10. La méthode scientifique et nous

Vouloir conquérir le monde et le manipuler,

c’est courir à l’échec, je l’ai vécu d’expérience.

Le monde est chose spirituelle,

qu’on n’a pas le droit de manipuler.

Qui le manipule le fait périr.

À qui veut s’en servir, il échappe.

Tao Te King26

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« J’étais accoucheur, dit le Dr William Master, un métier la plupart du temps inintéressant. Alors, chaque fois que j’accouchais un garçon, je faisais un petit pari : puis-je couper le cordon avant qu’il n’ait une érection ? Je gagnais environ une fois sur deux27. »

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Fondement de la méthode scientifique : modifier ce qui se produirait sans intervention de notre part.

L’intervention scientifique est la plus destructrice qui soit. Seul un savant sait comment intervenir de la manière la plus destructrice.

L’épistémologie et les faits de la vie

L’amour révèle des faits qui sans lui resteraient cachés.

Une intelligence dépourvue de chaleur ne peut qu’explorer l’enfer de ses propres constructions infernales avec ses propres instruments/méthodes infernales, et énoncer dans un langage infernal

ses propres conclusions/découvertes/hypothèses infernales.

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La guérison provient de la médecine,

et il n’y aurait pas de médecine

sans charité.

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Ainsi,

ce n’est pas la Foi qui guérit,

mais la sympathie.

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Le véritable fondement de la médecine

est l’amour.

Paracelse28

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Nous ne devrions pas multiplier inutilement les concepts (hypothétiques). Cela me paraît être un excellent principe29.

Dans la théorie et la pratique scientifiques modernes, on rencontre souvent une attitude qui se réclame de ce principe, mais qui, selon moi, n’a rien à voir avec lui.

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À savoir : nier l’existence de X parce que nous n’avons pas d’hypothèse qui en rende compte, ou parce qu’elle n’a été ni vérifiée ni prouvée scientifiquement, et parfois même parce que la science ne peut en prouver l’inexistence.

Ou encore : ne pas accepter X parce que X est inacceptable pour la théorie scientifique du moment.

Certains savants sont incapables de comprendre que leurs méthodes excluent elles-mêmes le type d’information qu’ils ne désirent pas, pour mettre en évidence celui qu’ils désirent.

Pourtant, s’ils étudient l’information scientifique obtenue, en oubliant que les mailles du filet (leur méthode scientifique) n’attrapent pas réellement l’océan sur lequel ils le jettent, ils se condamnent eux-mêmes à l’imbécillité.

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Voici un célèbre neurologue dont la spécialité est depuis des années de couper en deux les cerveaux des ménagères californiennes. Il nous montre comment fonctionnent ses deux hémisphères à lui après des années de recherche30 :

« “Le volume de la boîte crânienne est limité, et pourrait sans doute être mieux utilisé que pour la duplication gauche-droite. L’évolution a déjà fait des erreurs notables dans le passé, et on a l’impression qu’elle est actuellement plus entravée qu’assistée par le schéma bilatéral des centres cérébraux supérieurs. Ce schéma s’enracine profondément dans les mécanismes du développement ainsi que dans le fonctionnement élémentaire des centres nerveux inférieurs.” Sperry ajoute que l’esprit humain pourrait très probablement se contenter d’“un seul ensemble unifié de contrôles cérébraux”.

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« “Avec le système cérébral actuel, dit-il, la plupart des souvenirs doivent être mémorisés deux fois – un engramme pour l’hémisphère gauche, et une copie de cet engramme pour l’hémisphère droit. La somme d’informations mémorisées chez les mammifères est extraordinaire ; mais il paraît quelque peu inutile de devoir la reproduire dans le second hémisphère. De plus, il est douteux que cette redondance ait la moindre utilité pour notre survie…”

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« Quand je réfléchis à ce que nous savons sur la localisation de la mémoire, il me semble inévitable de conclure à l’impossibilité de tout apprentissage. Car un mécanisme satisfaisant à de telles contraintes est proprement inimaginable. Pourtant, malgré cette preuve contraire [italiques de moi], ce mécanisme d’apprentissage fonctionne parfois. »

K. S. Lashley : « In Search of the Engram » (195031)

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Cependant :

« Nous commençons à avoir quelques notions sur les “gadgets” qui constituent le mécanisme de la mémoire – des notions suffisamment précises pour être testées expérimentalement. Selon moi, il n’est aucunement utopique d’espérer comprendre la mémoire avec suffisamment de précision pour envisager sa modification expérimentale chez l’homme. »

Ralph Gérard (195332)

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Et voilà ce qui nous attend.

« La moitié des malades hospitalisés aux États-Unis sont atteints d’une maladie du cerveau. Dans l’Illinois, le tiers des malades de l’hôpital d’État est atteint de psychose sénile. Priez le Seigneur pour qu’ils meurent rapidement ou faites une loi en faveur de l’euthanasie, mais n’allez pas vous lamenter sur leur sort : ils avaient leur chance.

« Les organismes vivants ne se contentent pas de ressembler à des machines : ils sont des machines. Certes, les machines fabriquées par l’homme n’égalent pas le cerveau ; mais celui-ci est un ordinateur d’un type mal connu, et la cybernétique a contribué à abattre la cloison qui séparait l’univers de la physique et le ghetto de l’esprit.

« Tant que nous nous souvenons, en bons empiristes, que croire aux données des sens est un acte de foi, que nous altérons l’information, mais ne l’engendrons pas, et que nos hypothèses les mieux fondées ne sont que de vagues suppositions, nous pouvons “être sûrs que Dieu ne nous a pas abandonnés à la servitude sous ce mystère d’iniquité du pécheur qui convoite la place de Dieu33”. »

Non, nous ne pouvons pas (en être sûrs).


26 Traduction de Richard Wilhelm.

27 International Herald Tribune (Paris, 7 mai 1973), p. 6.

28 Cité par Henry M. Patcher : Paracelsus : Magic into Science (New York, Collier Books, 1961), p. 121, 152.

29 « Entia non sunt multiplicanda praeter necessitatem. » (Occam.)

30 R. W. Sperry, cité par L. A. Stevens : Explorers of the Brain (New York, Alfred A. Knopf, 1971), p. 306.

31 Cité par L. A. Stevens, p. 293.

32 Readings from Scientific American Psychobiology (San Francisco, W. H. Freeman, 1967).

33 Warren S. McCulloch : Embodiments of Mind (Cambridge, Mass., Press, 1965), p. 163-164, 276.