Anciennes et nouvelles données sur l’électrochoc

Ugo Cerletti, M.D.36

Depuis les bons résultats cliniques attribués à la méthode de Meduna, on provoquait des convulsions dans un but thérapeutique. La vieille technique transcrânienne des physiologistes était alors suffisante. Mais ensuite et pendant longtemps, cette idée parut condamnée à cause de la terreur éprouvée par les psychiatres à l’idée de soumettre l’homme à des courants de haute tension. Le spectre de la chaise électrique hantait tous les esprits, et une volumineuse littérature médicale énumérait les blessures, souvent fatales, qui résultaient de décharges électriques dans le corps humain. De nos jours, après douze années d’expérimentations de l’électrochoc, cette terreur semble avoir été exagérée ; mais on a décrit des cas de décès causés par de basses tensions (40 volts). Dès qu’on utilisa des tensions d’environ 125 volts pour provoquer des convulsions chez des chiens, de plus en courant alternatif – que l’on croyait plus dangereux que le courant continu – il parut évident que ces expériences risquaient d’être trop dangereuses pour envisager de les étendre à l’homme : ainsi, personne à la clinique ne pensait sérieusement à provoquer chez l’homme des convulsions électriques, même si les expériences sur les chiens se poursuivaient, à la fois avec l’électricité et le Cardiazol. Une année passa donc.

Néanmoins, moi qui ai tant fait pour sauver la vie des chiens convulsés par l’électricité, j’étais alors convaincu qu’une décharge d’électricité devait être également sans danger pour l’homme si la durée du passage du courant était réduite au minimum. Gardant ce problème perpétuellement présent à l’esprit, je savais qu’un jour ou l’autre j’en trouverais la solution – tant et si bien qu’en 1937 j’autorisai Bini à évoquer mes espoirs au Congrès de Munsingen où je ne pouvais me rendre, et moi-même en parlai personnellement lors du Congrès de Milan de 1937 sur la thérapeutique de la schizophrénie.

Je fus très déprimé par le peu d’intérêt suscité par un problème aussi grave. Aussi, l’information que me donna mon collègue le Pr Vanni éveilla vivement mon attention – information selon laquelle « les porcs étaient tués à l’électricité aux abattoirs de Rome ». Pour savoir enfin à quoi m’en tenir en me confrontant à un fait concret, je décidai d’aller sur-le-champ aux abattoirs pour assister de mes propres yeux à ce massacre à l’électricité.

Là, on m’informa que l’application d’un courant électrique sur la tête des cochons remontait à plusieurs années. Les bouchers maintenaient les cochons en les attrapant derrière les oreilles avec une grosse paire de pinces qui étaient ensuite branchées au réseau électrique. Les pinces se terminaient par deux électrodes, sortes de disques dentelés qui renfermaient une éponge imbibée d’eau. Au passage du courant, les porcs s’écroulaient sur le flanc et entraient en convulsions. Puis le boucher, profitant de l’inconscience de l’animal, lui faisait une profonde entaille au cou, le saignant ainsi jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Je vis immédiatement que les convulsions étaient identiques à celles que j’obtenais chez les chiens, et que ces porcs n’étaient pas « tués à l’électricité », mais saignés à mort pendant le coma épileptique.

Comme il y avait à l’abattoir un grand nombre de porcs disponibles et destinés à être tués, je mis au point des expériences dont le but était totalement inverse de ceux que j’avais poursuivis jusqu’alors : il ne s’agissait plus de faire le maximum pour maintenir en vie l’animal convulsé, mais plutôt de déterminer les conditions nécessaires pour le tuer par l’électricité. Le directeur de l’abattoir, le Pr Torti, autorisa mes expériences. Je fis donc des tests, non seulement en soumettant les porcs à des courants de durées variables, mais aussi en appliquant le courant de diverses manières : à travers la tête, à travers le cou, à travers la poitrine. Différentes durées furent testées (20, 30, 60 secondes et plus). Les résultats les plus graves (apnée prolongée parfois jusqu’à plusieurs minutes et, exceptionnellement, la mort) étaient obtenus quand le courant traversait la poitrine ; en outre, le courant n’était pas mortel pour un passage de quelques dixièmes de seconde ; et le passage du courant à travers la tête, même de longue durée, était sans conséquence grave. Après plusieurs traitements de cet ordre, les porcs « revenaient à eux » graduellement, après un intervalle assez long (5 à 6 minutes), bougeaient, essayaient de se remettre sur pied en chancelant, et finalement rejoignaient rapidement leurs semblables dans la porcherie.

Ces preuves claires, certaines et répétées, firent s’évanouir mes derniers doutes, et je donnai immédiatement des instructions à la clinique pour que l’expérience fût tentée le lendemain sur un homme. Il est fort probable que sans ces circonstances fortuites et heureuses – la mort pseudoélectrique des porcs – l’électrochoc n’aurait jamais été inventé.

Pour la première expérience, on choisit un schizophrène d’environ quarante ans et d’excellente constitution physique. Il s’exprimait uniquement en un jargon incompréhensible fait d’étranges néologismes, et depuis son arrivée de Milan en train et sans billet, on n’avait pas réussi à déterminer son identité.

Les préparatifs de l’expérience se firent au milieu d’un silence angoissé qui frisait la désapprobation, en présence de différents assistants de la clinique et de docteurs extérieurs.

Comme nous le faisions pour les chiens, Bini et moi-même fixâmes les deux électrodes, bien humectées de solution salée, sur les tempes du malade avec un élastique. Par mesure de précaution, et pour notre premier test, nous utilisions une tension réduite (70 volts), avec une durée de 0,2 seconde. On ferma le circuit : le malade sauta sur son lit et contracta très brièvement tous ses muscles ; puis il s’effondra sans perdre connaissance. Il se mit à chanter d’une voix suraiguë, puis se tut. Il était évident, d’après notre longue expérience sur les chiens, que le voltage avait été trop faible.

J’avais présent à l’esprit les résultats des tests répétés de la veille sur les porcs, et je me préparai à recommencer l’expérience.

Quelqu’un suggéra nerveusement et à voix basse de laisser le malade se reposer ; d’autres proposèrent de renvoyer au lendemain la suite des expériences. Notre malade s’assit calmement sur le lit en regardant autour de lui. Puis, entendant nos chuchotements, il s’exclama soudain – non plus dans son jargon incompréhensible, mais en autant de mots distincts et d’un ton solennel : « Surtout pas une seconde. Mortel ! »

La situation était telle – et ma responsabilité si lourde – que cet avertissement explicite et sans équivoque secoua les personnes présentes au point que certaines réclamèrent l’ajournement des expériences. Mais la crainte qu’un sentiment quasi superstitieux ne modifie ma décision me poussa à agir. Je fis remettre en place les électrodes, et une décharge de 110 volts passa pendant 0,5 seconde. On vit à nouveau tous les muscles du malade se contracter immédiatement et très brièvement ; peu après, commença la plus commune des crises d’épilepsie. À dire vrai, les assistants furent extrêmement tendus et angoissés pendant la phase tonique de l’apnée, accompagnée d’une pâleur de cendre et de cyanose faciale cadavérique – une apnée qui est souvent impressionnante pendant une crise d’épilepsie normale et qui semblait maintenant ne pas vouloir finir. Enfin se produisirent la première inhalation profonde et stertoreuse, les premiers soutresauts cloniques : alors le sang circula aussi plus librement dans les veines des spectateurs ; enfin, à l’immense soulagement de chacun, on assista à un réveil graduel, « par paliers ». Le patient s’assit de lui-même, regarda calmement autour de lui, un vague sourire aux lèvres, comme s’il se demandait ce qu’on attendait de lui. « Que vous est-il arrivé ? » lui dis-je. Il répondit distinctement : « Je ne sais pas ; j’ai peut-être dormi. »

Voilà comment se déroula la première crise d’épilepsie provoquée expérimentalement sur l’homme par un stimulus électrique. Ainsi naquit l’électrochoc, car tel fut le nom que je lui donnai aussitôt…

***

En 1942, Bini administra plusieurs électrochocs par jour à certains malades ; il nomma cette méthode « annihilation ». Il s’ensuit des réactions amnistiantes très fortes qui paraissent avoir une influence favorable sur les états obsessionnels, les dépressions psychogènes et même sur quelques cas de paranoïa. Le « traitement groupé » – des EC37 quotidiens pendant trois ou quatre jours, suivis par un repos de trois jours – est moins intensif, mais parfois efficace. La méthode dite d’annihilation a permis d’étudier l’amnésie, les hallucinations, le délire et les phénomènes se produisant pendant le traitement, en les reliant aux facteurs personnels des malades (Bini et Bazzi, Polimanti). Flescher et Virgili ont entrepris des recherches approfondies sur l’amnésie et montré que la mémoire spontanée est plus endommagée que celle des faits appris, la mémoire automatique demeurant pratiquement intacte. Les malades déprimés et âgés présentent des troubles plus rapidement que les malades jeunes et agités. Cerquetelli et Catalano ont comparé le « syndrome d’annihilation » à la psychopathologie résultant d’une leucotomie préfrontale. Ils font état d’un parallèle étroit avec l’avantage de la réversibilité dans le cas des électrochocs.

Ces mêmes auteurs ont aussi utilisé les chocs avec succès pour enrayer rapidement des symptômes d’intoxication au démérol, s’inspirant en cela de Martinotti qui les employa avec succès pour d’autres formes de toxicomanie. Broggi et d’autres appliquèrent les EC à des cas de paralysie évolutive, avec au moins un succès temporaire. Ruggeri s’est servi des EC pour le traitement de la maladie de Parkinson, et DeCrinis pour la sclérose en plaques avec, comme résultat, une diminution de l’hypertonie.

On a aussi inclus l’électrochoc dans le traitement de certaines maladies physiques globales, quoique toutes reliées à des phénomènes « nerveux ». Les EC provoquent souvent une rémission des crises d’asthme ; Catalano, Cerquetelli et Tommasi ont traité avec succès le psoriasis, le prurigo et l’alopécie areata. Mancioli, qui avait noté une amélioration de l’ozène chez un schizophrène traité aux électrochocs, observa une amélioration similaire après une piqûre d’acroagonine, et il poursuit ses recherches dans cette voie avec des contrôles histologiques.

Je mentionnerai deux autres idées qui relèvent peut-être autant de la poésie que de la science. La première, c’est cette idée simple que le mot « choc » n’a pas le même sens en neuropsychiatrie qu’en pathologie générale. Il faut souligner qu’un grand nombre de nos méthodes thérapeutiques tels le sommeil prolongé, la narco-analyse, le coma insulinique, le coma épileptique, l’électronarcose, etc., provoquent toutes un état d’inconscience.

Ma deuxième idée concerne la peur qu’a le malade de la thérapie, une peur qui pousse certains à vouloir arrêter le traitement. Et quand on lui en demande la raison, il répond : « Je ne sais pas, j’ai peur. – Peur de quoi ? – Je ne sais pas, mais j’ai peur. – Mais est-ce que vous aviez peur avant ? Avez-vous eu mal ? – Non, mais j’ai peur. » Il doit y avoir un vague souvenir (mémoire organique) de la première réaction « terreur/défense ». D’après moi, le terme « terreur/défense » exprime la signification biologique des crises d’épilepsie. La phase de terreur, bien que survenant alors que le malade est inconscient, produit dans son organisme des transformations biochimiques et psychologiques précises, qui ensuite parviennent à la conscience. Cela aussi fut décrit voici fort longtemps par Dante :

Quai e colui che somniando vede,

E dope il sogno la passione impressa

Rimane, e l’altro alla mente non riede…

(Le Paradis, XXXIII, 58-61)

(Semblable à celui qui voit un objet en songe,

Et qui, à son réveil, en conserve encore l’impression

Récente, sans pouvoir se rappeler ce qu’il a vu…38)