1. Les premières données

« Nous embrassons et ceux qui ont été et ceux qui ne sont point encore, non que les absents [italiques de moi]. »

« De la vanité2 »

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« … Qui se souvient de s’être tant et tant de fois mécompté de son propre jugement, est-il pas un sot de n’en entrer pour jamais en défiance ? […] d’apprendre qu’on a dit ou fait une sottise, ce n’est rien que cela ; il faut apprendre qu’on n’est qu’un sot, instruction bien plus ample et importante. »

« De l’expérience »

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« L’avertissement à chacun de se connaître doit être d’un important effet, puisque ce dieu de science et de lumière le fit planter au front de son temple, comme comprenant tout ce qu’il avait à nous conseiller. Platon dit aussi que prudence n’est autre chose que l’exécution de cette ordonnance, et Socrate le vérifie par le menu en Xénophon. Les difficultés et l’obscurité ne s’aperçoivent en chacune science que par ceux qui y ont entrée. Car encore faut-il quelque degré d’intelligence à pouvoir remarquer qu’on ignore, et faut pousser à une porte pour savoir qu’elle nous est close. D’où naît cette platonique subtilité que, ni ceux qui savent n’ont à s’enquérir, d’autant qu’ils savent, ni ceux qui ne savent, d’autant que pour s’enquérir il faut savoir de quoi on s’enquiert. Ainsi, en cette-ci de se connaître soi-même, ce que chacun se voit si résolu et satisfait, ce que chacun y pense être suffisamment entendu, signifie que chacun n’y entend rien du tout, comme Socrate apprend à Euthydème en Xénophon. Moi qui ne fais autre profession, y trouve une profondeur et variété si infinie, que mon apprentissage n’a d’autre fruit que de me faire sentir combien il me reste à apprendre. »

« De l’expérience »

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« Il y a des gens qui n’auraient jamais été amoureux, s’ils n’avaient jamais entendu parler de l’amour. »

La Rochefoucauld : Maxime 136

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Mes parents et moi vivions dans un appartement de trois pièces.

Ma mère et moi dormions dans une chambre, dans des lits séparés, et mon père dormait dans une autre chambre.

Ils s’accordaient pour dire que toute activité sexuelle avait irrévocablement cessé entre eux avant ma conception.

Mon père et ma mère jurent encore qu’ils ne comprennent pas comment je fus conçu.

Mais il y a une tache de naissance sur le genou droit de mon père et une sur le mien. Un fait contre l’immaculée conception.

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À l’âge de neuf ans, un samedi après-midi où j’allais faire des courses avec ma mère dans Victoria Road, je lui demandai :

Ronald : D’où viennent les bébés ?

Maman : Du ciel.

Ronald : Je sais. Mais comment arrivent-ils sur terre ?

Maman : Leur maman et leur papa prient le Seigneur de leur en envoyer un.

Ronald : Et comment est-ce qu’on l’envoie ?

Maman : Pourquoi ne pas me le dire maintenant ?

Ronald : Tu es trop petit, ce n’est pas de ton âge.

Et voilà…

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Alors que j’avais quinze ans, un garçon de ma classe (dans une école secondaire de Glasgow réservée aux garçons) dessina quelque chose au tableau noir pendant la pause de midi. C’était un fœtus dans une matrice.

Auparavant, quelqu’un avait dessiné un vagin au tableau noir d’une autre salle, et un garçon de notre classe avait même dessiné un pénis. Puis les dessins « cochons » avaient disparu. Mais ce dessin allait beaucoup plus loin : il n’était pas cochon ; il était ordurier. Il y avait dans l’école quelques garçons qui avaient la réputation d’être vraiment cochons – notre classe en comptait même deux. Mais l’auteur d’une telle ordure était désormais le champion de sa catégorie.

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Un matin – j’avais seize ans – ma mère me dit que mon père aurait une conversation avec moi à propos des faits de la vie au retour de son travail. Je l’attendais donc. Il était en retard. Dès son arrivée, il échangea des coups d’œil avec ma mère. Il enleva son manteau, entra dans ma chambre : « Le moment est venu de parler, dit-il. Je crois que tu ferais mieux de nous laisser, Amelia. »

D’après mes souvenirs, ce fut l’une des rares occasions où mon père appela ma mère par son prénom, et la seule où elle obéit sans broncher et rapidement : elle quitta la chambre immédiatement.

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Nous nous assîmes.

Papa : À propos des faits de la vie…

Moi : Papa, ne t’en fais pas. J’ai appris tout ça à l’école.

(Quel soulagement)

(C’était le premier mensonge que je faisais depuis plus de huit ans, si mes souvenirs sont bons.

J’étais terrifié à l’idée qu’il essaie de m’expliquer cela. Je ne savais pas de quoi il s’agissait, mais je ne voulais pas que ce soit lui qui m’en parle.

Et j’eus bientôt tellement pitié de lui que je voulus lui épargner cette épreuve.)

Papa : Bon, eh bien, très bien. Est-ce que tu veux me demander quelque chose ?

Moi : Non papa je ne crois pas.

Papa : Bon, si un jour tu veux me demander quelque chose, souviens-toi que je suis ton papa.

Moi : D’accord. Merci beaucoup papa.

Quelques semaines auparavant, il m’avait donné un livre à lire.

Papa : As-tu lu le livre ? (Une austère brochure mettant en garde contre les « mauvaises habitudes ». Je n’arrivais pas à imaginer ce que c’était.)

Moi : Oui oui je l’ai lu très bon livre très bon très très bon.

Papa : J’ai toujours mené une vie sans tache, Ronald, et je ne l’ai jamais regretté.

J’espère que tu auras une vie sans tache.

Moi : Je ferai de mon mieux.

Papa : Ta mère n’a jamais rien eu à me reprocher sur ce point (marmonnant).

Papa : C’est ma mère qui m’a appris à respecter les femmes.

***

J’avais seize ans quand, dans mon école, une circulaire de trois pages fut distribuée aux chrétiens (dont je faisais partie) par « le Boss » (un prêtre de l’Église écossaise, spécialisé dans la conversion des garçons des écoles secondaires de Glasgow, que la puberté rendait mûrs pour le Seigneur). La circulaire attirait notre attention sur le fait qu’un certain nombre de jeunes chrétiens avaient commencé à prendre des cours de danse moderne, et particulièrement des leçons de valse lente, de « quick step », et de « slow fox trot ».

On soulignait que dans ces danses modernes, contrairement aux danses folkloriques écossaises, les parties antérieures des corps des danseurs, qui étaient de sexe opposé, entraient en contact, quand bien même à travers des épaisseurs de vêtements.

Tout particulièrement, les poitrines des femmes entraient en contact avec celles des hommes et les régions génitales pouvaient être pressées l’une contre l’autre ou, à tout le moins, se rencontrer pendant la danse.

Et même si un jeune chrétien tenait sa partenaire à distance respectable, on ne pouvait aucunement garantir qu’un contact accidentel ne se produirait pas à un moment ou à un autre.

Certains jeunes chrétiens pouvaient bien invoquer leur désir de réussite sociale pour continuer leurs leçons de danse, ils feraient mieux de songer au sens de cette prétendue « réussite sociale » à Sodome et Gomorrhe. Dans une société fondée sur la crainte de Dieu, on pouvait certes parler de « réussite sociale », mais ce monde-ci était condamné comme diabolique ; il était sous la coupe du Prince des Ténèbres. D’autres jeunes chrétiens prétendaient que cela leur donnait de l’exercice. On nous rappelait qu’il y avait d’autres façons saines de prendre de l’exercice.

Nous devions aussi nous interroger sur le genre de filles et de femmes qui fréquentaient ces cours de danse. Est-ce que c’était vraiment dans une salle de danse moderne qu’irait un jeune chrétien pour rencontrer une jeune chrétienne ?

Non. En toute honnêteté, un garçon devait reconnaître que la danse n’était qu’un prétexte pour le sexe. Jésus-Christ était mort sur la croix à cause de nos péchés : voilà un fait qu’il ne fallait pas oublier une seconde. Pouvait-on, en toute bonne conscience, danser un « slow fox trot » en pensant à la crucifixion du Christ ?

Le Boss affirma qu’il ne condamnerait pas ouvertement la danse. Ce n’était pas nécessaire. Il nous suffisait de prier et demander conseil à Dieu. Le Boss n’avait aucun doute quant à la nature du conseil qui nous serait donné.

En classe de première, je crois que certains élèves « savaient » ou devinaient, mais jamais je n’entendis la moindre discussion là-dessus, et je ne me rappelle avoir eu qu’une conversation à ce sujet.

À l’époque, mon ami le plus intime avait dix-huit ans. J’en avais dix-sept. Nous commencions tous deux à lire le grec presque couramment. Nous avions étudié des passages d’Homère, de Sophocle, d’Eschyle, de Platon…

Il me confia que sa mère lui avait récemment annoncé l’arrivée d’un petit frère ou d’une petite sœur dans deux semaines environ. Il était atterré.

Sa mère lui apprit ensuite que le bébé était dans son estomac.

En y réfléchissant, il convint qu’elle était effectivement plus grosse, mais il ne lui était jamais venu à l’esprit qu’elle pouvait avoir un bébé dans l’estomac (par « estomac », il voulait dire « abdomen » – dans ma région, le mot ordinaire désignant l’abdomen était « estomac », le même mot que pour l’organe de ce nom).

Je n’osai pas lui demander s’il savait comment le bébé était arrivé là, mais j’aurais juré (et je le pense encore) qu’il n’en avait pas la moindre idée.

***

Personne ne me parla jamais des « faits de la vie ».

Dans la bibliothèque publique de mon quartier, je consultai les articles de l’Encyclopaedia Britannica consacrés au Sexe et à la Reproduction ; mais les pages essentielles manquaient ou étaient si décolorées et sales qu’elles étaient illisibles.

Je n’osai pas interroger le bibliothécaire, et je dus faire appel à tout mon courage pour consulter ces pages sans me faire prendre.

Que serait-il arrivé si l’un de mes professeurs était entré ? Ou l’un des garçons de l’école ? S’il avait vu ce que je lisais en se penchant par-dessus mon épaule ! Ou simplement s’il m’avait demandé : « Que cherches-tu ? »

J’explorai la mieux fournie des librairies respectables de la ville, Smiths, dans St. Vincent Street : en vain. Finalement, j’allai au rayon des livres du plus important et du plus anonyme des grands magasins, où je trouvai un livre sur les dangers des maladies vénériennes, avec des illustrations détaillées – j’avais réussi à établir, juste avant l’anniversaire de mes seize ans, que les hommes mettent leur pénis dans quelque chose qu’on appelle vagin, que seules les femmes possèdent. Puis ils « éjaculent », ce qui fait sortir quelque chose du pénis, appelé semence, qui va se répandre dans le corps de la femme. Cette semence contient des spermatozoïdes, si petits qu’on ne peut les voir, et l’un d’entre eux…


2 Cette citation ainsi que les suivantes sont extraites des Essais de Montaigne (texte établi et annoté par R. Barral en collaboration avec P. Michel, Ed. du Seuil, coll. « l’Intégrale »).