Un nouveau regard sur un psychiatre controversé

par Richard Evans

Au cours de mes longues conversations avec Ronald Laing, j’eus tout loisir d’observer cet homme si controversé. Lorsque nous fûmes présentés, j’avais en tête des bribes d’articles qui le décrivaient comme « quelqu’un avec qui il est difficile de discuter », « injuste et exigeant », « râleur, désagréable et cynique ».

De fait, des psychanalystes de ma connaissance l’avaient traité de parfait schizo, bien que peu d’entre eux le connussent vraiment. Un psychiatre qui l’avait fréquenté en 1967 m’apprit que Laing passait alors des jours pénibles, ce qui contribuait sans doute à créer cette sorte d’impression. Peut-être aussi que le style de Laing, sa façon bien à lui de jouer un rôle et son humour provoquent parfois des malentendus.

Lors de nos entretiens, et il y a quelque temps à Londres où nous terminions ce travail, je l’ai trouvé charmant et ouvert. Il ne manifesta aucune des attitudes dont on lui faisait reproche. Alors que nous dînions ensemble, nous passâmes en revue ses nombreux domaines d’intérêts : la musique (c’est un pianiste accompli), la poésie, le théâtre et les événements politiques du moment. La profondeur de ses vues et la clairvoyance de son analyse m’impressionnèrent.

Il semblait content des premiers chapitres de ce livre qu’il avait reçus et je me sentis sincèrement flatté quand il sollicita mon avis sur Why did the Peacock Scream ? 1

Il attendit ma réaction et parut enchanté de s’entendre dire que son dernier livre dépassait de beaucoup le champ de la psychiatrie et évoquait la poésie de Dylan Thomas. De toute évidence cette œuvre se situait dans une perspective existentielle, de même que Nœuds, mais plus que dans toute autre, son style drolatique m’apparut tout à fait surprenant.

Il semblait alors très préoccupé par une vieille maison qu’il venait de retaper avec sa femme lutta. Nous avons parlé de problèmes de devis à ne pas dépasser avec les entrepreneurs, et je fus frappé par l’impression d’humilité que donne Laing. Il s’offre rarement le luxe des idées qu’il développe, essayant plutôt de mettre l’accent sur l’intertextualité. Ainsi rend-il hommage à Harry Stack Sullivan 2 pour sa théorie des transactions bien qu’on la dise de lui. Comme nous parlions des archétypes de Jung, il s’empressa de remarquer qu’en vérité ce concept n’avait rien de proprement jungien. Il envisage toute chose avec une érudition nullement surfaite, des connaissances surprenantes dans des domaines tout à fait différents. Sa franchise à son propre égard n’en est que plus agréable : « Bien sûr que je ne ressemble pas aux auteurs de votre collection, me dit-il tranquillement, sans doute parce qu’ils ont déjà apporté pas mal de choses. Pour moi je sens que tout reste à faire. »

On croit généralement que, même si Laing est analyste, il condamne la psychanalyse en bloc. En réalité, il continue de souscrire à la théorie freudienne. Dans nos conversations, il ne tint jamais de propos dogmatiques. Par exemple, il n’affirme pas qu’il n’y a pas de syndrome de la schizophrénie ou que les malades peuvent très bien en tirer profit. Il ne se propose pas davantage de les abandonner à eux-mêmes, mais il trouve significatif que nous n’ayons jamais accordé aux schizophrènes la solitude nécessaire pour assumer leur personnalité et chercher les causes de leurs troubles 3.

Il aime prendre un malin plaisir à faire des déclarations tranchées, qui s’accordent à son propre personnage de sceptique issu de la vieille tradition philosophique : il le fait pour ébranler des croyances bien ancrées. Pourtant, quand il s’agit de ses tentatives personnelles, telle la communauté de Kinsgley Hall, il se garde de vanter leurs mérites et préfère y voir des expériences thérapeutiques parfois réussies. Il fait preuve d’un grand sens de l’expérimentation et surtout d’une souplesse qui lui permet de voir ses propres efforts et ceux des autres de façon critique, mais créatrice. Ainsi, après avoir, dans ses premiers travaux, emprunté à Gregory Bateson son concept de double lien (i.e. l’idée que l’enfant est déchiré par une exigence parentale contradictoire), sa recherche le conduit à présent, notamment par les applications de ce concept aux situations familiales dans l’étiologie des psychoses, à s’interroger sur son extension par rapport à la signification précise que lui donnait Bateson 4.

Laing se montre timide et avoue rencontrer des difficultés de communication orale qui l’entraînent à faire des digressions, bien que ce trait ne m’ait pas frappé. Sans doute est-il difficile de nouer avec lui des liens vraiment profonds, mais tout au long de nos rencontres il s’est révélé un homme amical et chaleureux. Absolument rien dans son comportement qui dénotât l’hostilité, ou un caractère difficile, ou même franchement perturbé. Laissons de côté les balivernes des média sur sa prétendue « contribution à la diffusion de la drogue », au début de sa carrière. Je puis seulement témoigner que Ronald Laing m’a frappé par son intelligence réfléchie, et perpétuellement en éveil. C’est un homme capable d’une profonde compassion. Il est regrettable que les média aient jeté le discrédit sur son image.