3. Nature et culture

Les biologistes m’apprennent que, du point de vue biologique, nous avons tous commencé de la même manière.

Soit : par une cellule unique, quelque part dans l’une des trompes, ou dans l’utérus de notre mère.

Cette cellule unique est le produit de l’union de deux cellules : l’ovule, provenant de la mère, et le spermatozoïde, du père.

Ce groupement de cellules, qui sans exception sont les descendantes de cette première cellule, doit son existence à cette première cellule. Je – l’auteur de ce livre – suis biologiquement un groupement de cellules (environ 2⁶⁴, m’apprend-on) qui ont toutes pour ancêtre commun cette unique cellule apparue voici quarante-huit ans.

De plus, on m’affirme qu’au moment de sa conception et avant les divisions successives, cette première cellule (moi) avait la même structure génétique (à quelques exceptions près) que chacune des 2⁶⁴ qui sont maintenant moi.

Cette cellule unique est la cellule qui a engendré toutes mes cellules : elle s’est divisée en deux, chacune de ces deux cellules s’est ensuite divisée en deux, et ainsi de suite…

Pourtant, on ne peut dire avec certitude si cette connaissance précise de notre origine microscopique et de notre croissance vers le macroscopique modifie ou résout définitivement les problèmes philosophiques fondamentaux relatifs à la question « Qui suis-je ? »

Aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais confondu mon moi avec la définition qu’en donnait autrui. Cela au moins est toujours resté parfaitement clair pour moi. Quoi que je sois, qui que je sois ne doit pas être confondu avec les noms que m’attribue autrui, la façon dont il me décrit, ou la manière dont il m’appelle. Je ne suis pas mon nom.

Ce que je suis pour autrui n’est pas nécessairement moi, ce que je suis pour moi.

Je suis sans doute ce qu’ils décrivent, mais pas leur description. Je suis le territoire ; ce qu’ils disent que je suis, c’est leur carte de moi.

Et ce que moi-même je nomme moi-même est probablement ma carte de moi. Quel est, où est le territoire ?

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J’accepte provisoirement le fait suivant : mon être biologique prendra fin avec la dissolution, la dispersion, la destruction de ce groupement de cellules en tant que système cohérent.

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Ces cellules (moi) vont peut-être encore durer quelque temps. Leur organisation actuelle ne semble pas savoir consciemment combien de temps, mais nous avons admis de ne pas prolonger indéfiniment notre existence en tant qu’être humain. Nous, cela, je, elles, mourront – comme on dit.

Ce groupement de plus de 2⁶⁴ divisions issues d’une cellule unique est incapable de trouver une solution satisfaisante aux problèmes posés par ses propres tentatives d’auto-analyse.

Ce groupement est conscient de communications provenant d’autres groupements. Certains de ces autres groupements auraient décrété que nous étions en fait des organisations temporaires, destinées à disparaître comme toutes les autres organisations. Cette pensée semble attrister certains groupements ; d’autres en sont soulagés.

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Ne suis – « je » ni plus ni moins que ce groupement ?

Devrai-je mourir quand il mourra ? Comment

savoir ? Les révélations et les opinions diffèrent. La

révélation de l’un, un autre la réfute. Il n’y a

aucun accord.

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Les groupements semblables à moi – ou au mien – ne s’accordent même pas pour dire que nous sommes vivants. Certains groupements ont conclu qu’ils étaient morts. D’autres ont conclu que nous étions des fantômes : nous mourons à la conception, et commençons à « vivre » à notre « mort ». Comment savoir ? Qui peut dire si nous sommes vivants ou morts ?

Nous sommes des systèmes physiques capables d’expériences sensibles.

Nous sentons.

Sans ces organisations physiques, il n’y aurait, autant que je sache, pas de conscience non plus. Comment savoir s’il y aurait même un moi ?

Les organisations physiques qui sont apparemment le support de ma conscience et de mon univers ne nous donnent aucune conscience de cet univers s’ils ne peuvent fonctionner selon des processus très précis.

L’existence durable de tels processus semble dépendre de facteurs liés à un environnement physique approprié.

Ma perception sensible n’est pas indispensable à ma simple survie physique.

Je peux être physiquement vivant, et pourtant anesthésié, insensible, privé de mon cœur ou de mes facultés mentales.

Nous sommes apparemment semblables à tous les autres organismes.

Certaines circonstances contribuent à notre développement, d’autres menacent notre existence.

Il semble donc qu’un être humain en bonne santé, dynamique, devrait rechercher un environnement optimal.

Mais nous avons apparemment la tendance inverse.

Une tendance évidente à créer et à choisir de vivre dans des environnements malsains, une tendance à normaliser notre environnement loin de son optimum3.

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G = le système génétique

E = son environnement

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Suis-je un produit de G et de E ? Suis-je G ?

L’environnement cellulaire immédiat de G est mon corps.

G mis à part, mon corps est non G.

On pense actuellement que G n’est presque pas modifié par son environnement.

***

Lorsque G reçoit des informations de E, mon corps, G réagit d’après les ordres de ses constituants ; E répond de la même manière, et ainsi de suite, jusqu’à ce que G soit incapable de trouver une réponse acceptable à la fois pour lui-même et pour le cytoplasme E, dont l’ensemble constitue ce que nous nommons nous-mêmes.

Du début (conception) à la fin (mort) du cycle vital, E est-il

plus ou moins en relation avec G ?

pour ou contre G ?

est-ce que je désire

plus ou moins de E ?

E est-il sain ou dangereux ?

E m’accueille-t-il ou me rejette-t-il ?

est-il bienveillant ou me rejette-t-il ?

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Le premier environnement de G

doit être

 

positif ou négatif pour G,

etc., etc.

***

E doit réagir sur G.

L’ovule est évacué. Aucun ovule non fécondé ne peut s’implanter. S’implanter, c’est être adopté.

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La terre est ma mère. Ma mère était ma terre.

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Ce pouvoir que j’avais en tant que cellule unique, de transformer mon environnement, je ne le retrouverai jamais.

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E accueille-t-il ou rejette-t-il G ?

G arrive-t-il en ami ou en ennemi ?

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G réagit à des champs physiques de E que nous commençons seulement à soupçonner.

G est exposé à tous les effets des radiations, aux champs électromagnétiques locaux et cosmiques associés aux énergies chimiques, moléculaires et physiques. Telle est notre première matrice d’environnement, et une infime modification d’une variable quelconque peut provoquer notre mort instantanée ou endommager nos gènes pour notre vie entière.

Notre système génétique conditionne nos réponses à E. À chaque étape de notre vie, que nous soyons une seule cellule ou des billions, il doit y avoir de nombreux types de E, mais fondamentalement ils sont positifs ou négatifs, pour moi ou contre moi.

L’environnement est enregistré dès le tout début de ma vie : par la première cellule de moi. Ce qui arrive à la première ou aux deux premières cellules de moi se répercute peut-être à travers toutes les générations suivantes issues de nos premiers parents cellulaires. Cette première cellule (de nous) contient toute ma mémoire « génétique ».

***

Notre première expérience de cet univers a lieu à l’intérieur d’une trompe, dans un corps féminin.

***

Combien de conceptions sont-elles désirées ?

Combien d’entre nous ne sont désirés que pour la conception, et non pour l’adoption, l’implantation ? En posant cette question à des femmes, je compte entre 50 % et 98 % d’implantations non désirées. Combien d’ovules fécondés ne s’implantent jamais ?

Combien avortent spontanément ? Combien de femmes se font avorter ?

Combien de fausses couches ?

Parmi ceux qui vont jusqu’à la naissance,

combien ont été désirés sans interruption

ni réserves, de la conception à la naissance,

combien naissent parce que

(I) ils furent conçus involontairement

(II) ils se sont implantés en dépit des tentatives faites pour les en empêcher

(III) les tentatives (mentales et/ou physiques) d’avortement ont échoué

(IV) bien qu’un avortement n’ait pas été tenté,

mentalement ou physiquement,

on l’a appelé de tous ses vœux,

mais ces vœux n’ont pas été exaucés

(V) avortement désiré

mais passage à l’acte inhibé par la culpabilité, la honte, la peur ?

À en croire les femmes qui m’ont répondu, la « norme » statistique est de ne pas avoir été désiré.

***

Il y avait bien moins d’avortement avant, disons 1965, que durant ces dernières années. Même si auparavant on faisait plus attention pour éviter les « accidents » – parce que les avortements posaient plus de problèmes et faisaient l’objet d’une condamnation morale beaucoup plus forte – il semble que bon nombre d’entre nous doivent avoir été conçus contre le désir de nos parents et s’être implantés dans un utérus peut-être malgré des efforts conscients et inconscients pour nous détruire avant ou après l’implantation.

***

Il y a un monde entre un accueil amical et un accueil hostile, entre un environnement amical et un environnement hostile. Il suffit de rentrer dans une pièce : quelle différence entre un accueil chaleureux et un accueil hostile !

Il est faux de dire que le cycle de vie des enfants désirés constitue la norme statistique.

***

Quel genre de réception prépare-t-on au nouvel arrivant (le zygote4) ? À ce stade (zygote), le oui ou le non de E se répercute-t-il à travers toutes les générations issues de cette première cellule (nous tous) ?

E peut-il mentir dès l’origine ?

E influence G dès l’origine. Il faut certes faire intervenir des facteurs peu courants pour transformer G lui-même, mais G et non-G agissent et réagissent continuellement. Suis-je cette interaction ?

Je suppose qu’un non-G quelconque, dans et autour de G, n’influe pas nécessairement sur G.

Nous ne savons si l’environnement nous influence ou non qu’en remarquant que nous sommes influencés. Si nous ne remarquons pas que nous sommes influencés, nous ne pouvons pas savoir que nous le sommes.

Nous pouvons pourtant nous en douter. Un E donné peut être tel que son influence est de nous rendre incapables de remarquer son influence, en rapport inverse de son influence. Par exemple, un environnement toxique peut nous rendre insensibles à sa toxicité.

Sommes-nous en train de recréer autour de nous un environnement artificiel qui a tendance à nous rendre insensibles à son caractère nuisible : un environnement anesthésiant, malsain, quasiment mortel ?

Nos environnements peuvent nous tuer d’innombrables manières ; certaines d’entre elles, que nous ne percevons pas directement, sont détectées – ou le seront – par des instruments.

Il n’y a aucun moyen de fixer une limite plausible aux influences bonnes ou mauvaises que nous subissons, dans la mesure où nous avons compris que cette décision est elle aussi le résultat d’influences, que peut-être nous ne soupçonnons même pas.

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Tout a-t-il une action sur moi ?

***

On ne peut cueillir une fleur

sans modifier le cours d’une étoile,

a-t-on écrit

***

Et si le cours des étoiles était modifié ?


3 Un exemple : récemment (1973), alors que j’étais à Honolulu, une conférence internationale sur l’environnement était organisée et suivi par des « freaks de l’environnement » ; ils réclamaient « de l’air super-pur » pour chacun !

4 Zygote : cellule résultant de la fécondation (N.D.T).