’ont aucune expérience en ce domaine, et leur formation les incite souvent à se montrer incompétents.

Nous devons tous apprendre sans cesse à « désapprendre » une bonne partie de ce que nous avons appris, et à apprendre ce qu’on ne nous a pas enseigné.