Post-scriptum (1985)

Ce texte, comme tout texte psychanalytique mais peut-être plus qu’un autre, est daté. Par « daté » nous n’« entendons pas qu’il serait, vingt ans après sa première publication dans la revue Les Temps modernes, tombé en désuétude. Du moins nous l’espérons, tant pour le lecteur d’aujourd’hui que pour nous-mêmes. Mais, incontestablement, il porte sa date : elle est inscrite dans les circonstances de sa parution et dans son mouvement même.

Il fut écrit dans une certaine urgence et cette urgence était d’abord imputable à un acte de rupture. En 1964, nous venions en effet de marquer notre refus de suivre Lacan dans ce qui s’appelait désormais l’École et allait devenir son école, mais nous ne consentions pas pleinement à voir que nous avions déjà pris nos distances à l’égard de sa pensée. D’où, dans ce court essai, les indices d’une sorte d’oscillation entre l’audace et la prudence, oscillation sensible aussi dans le rythme de l’écrit : parfois nous cheminons pas à pas, souvent nous condensons à l’excès. En opérant, mais tout à notre manière, un « retour à Freud », nous indiquions notre refus de prendre un billet d’aller sans retour vers Lacan. Mais, parallèlement, nous restions quelque peu retenus par le souci d’établir une continuité entre Freud et lui.

Notre étude porte sa date en ceci aussi qu’elle fut écrite dans la foulée du Vocabulaire de la psychanalyse alors sur le point d’être terminé. Sans doute peut-on considérer qu’elle ressortit comme cet ouvrage au genre de l’exégèse, mais à condition d’entendre par là le fait de laisser féconder sa pensée par une pensée aussi souveraine qu’« énigmatique, et non pas l’exploitation d’un fonds ressassé.

La découverte d’un trésor comporte le temps de l’émerveillement avant celui de l’inventaire, puis la nécessaire dilapidation. La richesse du thésaurus freudien, souvenons-nous, n’était guère soupçonnée par ceux qui, à l’époque, se contentaient d’en toucher les revenus, à moins qu’ils ne s’en remissent à un seul Autre du soin d’en prononcer la Vérité.

Il fallait d’abord ramener à la lumière des concepts parfaitement oubliés (oubliés dès le départ par les freudiens, voire par Freud lui-même) comme ceux d’étayage ou de fantasme originaire. Il fallait redonner leur valeur plénière, fondatrice sinon transcendantale, à des notions banalisées comme l’auto-érotisme, décriées et incomprises comme la séduction.

Mais bientôt la tâche devenait plus ardue, écartelée entre deux nécessités : ne pas fausser ni schématiser la pensée de Freud, mais tenter d’en restituer les exigences, les refoulements et les retours, les ambiguïtés, peut-être les « naïvetés » (l’hypothèse phylogénétique…) ; et, d’autre part, avancer dans une tentative personnelle pour dessiner, entre les notions redécouvertes, une configuration plus explicite, plus cohérente, plus stimulante.

C’est dire que le lecteur – et nous-mêmes en nous relisant – décèlera dans ce texte plusieurs strates :

  • une nécessaire et salubre archéologie des concepts, qui se veut à la fois fidèle et critique ;
  • une tentative d’interprétation de la problématique de l’originaire, où une certaine inspiration structuraliste reste perceptible, malgré les dénégations ;
  • l’amorce, enfin, de nouveaux développements où chacun des deux auteurs s’engagera par la suite plus librement, affirmant son choix au sein de l’expérience dont Freud a délimité et sillonné le champ.

Du moins avons-nous pris le risque de rouvrir et de déployer dans le champ « sexuel » de la psychanalyse la question « enfantine » des origines, question qui, si elle n’a pas de droit de cité pour le savoir positif, ne peut que hanter la pensée : celle du psychanalyste et celle du philosophe qui s’essayent ici à marcher d’un même pas.

Relu aujourd’hui où il est republié sans modification – seuls des titres de chapitres ont été ajoutés, certaines notes intégrées au texte et les références précisées –, cet essai garde pour nous valeur d’index : ce doigt qui désigne la chose, ce geste qui se prolonge en un chemin nécessitant des détours, ce signe d’une énigme et non sa solution.