11 Une conférence

Charles Sherrington, un des grands physiologistes du début de ce siècle, pensait que l’homme était un complexe biochimique un peu particulier, mais de toute façon chimique. Sa description de l’arc réflexe et son étude de la nature et de la fonction du système nerveux central sont essentielles ; dans la principale de ses monographies techniques sur ce sujet (The Integrative Action of the Nervous System), il écrivait que le système nerveux avait pour fonction d’intégrer les différentes parties du corps et de lui-même. Dans ses conférences de Gifford intitulées « L’homme et sa nature », il plaça en épigraphe une citation de Samuel Taylor Coleridge où ce dernier comparait un organisme à un système dans lequel le tout était impliqué dans chacune de ses parties. La méthode de Sherrington était la vivisection, pratique qui en Occident remonte aux Grecs. Ainsi, Galien rencontra un homme qui pouvait se déplacer normalement, mais était privé de son feed-back sensoriel. Il démontra ensuite expérimentalement que le corps humain comportait deux systèmes différents de « voies » et postula l’existence de nerfs centrifuges (moteurs) et de nerfs centripètes (sensitifs). Selon lui, les nerfs étaient des tubes très fins dont le contenu se déplaçait dans un sens ou dans l’autre. Pour démontrer « scientifiquement » ce qui n’était qu’une observation clinique, Galien découpa la moelle épinière d’un animal en sections longitudinales (faces antérieure et postérieure, côtés, et ainsi de suite), puis il observa que si les sections étaient pratiquées à des endroits différents, on obtenait des réponses différentes. Bref, il coupait en tranches un animal vivant et faisait ensuite subir certains traitements auxdites tranches.

Qui n’a pas suivi les cours d’une faculté de médecine ne peut comprendre ce qui sépare les médecins du reste de l’humanité. Être concrètement confronté à ce genre de choses, voilà qui marquerait n’importe qui pour longtemps. Nos premiers travaux pratiques de physiologie portaient sur la grenouille. Le laboratoire accueillait sur ses bancs entre cinquante et soixante étudiants. Il y avait une grenouille pour deux, et au signal de l’instructeur il fallait attraper ces grenouilles vivantes par les pattes puis leur fracasser le crâne en chœur sur le rebord des bancs du labo. On commençait par observer l’effet que cela avait sur la grenouille ; elle était morte, mais se contractait encore. Puis on suivait point par point la méthode décrite – je ne peux m’empêcher de dire : magnifiquement, bien que ce texte me fasse dresser les cheveux sur la tête – par William James, dans le premier chapitre de ses Principles of Psychology (« Principes de psychologie »).

Je désire étudier les rapports existant entre mon esprit et mon cerveau. Comment vais-je m’y prendre ? William James34 me dit que « la meilleure méthode est (…) de prendre un être inférieur, comme une grenouille », et d’observer, en la découpant vivante en morceaux, les fonctions de ses différents centres nerveux. Si on triture les morceaux uniquement rattachés à la moelle épinière, leurs mouvements « ressemblent par leur régularité mécanique aux exercices d’une poupée sauteuse dont les jambes doivent se contracter lorsqu’on tire la ficelle ».

« Réduisons donc le système nerveux de la grenouille à la moelle épinière seule, en pratiquant une section à la base du crâne entre la moelle épinière et la moelle allongée35. Nous séparons ainsi le cerveau du reste du corps. La grenouille continue encore à vivre, mais son activité est très sensiblement modifiée. Elle cesse de respirer et d’avaler, elle reste aplatie sur son ventre et ne se tient pas sur ses pattes de devant comme une grenouille normale ; cependant ses pattes de derrière demeurent toujours repliées contre son corps comme d’ordinaire, et, si on les étend, elles reprennent immédiatement cette position. Si on la met sur le dos, elle reste là tranquille et ne se retourne pas, comme le ferait encore une grenouille ordinaire. Elle ne saute plus, ne coasse plus. Si nous la suspendons par le nez et que nous irritons avec un acide différents points de sa peau, elle exécutera une série de mouvements « défensifs » remarquablement bien faits pour se débarrasser de l’acide. Si, par exemple, on le met sur sa poitrine, les deux pattes de devant la frottent vigoureusement ; si, sur la partie extérieure du coude, la patte de derrière du même côté s’élèvera directement jusqu’à cette place et l’essuiera ; si, sur le genou d’un membre postérieur, c’est le revers de la patte correspondante qui le frottera ; au cas où la patte serait coupée, le moignon esquissera des mouvements impuissants : alors, chez bien des grenouilles, il y aura un arrêt et comme une délibération, puis un mouvement rapide de la patte opposée, encore intacte, vers le point rongé par l’acide…

« … Le segment [de la moelle épinière] qui commande les membres antérieurs est particulièrement actif chez les grenouilles mâles à l’époque de la reproduction ; si nous l’isolons entièrement, les pattes de devant, unies seulement à la poitrine et au dos, pourront saisir énergiquement un doigt placé entre elles et le retenir longtemps. »

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On réserve le même traitement à l’homme : « Robin chatouilla la poitrine d’un criminel décapité une heure auparavant ; il vit le bras et la main se déplacer vers l’endroit excité. »

Les centres supérieurs transmettent leurs ordres aux centres inférieurs : « On dirait un général ordonnant à un colonel d’opérer un certain déplacement sans lui dire comment. »

J’espère que si quelqu’un désirait me connaître, il ne me fracasserait pas la tête, pour ensuite me sortir la cervelle du crâne, m’arracher la tête, couper mon corps en deux, me pendre par les pieds, me brûler avec de l’acide, et me torturer à l’électricité, etc.

La dernière mode consiste à couper des vers de terre en morceaux de plus en plus petits, pour voir (entre autres choses) combien de morceaux différents donneront naissance à de nouveaux vers, qui seront à leur tour coupés en morceaux, et ainsi de suite, ad infinitum.

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Alors que j’étais étudiant à Glasgow, j’ai eu « la chance » d’avoir pour professeurs un certain nombre de gens qui s’étaient taillé une solide réputation en ce domaine. Si nous partons de l’hypothèse que nous sommes un ensemble de réactions chimiques, il ne nous reste plus qu’à infliger tous les traitements possibles à cette chair, ce sang et ces nerfs, puis à voir leurs réactions : faire subir toutes les tortures imaginables à ce système chimique, en essayant d’augurer des résultats. Vous essayez de prévoir ce qui va se passer si je fais ceci en vous inspirant d’une hypothèse fondée sur ce qui s’est passé quand vous avez fait cela. Si vous vous débrouillez bien et que vous ayez de la chance, vous aurez peut-être un prix Nobel. Sir Charles Sherrington apposa son sceau sur l’arc réflexe – qu’il n’inventa pas – et l’arc réflexe est maintenant un schéma indélébile gravé dans la mémoire de chaque étudiant en médecine. Tant que vous ne vous êtes pas familiarisé avec ce genre de choses en biologie, en physiologie, en anatomie, en pathologie, en neurologie et en neuropsychiatrie, vous n’avez pas la moindre chance de décrocher votre diplôme de docteur ou de réussir aux examens. Dans The Integrative Action of the Nervous System, Charles Sherrington dit que l’arc réflexe n’est en réalité qu’une « fiction » expérimentale, ajoutant ensuite qu’il y en a beaucoup d’autres. Mais celle-ci est un de ces produits de laboratoire qui envahissent tous les domaines : une bonne part de la pédagogie théorique et pratique et de la « programmation » de la thérapie du comportement est fondée sur la conviction suivante : quand on a le courage d’écarter toutes « les opinions peu rigoureuses de philosophes dépourvus de culture scientifique », l’homme est fondamentalement une sorte de boîte noire physico-chimique ; des données entrent dans la boîte noire et d’autres en sortent. Entre les deux, se trouve une sorte de centrale de traitement des informations (une centrale qui a bon dos). Essentiellement, l’information rentre, subit un traitement, puis ressort.

Ce fut dans les années 50 que j’entendis pour la première fois parler de recherches sur le RAT. Je connaissais un biologiste qui faisait des recherches avec l’espoir lointain d’un prix Nobel. Cependant, comme il était de gauche, il pensait être mal parti… Mais, se disait-il, on ne sait jamais. Il plaçait des rats dans des conditions de laboratoire, puis diminuait régulièrement la température. Le jeu consistait à déterminer la température la plus basse à laquelle ils pouvaient encore copuler. Lui-même faisait de la recherche pure, et non de la recherche appliquée. Une caméra les filmait en permanence, « sur le vif ». On leur donnait de petits morceaux de duvet pour qu’ils puissent se réchauffer un tant soit peu en se serrant les uns contre les autres ; même quand ils étaient raidis de froid, il suffisait de leur redonner un peu de chaleur pour qu’ils se remettent à faire l’amour.

Ses recherches étaient bien moins futiles qu’on pouvait le penser : en effet, c’est difficile à croire, mais probablement toutes les grandes puissances mondiales entreposent dans de vastes labyrinthes souterrains la nourriture destinée à ceux que l’ordinateur désignera en priorité à l’« heure H ». Mais les rats constituent une menace majeure, car même par un froid intense, ils parviennent à se reproduire tant qu’ils ont un petit quelque chose contre quoi se coller. Et quelques-uns des soi-disant meilleurs soi-disant esprits soi-disant scientifiques sont engagés dans la course au rat pour le prix Nobel de la paix…

Une nuit, j’ai passé une vie entière de rat dans les égouts de Tokyo.

Au réveil, en me retrouvant dans mon lit, je ne pouvais pas faire la part du rêve et de la « réalité ». Je terminais ma vie de rat d’une façon que ma conscience de rat ne parvenait pas à comprendre, mais qui ressemblait à la peste bubonique. Je commençai à gonfler ; le pus s’écoulait de mes yeux aveugles et par tous les orifices de mon corps. Je titubai, puis m’écroulai, m’évanouis, et refis surface dans mon lit.

Pourtant, je dois dire que je préfère cette mort aux agonies « scientifiques » auxquelles j’ai assisté dans nos hôpitaux.

Je ne vois pas comment nous pouvons espérer cesser de tourmenter nos semblables sans mettre un terme à cette méthode insane (pratique) qui corrompt toutes nos descriptions (théorie). Les cas de Sherrington et compagnie définissent parfaitement la science « pure » dont la clinique médicale est la science appliquée. Tels sont les fondements théoriques : ils conditionnent notre façon de « voir » et d’examiner les malades, lors d’un examen général et/ou de n’importe quel examen spécial actuellement prescrit quand chaque morceau du malade semble fonctionner normalement, mais que l’ensemble est devenu dément. De la théorie dépendent le regard que nous accordons aux gens, nos rapports avec eux, ainsi que notre façon de penser à et de parler d’eux (nous) entre nous. La manière dont les gens sont « traités » résulte de cette position théorique qu’il faut non seulement intérioriser, mais pratiquer quotidiennement, extérioriser. Quand nous « appliquons » semblable théorie aux êtres humains, nous – qui sommes par ailleurs très doux et très humains – subissons une « modification du comportement ». Le but de la thérapie – du moins, selon moi – est de libérer le comportement de ce type de contrôle, et non de le contrôler plus efficacement par la technologie.

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Quand j’étais étudiant en médecine, presque tous mes amis s’orientaient vers la psychiatrie, car c’était le seul secteur médical où nous pensions pouvoir survivre, vu la folie médico-chirurgicale qui régnait autour de nous.

Le simple étudiant en médecine, l’« externe », est tenu à l’écart des sphères médicales les plus « élevées » des hôpitaux occidentaux. Quand on vous y fait entrer, vous avez franchi une étape majeure : maintenant vous travaillez dans l’hôpital, et si vous le désirez, comme c’était mon cas, vous pouvez vivre dans l’hôpital, parfois pendant des années. De mon temps, le chirurgien consultant venait tous les lundis matin – tiré à quatre épingles – et s’entretenait avec un assistant qui arborait lui aussi les vêtements et les gestes caractéristiques du professionnel sûr de lui. Il me faisait penser au personnage de Thomas Mann, le chevalier d’industrie Félix Krull, qui parcourt tous les pays d’Europe avec deux ou trois mots de français et d’italien qui lui suffisent amplement pour se débrouiller en toutes circonstances…

« Eh bien, quoi de neuf dans les salles aujourd’hui ? » disait le chef. Réponse : « Rien que des déchets chirurgicaux, monsieur, j’en ai peur. Nous avons une hémorroïde au lit trois, deux maladies circulatoires, et une bonne vésicule biliaire qui entre demain.

— Hum hum, qu’allons-nous montrer aux étudiants ?

— Eh bien, nous avons un bon prolapsus anal. Sans intérêt chirurgical, certes, mais c’est un bon sujet à étudier. » Cela se passe réellement ainsi.

Une demi-douzaine d’étudiants en médecine, tous frais émoulus, suivent le chirurgien à travers la salle, tous en blouse blanche, affublés d’un stéthoscope et d’autres gadgets : « M. Un tel, voudriez-vous faire un toucher rectal sur Mme McLaughlin et nous faire part de vos conclusions. » Mme McLaughlin est, disons, une femme d’environ cinquante ans, qui est hospitalisée parce qu’elle a perdu beaucoup de poids et souffre de douleurs abdominales. On se demande si elle a une tumeur cancéreuse, et il sera intéressant de voir si l’on peut sentir quelque chose en lui enfonçant dans l’anus un doigt recouvert d’un doigtier, puis de le déplacer de-ci de-là en notant quand la douleur la fait hurler. Je vais résister à la tentation de raconter certaines de mes horribles histoires de médecine. Chaque médecin en a son lot. Les docteurs, professeurs et cliniciens de Glasgow faisaient souvent preuve d’une réelle humanité, mais toute la formation médicale était pour le moins corrompue – et elle l’est toujours – par sa théorie et sa pratique démentes. C’est du moins ce qu’il me semble. Quand je m’intéressai à la psychiatrie, je commençai par lire les descriptions cliniques. De la schizophrénie, par exemple. Elle est, paraît-il, caractérisée par une dissociation de la pensée et du sentiment. La pensée s’est séparée du sentiment, et les deux fonctions présentent des troubles variés. L’une ou l’autre peut devenir autonome, incohérente ; la pensée peut aussi devenir superorganisée, systématique, excessivement cohérente. Elle peut rendre compte de tout. On dit que le malade est incapable d’établir une relation personnelle avec autrui. Il ne peut entrer que dans des « rapports » mécaniques. Il ou elle est « autistique ». Mais il y a pire : la manière de penser est fondamentalement erronée, inaccessible au raisonnement, et dogmatique, au pire sens du mot. Il faut s’attendre à découvrir parmi les schizophrènes des symptômes appelés « catatoniques » : inaptitude à se déplacer dans l’espace, sinon sur un mode particulier, avec des mouvements saccadés et mécaniques qui évoquent ceux d’un robot ou d’une machine. Suit toute une série d’autres phénomènes dont l’occurrence est variable. Il y a plusieurs façons de dire à peu près les mêmes choses. Vous devez vous attendre à rencontrer une sorte de « dépersonnalisation », un « appauvrissement affectif », une incapacité à former des relations, l’autisme. La tête (fonction cognitive) est coupée du cœur. Des manuels décrivent l’inaptitude à sentir, le manque de discernement, l’inaccessibilité, la robotisation, la mécanisation, l’absence de désir d’amélioration, des sentiments avoués de futilité et d’absurdité. Les individus « schizoïdes » peuvent faire preuve de discernement, mais non de sentiment ; la pensée sera peut-être rigoureuse, mais glacée. Quand pour la première fois, alors étudiant en médecine, je lus ces descriptions dans les manuels médicaux, je trouvai que c’était là un excellent portrait de nombreux aspects de la médecine elle-même, y compris la psychiatrie. La froideur, la coupure, la schize entre la tête et le cœur. La fragmentation, une désintégration absolue, derrière tout cela, et son déni, puis sa projection. Les efforts inutiles du savoir pour recoller les morceaux. La coupure « institutionnalisée » du schéma cognitif, un processus qui se perpétue soi-même, s’entretient, et ne peut jamais se prendre soi-même en défaut. L’objet décrit n’est pas celui qu’on croit : la description est pour une bonne part celle d’un reflet, comme dans un miroir ; mais elle n’est pas reconnue comme telle par ceux qui regardent dans le miroir et s’y voient.

Quand j’étais enfant, il y avait chez nous un miroir où l’on pouvait se voir entièrement, et je passais des heures à m’y regarder. Certains voient là un symptôme précoce de la schizophrénie, ou, à tout le moins, un mauvais présage. Le miroir est quelque chose de très important ; selon Winnicott, lorsqu’un bébé regarde le visage de sa mère, celui-ci est son propre miroir. C’est dans ce visage qu’il prend conscience de son propre reflet. L’image que chacun élabore de son propre visage se construit de façon complexe. Une fois celle-ci constituée, je crois que beaucoup de gens ont l’impression d’être derrière un visage qu’ils ne peuvent pas voir puisqu’ils sont derrière lui ; mais s’ils le pouvaient, s’ils pouvaient regarder dans le miroir, sortir de leur cachette en imagination et se voir de l’extérieur, alors ils verraient leur « visage ».

Quel est notre visage originel, celui d’avant notre naissance ? Ce visage que nous croyons être notre visage n’a presque rien à voir avec notre visage originel ; et si nous nous identifions avec ce visage, alors nous sommes déjà déracinés, perdus et à la merci du charme magique des reflets reflétant d’autres reflets, dans lesquels nous nous perdrons peut-être en nous identifiant à l’un d’eux. Personne ne peut décrire son visage originel. On ne peut qu’y faire allusion. Certains vont jusqu’à essayer de faire le portrait de leur visage originel, mais d’autres qui sont allés plus loin pensent que c’est là aller trop loin.

Si je me sens mal assuré, abattu, effrayé sans raison, ou dans un quelconque état d’égarement, de consternation, de désarroi, de perplexité ou de confusion, et si je vais alors chercher assistance dans un hôpital psychiatrique, je ressemblerai fort aux Aztèques qui se précipitèrent vers les gueules des canons espagnols dans l’espoir d’une délivrance. Si je veux réellement trouver le moyen infaillible de devenir fou, la meilleure idée que je puisse avoir est d’aller dans une de ces institutions psychiatriques, dans un de ces asiles d’aliénés où la psychose psychiatrique bat son plein et règne sans entrave : dans ces murs, règne le pouvoir certes limité dans l’espace, mais absolu, de vous mutiler et de vous amputer, en théorie comme en pratique, au nom de principes parfaitement opposés à ce qu’on vous fera subir. L’erreur de la psychiatrie n’est pas simplement accidentelle : c’est une erreur d’optique de cent quatre-vingts degrés.

Je n’utilise le vocabulaire psychiatrique ni dans ma théorie ni dans ma pratique. La psychiatrie est dans une telle confusion que personnellement je m’en passe très bien. Plusieurs de ses critiques les plus virulents ont eux-mêmes été psychiatres. Et si la psychiatrie fait grand usage de fictions, celles-ci n’en sont pas moins des faits sociaux de première importance. Les concepts qui permettent de « traiter » les gens deviennent des faits, comme beaucoup d’autres faits de notre vie sociale : on pourrait les appeler factoïdes ou pseudo-faits, comme ces autres systèmes qui investissent un nombre suffisant de personnes pour devenir endémiques et finalement être acceptés par la majorité.

Je ne prétends pas que chaque individu qui reçoit l’étiquette de psychotique (ou une autre) est per se, ipso facto, plus ou moins fou que l’individu – ou l’ordinateur – auteur du diagnostic.

Je suis très intéressé par les mots, et aussi par ce pour quoi nous en avons et ce pour quoi nous n’en avons pas. Par exemple, le mot « paranoïa ». Je trouve toujours étrange que nous disposions de ce mot pour signifier que quelqu’un se sent persécuté quand ceux qui le persécutent ne pensent pas qu’il le soit. Mais il n’y a pas de mot pour désigner la situation où vous persécutez quelqu’un sans vous en rendre compte, situation que j’aurais crue aussi grave que l’autre, et sûrement pas moins fréquente.

À l’époque où j’étais étudiant en médecine, la thérapie par électrochocs était expérimentée à Glasgow. Certains psychiatres réputés, dont mon premier professeur de psychiatrie, le Dr Sclare, s’y opposaient vigoureusement. Le Dr Sclare illustrait son point de vue en citant le cas d’une femme de vingt-six ans qui avait commencé une carrière de violoniste de concert. À la fin de sa première tournée – qui avait été un succès – elle fit une grave dépression qui l’obligea à arrêter ses concerts, ce qu’on trouvait fort regrettable. Elle subit une série d’électrochocs qui la remit sur pied ; mais malheureusement (c’est un des effets secondaires habituels des électrochocs) elle oublia tout son répertoire de violoniste : elle ne pourrait plus jamais donner de concerts, sa carrière était terminée. En 1949, la plupart des psychiatres reconnus de Glasgow n’avaient que faire des électrochocs ; mais ceux-ci ont maintenant un grand succès, car ils remettent souvent les gens sur pied et leur redonnent suffisamment d’énergie pour marcher et parler. À Londres, il y a un enthousiaste qui se vante du chiffre de 85 % de guérison des symptômes par un traitement d’électrochocs pour la dépression d’involution, et de chiffres comparables pour toutes sortes d’autres troubles : enfants qui ne veulent pas avoir le moindre rapport avec autrui, hystériques de dix-sept ans, etc. Il obtiendrait donc d’« excellents résultats ». Voici comment l’homme s’y prend : il arrive le matin et se promène dans la salle : « Comment allez-vous aujourd’hui ? » Si vous ne répondez pas « Mieux », vous avez droit à une autre série d’électrochocs. La plupart des malades disent donc qu’ils vont beaucoup mieux, et le bureau des malades « extérieurs » ne les revoit jamais.

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Ces deux dernières années, j’ai été l’invité d’un certain nombre d’établissements psychiatriques, dont Yale Psychiatrie, Harvard Child Psychiatrie (Illinois), et beaucoup d’autres établissements dans tous les États-Unis. J’ai eu en outre une certaine influence sur d’autres départements psychiatriques, de Bénarès à la Nouvelle-Zélande, et même à Londres. Ainsi, bien que ne travaillant pas dans une institution psychiatrique, je reste informé de tout ce qui se passe dans ce domaine.

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Je me souviens d’un cas que je « présentai » en tant que psychiatre : un jeune homme dont s’occupait le département de psychiatrie de l’université de Glasgow. Il souffrait d’une impression de « futilité », interprétée comme symptôme de désordre schizoïde, surtout lorsqu’elle va de pair avec la perte du sentiment de réalité, la dépersonnalisation, etc. Il n’arrivait pas à trouver de sens à la vie. Je fis son « historique » et un court résumé de son cas ; puis on le fit entrer, on lui posa quelques questions, et on le renvoya. Autour d’une table, nous (une douzaine de psychiatres, psychologues cliniciens et assistantes sociales) discutâmes « le cas ». On souleva la question du diagnostic : le malade avait-il une personnalité schizoïde ou était-ce le début d’un processus de détérioration schizophrénique ? Je hasardai (nous étions en 1956) que le problème de savoir si la vie valait la peine d’être vécue avait été abondamment traité dans la littérature européenne contemporaine. Je ne me doutais pas qu’un sentiment de futilité fût un signe psychopathologique indubitable.

Après la discussion, le directeur du service me convoqua dans son bureau. « Il y a quelque chose de vrai dans ce que vous avez dit », me déclara-t-il. Même lui, un professeur de psychiatrie, se souvenait avoir eu des « accès » de futilité en deux occasions. L’une s’était produite alors qu’il était colonel de l’armée anglaise, pendant la guerre et voyageait beaucoup en train. Il était très fatigué et un jour, alors qu’il regardait par la fenêtre du compartiment, cet homme avait été submergé par une attaque passagère de futilité, qu’il interpréta comme un phénomène secondaire lié à un système nerveux central surmené… La seconde attaque s’était produite alors qu’il nouait le lacet de sa chaussure gauche, le matin même : tandis qu’il se penchait, un sentiment de futilité l’assaillit. C’est un homme plein de bonnes intentions que je respecte et aime beaucoup ; mais il pourrait figurer dans ce livre comme quelqu’un à de nombreux égards plus coupé de la réalité que le malade en question (comme les malades, les psychiatres sont des êtres humains). Et il ressemble en cela à beaucoup de médecins qui sont harcelés par tant de gens désespérés, et qui se sentent impuissants devant cette misère qu’ils sont pourtant supposés soulager. De tels médecins sont toujours en train de rêver à une « rémission » en cours de traitement.

Quand je travaillais à Gart Navel, le Royal Mental Hospital de Glasgow, j’ai passé environ trois mois dans la salle des femmes incurables. Dans cet hôpital, les malades payants et non payants étaient respectivement répartis en femmes ouest, hommes ouest et femmes est, hommes est. Je persuadai la direction de l’hôpital de tenter une expérience dans la salle d’admission des femmes est, une salle fermée à clé et munie des traditionnels sédatifs : paraldéhyde et bromure. Il s’agissait d’enlever à chaque malade tous les médicaments qu’il ne voulait pas prendre. Il y eut trente fenêtres cassées pendant la première semaine, et toutes furent réparées au fur et à mesure par le personnel d’entretien de l’hôpital, très content d’avoir quelque chose à faire. Le coût des vitres brisées était, je crois, inférieur au dixième du prix des médicaments « sous » lesquels on plaçait d’habitude ces malades.

Mais les tranquillisants firent leur apparition ; ils n’avaient ni l’odeur du paraldéhyde ni les effets secondaires du bromure, et ils semblaient à la fois calmer les gens et les rendre plus « coopératifs ». À une réunion des docteurs et des infirmières, une des sœurs infirmières dit à propos d’une femme assez violente : « Ces nouveaux médicaments ont-ils un effet quelconque sur la taille ? » On lui demanda ce qu’elle voulait dire : elle avait l’impression que cette femme avait rétréci de sept ou huit centimètres depuis qu’on l’avait mise sous tranquillisants. Je lui répondis qu’ils n’avaient à ma connaissance pas le moindre effet sur la taille ; mais c’est une remarque que je n’ai pas oubliée. Souvent, des internes m’ont demandé de faire une piqûre à un malade dès que pointait en lui la plus petite trace de vie : pleurs, gémissements, cris, hurlements, refus de se mettre au lit à l’heure habituelle, de se lever à l’heure, de venir manger à l’heure, etc. Les médecins se sentent souvent contraints d’administrer une piqûre au malade pour au moins ménager les nerfs du personnel – et ils ne le font pas toujours de gaieté de cœur.

Rien ne modifie notre chimie plus rapidement qu’autrui. Quand on pénètre dans une pièce où l’on se sent le bienvenu, accueilli avec chaleur, la sensation de gorge nouée qu’on avait avant d’entrer se dissipe, le cœur ne bat pas la chamade, la respiration est calme, les paumes ne sont pas moites, on n’a pas la gorge sèche ni des grenouilles dans l’estomac. Toutes ces réactions « expérientielles » sont inextricablement liées à notre chimie. Nos sentiments envers autrui dépendent intimement de la chimie de notre corps, et je suis sûr qu’il y a une chimie du désespoir chronique, comme il y a une chimie de la peur aiguë.

Dans le cas de la malade « qui avait rétréci », un agent chimique avait modifié son comportement ; il s’ensuivit un changement quantitatif, mesurable, dans la perception d’une autre personne ; et cette dernière vit la malade plus petite. Les transformations induites par l’introduction d’un agent chimique dans la peau d’un individu modifient la perception des êtres qui participent du même système social.

Les « tranquillisants » font partie de ces produits de laboratoire qui ont envahi nos vies. Ces drogues furent mises au point pour aider les chercheurs qui s’intéressaient au contrôle et au conditionnement des rats : elles les rendaient plus soumis et plus coopératifs. Des agents chimiques qui servent à contrôler plus efficacement les rats sont ainsi administrés aux êtres humains dans le même but. Avec bien sûr et avant tout, un label de vente adéquat. Mais vous ne pouvez pas « tranquilliser » quelqu’un ; la tranquillité ne peut pas être imposée par un agent chimique. Ces dernières années, on m’a souvent demandé aux États-Unis de « faire » l’interview d’un malade devant d’autres gens. J’ai parfois accepté, à condition que le malade ne soit pas sous tranquillisants. Les huit premières fois, aucun service psychiatrique n’a pu me présenter un malade considéré comme psychotique qui ne fût pas sous « tranquillisants ». Car le personnel semble honteux et terrifié à l’idée qu’un malade puisse échapper à son contrôle. Dans certains services, si un malade commence à ressentir quelque chose, il faut qu’il choisisse avec beaucoup de doigté la personne à qui il va en parler, comment il va en parler, etc. D’après mon ami Ross Speck, professeur de psychiatrie au Hahnemann Médical College de Philadelphie, la goutte d’eau qui fait le plus souvent déborder le vase et conduit tout droit à l’hôpital psychiatrique aux États-Unis, en 1972, c’est – devinez quoi ? – de fracasser son poste de télévision !

Gart Navel n’était pas un trop mauvais refuge. La preuve en est que quelques malades y revenaient de leur plein gré. La devise, qui datait du dix-neuvième siècle, était Pas de traitement nuisible : aucun préjudice ne devait être causé au malade au nom de son traitement – un principe fondamental. Pour certains, c’était réellement un asile ; mais, évidemment, cela dépendait de qui « dirigeait » quelle salle.

Je remplissais mes autres tâches, mais passais le plus clair de mon temps dans cette salle des femmes incurables, de jour comme de nuit. Il y avait une soixantaine de malades et deux infirmières en permanence. Tous les six mois, un docteur procédait à l’examen réglementaire : pour l’occasion, les malades étaient étroitement bordées dans leurs lits et isolées grâce à un paravent. Le docteur s’assurait avec son stéthoscope que personne n’était en train de mourir d’une pneumonie, et s’en allait le plus vite possible. Le nombre des femmes de cette salle qui avaient été lobotomisées au cours des années précédentes était difficile à estimer, car elles n’avaient même pas de dossier personnel. Après trois ou quatre semaines, je faisais partie de leur vie quotidienne. Aucun médecin ne pouvait franchir la porte, fermée à clé, sans que le téléphone nous avertît de son arrivée. Alors une infirmière entrait et disait : « Le docteur arrive. » À ce signal, chaque malade prenait la position appropriée et commençait son numéro habituel. Ce que le docteur voyait alors (y compris vraisemblablement le médecin général de l’hôpital, auteur d’un des textes de psychiatrie les plus couramment enseignés) était fort différent de l’aspect habituel de la salle.

Pendant trois mois, je me mis au courant, puis sympathisai avec les malades et celles des infirmières qui reprirent courage dès qu’elles entrevirent la possibilité, si réduite fût-elle, de changer une situation répugnante et affligeante. Je rédigeai ensuite un rapport où je soumettais au comité directeur de l’hôpital divers projets destinés à modifier les structures institutionnelles de mon secteur hospitalier. Je mettais l’accent sur le fait suivant : bien plus que mes prescriptions, importaient les relations entre le personnel et les malades, et les relations entre malades.

Les infirmières n’avaient pas compris cela : elles pensaient avoir un certain travail à faire, et on ne leur avait jamais dit que leur « job » impliquait de développer des liens amicaux avec les malades. Elles travaillaient en équipes, étaient affectées à une salle, et pouvaient l’être sans préavis à une autre salle. Imaginons une infirmière qui s’entend bien avec certains malades après avoir travaillé pendant un temps dans une salle ; elle peut disparaître du jour au lendemain, définitivement, être affectée sans avertissement à une autre salle, à l’autre bout de l’hôpital ; et l’affaire est entendue. « Ses malades » sont soudain privés du seul lien qui les rattache peut-être au monde extérieur. Presque toutes les femmes étaient enfermées depuis des années. Et, bien sûr, on ne tenait absolument aucun compte de leurs sentiments : n’étaient-elles pas folles ? C’est pour ça qu’elles étaient ici. Si on se mettait à prendre leurs sentiments au sérieux, on ne pourrait plus les traiter comme on le faisait (comme on le fait).

Je rédigeai un rapport détaillé qui décrivait point par point la situation à l’hôpital. Je venais de quitter l’armée anglaise où j’avais été capitaine, et je n’avais pas peur de mes vingt-cinq ans. Je fis un certain nombre de propositions ; certaines furent acceptées, dont une me concernant particulièrement. Dans cette salle des incurables, je m’occupais tout spécialement des soi-disant « cas désespérés », ceux qu’on avait totalement abandonnés. « Avec quels malades vous sentez-vous le plus impuissant ? » demandai-je aux infirmières. Je notais aussi qui les infirmières et les autres malades abandonnaient le plus à la solitude, et qui faisait le moins d’efforts en direction des autres. Toutes les malades de cette salle étaient hospitalisées depuis au moins six ans, toutes avaient plus de trente-cinq ans, et toutes étaient des femmes. J’avais tracé les sociogrammes des relations humaines de la salle, et je découvris ainsi les malades les plus déprimées, les plus enfermées en elles-mêmes, les plus négligées, ignorées des autres malades, celles qui réagissaient et s’animaient le moins.

Je sélectionnai ainsi les douze cas les plus désespérés. Deux autres membres du personnel de l’hôpital, dont l’assistante de l’infirmière-chef, désiraient aussi du changement. On convint que deux infirmières s’occuperaient exclusivement de ces douze malades. J’insistai sur ce point. Toutes mes demandes ne furent pas acceptées, mais on me promit ces deux infirmières pendant au moins un an, de neuf heures du matin à cinq heures du soir, si elles étaient d’accord. Cet horaire avait été fixé par la directrice. Elles auraient leur week-end libre. Je prévins les infirmières que je n’allais pas contrôler leurs heures de présence – là n’était pas le problème – je leur demandais simplement d’être au maximum auprès des malades ; mais si elles ne tenaient pas le coup, leur promotion ne s’en ressentirait pas, elles ne perdraient pas la face, etc. Je demandai aussi que ces femmes aient une pièce à elles, et on leur en attribua une pour la journée, assez agréable et arrangée simplement ; de plus, ce n’était pas une salle d’hôpital : elle ne contenait pas de lits. Les douze malades se rendraient donc dans cette salle entre neuf heures du matin et cinq heures du soir avec leurs deux infirmières.

Le premier jour, il fallut emmener les douze femmes « complètement repliées sur elles-mêmes » de leur salle à la pièce en question. Mais le lendemain, à huit heures et demie du matin, je vécus une des expériences les plus bouleversantes de mon séjour à l’hôpital : les douze femmes étaient rassemblées derrière la porte fermée à clé ; elles attendaient de sortir avec les deux infirmières et moi-même. Entre leur salle de nuit et leur salle de jour, elles sautaient, gambadaient et n’en faisaient qu’à leur tête. Vraiment surprenant de la part de malades « complètement repliées sur elles-mêmes »…

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Environ un an plus tard, je quittai l’hôpital ; ma tentative se poursuivit après mon départ, sous une autre forme. Dans les dix-huit mois qui suivirent le début de l’expérience, les douze malades avaient sans exception quitté l’hôpital ; une année après, les douze étaient sans exception de retour. On mit un terme à cette expérience, mais tant qu’elle dura elle modifia les vies de douze personnes, des deux infirmières et d’un grand nombre d’autres gens. Le personnel changea quelque peu d’optique sur de nombreux autres aspects de l’hôpital : rien ne réussit comme le succès. L’expérience a réussi tant qu’elle a duré et elle n’a rien coûté.

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Aujourd’hui, on mutile des enfants et l’on greffe des appareils sur des bébés qui ne sont pas encore nés. Le rapport statistique du nombre de femmes au nombre d’hommes qui ont été lobotomisés en Amérique est de 3 à 1, et toutes les lobotomies ont été pratiquées par des hommes. En Europe, environ vingt générations avant la nôtre, 100 000 femmes – une importante fraction de la population à cette époque – étaient chaque année tirées de leur lit au milieu de la nuit, sans le moindre avertissement, déshabillées, jetées en prison, puis traînées dans les cachots de l’Inquisition. Là, on les laissait mourir de faim, on les torturait, les interrogeait et les brûlait. Voilà ce qui se passait dix-sept générations avant la nôtre. Et, vous savez, il n’y avait pas de journaux pour en parler. Ces femmes appartenaient à toutes les classes de la société ; c’étaient vos grand-mères et les miennes, arrière-arrière-arrière-grand-mères, qui des jeunes filles, qui des femmes âgées, mariées ou célibataires : torturées et brûlées.

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Cela pour donner un peu de perspective historique et sociale à ce qui se produit de nos jours. Mais on s’y prend maintenant si proprement que la plupart des gens ne se doutent même pas de ce qui se passe.

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Respect, courtoisie, gentillesse, bonté d’âme, considération, compassion, charité : je suppose que nous savons tous ce que ces mots veulent dire. Ils n’excluent ni la technique ni la technologie. Il y a plus de vingt ans de cela, alors jeune médecin inexpérimenté, j’avais entre autres comme travail de garder en vie des « préparations » de cœurs et de poumons appartenant à des êtres humains dont le cerveau était mort, et ce plus longtemps que quiconque. Une équipe chirurgicale (était-ce à Stockholm ou à Tokyo ?) conserva en vie pendant deux ans un être humain au cerveau gommé, dont le cerveau moyen était même très endommagé. Je ne sais s’il faut dire « en vie »… Si vous êtes suffisamment calé en ce domaine, vous pouvez entretenir le battement cardiaque et le rythme respiratoire pour ainsi dire indéfiniment, rien que pour la gloire de la science, comme on dit… On jouait à ce jeu avec de la chair humaine, histoire de voir qui ferait le meilleur rapport au prochain congrès international de neurochirurgie.

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Une telle technologie est démoniaque, mais la technologie ne l’est pas forcément. Nous pouvons mettre en œuvre toute la technologie que nous désirons, et la rendre encore plus précise, plus fine et bien meilleure qu’actuellement. Nous pouvons l’utiliser pour soutenir la vie, et non pour mettre la vie en pièces ou nous transformer en de très inefficaces ordinateurs. Je n’essaierais même pas de me mesurer à un ordinateur ou à l’un de ses programmes, pas plus que je n’essaierais de me mesurer à une grue. J’en suis incapable. Mais être envoyé à l’école, puis à l’université, puis à la faculté de médecine, pour être transformé en une variété très inefficace d’ordinateur, voilà qui est complètement dément. Nous pouvons utiliser la technologie, mais si elle est sans cœur, inhumaine, laissons-la de côté. J’ajouterai ceci : parler de « cœur », ce n’est ni du « romantisme », ni de l’« humanisme », ni du « retour à la nature » ou tout autre stéréotype dont les gens vous gratifient alors ; tout ce que l’on dit peut être réduit à un slogan. Cela relève du bon sens.


34 Principes de psychologie (trad. d’E. Baudin et G. Bertier, Ed. Marcel Rivière, 1915).

35 William James, op. cit.