2. Spéculation

Quand ai – « je » commencé ? Quand finirai – « je » ?

Que suis-je ? Suis-je ?

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Quels critères choisir pour répondre à ces questions ?

Quels critères choisir pour examiner ces questions,

pour décider si oui ou non on peut y répondre ?

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Aussi loin que remontent mes souvenirs, j’ai essayé de découvrir comment j’étais arrivé ici, ce que je faisais ici, pourquoi j’étais ici et pourquoi d’autres gens étaient ici.

J’interrogeai cet ici, ce quand et ce monde où nous vivions. Mais mon problème le plus immédiat, le plus urgent, était ce que moi et les autres étions. Que faisons-nous ici ? Que sommes-nous supposés faire ici ? Et où sommes-nous ?

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Suis-je venu de quelque part ?

Vais-je quelque part ?

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Y a-t-il des gens qui en savent plus que moi sur ce sujet ?

Sommes-nous tous également ignorants ?

Mais certains sont plus ignorants que d’autres, ignorants de leur propre ignorance,

donc croyant savoir ?

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Cela a-t-il un sens de me demander

qui ou ce que je suis, pourquoi je suis ici ?

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Ai-je commencé avant ou après, ou au moment de la conception de ma première cellule ?

Finirai-je avant ou après, ou au moment de ma mort ?

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Suis-je mort ou vivant ?

Suis-je endormi ou éveillé ?

Comment être sûr que tout ceci n’est pas un rêve ?

Comment savoir si mon univers n’est pas une hallucination synchronisée par cinq canaux ?

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Je ne pense pas que j’ai jamais pensé que

j’étais ce je qui pense être moi

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Quand il disparaît

ce je qui voit

je ne suis plus ni ici ni là,

si je est

je ne peux pas voir

mais seulement être

Mon visage

Je le vois dans le miroir

Je prends l’image du miroir, je l’inverse, et

je la place dans l’espace où elle est maintenant suspendue,

entre « moi » et le papier sur lequel je suis en train d’écrire.

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Puis j’enlève ce masque visuel, image fictive et inversée d’un reflet.

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Quel est maintenant mon visage ?

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Différentes « émotions » occupent l’espace où était le masque.

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Plus je me concentre sur ces émotions, plus elles deviennent

poreuses – elles s’évanouissent, tombent en

poussière.

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Je croyais avoir un visage.

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Nous regardons à l’intérieur d’un cerveau, nous ne voyons pas le ciel, nous ne voyons qu’un cerveau.

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Je regarde ma tête dans un miroir

si j’ouvrais mon crâne

je pourrais y voir un cerveau.

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Je crois que si mon cortex visuel était détruit

mon univers visuel disparaîtrait

si d’autres parties de mon cerveau étaient détruites

je perdrais mon sens de l’ouïe

 

sens du goût

sens du toucher

sens de l’odorat

sens de la vue

 

et toutes les autres facultés connues de mon esprit.

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Cela signifie-t-il que « je » ne serais plus capable d’actionner et de diriger le véhicule de mon corps, celui-ci étant trop endommagé pour que je puisse encore m’en servir ?

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Si cela se révélait faux, comment pourrais-je

imaginer que cet univers est

l’expérience de cet assemblage de matière grise, tendons, sang, os, tissus nerveux, etc., cette colonie

de billions de cellules (de différentes sortes),

provenant toutes d’une cellule unique ?

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Cette première cellule de moi contenait

tout ce qui était requis pour devenir, en fonction de l’environnement précis que j’ai eu, précisément

ce que je suis maintenant.

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N’est-ce pas là un processus extraordinaire ?

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Nous pourrions croire que c’est impossible, et pourtant

cela est.

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Je suis le produit des réactions de mon système génétique, inclus dans une cellule unique, compte tenu de l’environnement qu’elle et ses descendantes – que j’appelle communément : moi – ont rencontré.

Le fait que j’écrive ceci, que je pense telle chose, etc., est le résultat de cette interaction, dès la toute première cellule de moi.

Physiquement,

 

mon corps semble être

un système physique qui a ses propres lois,

une partie du monde physique, domaine de la physique.

Quel est le domaine de la physique ? Le monde physique.

Les physiciens ne s’accordent absolument pas sur ce dernier point.

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Il nous est très difficile, sinon radicalement impossible, de définir le monde physique, d’établir ses limites, puisque nos cerveaux, sans qui de telles spéculations sont, je pense, impossibles, font eux-mêmes partie, selon moi, du monde physique.

Mon cerveau déduit de ce monde qu’il voit, etc., que ce dernier, y compris lui-même, est tout entier une transformation en phénomènes d’événements physiques qui se produisent en lui.

Ces événements physiques qui se produisent dans mon cortex visuel sont pour moi totalement invisibles pendant que je vois ce que je vois. Ils ne ressemblent pas non plus à ce que je vois. Pourtant, sans eux, je ne verrais rien.

Les transformations physiques se déroulant à l’intérieur de notre corps, dans et à partir de l’œil, suivies d’autres transformations dans et à travers les nerfs et les synapses, suivies d’autres transformations dans le cerveau, semblent être la condition sine qua non de la vision. Pourtant, elles ne paraissent pas ressembler au monde ni même à des objets éloignés. Que voyons-nous ? Nous ne pouvons être certains de voir ce que nous supposons être à l’extérieur, quelles que soient nos suppositions. Nous ne pouvons même pas être certains de voir une sorte de copie, ou d’image, de ce que nous supposons être à l’extérieur. Une fois arrivés à cette conclusion, nous ne pouvons affirmer qu’il y a quoi que ce soit à l’extérieur, en dehors de ce que nous voyons. Supposons que l’esprit, un X non physique, utilise le cerveau comme un instrument. Quand le cerveau est détruit morceau par morceau, l’instrument est détruit morceau par morceau.

On me dit que mon cerveau ressemble à un appareil photo : il prend des photos. Le monde est le film à trois dimensions, composé de millions de clichés à la seconde, qui est projeté dans mon cerveau.

Mais mon cerveau est lui-même une image de ce film.

De quoi mon cerveau est-il l’image ?

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En tant qu’objet visuel, ma tête constitue une très petite partie de mon univers visuel. Ma tête n’est donc qu’une très petite partie de ce qu’elle contient.

Tout ce que je peux dire sur la transformation de transformations de transformations qu’est mon univers visuel présent, je le tire de la dernière de ces transformations successives, à savoir l’univers visuel.

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soit Z = le monde phénoménal

soit A = le non phénoménal

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Toutes les transformations, exceptée la dernière, sont non phénoménales, le stimulus terminal (le premier) étant le plus éloigné.

La vision (et tous les phénomènes) ne se produit ni avant, ni pendant, ni après les événements nerveux qui sous-tendent la vision (et tous les phénomènes). Le cortex visuel est lui-même un objet visuel. Le cortex visuel fait lui-même partie de la classe des objets visuels, qui comprend la dernière transformation.

En tant qu’objet visuel, le cortex visuel est donc incapable de rendre compte de sa propre existence visuelle, puisqu’il est lui-même un objet visuel (appartenant à Z).

Cela tendrait à prouver que c’est une photographie de l’appareil qui a pris cette photo.

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Ce que je vois est un événement qui se produit quand il se passe quelque chose dans mon cortex visuel.

Pas de système optique intact, pas de vue.

Le système optique est une condition sine qua non de la vision, voilà ce que je peux dire.

Les gens dont le système optique est endommagé sont aveugles.

Il en va de même pour tous les organes des sens.

Un stimulus distal produit une configuration d’énergie qui est transmise à distance. Ces transformations d’énergie subissent d’autres transformations d’énergie nerveuse, et après de nombreuses aventures, transformations de transformations de transformations, le long des nerfs et à travers les synapses, il se produit des transformations dans le cortex visuel, dont le résultat est mon univers visuel.

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Mon univers visuel est-il dans ma tête ?

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Mon univers est-il dans ma tête ?

l’appareil visuel est détruit

je suis aveugle

? je ne peux plus prendre de photos ?

Si mon cadre physique s’évanouit, je ne peux plus vivre dans ce monde, car ce monde est un transformé : le cerveau est ce qui transforme et il est lui-même un transformé.

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Quand nous regardons un cerveau,

comment pouvons-nous deviner que

le ciel, la terre, l’univers tout entier

est le transformé de processus physiques

qui se produisent en lui.

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mais de quoi

le cerveau est-il lui-même le transformé ?

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Il y a le monde des phénomènes (Z)

Je crois que sans un domaine d’événements physiques

non phénoménaux (A→Y),

le monde phénoménal n’existerait pas.

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En chaque point et dans tous ses détails, le monde dont je suis assuré est sous-tendu par et totalement à la merci de ce que je ne peux que déduire.

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La déduction que je suis contraint de faire à partir de l’évidence est que l’évident (Z) est une manifestation du non-manifeste (A). Vais-je alors dire que le monde physique est à la fois manifeste et non manifeste ?

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Le monde phénoménal est-il une transformation du monde physique ?

ou n’y a-t-il pas de monde physique autre que phénoménal ? Excluons-nous du monde physique le monde phénoménal, soit tout ce que nous percevons réellement, et d’où nous tirons nos conclusions, à savoir que seul le monde déduit est physique ?

Le stimulus distal n’est pas un phénomène puisqu’il ne se produit jamais dans le cortex visuel

par conséquent

le stimulus distal du cortex visuel phénoménal

ne peut se produire dans le cortex visuel phénoménal.

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Comment puis-je être dans mon cerveau si ce cerveau est une partie de l’image de moi ?

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Le moi réel dont la photo est une photo peut difficilement être inclus dans la photo. Dans la photo, il ne peut sûrement y avoir qu’une photo de moi.

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L’image que j’ai de moi-même n’est peut-être que la partie de l’image que je peux voir. Mais je ne peux pas me voir moi-même. Ce qui ne veut pas dire que je ne fais pas partie de l’image. Mais une image de qui, de quoi, et qui voit l’image ?

Si, réellement, on peut adjoindre au « je » le verbe « être », je ne peux pas être uniquement une image de rien.

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Cet assemblage de cellules a l’impression qu’il est « je ». Voilà une proposition avec laquelle je ne suis pas nécessairement d’accord.

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Les neurologues pensent généralement que l’assemblage de cellules appelé mon corps, et particulièrement l’assemblage qui constitue mon système nerveux central, reçoit des impulsions et les traite. Et ils ajoutent que le résultat de ces processus sensoriels est le monde phénoménal où nous vivons.

Puisque tout ce que nous connaissons, y compris nous-mêmes, fait partie du transformé, nous ne pouvons jamais espérer connaître ce dont nous sommes les transformés.

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Ou peut-être sommes-nous des empreintes de pas. Michel-Ange se comparait aux empreintes des pas de Dieu dans la boue.

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Le cerveau fait partie de l’ensemble des objets du monde phénoménal.

Comment, en tant qu’élément de l’ensemble qu’il nous faut décrire, peut-on l’utiliser pour décrire l’ensemble globalement, tous les éléments de l’ensemble, y compris lui-même ?