Chapitre II. Sentiments et moralité des foules

Après avoir indiqué d’une façon très générale les principaux caractères des foules, nous allons maintenant les étudier en détail.

Plusieurs caractères spéciaux des foules, tels que l’impulsivité, l’irritabilité, l’inca­pa­cité de raisonner, l’absence de jugement et d’esprit critique, l’exagération des sentiments, et d’autres encore, sont observables également chez les êtres appartenant à des formes inférieures d’évolution, comme le sauvage et l’enfant. C’est là une analogie que j’indique seulement en passant. Sa démonstration dépasserait le cadre de cet ouvrage. Elle serait inutile, d’ailleurs, pour les personnes au courant de la psychologie des primitifs, et convaincrait médiocrement celles qui l’ignorent.

J’aborde maintenant l’un après l’autre les divers caractères faciles à observer dans la plupart des foules.

1. Impulsivité, mobilité et irritabilité des foules

La foule, avons-nous dit en étudiant ses caractères fondamentaux, est conduite presque exclusivement par l’inconscient. Ses actes sont beaucoup plus sous l’influ­ence de la moelle épinière que sous celle du cerveau. Les actions accomplies peuvent être parfaites quant à leur exécution, mais, le cerveau ne les dirigeant pas, l’individu agit suivant les hasards de l’excitation. La foule, jouet de tous les stimulants extérieurs, en reflète les incessantes variations. Elle est donc esclave des impulsions reçues. L’individu isolé peut être soumis aux mêmes excitants que l’homme en foule ; mais sa raison lui montrant les inconvénients d’y céder, il n’y cède pas. On peut physiologiquement définir ce phénomène en disant que l’individu isolé possède l’aptitude à dominer ses réflexes, alors que la foule en est dépourvue.

Les impulsions diverses auxquelles obéissent les foules pourront être, suivant les excitations, généreuses ou cruelles, héroïques ou pusillanimes, mais elles seront toujours tellement impérieuses que l’intérêt de la conservation lui-même s’effacera devant elles.

Les excitants susceptibles de suggestionner les foules étant variés, et ces dernières y obéissant toujours, elles sont extrêmement mobiles. On les voit passer en un instant de la férocité la plus sanguinaire à la générosité ou à l’héroïsme le plus absolu. La foule est aisément bourreau, mais non moins aisément martyre. C’est de son sein qu’ont coulé les torrents de sang exigés pour le triomphe de chaque croyance. Inutile de remonter aux âges héroïques pour voir de quoi les foules sont capables. Elles ne marchandent jamais leur vie dans une émeute, et il y a peu d’années qu’un général, devenu subitement populaire, eût facilement trouvé cent mille hommes prêts à se faire tuer pour sa cause.

Rien donc ne saurait être prémédité chez les foules. Elles peuvent parcourir successivement la gamme des sentiments les plus contraires, sous l’influence des excitations du moment. Elles sont semblables aux feuilles que l’ouragan soulève, disperse en tous sens, puis laisse retomber. L’étude de certaines foules révolution­naires nous fournira quelques exemples de la variabilité de leurs sentiments.

Cette mobilité des foules les rend très difficiles à gouverner, surtout lorsqu’une partie des pouvoirs publics est tombée entre leurs mains. Si les nécessités de la vie quotidienne ne constituaient une sorte de régulateur invisible des événements, les démocraties ne pourraient guère subsister. Mais les foules qui veulent les choses avec frénésie, ne les veulent pas bien longtemps. Elles sont aussi incapables de volonté durable que de pensée.

La foule n’est pas seulement impulsive et mobile. Comme le sauvage, elle n’admet pas d’obstacle entre son désir et la réalisation de ce désir, et d’autant moins que le nombre lui donne le sentiment d’une puissance irrésistible. Pour l’individu en foule, la notion d’impossibilité disparaît. L’homme isolé sent bien qu’il ne pourrait à lui seul incendier un palais, piller un magasin ; la tentation ne lui en vient donc guère à l’esprit. Faisant partie d’une foule, il prend conscience du pouvoir que lui confère le nombre, et à la première suggestion de meurtre et de pillage il cédera immédiatement. L’obstacle inattendu sera brisé avec frénésie. Si l’organisme humain permettait la perpétuité de la fureur, on pourrait dire que l’état normal de la foule contrariée est la fureur.

Dans l’irritabilité des foules, leur impulsivité et leur mobilité, ainsi que dans tous les sentiments populaires que nous aurons à étudier, interviennent toujours les carac­tères fondamentaux de la race. Ils constituent le sol invariable sur lequel germent nos sentiments. Les foules sont irritables et impulsives, sans doute, mais avec de grandes variations de degré. La différence entre une foule latine et une foule anglo-saxonne est, par exemple, frappante. Les faits récents de notre histoire jettent une vive lueur sur ce point. En 1870, la publication d’un simple télégramme relatant une insulte supposée suffit pour déterminer une explosion de fureur dont sortit immédiatement une guerre terrible. Quelques années plus tard, l’annonce télégraphi­que d’un insigni­fiant échec à Langson provoqua une nouvelle explosion qui amena le renversement instantané du gouvernement. Au même moment, l’échec beaucoup plus grave d’une expédition anglaise devant Khartoum ne produisit en Angleterre qu’une faible émotion, et aucun ministre ne fut changé. Les foules sont partout féminines, mais les plus féminines de toutes sont les foules latines. Qui s’appuie sur elles peut monter très haut et très vite, mais en côtoyant sans cesse la roche Tarpéienne et avec la certitude d’en être précipité un jour.

2. Suggestibilité et crédulité des foules

Nous avons dit qu’un des caractères généraux des foules est une suggestibilité excessive, et montré combien, parmi toute agglomération humaine, une suggestion est contagieuse ; ce qui explique l’orientation rapide des sentiments vers un sens dé­ter­miné.

Si neutre qu’on la suppose, la foule se trouve le plus souvent dans un état d’atten­tion expectante favorable à la suggestion. La première suggestion formulée s’impose immédiatement par contagion à tous les cerveaux, et établit aussitôt l’orientation. Chez les êtres suggestionnés, l’idée fixe tend à se transformer en acte. S’agit-il d’un palais à incendier ou d’une œuvre de dévouement à accomplir, la foule s’y prête avec la même facilité. Tout dépendra de la nature de l’excitant, et non plus, comme chez l’individu isolé, des rapports existant entre l’acte suggéré et la somme de raison qui peut être opposée à sa réalisation.

Aussi, errant constamment sur les limites de l’inconscience, subissant toutes les suggestions, animée de la violence de sentiments propre aux êtres qui ne peuvent faire appel à des influences rationnelles, dépourvue d’esprit critique, la foule ne peut que se montrer d’une crédulité excessive. L’invraisemblable n’existe pas pour elle, et il faut bien se le rappeler pour comprendre la facilité avec laquelle se créent et se propagent les légendes et les récits les plus extravagants4.

La création des légendes qui circulent si aisément parmi les foules n’est pas seulement le résultat d’une crédulité complète, mais encore des déformations prodi­gieuses que subissent les événements dans l’imagination d’individus assemblés. L’événement le plus simple vu par la foule est bientôt un événement défiguré. Elle pense par images, et l’image évoquée en évoque elle-même une série d’autres sans aucun lien logique avec la première. Nous concevons aisément cet état en songeant aux bizarres successions d’idées où nous conduit parfois l’évocation d’un fait quelconque. La raison montre l’incohérence de pareilles images, mais la foule ne la voit pas ; et ce que son imagination déformante ajoute à l’événement, elle le confon­dra avec lui. Incapable de séparer le subjectif de l’objectif, elle admet comme réelles les images évoquées dans son esprit, et ne possédant le plus souvent qu’une parenté lointaine avec le fait observé.

Les déformations qu’une foule fait subir à un événement quelconque dont elle est le témoin devraient, semble-t-il, être innombrables et de sens divers, puisque les hommes qui la composent sont de tempéraments fort variés. Mais il n’en est rien. Par suite de la contagion, les déformations sont de même nature et de même sens pour tous les individus de la collectivité. La première déformation perçue par l’un d’eux forme le noyau de la suggestion contagieuse. Avant d’apparaître sur les murs de Jérusalem à tous les croisés, saint Georges ne fut certainement vu que d’un des assis­tants. Par voie de suggestion et de contagion le miracle signalé fut immédia­tement accepté par tous.

Tel est le mécanisme de ces hallucinations collectives si fréquentes dans l’histoire, et qui semblent avoir tous les caractères classiques de l’authenticité, puisqu’il s’agit de phénomènes constatés par des milliers de personnes.

La qualité mentale des individus dont se compose la foule ne contredit pas ce principe. Cette qualité est sans importance. Du moment qu’ils sont en foule, l’ignorant et le savant deviennent également incapables d’observation.

La thèse peut sembler paradoxale, Pour la démontrer il faudrait reprendre un grand nombre de faits historiques, et plusieurs volumes n’y suffiraient pas.

Ne voulant pas cependant laisser le lecteur sous l’impression d’assertions sans preuves, je vais lui donner quelques exemples pris au hasard parmi tous ceux que l’on pourrait citer.

Le fait suivant est un des plus typiques parce qu’il est choisi parmi des halluci­nations collectives sévissant sur une foule où se trouvaient des individus de toutes sortes, ignorants comme instruits. Il est rapporté incidemment par le lieutenant de vaisseau Julien Félix dans son livre sur les courants de la mer.

La frégate La Belle-Poule croisait en mer pour retrouver la corvette Le Berceau dont un violent orage l’avait séparée. On était en plein jour et en plein soleil. Tout à coup la vigie signale une embarcation désemparée. L’équipage dirige ses regards vers le point indiqué, et tout le monde, officiers et matelots, aperçoit nettement un radeau chargé d’hommes remorqué par des embarcations sur lesquelles flottaient des signaux de détresse. L’amiral Desfossés fit armer une embarcation pour voler au secours des naufragés. En approchant, les matelots et les officiers qui la montaient voyaient « des masses d’hommes s’agiter, tendre les mains, et entendaient le bruit sourd et confus d’un grand nombre de voix ». Arrivés contre le prétendu radeau, on se trouva sim­ple­ment en face de quelques branches d’arbres couvertes de feuilles arrachées à la côte voisine. Devant une évidence aussi palpable, l’hallucination s’évanouit.

Cet exemple dévoile bien clairement le mécanisme de l’hallucination collective tel que nous l’avons expliqué. D’un côté, foule, en état d’attention expectante ; de l’autre, suggestion opérée par la vigie signalant un bâtiment désemparé en mer, suggestion acceptée par voie de contagion, de tous les assistants, officiers ou matelots.

Une foule n’a pas besoin d’être nombreuse pour que sa faculté de voir correcte­ment soit détruite, et les faits réels remplacés par des hallucinations sans parenté avec eux. Quelques individus réunis constituent une foule, et alors même qu’ils seraient des savants distingués, ils revêtent tous les caractères des foules pour les sujets en dehors de leur spécialité. La faculté d’observation et l’esprit critique possédés par chacun d’eux s’évanouissent.

Un psychologue ingénieux, M Davey, nous en fournit un bien curieux exemple, rapporté par les Annales des Sciences psychiques, et qui mérite d’être relaté ici. M. Davey ayant convoqué une réunion d’observateurs distingués, parmi lesquels un des premiers savants de l’Angleterre, M. Wallace, exécuta devant eux, et après leur avoir laissé examiner les objets et poser des cachets où ils voulaient, tous les phénomènes classiques des spirites : matérialisation des esprits, écriture sur des ardoises, etc. Ayant ensuite obtenu de ces spectateurs illustres des rapports écrits affirmant que les phénomènes observés n’avaient pu être obtenus que par des moyens surnaturels, il leur révéla qu’ils étaient le résultat de supercheries très simples. « Le plus étonnant de l’investigation de M. Davey, écrit l’auteur de la relation, n’est pas la merveille des tours en eux-mêmes, mais l’extrême faiblesse des rapports qu’en ont faits les témoins non initiés. Donc, dit-il, les témoins peuvent faire de nombreux et positifs récits qui sont complètement erronés, mais dont le résultat est que, si l’on accepte leurs descriptions comme exactes, les phénomènes qu’ils décrivent sont inexplicables par la supercherie. Les méthodes inventées par M. Davey étaient si simples qu’on est étonné qu’il ait eu la hardiesse de les employer ; mais il avait un tel pouvoir sur l’esprit de la foule qu’il pouvait lui persuader qu’elle voyait ce qu’elle ne voyait pas. » C’est toujours le pouvoir de l’hypnotiseur à l’égard de l’hypnotisé. Mais quand on le voit s’exercer sur des esprits supérieurs, préalablement mis en défiance, on conçoit avec quelle facilité s’illusionnent les foules ordinaires.

Les exemples analogues sont innombrables. Il y a quelques années, les journaux reproduisirent l’histoire de deux petites filles noyées retirées de la Seine. Ces enfants furent d’abord reconnues de la façon la plus catégorique par une douzaine de témoins. Devant les affirmations si concordantes aucun doute n’était resté dans l’esprit du juge d’instruction. Il permit d’établir l’acte de décès. Mais au moment où on allait procéder à l’inhumation, le hasard fit découvrir que les victimes supposées étaient parfaitement vivantes et n’avaient d’ailleurs qu’une très lointaine ressemblance avec les petites noyées. Comme dans plusieurs des exemples précédemment cités l’affirmation du premier témoin, victime d’une illusion, avait suffi à suggestionner tous les autres.

Dans les cas semblables, le point de départ de la suggestion est toujours l’illusion produite chez un individu au moyen de réminiscences plus ou moins vagues, puis la contagion par voie d’affirmation de cette illusion primitive. Si le premier observateur est très impressionnable, il suffira que le cadavre qu’il croit reconnaître présente – en dehors de toute ressemblance réelle – quelque particularité, une cicatrice ou un détail de toilette, capable d’évoquer pour lui l’idée d’une autre personne. Cette idée évoquée devient alors le noyau d’une sorte de cristallisation envahissant le champ de l’enten­dement et paralysant toute faculté critique. Ce que l’observateur voit alors, n’est plus l’objet lui-même, mais l’image évoquée dans son esprit. Ainsi s’expliquent les recon­naissances erronées de cadavres d’enfants par leur propre mère, tel que le cas suivant déjà ancien, et où l’on voit se manifester précisément les deux ordres de suggestion dont je viens d’indiquer le mécanisme.

L’enfant fut reconnu par un autre enfant – qui se trompait. La série des recon­naissances inexactes se déroula alors.

Et l’on vit une chose très extraordinaire. Le lendemain du jour où un écolier l’avait recon­nu, une femme s’écria : “Ah ! mon Dieu, c’est mon enfant.”

On l’introduit près du cadavre, elle examine les effets, constate une cicatrice au front. « C’est bien, dit-elle, mon pauvre fils, perdu depuis juillet dernier. On me l’aura volé et on me l’a tué ! »

La femme était concierge rue du Four et se nommait Chavandret. On fit venir son beau-frère qui, sans hésitation, dit : « Voilà le petit Philibert. » Plusieurs habitants de la rue recon­nurent Philibert Chavandret dans l’enfant, sans compter son propre maître d’école pour qui la médaille était un indice.

Eh bien ! les voisins, le beau-frère, le maître d’école et la mère se trompaient. Six semai­nes plus tard, l’identité de l’enfant fut établie. C’était un enfant de Bordeaux, tué à Bordeaux et, par les messageries, apporté à Paris5.

Remarquons que ces reconnaissances sont faites généralement par des femmes et des enfants, c’est-à-dire précisément par les êtres les plus impressionnables. Elles montrent ce que peuvent valoir en justice de tels témoignages. Les affirmations des enfants, notamment, ne devraient jamais être invoquées. Les magistrats répètent comme un lieu commun qu’à cet âge on ne ment pas. Une culture psychologique un peu moins sommaire leur apprendrait qu’à cet âge, au contraire, on ment presque toujours. Le mensonge, sans doute, est innocent, mais n’en constitue pas moins un mensonge. Mieux vaudrait jouer à pile ou face la condamnation d’un accusé que de la décider comme on l’a fait tant de fois, d’après le témoignage d’un enfant.

Pour en revenir aux observations faites par les foules, nous conclurons que les observations collectives sont les plus erronées de toutes et représentent le plus souvent la simple illusion d’un individu ayant, par voie de contagion, suggestionné les autres.

D’innombrables faits prouvent la complète défiance qu’il faut avoir du témoignage des foules. Des milliers d’hommes assistèrent à la célèbre charge de cavalerie de la bataille de Sedan, et pourtant il est impossible, en présence des témoignages visuels les plus contradictoires, de savoir par qui elle fut commandée. Dans un livre récent, le général anglais Wolseley a prouvé que jusqu’ici les plus graves erreurs avaient été commises sur les faits les plus considérables de la bataille de Waterloo, faits attestés cependant par des centaines de témoins6.

Tous ces exemples montrent, je le répète, ce que vaut le témoignage des foules. Les traités de logique font rentrer l’unanimité de nombreux témoins dans la catégorie des preuves les plus probantes de l’exactitude d’un fait. Mais ce que nous savons de la psychologie des foules montre combien ils s’illusionnent sur ce point. Les événe­ments les plus douteux sont certainement ceux qui ont été observés par le plus grand nombre de personnes. Dire qu’un fait a été simultanément constaté par des milliers de témoins, c’est dire que le fait réel est en général fort différent du récit adopté.

Il découle clairement de ce qui précède qu’on doit considérer les livres d’histoire comme des ouvrages d’imagination pure. Ce sont des récits fantaisistes de faits mal observés, accompagnés d’explications forgées après coup. Si le passé ne nous avait pas légué ses œuvres littéraires, artistiques et monumentales, nous n’en connaîtrions rien de réel. Savons-nous un seul mot de vrai sur la vie des grands hommes qui jouèrent les rôles prépondérants dans l’humanité, tels qu’Hercule, Bouddha, Jésus ou Mahomet ? Très probablement non. Au fond, d’ailleurs, leur vie exacte nous importe peu. Les êtres qui ont impressionné les foules furent des héros légendaires, et non des héros réels.

Malheureusement les légendes n’ont elles-mêmes aucune consistance. L’imagina­tion des foules les transforme sans cesse suivant les temps, et surtout les races. Il y a loin du Jéhovah sanguinaire de la Bible au Dieu d’amour de sainte Thérèse, et le Bouddha adoré en Chine n’a plus aucun trait commun avec celui qui est vénéré dans l’Inde.

Il n’est même pas besoin que les siècles aient passé sur les héros pour que leur légende soit transformée par l’imagination des foules. La transformation se fait parfois en quelques années. Nous avons vu de nos jours la légende de l’un des plus grands héros historiques se modifier plusieurs fois en moins de cinquante ans. Sous les Bourbons, Napoléon devint une sorte de personnage idyllique, philanthrope et libéral, ami des humbles, qui, au dire des poètes, devaient conserver son souvenir sous le chaume pendant bien longtemps. Trente ans après, le héros débonnaire était devenu un despote sanguinaire, usurpateur du pouvoir et de la liberté, ayant sacrifié trois millions d’hommes uniquement à son ambition. Actuellement, la légende se transforme encore. Quand quelques dizaines de siècles auront passé sur elle, les savants de l’avenir, en présence de ces récits contradictoires, douteront peut-être de l’existence du héros, comme nous doutons parfois de celle de Bouddha, et ne verront en lui que quelque mythe solaire ou un développement de la légende d’Hercule. Ils se consoleront aisément sans doute de cette incertitude, car, mieux initiés qu’aujourd’hui à la psychologie des foules, ils sauront que l’histoire ne peut guère éterniser que des mythes.

3. Exagération et simplisme des sentiments des foules

Les sentiments, bons ou mauvais, manifestés par une foule, présentent ce double caractère d’être très simples et très exagérés. Sur ce point, comme sur tant d’autres, l’individu en foule se rapproche des êtres primitifs. Inaccessible aux nuances, il voit les choses en bloc et ne connaît pas les transitions. Dans la foule, l’exagération d’un sentiment est fortifiée par le fait que, se propageant très vite par voie de suggestion et de contagion, l’approbation dont il devient l’objet accroît considérablement sa force.

La simplicité et l’exagération des sentiments des foules les préservent du doute et de l’incertitude. Comme les femmes, elles vont tout de suite aux extrêmes. Le soupçon énoncé se transforme aussitôt en évidence indiscutable. Un commencement d’antipathie ou de désapprobation, qui, chez l’individu isolé, resterait peu accentué, devient aussitôt une haine féroce chez l’individu en foule.

La violence des sentiments des foules est encore exagérée, dans les foules hété­rogènes surtout, par l’absence de responsabilité. La certitude de l’impunité, d’autant plus forte que la foule est plus nombreuse et la notion d’un pouvoir momentané consi­dérable dû au nombre, rendent possibles à la collectivité des sentiments et des actes impossibles à l’individu isolé. Dans les foules, l’imbécile, l’ignorant et l’envieux sont libérés du sentiment de leur nullité et de leur impuissance, que remplace la notion d’une force brutale, passagère, mais immense.

L’exagération, chez les foules, porte malheureusement souvent sur de mauvais sentiments, reliquat atavique des instincts de l’homme primitif, que la crainte du châtiment oblige l’individu isolé et responsable à refréner. Ainsi s’explique la facilité des foules à se porter aux pires excès.

Habilement suggestionnées, les foules deviennent capables d’héroïsme et de dévouement. Elles en sont même beaucoup plus capables que l’individu isolé. Nous aurons bientôt occasion de revenir sur ce point en étudiant la moralité des foules.

La foule n’étant impressionnée que par des sentiments excessifs, l’orateur qui veut la séduire doit abuser des affirmations violentes. Exagérer, affirmer, répéter, et ne jamais tenter de rien démontrer par un raisonnement, sont les procédés d’argumen­tation familiers aux orateurs des réunions populaires.

La foule réclame encore la même exagération dans les sentiments de ses héros. Leurs qualités et leurs vertus apparentes doivent toujours être amplifiées. Au théâtre, la foule exige du héros de la pièce des vertus, un courage, une moralité, qui ne sont jamais pratiqués dans la vie.

On a parlé avec raison de l’optique spéciale du théâtre. Il en existe une, sans doute, mais ses règles sont le plus souvent sans parenté avec le bon sens et la logique. L’art de parler aux foules est d’ordre inférieur, mais exige des aptitudes toutes spéciales. On s’explique mal parfois à la lecture le succès de certaines pièces. Les directeurs des théâtres, quand ils les reçoivent, sont eux-mêmes généralement très incertains de la réussite, car pour juger, il leur faudrait se transformer en foule7. Si nous pouvions entrer dans les développements, il serait facile de montrer encore l’influence prépondérante de la race. La pièce de théâtre qui enthousiasme la foule dans un pays reste parfois sans aucun succès dans un autre ou n’obtient qu’un succès d’estime et de convention, parce qu’elle ne met pas en jeu des ressorts capables de soulever son nouveau publie.

Inutile d’ajouter que l’exagération des foules porte seulement sur les sentiments, et en aucune façon sur l’intelligence. Par le fait seul que l’individu est en foule, son niveau intellectuel, je l’ai déjà montré, baisse considérablement. M. Tarde l’a égale­ment constaté en opérant ses recherches sur les crimes des foules. C’est donc unique­ment dans l’ordre sentimental que les foules peuvent monter très haut ou descendre, au contraire, très bas.

4. Intolérance, autoritarisme et conservatisme des foules

Les foules ne connaissant que les sentiments simples et extrêmes, les opinions, les idées et croyances qu’on leur suggère, sont acceptées ou rejetées par elles en bloc, et considérées comme vérités absolues ou erreurs non moins absolues. Il en est toujours ainsi des croyances déterminées par voie de suggestion, au lieu d’avoir été engendrées par voie de raisonnement. Chacun sait combien les croyances religieuses sont intolé­rantes et quel empire despotique elles exercent sur les âmes.

Ne gardant aucun doute sur ce qu’elle croit vérité ou erreur et possédant, d’autre part, la notion claire de sa force, la foule est aussi autoritaire qu’intolérante. L’indi­vidu peut accepter la contradiction et la discussion, la foule ne les supporte jamais. Dans les réunions publiques, la plus légère contradiction de la part d’un orateur est immédiatement accueillie par des hurlements de fureur et de violentes invectives, bientôt suivis de voies de fait et d’expulsion pour peu que l’orateur insiste. Sans la présence inquiétante des agents de l’autorité, le contradicteur serait même fréquem­ment lynché.

L’autoritarisme et l’intolérance sont généraux chez toutes les catégories de foules, mais ils s’y présentent à des degrés fort divers ; et ici encore reparaît la notion fondamentale de la race, dominatrice des sentiments et des pensées des hommes. L’autoritarisme et l’intolérance sont surtout développés chez les foules latines. Ils le sont au point d’avoir détruit ce sentiment de l’indépendance individuelle si puissant chez l’Anglo-Saxon. Les foules latines ne sont sensibles qu’à l’indépendance collec­tive de leur secte et la caractéristique de cette indépendance est le besoin d’asservir immédiatement et violemment à leurs croyances tous les dissidents. Chez les peuples latins, les Jacobins de tous les âges, depuis ceux de l’Inquisition, n’ont jamais pu s’élever à une autre conception de la liberté.

L’autoritarisme et l’intolérance constituent pour les foules des sentiments très clairs, qu’elles supportent aussi facilement qu’elles les pratiquent. Elles respectent la force et sont médiocrement impressionnées par la bonté, facilement considérée com­me une forme de la faiblesse. Leurs sympathies n’ont jamais été aux maîtres débon­naires, mais aux tyrans qui les ont vigoureusement dominées. C’est toujours à eux qu’elles dressent les plus hautes statues. Si elles foulent volontiers à leurs pieds le despote renversé, c’est parce qu’ayant perdu sa force, il rentre dans la catégorie des faibles qu’on méprise et ne craint pas. Le type du héros cher aux foules aura toujours la structure d’un César. Son panache les séduit, son autorité leur impose et son sabre leur fait peur.

Toujours prête à se soulever contre une autorité faible, la foule se courbe avec servilité devant une autorité forte. Si l’action de l’autorité est intermittente, la foule, obéissant toujours à ses sentiments extrêmes, passe alternativement de l’anarchie à la servitude, et de la servitude à l’anarchie.

Ce serait d’ailleurs méconnaître la psychologie des foules que de croire à la prédominance chez elles des instincts révolutionnaires. Leurs violences seules nous illusionnent sur ce point. Les explosions de révolte et de destruction sont toujours très éphémères. Elles sont trop régies par l’inconscient, et trop soumises par conséquent à l’influence d’hérédités séculaires, pour ne pas se montrer extrêmement conservatrices. Abandonnées à elles-mêmes, on les voit bientôt lasses de leurs désordres se diriger d’instinct vers la servitude. Les plus fiers et les plus intraitables des Jacobins accla­mèrent énergiquement Bonaparte, quand il supprima toutes les libertés et fit durement sentir sa main de fer.

L’histoire des révolutions populaires est presque incompréhensible si l’on mécon­naît les instincts profondément conservateurs des foules. Elles veulent bien changer les noms de leurs institutions, et accomplissent parfois même de violentes révolutions pour obtenir ces changements ; mais le fond de ces institutions est trop l’expression des besoins héréditaires de la race pour qu’elles n’y reviennent pas toujours. Leur mobilité incessante ne porte que sur les choses superficielles. En fait, elles ont des instincts conservateurs irréductibles et comme tous les primitifs un respect fétichiste pour les traditions, une horreur inconsciente des nouveautés capables de modifier leurs conditions réelles d’existence. Si la puissance actuelle des démocraties avait existé à l’époque où furent inventés les métiers mécaniques, la vapeur et les chemins de fer, la réalisation de ces inventions eût été impossible, ou seulement au prix de révolutions répétées. Heureusement pour les progrès de la civili­sation, la suprématie des foules n’a pris naissance que lorsque les grandes découvertes de la science et de l’industrie étaient déjà accomplies.

5. Moralité des foules

Si nous attachons au mot moralité le sens de respect constant de certaines con­ventions sociales et de répression permanente des impulsions égoïstes, il est bien évident que les foules sont trop impulsives et trop mobiles pour être susceptibles de moralité. Mais si, dans ce terme, nous faisons entrer l’apparition momentanée de cer­taines qualités telles que l’abnégation, le dévouement, le désintéressement, le sacrifice de soi-même, le besoin d’équité, nous pouvons dire que les foules sont, au contraire, parfois susceptibles d’une moralité très haute.

Les rares psychologues qui les ont étudiées ne le firent qu’au point de vue de leurs actes criminels ; et voyant ces actes fréquents, ils ont assigné aux foules un niveau moral très bas.

Sans doute en font-elles preuve souvent ; mais pourquoi ? Simplement, parce que les instincts de férocité destructive sont des résidus des âges primitifs dormant au fond de chacun de nous. Pour l’individu isolé il serait dangereux de les satisfaire, alors que son absorption dans une foule irresponsable, et où par conséquent, l’impu­nité est assurée, lui donne toute liberté pour les suivre. Ne pouvant exercer habituel­lement ces instincts destructifs sur nos semblables, nous nous bornons à les assouvir sur des animaux. C’est d’une même source que dérivent la passion pour la chasse et la férocité des foules. La foule écharpant lentement une victime sans défense fait preuve d’une cruauté très lâche ; mais, bien proche parente, pour le philosophe, de celle des chasseurs se réunissant par douzaines afin d’avoir le plaisir d’assister à l’éventrement d’un malheureux cerf par leurs chiens.

Si la foule est capable de meurtre, d’incendie et de toutes sortes de crimes, elle l’est également d’actes de sacrifice et de désintéressement beaucoup plus élevés que ceux dont est susceptible l’individu isolé. C’est surtout sur l’individu en foule qu’on agit, en invoquant des sentiments de gloire, d’honneur, de religion et de patrie. L’histoire fourmille d’exemples analogues à ceux des croisades et des volontaires de 93. Seules les collectivités sont capables de grands dévouements et de grands désin­téressements. Que de foules se sont fait héroïquement massacrer pour des croyances et des idées qu’elles comprenaient à peine ! Les foules qui font des grèves les font bien plus pour obéir à un mot d’ordre que pour obtenir une augmentation de salaire. L’intérêt personnel est rarement un mobile puissant chez les foules, alors qu’il constitue le mobile à peu près exclusif de l’individu isolé. Ce n’est certes pas lui qui guida les foules dans tant de guerres, incompréhensibles le plus souvent pour leur intelligence, et où elles se laissèrent massacrer aussi facilement que les alouettes hypnotisées par le miroir du chasseur.

Les plus parfaits gredins eux-mêmes, par le fait seul d’être réunis en foule, acquièrent parfois des principes de moralité très stricts. Taine fait remarquer que les massacreurs de Septembre venaient déposer sur la table des comités les portefeuilles et les bijoux trouvés sur leurs victimes et si aisés à dérober. La foule hurlante, grouillante et misérable qui envahit les Tuileries pendant la Révolution de 1848, ne s’empara d’aucun des objets qui l’éblouirent et dont un seul représentait du pain pour bien des jours.

Cette moralisation de l’individu par la foule n’est certes pas une règle constante, mais elle s’observe fréquemment et même dans des circonstances beaucoup moins graves que celles que je viens de citer. Au théâtre, je l’ai déjà dit, la foule réclame du héros de la pièce des vertus exagérées, et une assistance, même composée d’éléments inférieurs, se montre parfois très prude. Le viveur professionnel, le souteneur, le voyou gouailleur, murmurent souvent devant une scène un peu risquée ou un propos léger, fort anodins pourtant auprès de leurs conversations habituelles.

Donc, les foules adonnées souvent à de bas instincts, donnent aussi parfois l’ex­em­ple d’actes de moralité élevés. Si le désintéressement, la résignation, le dévoue­ment absolu à un idéal chimérique ou réel sont des vertus morales, on peut dire que les foules possèdent parfois ces vertus à un degré que les plus sages philosophes ont rarement atteint. Elles les pratiquent sans doute avec inconscience, mais qu’importe. Si les foules avaient raisonné souvent et consulté leurs intérêts immédiats, aucune civilisation ne se fût développée peut-être à la surface de notre planète, et l’humanité n’aurait pas d’histoire.


4 Les personnes qui ont assisté au siège de Paris, ont vu de nombreux exemples de cette crédulité des foules pour des choses absolument invraisemblables. Une bougie allumée à l’étage supérieur d’une maison était considérée aussitôt comme un signal fait aux assiégeants. Deux secondes de réflexion eussent prouvé cependant qu’il leur était absolument impossible d’apercevoir à plusieurs lieues de distance la lueur de cette bougie.

5 Éclair du 21 avril 1895.

6 Savons-nous, pour une seule bataille, comment elle s’est passée exactement ? J’en doute fort. Nous savons quels furent les vainqueurs et les vaincus, mais probablement rien de plus. Ce que M. d’Harcourt, acteur et témoin, rapporte de la bataille de Solférino peut s’appliquer à toutes les batailles : « Les généraux (renseignés naturellement par des centaines de témoignages) trans­mettent leurs rapports officiels ; les officiers chargés de porter les ordres modifient ces documents et rédigent le projet définitif ; le chef d’état-major le conteste et le refait sur nouveaux frais. On le porte au maréchal, il s’écrie : « Vous vous trompez absolument ! » et il substitue une nouvelle rédac­tion. Il ne reste presque rien du rapport primitif. » M. d’Harcourt relate ce fait comme une preuve de l’impossibilité où l’on est d’établir la vérité sur l’événement le plus saisissant, le mieux observé.

7 C’est ce qui permet de comprendre pourquoi certaines pièces refusées par tous les directeurs de théâtre obtiennent de prodigieux succès lorsque, par hasard, elles sont jouées. On sait le succès de la pièce de M. Coppée, Pour la couronne, refusée dix ans par les directeurs des premiers théâtres, malgré le nom de son auteur, La marraine de Charley, montée aux frais d’un agent de change, après de successifs refus, obtint deux cents représentations en France et plus de mille en Angleterre. Sans l’explication donnée plus haut sur l’impossibilité où se trouvent les directeurs de théâtre de pouvoir se substituer mentalement à la foule, de telles aberrations de jugement de la part d’individus compétents et très intéressés à ne pas commettre d’aussi lourdes erreurs seraient incompréhensibles.