« J’arrivais le soir »

Depuis ses origines, la psychanalyse brasse le matériel des fantasmes. Dans le cas inaugural d’Anna O., Breuer ne fait apparemment rien d’autre que s’immiscer dans le monde des productions imaginaires de la patiente, dans son « théâtre privé », pour permettre une catharsis par les voies de la verbalisation et de l’expression émotionnelle. « J’arrivais le soir, nous dit-il, au moment où je la savais plongée dans son état d’hypnose, et la débarrassais de toutes les réserves de fantasmes accumulées depuis ma dernière visite1. » À lire l’histoire de ce cas, on est frappé de voir que Breuer, à l’opposé de Freud, se préoccupe peu de retrouver les éléments réellement vécus qui pourraient être au fondement des rêveries diurnes. Dans l’événement qui est conçu comme initiateur de la névrose, c’est déjà un élément imaginaire, une hallucination, qui provoque le traumatisme. Entre le fantasme et la dissociation de la conscience qui aboutit à la formation d’un noyau psychique inconscient, le rapport est circulaire : le fantasme devient traumatisme lorsqu’il survient sur la base d’un état spécial, dit « hypnoïde », mais inversement le fantasme, par l’effroi et la sidération qu’il provoque, contribue à créer cet état fondamental ; il y a « auto-hypnose ».

Si Breuer se meut ainsi dans un monde imaginaire et cherche à en réduire le pouvoir pathogène sans recourir à une référence extrinsèque, que voyons-nous d’autre dans la pratique de certains analystes contemporains, particulièrement ceux qui se réclament de Melaine Klein ? D’emblée sont explicités, verbalisés (ici, sans doute, par l’analyste) les drames imaginaires qui sous-tendent le matériel verbal ou gestuel apporté en séance par le patient2 : introjection et projection du sein ou du pénis fantasmatiques, intrusions, luttes ou compromis des bons et mauvais objets, etc. Le progrès de la cure, s’il peut en définitive aboutir à une meilleure adaptation à la réalité, n’est pas attendu d’une quelconque démarche correctrice mais d’une dialectique où les fantasmes « s’intègrent » à mesure de leur dévoilement ; en dernière analyse, l’introjection stable du bon objet (non moins imaginaire que le mauvais) permet une fusion des instincts dans un équilibre fondé sur la prévalence de la libido sur l’instinct de mort.

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Fantasme, en allemand : Phantasie. C’est le terme pour désigner l’imagination, non pas tant la « faculté d’imaginer » (l’Einbildungskraft des philosophes) que le monde imaginaire et ses contenus, les « imaginations » ou « fantasmes » dans lesquels se retranche volontiers le névrosé ou le poète. Dans ces scènes que le sujet raconte, ou que le psychanalyste lui raconte, la nuance de fantasmagorie est impossible à méconnaître. Comment dès lors échapper à la tentation de définir ce monde par rapport à ce dont il se sépare : le monde du réel ? Opposition bien antérieure à la psychanalyse, mais qui risque d’emblée d’enfermer dans ses termes la théorie et la pratique psychanalytiques.

Dans la théorie, comment les psychanalystes s’en tirent-ils ? Bien mal, et le plus souvent par la voie d’une théorie de la connaissance des plus frustes.

Une Mélanie Klein, dont la technique est exempte de toute visée orthopédique et qui, plus que tout autre, se montre soucieuse de distinguer de l’imagerie contingente des rêveries diurnes la fonction structurante et la permanence de ce qu’elle nomme phantasmes inconscients3, maintient en dernier ressort que ceux-ci sont des « perceptions fausses ». Le « bon » objet et le « mauvais » objet doivent en toute rigueur, pour nous, être pourvus de guillemets4 même si toute l’évolution du sujet se situe à l’intérieur de ces guillemets.

Et Freud ? Nous verrons au cours de ce travail toute l’ambiguïté de sa conception, et qu’à chaque tournant de sa pensée, il trouve ouverte une autre voie. Mais, si nous prenons d’abord sa doctrine dans sa formulation la plus officielle, le monde des fantasmes semble se situer tout entier dans le cadre de l’opposition entre le subjectif et l’objectif, entre un monde intérieur qui tend à la satisfaction par l’illusion et un monde extérieur imposant progressivement au sujet, par la médiation du système perceptif, le principe de réalité. L’inconscient apparaît alors comme l’héritier de ce qui, à l’origine, était le seul monde du sujet, soumis au seul principe de plaisir. Le monde des fantasmes est semblable à ces « réserves naturelles » que les nations civilisées se créent pour y perpétuer l’état de nature. « Avec l’introduction du principe de réalité une forme d’activité de pensée se trouve séparée par clivage ; elle reste indépendante de l’épreuve de réalité et soumise uniquement au principe de plaisir. C’est là ce qu’on nomme la création de fantasmes5. » Pour les processus inconscients « l’épreuve de réalité n’est pas valable, la réalité de pensée équivaut à la réalité extérieure, le désir à son accomplissement, à l’événement6 ». Cette absence de « l’étalon de réalité » dans l’inconscient risque de désigner celui-ci comme un moindre être, un état moins différencié.

Dans la pratique psychanalytique, une insuffisance de l’appareil conceptuel ne peut manquer de produire des effets. Est-ce seulement pour mémoire qu’il faut mentionner toutes les formes de techniques qui, prenant appuis sur l’opposition entre imaginaire et réel, se proposent finalement de parachever l’intégration du principe de plaisir au principe de réalité, voie dans laquelle le névrosé se serait arrêté à mi-chemin ? Sans doute il n’est guère de mise de faire appel aux « réalités » extérieures à la cure elle-même, le matériel doit être analysé dans la relation du patient à l’analyste, « dans le transfert ». Mais, si nous n’y prenons garde, toute interprétation de transfert : « Vous vous conduisez avec moi comme si… » n’implique-t-elle pas le sous-entendu : « Et vous savez bien que je ne suis pas en réalité celui que vous croyez » ?

Heureusement la technique nous sauve : nous nous dispensons de prononcer ce malheureux sous-entendu7. C’est que, plus radicalement, la règle analytique serait à comprendre comme épochè, suspension absolue de tout jugement de réalité. N’est-ce pas là se mettre de plain-pied avec l’inconscient qui ne connaît pas un tel jugement ? Un patient vient nous dire qu’il est un enfant adoptif, il nous raconte des fantasmes où, à la recherche de sa vraie mère, il s’aperçoit qu’elle est une femme du monde devenue prostituée. Ne reconnaissons-nous pas là le thème banal du « roman familial » tel que le forge aussi bien un enfant qui n’a pas été adopté ? Au sein de notre réduction phénoménologique nous n’aurions plus à faire la distinction, sinon pour dénoncer comme défense par la réalité l’appui que ce patient trouve par exemple dans des documents authentifiant son adoption. La suspension de la référence à la réalité devient un « c’est vous qui le dites », à la limite dénonciateur : « Tout cela, c’est du subjectif. »

Et pourtant, dans le cas d’une adoption réelle auquel nous faisons ici allusion, la différence s’impose sur le plan clinique : actualisation, d’ailleurs rapidement émoussée, des fantasmes de retrouvaille de la mère, épisodes où la tentative de rejoindre la vraie mère est agie symboliquement dans une sorte d’état second, etc. Dans la cure même, dès son commencement, de nombreux éléments – contenu des rêves, survenue répétée du sommeil en séance manifestant de façon massive et agie une tendance régressive vers les origines – indiquaient la disjonction du réel brut et de la verbalisation.

Hanté – et qui le lui reprocherait ? – par l’exigence de savoir dans quelle région de l’être il se meut, Freud ne s’en tire pas à si bon compte lorsqu’il lui faut justifier la suspension du jugement de réalité dans la cure. Et d’abord il ressent presque comme un devoir de révéler au patient le dessous des cartes. Mais, pris comme le patient lui-même dans l’alternative réel-imaginaire, comment échapperait-il au double risque, soit de voir l’intérêt pour l’analyse s’effondrer si d’emblée l’analysé apprend que tout le matériel produit n’est qu’imaginations (Einbildungen), soit de se voir reprocher plus tard de l’avoir encouragé à prendre ses fantasmes pour des réalités8 ? Ici est invoqué comme solution le recours à la notion de « réalité psychique », dimension nouvelle à laquelle l’analysé ne peut avoir d’emblée accès. Mais qu’est-ce à dire ? Qu’entend Freud par là ?

Bien souvent rien d’autre que la réalité de nos pensées, de notre monde personnel, réalité qui vaut bien celle du monde matériel, et dont l’efficace, quant aux phénomènes névrotiques, est déterminante. Si c’est là opposer la réalité des phénomènes psychologiques à la « réalité matérielle9 », la « réalité de pensée » à la « réalité extérieure10 », cela revient à dire : nous nous mouvons dans l’imaginaire, dans le subjectif, mais ce subjectif est notre objet ; l’objet de la psychologie vaut bien celui des sciences de la nature matérielle. Et le terme même de réalité psychique ne signe-t-il pas le fait que Freud ne pourrait conférer la dignité d’objet aux phénomènes psychiques que par référence à la réalité matérielle, en affirmant qu’« eux aussi possèdent une sorte de réalité11 » ? La suspension du jugement de réalité, faute d’une nouvelle catégorie, nous fait basculer à nouveau dans la « réalité » du pur subjectif.

Et pourtant… Lorsqu’il introduit cette notion de réalité psychique, dans ces dernières lignes de L’interprétation des rêves qui en résument toute la thèse (le rêve n’est pas une fantasmagorie mais un texte à déchiffrer), Freud ne la définit pas comme tout le subjectif, comme le champ psychologique, mais comme un noyau hétérogène dans ce champ, résistant, seul vraiment « réel » par opposition à la plupart des phénomènes psychiques : « Faut-il reconnaître aux désirs inconscients une réalité ? Je ne saurais dire. Naturellement il faut la refuser à toutes les pensées de transition et de liaison. Lorsqu’on se trouve en présence des désirs inconscients ramenés à leur expression la dernière et la plus vraie, on est bien forcé de dire que la réalité psychique est une forme d’existence particulière qui ne saurait être confondue avec la réalité matérielle12. »

Trois sortes, donc, de phénomènes (ou de réalités au sens le plus large) : la réalité matérielle, la réalité des « pensées de liaison » ou du psychologique, la réalité du désir inconscient et de son « expression la plus vraie » (le fantasme).

Cette « réalité » psychique, nouvelle catégorie sans cesse occultée chez Freud, il ne suffit pas de la désigner d’emblée comme le « symbolique » ou le « structural ». Si elle est retrouvée et reperdue par Freud, ce n’est pas seulement l’effet d’une carence de l’outil conceptuel : sa relation – structurale elle-même – au réel et à l’imaginaire fait toute sa difficulté et son ambiguïté telles quelles apparaissent dans le domaine central du fantasme.

Un mot encore concernant lépochè exprimée dans la règle analytique : « Tout dire et ne faire que dire. » Elle n’est pas suspension de la réalité des événements extérieurs au profit de la réalité subjective. Elle crée un champ nouveau, celui du dire, où la différence du réel et de l’imaginaire peut garder sa valeur (cf. le cas du patient auquel nous avons fait allusion plus haut). L’homologie du champ analytique avec le champ inconscient dont il doit susciter l’émergence ne tient pas à leur commune « subjectivité » mais à la parenté profonde de l’inconscient avec ce champ de la parole. Non pas « c’est vous qui le dites », mais « c’est vous qui le dites ».