Un scénario à entrées multiples

Retrouvé aux niveaux les plus divers de l’expérience psychanalytique, donné, interprété, reconstruit, postulé, le fantasme ne pouvait manquer de poser le problème difficile de son statut métapsychologique et tout d’abord de son appartenance topique dans le cadre de la distinction des systèmes inconscient, préconscient et conscient.

Dans certaines tendances de la psychanalyse contemporaine41 on a tenté de trancher la question, en transposant dans la théorie la distinction qui semble s’imposer dans la pratique entre le fantasme tel qu’il se donne à interpréter et le fantasme auquel aboutit le travail d’interprétation analytique. Freud désignerait à tort d’un même terme, Phantasie, deux réalités tout à fait distinctes : d’une part la Phantasie inconsciente, « contenu primaire des processus mentaux inconscients42 » et, d’autre part, les imaginations conscientes ou subliminaires dont le type est la rêverie diurne. Celle-ci ne serait qu’un contenu manifeste comme les autres ; elle n’aurait pas une relation plus privilégiée avec la Phantasie inconsciente que le rêve, les comportements et ce que, d’une façon générale, nous nommons le « matériel » : comme toute donnée manifeste, elle renverrait à une interprétation en termes de Phantasie inconsciente. On propose alors, pour lever cette malheureuse confusion, de distinguer par une graphie différente les « fantasmes43 conscients, du type des rêveries diurnes » et les « phantasmes »44 inconscients. S’agit-il là, comme on le dit parfois, d’un grand progrès, résultat d’un demi-siècle de psychanalyse ? Tentons de comparer ce « progrès » à l’inspiration et à la progression de la pensée freudienne.

Inspiration de la pensée de Freud : par son obstination à employer le même terme de Phantasie jusqu’à la fin de son œuvre, en dépit de la découverte très tôt survenue que ces Phantasiens peuvent être aussi bien inconscientes que conscientes, Freud veut attester une parenté profonde : « Les fantasmes clairement conscients des pervers – qui, dans des circonstances favorables, peuvent se transformer en comportements agencés –, les craintes délirantes des paranoïaques – qui sont projetées sur d’autres avec un sens hostile –, les fantasmes inconscients des hystériques – que l’on découvre par la psychanalyse derrière leurs symptômes –, toutes ces formations coïncident par leur contenu jusqu’aux moindres détails45. » C’est dire que dans des formations imaginaires et des structures psycho-pathologiques aussi diverses que celles que désigne ici Freud, un même contenu, un même agencement peut être retrouvé, qu’il soit conscient ou inconscient, agi ou représenté, qu’il y ait ou non changement de signes et permutation de personnages.

Une telle affirmation (1905) n’est pas celle d’un soi-disant proto-Freud. Elle est centrale notamment dans la période 1906-1909 où le fantasme suscite une multiplicité de recherches46. Le fantasme est à cette époque pleinement reconnu dans son efficacité inconsciente, comme sous-jacent, par exemple, à l’attaque hystérique qui le symbolise. Cependant c’est du fantasme conscient, du rêve diurne, que Freud part, non seulement comme paradigme, mais comme source. Ces fantasmes hystériques qui ont « des relations importantes avec le déterminisme des symptômes névrotiques » (ne s’agit-il pas des fantasmes inconscients ?) ont pour « cause commune et prototype normal ce qu’on nomme les rêves diurnes de la jeunesse47 ». Cause commune ? En effet c’est le fantasme conscient lui-même qui peut être refoulé, devenant alors pathogène. Freud trouve même dans le fantasme le point privilégié où pourrait être saisi sur le vif le processus de passage d’un système à l’autre, refoulement ou retour du refoulé48. C’est bien le même être mixte, le même « sang mêlé » qui, proche de la limite de l’inconscient, peut passer d’un côté ou de l’autre, en fonction notamment d’une variation d’investissement49. On objectera peut-être que Freud ne prend pas là le fantasme inconscient à son niveau le plus profond, qu’il ne s’agit pas vraiment du « phantasme » mais d’une simple rêverie subliminaire. Pourtant Freud désigne bien comme refoulement le processus qui « renvoie » le fantasme, et la frontière dont il parle est bien celle de l’inconscient au sens propre, topique, du terme.

Nous ne nions certes pas qu’il existe différents niveaux dans les fantasmes inconscients mais il est frappant de voir Freud, lorsqu’il étudie la métapsychologie du rêve, retrouver la même parenté entre les fantasmes inconscients les plus profonds et la rêverie diurne : dans le travail du rêve, le fantasme est présent aux deux extrémités du processus. (D’une part, il est lié au désir inconscient dernier, au « capitaliste » du rêve, et comme tel il est à l’origine de ce « parcours plusieurs fois rebroussé » qu’est censée suivre l’excitation à travers la succession des systèmes psychiques : « La première partie (de ce parcours) va, de façon progrédiente, des scènes ou fantasmes inconscients jusqu’au préconscient50 » où il va recruter les « restes diurnes » ou « pensées de transfert ». Mais le fantasme est aussi présent à l’autre extrémité du rêve, dans l’élaboration secondaire dont Freud souligne bien qu’elle ne fait pas partie du travail inconscient du rêve, mais doit être identifiée « au travail de notre pensée vigile ». L’élaboration secondaire est un remaniement a posteriori qui se poursuit d’ailleurs dans les transformations que nous faisons subir, une fois éveillés, au récit du rêve. Elle consiste essentiellement à recréer dans le produit brut livré par les mécanismes inconscients (déplacement, condensation, symbolisme) un minimum d’ordre et de cohérence, à plaquer sur cet entassement hétéroclite une « façade », un scénario qui le rende relativement cohérent et continu. En un mot, il s’agit de rendre le rêve définitif relativement semblable à une « rêverie diurne51 ». Aussi l’élaboration secondaire va-t-elle utiliser les scénarios tout montés que sont les fantasmes ou rêveries diurnes, dont le sujet a pu se donner le spectacle au cours de la journée précédant le rêve.

Est-ce à dire qu’entre le « phantasme » qui est au cœur du rêve et le « fantasme » qui sert à rendre celui-ci acceptable par la conscience il n’y ait pas de relation privilégiée ? Tout à sa découverte du rêve comme accomplissement du désir inconscient, il est sans doute bien naturel que Freud dévalorise tout ce qui, proche du conscient, peut apparaître comme défense, camouflage, et précisément l’élaboration secondaire52. Mais il revient vite à une appréciation différente : « On s’égarerait en ne voulant voir dans ces façades du rêve rien d’autre que cette élaboration – toute faite de malentendus et assez arbitraire – du contenu du rêve par l’instance consciente […]. Les fantasmes de désir que l’analyse découvre dans les rêves nocturnes se révèlent être des répétitions et des remaniements de scènes infantiles ; ainsi, dans plus d’un rêve, la façade du rêve nous désigne de façon immédiate le véritable noyau du rêve, qui se trouve déformé parce qu’il est mêlé à un autre matériel53. » Ainsi les deux extrémités du rêve, et les deux modalités de fantasme qui s’y retrouvent, semblent sinon se rejoindre, du moins communiquer de l’intérieur et comme se symboliser l’une l’autre.

Nous avons parlé d’une progression de la pensée de Freud quant au statut métapsychologique du fantasme. Elle va assurément dans le sens d’une différenciation mais nous croyons avoir assez indiqué que c’est sans supprimer l’homologie qui existe entre les différents niveaux du fantasme, et surtout sans faire coïncider la ligne de différenciation majeure avec la barrière topique (censure) qui sépare les systèmes pré-conscient-conscient d’une part, inconscient de l’autre. La différence passe à l’intérieur de l’inconscient : « Les fantasmes inconscients ou bien ont été depuis toujours inconscients et formés dans l’inconscient ou bien, ce qui est le cas le plus fréquent, ils ont été jadis fantasmes conscients, rêves diurnes et ont été ensuite oubliés intentionnellement, ils sont arrivés dans l’inconscient par le “refoulement”54. »

Cette distinction, un peu plus tard, va venir coïncider dans la terminologie freudienne avec celle des fantasmes originaires et des autres fantasmes, ceux qu’on pourrait nommer secondaires, qu’ils soient inconscients ou non55.

L’unité de l’ensemble du fantasme tient cependant, au-delà de cette différence fondamentale, dans leur caractère d’êtres mixtes, où se retrouvent, bien qu’à des degrés divers, le structural et l’imaginaire. C’est en ce sens que Freud prendra toujours comme modèle du fantasme la rêverie, cette sorte de roman feuilleton, à la fois stéréotypé et infiniment variable, que le sujet forge et se raconte à l’état de veille.

Jeu d’images, le rêve diurne utilisant le tout-venant chatoyant du vécu individuel ; mais aussi le fantasme originaire dont les dramatis personœ, les figurines du jeu de cartes reçoivent leurs emblèmes d’une légende familiale mutilée, bouleversée, mal-entendue. Structure, le fantasme originaire où se lit aisément la configuration œdipienne ; mais aussi le rêve diurne, s’il est vrai que l’analyse retrouve des scénarios typiques, répétitifs, sous la variabilité des affabulations.

Cependant ce n’est pas seulement, ni même essentiellement, la proportion variable, et inversée, entre l’ingrédient imaginaire et le liant structural qui permettrait de classer et de différencier les modalités du fantasme56 entre les deux pôles extrêmes du fantasme originaire et de la rêverie. La structure elle-même semble varier. Au pôle de la rêverie diurne, le scénario est essentiellement en première personne, la place du sujet marquée et invariable. L’organisation est stabilisée par le processus secondaire, lestée par le « moi » : le sujet, dit-on, vit sa rêverie. Le pôle du fantasme originaire à l’inverse, se caractériserait par une absence de subjectivation allant de pair avec la présence du sujet dans la scène : l’enfant par exemple est un des personnages, parmi les autres, du fantasme « un enfant est battu ». En ce sens le souvenir-écran, à propos duquel Freud a insisté sur cette visualisation du sujet au même rang que les autres protagonistes, aurait une parenté structurale profonde avec les fantasmes originaires57.

« Un père séduit une fille », telle serait par exemple la formulation résumée du fantasme de séduction. La marque du processus primaire n’est pas ici l’absence d’organisation, comme on le dit parfois, mais ce caractère particulier de la structure : elle est un scénario à entrées multiples, dans lequel rien ne dit que le sujet trouvera d’emblée sa place dans le terme fille ; on peut le voir se fixer aussi bien en père ou même en séduit.