12 Notes de voyages

14 novembre 1972, cafétéria de l’aéroport de Buffalo, 9 heures

Serveuse noire : (à un Blanc qui lui casse les pieds) : qu’on me remette dans ce vide noir où

vous ne me casserez plus les pieds

Moi : qu’on vous remette où ?

Elle : le vide noir. V-I-D-E. Vide.

d’où l’on renaît

Moi : noir ?

Elle : c’est comme ça que je me le représente

Moi : vous vous en souvenez ?

Elle : exactement comme je me le représente, monsieur.

12 novembre 1972, New York

Un avis à l’intérieur d’un taxi

Défense de fumer

La conductrice est allergique

Moi : (à la conductrice) il y a dix ans, si vous n’aviez pas accepté que vos poumons soient empoisonnés, on vous aurait dit que vous ne tourniez pas rond.

Elle : ouais. Plus maintenant. C’est une habitude infecte.

Moi : pourquoi pensez-vous que les gens fument ?

Elle : ça les détend.

Moi : oh. Comment ça ?

Elle : ils ont besoin d’avoir quelque chose à la bouche.

Moi : pourquoi ?

Elle : je crois que c’est l’habitude du sein

peut-être qu’ils n’en ont pas eu suffisamment.

Évidemment je ne suis pas ce qu’on appelle un expert.

Mais voilà c’que j’en pense. Et vous qu’est-ce que vous en pensez ?

Moi : oui je crois que c’est quelque chose comme ça. Vous avez sûrement raison.

21 novembre 1972, The Manger, Tampa, Floride 19 h 30

19 h 30

Dans le jardin de l’hôtel, une immence pelouse de gazon vert sombre, en plastique !

28 novembre 1972, hôtel Utah, Salt Lake City

Danny et moi commencions à désespérer de manger de la nourriture convenable.

tout le lait est homogénéisé

tous les fruits sont traités

tout le petit lait contient des colorants

les fromages contiennent tous un quelconque produit chimique

***

juste une bouchée de vrai pain, au moins.

***

nous avons fait le tour de la ville en taxi. Emmenés à l’unique magasin diététique de la ville (d’après le chauffeur de taxi)

***

rien que du pain « diététique » surgelé, coupé en tranches, sous cellophane.

1er décembre 1972, La Nouvelle-Orléans

Sauvés. Enfin de la nourriture. Enfin un vrai café.

14 novembre 1972, dans le vol Buffalo-Chicago

L’hôtesse de l’air : êtes-vous R. D. Laing : ?

Moi : oui.

L’hôtesse de l’air : j’ai passé ma licence de psychologie à Duke.

Moi : vraiment.

L’hôtesse de l’air : vous vous intéressez à la perception extra-sensorielle ?

Moi : eh bien…, j’ai pour ainsi dire grandi au milieu de tout ça en Écosse.

L’hôtesse de l’air : vous pensez que ç’a été chassé par la culture ?

Moi : c’est la première fois que j’entends cette expression

L’hôtesse de l’air : chassé par la culture ?

Moi : peut-être, peut-être pas définitivement.

2 décembre 1972, dans le vol La Nouvelle-Orléans-Washington

J’avais enlevé mes chaussures et mes chaussettes.

L’hôtesse : (montrant mes pieds) quelque chose qui ne va pas, monsieur ?

Moi : non.

L’hôtesse : je suis désolée le règlement veut que tous les passagers aient les pieds correctement couverts.

Moi : oh je suis désolé. Excusez-moi. Je ne savais pas (je remets mes chaussettes et mes chaussures)

L’hôtesse : merci monsieur.

Moi : je ne savais pas que c’était dans le règlement.

Nous commençons à bavarder. Elle me confie que depuis son enfance, elle n’a jamais marché pieds nus sur le sol ou sur la terre, ni en se baignant, ni en sortant du bain, ni en entrant ou en sortant de son lit.

11 octobre 1973, Venise, vers 10 heures du matin

Un rassemblement de femmes opulentes, visages stéréotypés l’une d’elles remarque la vitrine d’un magasin, après un rapide coup d’œil à la vitrine,

elle crie :

1re femme : Mabel, viens voir, c’est fantastique ! !

Mabel : (elle arrive et tourne des yeux rassasiés vers la vitrine :

un bon moment avant que ses yeux n’aient vu la vitrine,

elle hurle)

fantastique ! ! !

***

J’ai cité cette anecdote lors de plusieurs conférences pour illustrer le fait que nous vivons à l’intérieur, ou sommes facilement amenés à vivre à l’intérieur d’un réseau de mots ; si bien que nous voyons le monde à travers les descriptions des autres,

au lieu de décrire ce que nous voyons. Et, très souvent, les autres (par exemple, la première femme) ne « voient » pas le monde non plus, la carte n’est pas le territoire

le menu n’est pas le repas, etc.

mais cette poutre dans notre œil !

***

Jutta : (elle conduit au milieu d’un paysage fantastique)

n’est-ce pas un paysage fantastique ?

Moi : (un rapide mouvement de la tête) fantastique !

Natacha : (nouvelle robe) est-ce qu’elle te plaît ?

Moi : (écrivant) oui elle est très belle.

Natacha : comment le sais-tu ? Tu ne l’as pas encore regardée

(j’avais oublié de regarder)

28 janvier 1973, d’Auckland à Honolulu, 11 h 30 du matin

Il avait été accoucheur, me dit-il. Il dirige actuellement le département de recherche et de développement d’une société internationale de produits chimiques. Son département a un budget de trente-six millions de dollars,

emploie quatre-vingt-dix-huit docteurs ès sciences, plus de trente docteurs en médecine, et

attribue de surcroît

des bourses de recherche à plusieurs universités du monde entier. L’hôtesse d’accueil nous présenta dans le salon des premières classes de l’aéroport ; et maintenant nous buvons ensemble un scotch.

Le problème chimique de la schizophrénie le passionne. Sent que la solution n’est pas loin. A remarqué mon nom dans les bibliographies.

Une de ses filles lui a dit qu’il devrait lire un de mes bouquins.

Lui : j’ai deux filles, et je les ai toutes les deux éduquées de façon qu’elles ne s’intéressent pas au sexe. Elles sont maintenant « imbattables » dans leur discipline universitaire respective.

Moi : le sont-elles ?

Lui : quoi ?

Moi : intéressées par le sexe ?

Lui : non. Heureusement, elles sont toutes deux mariées.

J’étais chirurgien. Mais j’ai plaqué. Je fais ce que je peux là où je suis.

Moi : vous avez dû vivre la Seconde Guerre mondiale ?

Lui : c’était vraiment épouvantable, ça oui. Ça a d’ailleurs influencé ma décision. Et vous ?

Moi : ah, je l’ai manquée. Mais mon professeur de neurologie dirigeait l’unité de chirurgie du cerveau du secteur n° 1 de l’armée anglaise en Afrique et en Italie. Dix-huit heures par jour certaines fois.

Lui : j’étais en Birmanie. Un jour, on nous amène un Jap. On offrait mille dollars pour un Jap vivant. On en avait besoin pour les interroger.

Moi : on les offrait à qui ?

Lui : aux gars. Presque impossible d’en attraper un vivant. Celui-là a déjà pris quatre coups de baïonnette dans l’estomac. Mais il est vivant. Les gars touchent donc leurs mille dollars. Ils l’« interrogent » et apprennent ce qu’ils veulent savoir. Ensuite, je passe trois heures et demie à recoudre des mètres de boyaux, etc. On le sort sur une civière.

Deux coups de feu. Le sergent entre, salue : « Prisonnier abattu. Tentative d’évasion. »

Moi : et voilà.

Lui : et voilà.

(deux autres scotches)

notre spécialité, c’était de déballer et de remballer notre tente chirurgicale en vingt minutes

deux cents millions de personnes sont atteintes de schistoso-miase – dix années à vivre.

Moi : je n’étais pas au courant

Lui : cent pour cent de la population vivant derrière ces deux grands barrages sont atteints.

Moi : vraiment ?

Lui : oui nous avons mis au point un médicament. Il est moins toxique que le parasite. Nous avons déroulé le tapis rouge devant deux ministres de la Santé. Leur avons parlé du médicament. Ont fait la sourde oreille. Disent que leurs pays sont déjà surpeuplés.

Moi : et ensuite ?

Lui : Recherche et Développement n’y est pour rien. Mais nous avons besoin de débouchés.

Moi : bien sûr

Lui : personne n’a marché. Dégueulasse. J’ai trouvé ça honteux. Je pensais que si on pouvait au moins constituer un premier stock – le truc serait prêt.

Moi : pas d’acheteurs.

Lui : on a constitué un stock. Avec les fonds de l’armée américaine. Au cas où ils souhaiteraient un beau jour envoyer leurs troupes dans une zone à schistosomiase. Le truc est prêt. C’est tout ce que je pouvais faire.

(deux autres scotches)

alors vous êtes fricanalyste ?

Moi : oui.

Lui : vous connaissez celle du type qui va dans le même bar tous les soirs pendant vingt ans et boit deux verres ?

Moi : non

Lui : il va dans le même bar tous les soirs pendant vingt ans et boit deux verres. Un soir, il entre dans le bar comme d’habitude, boit deux verres, et pisse contre le comptoir. O.K. le barman ferme les yeux. Ce type vient ici depuis vingt ans. Le lendemain soir, même tabac. Deux verres et il pisse contre le comptoir. Le barman lui dit : « Allez donc voir mon cousin Herman. Il est psychanalyste. Il va vous en sortir. » On ne le voit plus pendant six mois. Puis il revient et dit au barman : « J’ai été voir votre cousin Herman, et il m’en a sorti. » Il boit deux verres et pisse contre le comptoir. « Je croyais que mon cousin Herman vous en avait sorti. – Oui. Maintenant je sais pourquoi je suis comme ça. »

Moi : qu’est-ce que c’est que cette histoire du Watergate ?

Lui : Le Watergate est un complot d’extrême gauche.

Ils essaient d’avoir sa peau parce qu’ils ne lui ont jamais pardonné d’avoir eu Alger Hiss. Le juge Douglas est une métastase39. Mais la prochaine désignation que fera Nixon à la Cour suprême devrait arranger les choses pour les dix-huit prochaines années.

Moi : et les syndicats ? y a-t-il aussi beaucoup d’infiltrations (par des métastases du cancer d’extrême gauche) ?

Lui : ils tiennent encore à peu près debout. Nous avons arrangé une grève il n’y a pas longtemps.

Moi : entre ?

Lui : la direction syndicale et le patronat. Ça fait bonne impression sur les adhérents quand on leur montre la puissance de leur syndicat. Ils aiment sentir qu’il est fort. Non, je ne crois pas que les syndicats soient déjà aux mains de l’extrême gauche.

Moi : Kissinger est peut-être un agent communiste.

Lui : vous savez, de nos jours, on ne peut plus être sûr de rien. Les communistes se sont infiltrés dans la C.I.A. Ça n’est pas facile à notre époque de comprendre ce qui se passe.

J’ai lu Marx. C’est loin d’être mauvais.

Il aurait raison si les gens étaient des idéalistes.

Mais l’homme n’est pas de cette race-là.

(deux autres scotches)

les journaux, la TV, tout ça est noyauté.

Savez-vous qu’un groupe d’extrême gauche a acheté

Time et Newsweek ?

Moi : vous avez été en Chine ?

Lui non. Je me méfie encore de la Chine. Mais nous échangeons des informations scientifiques. Ils sont très forts en chimie analytique. Vingt ans d’avance sur les Russes. Nous venons tout juste de commercialiser une pilule qui a environ six ans de retard sur celle qu’ils ont sortie récemment. Ils sont pourtant coupés de tout. Comment est-ce qu’ils s’y prennent donc ?

Moi : ils pensent peut-être que nous sommes coupés de tout.

Lui : l’ennui avec les Américains, c’est qu’ils sont tellement autodestructeurs. On a rossé les Japs et les Allemands. Et puis on s’est laissé avoir. Le pépin ç’a été Potsdam. Roosevelt était sénile et entouré d’agents d’extrême gauche.

(un silence pour des réflexions mutuelles)

vous avez lu Tolkien ?

Moi : non.

Lui : il a une très grande influence sur la jeunesse. Je ne comprends rien à ce qu’il écrit.

Février 1973, Harrison Hot Springs

Masseur : Oui, monsieur…

Laing : Laing (comme dans haine).

Masseur : Lang, monsieur Lang (comme dans gang) bon.

(il commence le massage, va consulter son livre de rendez-vous,

épelle : L-A-I-N-G,

revient)

vous n’êtes pas R. D. Lang.

Laing : R. D. Laing.

Masseur : vous n’êtes pas R. D. Lang.

Laing : R. D. LAING.

Masseur : vous n’êtes pas R. D. LANG, l’écrivain ?

(le massage est devenu désagréable et le sera de plus en plus jusqu’à la fin)

Laing : à dire vrai, je dois pourtant reconnaître que c’est bien moi.

Masseur : non ce n’est pas vous. Ce n’est absolument pas drôle

(silence)

non ce n’est pas vous.

Laing : (j’étais à plat ventre – je me tourne sur un coude et lui dit, menaçant)

je ne vous demande pas de me croire.

(pause – silence ; je m’allonge à nouveau – le massage

se poursuit dans un silence glacé)

Masseur : (ses efforts pour se maîtriser le font trembler)

que faites-vous ce week-end ?

Laing : (il fallait prendre une décision. Je décidai de continuer jusqu’à une certaine limite, mais je me sentais trop vulnérable à plat ventre : je me retourne)

ça ira pour le dos ; juste un peu de ce côté.

Masseur : que faites-vous ce week-end ?

Laing : je fais un séminaire.

Masseur : où ?

Laing : à Vancouver.

Masseur : non, ce n’est pas à Vancouver.

Laing : je ne sais pas où c’est, quelque part dans le coin.

Masseur : je voulais y aller, mais on m’a dit que je n’avais pas suffisamment de diplômes.

Laing : désolé.

Masseur : et c’était trop cher pour moi.

(ça s’aggrave.

il me hait si je ne suis pas R. D. Laing,

parce que je lui monte un bateau,

et il me hait si je suis…)

Laing : (grommellement) je suis déjà venu ici.

Masseur : pardon ?

Laing : rien.

(pause)

Masseur : comment puis-je savoir que vous êtes bien R. D. LANG ?

Laing : ce n’est pas mon problème.

Masseur : (il devient menaçant) R. D. Lang a écrit des livres.

Laing : vous les avez lus ?

Masseur : non

Laing : j’ai écrit Le Moi divisé, Soi et les autres, La Santé mentale, La Folie et la Famille, La Politique de l’expérience, Nœuds, La Politique de…

(il ne reconnaît aucun titre)

Masseur : R. D. LANG a écrit L’Oiseau de paradis J’ai aussi écrit L’Oiseau de paradis.

Laing : J’ai aussi écrit L’Oiseau de paradis.

(silence)

(il va peut-être me tuer)

Masseur : vous êtes médecin ?

Laing : oui.

Masseur : un vrai médecin ?

Laing : oui.

(silence – fin du massage

j’enfile un peignoir pour m’en aller)

Masseur : (soudain) j’ai du temps à tuer ici

alors je voulais étudier la littérature anglaise ;

j’allais commencer avec Gertrude Stein, vous,

et quelqu’un d’autre dont j’ai oublié le nom

Laing : Shakespeare ?

Masseur : je n’arrive pas à me souvenir. Qu’en pensez-vous ?

Laing : La Bible et Shakespeare – c’est avec ces deux-là que j’ai été élevé.

Masseur : alors qu’est-ce que vous en pensez ?

Laing : et pourquoi voulez-vous étudier la littérature anglaise ?

Masseur : pour devenir plus intelligent.

Laing : eh bien…, désolé, il faut que je m’en aille, bye bye…

Masseur : qu’est-ce que vous en pensez ?

Octobre 1974, dans le train Londres-Edimbourg

Au bar, à boire verre sur verre, au milieu d’un groupe de soldats de différents grades appartenant à un régiment écossais.

(tournée générale)

Moi : ça doit être dur l’Irlande.

1er soldat : le pire en Irlande, vous savez ce que c’est ?

Moi : non, dites-moi.

1er soldat : quand on est là-bas, on n’a droit qu’à deux pintes de bière par jour, et quand on rentre.

2e soldat : alors on s’en envoie plein le gosier.

3e soldat : on se cuite.

1er soldat : c’est normal, non ?

2e soldat : naturel.

3e soldat : merde, c’est forcé.

(tournée générale)

1er soldat : mon ambition dans la vie, savez c’que c’est ?

Moi : dites-moi.

1er soldat : dégotter une femme blanche en train de coucher avec

un Noir

et leur coller une grenade.

(applaudissements, approbation unanime)

(tournée générale)

2e soldat : regardez-le.

3e soldat : putain, il a l’air foutrement malheureux.

4e soldat : ouais et alors ?

2e soldat : t’as pas tiré ton coup à Londres ?

4e soldat : ben si, ce matin.

2e soldat : et t’as une femme qui t’attend ?

Moi : sait-elle que vous allez la voir ?

4e soldat : je lui ai pas dit que je venais.

(rires et hochements de têtes approbateurs)

(tournée générale)

4e soldat : si je la trouve avec un homme.

Moi : vous le tuez ou vous lui flanquez une correction à elle ?

4e soldat : pour sûr que je lui flanque une raclée à elle,

pour sûr et une sacrée.

Un marin : pourquoi est-ce que ça serait différent

pour elle ?

1er soldat : c’est foutrement différent, mon gars.

2e soldat : toi, tu tires ton coup, et puis tu t’tires.

(approbation générale)

1er soldat : elle a qu’à écarter les jambes.

4e soldat : exactement.

2e soldat : elle reçoit, et c’est toi qui tires ton coup.

Marin : pourtant nous on fait comme ça, pourquoi pas elles ?

1er soldat : c’est pas pareil.

4e soldat : j’suis pas un ange.

Moi : personne n’a dit que vous en étiez un.

2e soldat : c’est différent pour une femme.

Marin : (au 4e soldat) tu aurais dû te marier avec un homme

1er soldat : oh merde.

2e soldat : peut-être.

4e soldat : c’est pas si simple.

(une autre tournée)

Marin : elles sont pas comme nous

elles sont foutrement pas comme nous.