6. La naissance

La naissance est un événement capital de notre cycle vital. Ces dernières années, des centaines de milliers d’adultes ont vécu des expériences qu’eux-mêmes sentent reliées à l’expérience de leur propre naissance. Rêves, mythes, fantasmes et comportements semblent en réactiver les traces ou les mettre en œuvre de différentes façons.

Malgré un mouvement contraire de retour aux processus naturels, la vogue actuelle des techniques artificielles d’accouchement paraît se répandre dans le monde entier. Et elle aboutit souvent à faire de la naissance une catastrophe psychobiologique majeure. Car on agit presque systématiquement à l’inverse de ce qui se produirait naturellement.

Mais c’est là le sujet d’un livre déjà paru.

Elle a vingt-six ans.

***

elle est accroupie

une cigarette dans chaque main

elle tire simultanément sur les deux cigarettes, puis rejette la fumée

Image11

***

Mon corps tout entier est

submergé par la terreur

fatalité terrible

comme si j’allais être

expulsé

de mon pays

mon univers

va

s’effondrer

je vais être étouffée

Projection

de

la mémoire

du

passé

dans le futur

juste avant les contractions

de

l’utérus

 

elle est ensuite

réduite à un état de

complète impuissance

terreur

 

son univers ressent son propre

anéantissement

sentiments qui suivent immédiatement la naissance

elle est atterrée

désorientée

épuisée

presque morte

elle passe son temps à dormir

 

***

tout va bien, soudain

l’univers

menace de me tuer

m’écrase et m’écrase encore

terreur dévorante

on dirait que

naître = être haché

= être dévoré

= être mâché par une bouche

utérus = bouche

les contractions utérines ressemblent aux mastications d’une bouche

Le syndrome de compression

l’univers m’écrase

l’univers me tombe dessus

je suis prisonnier, cloîtré, enfermé,

je manque d’espace

pas de place pour bouger

pas de place pour me tourner

j’étouffe

je suffoque

dans un étau

la pression vient de partout,

s’exerce dans toutes les directions

***

comme si on se bâtissait des rêves

on se construisait un univers et soudain une explosion

tout est détruit

et j’ai bien peur que ce soit de ma faute

je pourrais vous provoquer ou je ne sais quoi

à éclater et à me tuer

pour que j’en finisse avec ma propre destruction

***

 

effondrement de l’univers

ma propre naissance

ma propre destruction

 

écrasement

 

étouffement

***

C’est moi qui ai donné le signal de ma propre naissance

contractions utérines → terreur

la terreur porte l’empreinte des

contractions utérines

ainsi la terreur est elle-même,

devient, en effet, ces contractions utérines

présent

passé

je

le fœtus

vis dans la

vivait au

terreur

sein de la terreur

tout semble aller pour le mieux

juste avant la naissance

mais je commence à être écrasé

encore et encore

je ne vais plus tenir le coup

longtemps

je suis complètement impuissant

épuisé

je perds tout mon argent = sang

je n’ai qu’un désir : me pelotonner dans mon lit,

nu, sous les couvertures

être nourri à la sonde : même pas au biberon

***

ainsi la terreur présente-t-elle maintenant les signes des contractions utérines

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les contractions utérines persistent en tant que contractions de terreur

***

être battu

être mâché

être écorché vif

être haché

être crucifié

 

être enterré

 

11 novembre 1972, New York

Après une conférence à l’auditorium de Hunter College, je me rendis dans une communauté de la 10e Rue, réunie autour d’une petite femme fragile d’environ cinquante ans, qui fumait cigarette sur cigarette.

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Elle avait été psychothérapeute pendant douze ans. Un jour, un homme de vingt-quatre ans se présenta chez elle. Il s’était enfui d’un hôpital psychiatrique où on lui avait dit (après sa troisième tentative de suicide) qu’il était un psychotique incurable : si on ne lui faisait pas une lobotomie, il faudrait probablement l’enfermer pendant le restant de ses jours.

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Toute sa vie (me dit-il), il avait eu l’impression d’être coincé dans un goulot d’étranglement, et il ne pouvait ni sortir ni entrer.

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Deux ans auparavant, dans le bureau de la psychothérapeute, il se tordait et se convulsait (comportement caractéristique de la catatonie, à ce qu’on dit).

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Elle eut l’intuition qu’il essayait de naître.

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Il glissa de sa chaise vers le sol,

et elle lui fit revivre sa naissance en jouant le rôle de la sage-femme. Tout fut terminé en vingt minutes environ. Il en était sorti.

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Il sentait qu’il était sorti du goulot d’étranglement,

pour la première fois de sa vie.

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Il se sentait transformé,

débarrassé de son désespoir et de ses convulsions.

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Par la suite, il vécut d’autres « naissances ».

Il a maintenant une amie, travaille. Son visage, son comportement et ses paroles sont redevenus normaux.

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Il fut le premier. À ce jour, Elizabeth a « mis au monde » plus de cent personnes, des deux sexes, de tous les âges – et certaines de nombreuses fois.

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Ce soir-là, devant quarante ou cinquante personnes et une équipe de cinéma,

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elle « mit au monde » sept personnes.

Un des cinéastes tenta l’aventure. Moi aussi, puis une fille de dix-neuf ans qui enseignait le yoga, et un savant de cinquante-quatre ans.

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Une fille de seize ans ; diagnostiquée psychotique.

Elle était agitée ; yeux morts ; peau sèche, terne.

Elle se convulsa, se tordit et se débattit sur le sol pendant environ un quart d’heure ; puis elle sentit qu’elle « en était sortie ».

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En un quart d’heure, le changement fut surprenant.

Ses yeux étaient maintenant brillants, presque rayonnants, et sa peau était humide et saine.

Elle dit avoir ressenti un sentiment prodigieux et inconnu.

Jusqu’alors, elle n’était aucunement insensible,

mais elle n’avait jamais fait elle-même l’expérience d’entrer en contact avec quelque chose, et avant de faire cette expérience, elle ne s’était jamais rendu compte qu’elle lui manquait ; elle avait donc, dit-elle, toujours ressenti à la fois la peur d’un contact et le besoin de s’accrocher à quelque chose.

Soudain, tout cela avait disparu.

Deux ans après, j’appris qu’elle « allait toujours bien ».

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En 1973, cette sage-femme vint à Londres où elle passa une quinzaine de jours à « mettre au monde » nos parents et amis. Bon nombre d’entre eux avaient de gros problèmes – des psychiatres, des thérapeutes et des malades. En quinze ou vingt minutes, les gens étaient transformés de façon étonnante. Je l’ai vu procéder à vingt mises au monde en un après-midi et une soirée.

Et nous avons par la suite inclus « la mise au monde » dans notre pratique22.

J’ai raconté les détails de cette histoire à de nombreux psychiatres du monde entier.

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Et le transfert, alors ? La suggestion ? Sans doute de simples symptômes…

***

Personne ne m’a jamais demandé comment entrer en contact avec elle. Et maintenant, elle est morte.


22 Pour obtenir des précisions sur la technique d’Elizabeth Fehr : Leslie Fehr, The Elisabeth Fehr Natal Therapy Institute, 3 East 80th Street, Floor B, New York 10021.