Chapitre II. Les états de vigilance et leur relation avec l’interaction mère-nourrisson

Les états de vigilance

Les travaux psychologiques sur les adultes ne prennent pas systématiquement en compte le facteur vigilance car, en règle générale, on peut s’attendre à ce que les sujets adultes soient éveillés sans interruption pendant des périodes de plusieurs heures, et ne présentent pas de fréquents passages du sommeil aux pleurs et vice versa, comme c’est le cas chez le nouveau-né.

Wolff, notamment77, a observé avec soin des nouveau-nés de manière à caractériser leur « état » ; ce terme se réfère d’une part à l’état de vigilance et, d’autre part, au niveau d’excitation, d’activité motrice et à la qualité du vécu affectif du nouveau-né.

Nous exposerons ici la classification couramment utilisée maintenant78 qui distingue six états ; les états i et 2 correspondent au sommeil, l’état 3 à la somnolence, les états 4 à 6 à l’éveil.

L'état 1 : sommeil profond, yeux fermés, aucun mouvement oculaire, respiration régulière, pas d’activité motrice, excepté des mouvements fins et brusques des doigts, des lèvres, des

paupières, visage immobile, pas de grimaces ni de mouvements buccaux, la peau est rosée, le tonus musculaire est relâché.

L’état 2 : sommeil léger, paupières fermées, mouvements oculaires rapides survenant par bouffées, que l’on peut distinguer facilement sous les paupières, respirations irrégulières et plus rapides, de temps à autres quelques mouvements des membres ou bien du corps tout entier, mouvements faciaux de type grimaces, sourires, froncements des sourcils, mouvements bucco-labiaux intermittents ; tonus musculaire plus élevé ainsi que le montre la palpation ; la peau est rosée et rougit par intermittence.

L’état 3 : le nourrisson paraît somnolent, les paupières pouvant être ouvertes ou fermées ; quand les paupières sont ouvertes, les yeux ont un aspect vitreux, ils ne fixent aucun objet ; souvent elles « papillonnent », ou elles sont mi-closes ; activité motrice faible, intermédiaire entre celle de l’état i et de l’état 2. La respiration est le plus souvent régulière.

L’état 4 : le nourrisson a les yeux grand’ouverts, brillants ; il semble attentif à son environnement ; il paraît s’intéresser à ce et/ou ceux qui l’entourent, son activité motrice est suspendue, la respiration est le plus souvent régulière ; le visage est immobile, sans grimace. Les yeux parfois décrivent des mouvements conjugués dans différentes directions.

L’état 5 : le nouveau-né est éveillé, a une importante activité motrice généralisée, les membres, le tronc, la tête sont en mouvement ; il peut parfois geindre, grogner, ou ébaucher des cris. Le visage peut être détendu ou grimaçant. Les yeux sont ouverts, mais moins brillants que dans l’état 4 ; la peau rougit par intermittence, quand le nouveau-né s’agite ; respiration très irrégulière.

L’état 6 : le nourrisson pleure et crie vigoureusement. Activité motrice diffuse. Visage grimaçant et rouge. Yeux fermés ou légèrement ouverts. Dans quelques cas, des larmes peuvent être remarquées.

Ainsi, cette série d’états décrit une gradation d’un état « calme » à un état d’excitation maximum. Son intérêt majeur a été de prendre en compte le facteur « état » lors des descriptions des comportements du nouveau-né. Ainsi, de manière surprenante, aucune mention n’en est faite dans des études portant sur des sujets aussi divers que les réponses neurologiques ou les processus sensoriels. Toute étude de l’interaction mère - nouveau-né ne peut négliger ce facteur tant il est déterminant dans cette interaction et va jusqu’à conditionner son existence même.

Il existe d’importantes différences individuelles d’un nouveau-né à l’autre en ce qui concerne l’organisation des états et leur importance relative. Ainsi les variations individuelles de l’état 4 semblent être considérables et peuvent refléter des différences importantes dans les relations des nouveau-nés avec leur environnement79.

Les états des nouveau-nés semblent être organisés. Selon Brazelton80, les nouveau-nés utilisent les différents états pour contrôler les tensions endogènes ou exogènes et organiser leur vécu. Dans cette conception, les états et leurs changements font partie de mécanismes de régulation primitifs.

Du point de vue interactionnel, les états paraissent représenter des communications extrêmement archaïques entre le bébé et sa mère. L’état du bébé communique à la mère une certaine impression quant à l’expérience affective vécue par le nouveau-né : attention pour l’extérieur (état 4), excitation et/ou tension (état 5), détresse (état 6) ; l’état du bébé communique aussi à la mère la disposition du nouveau-né vis-à-vis de l’interaction : recherche de l’interaction (états 4, 5, 6), repli sur lui-même (états 1 et 2) ; l’état 3 pouvant représenter un lieu de passage variable selon que le bébé tend à s’endormir ou à s’éveiller, selon que sa somnolence l’amène à s’endormir ou représente une étape vers son réveil.

Les états du nouveau-né constituent aussi une communication de la part du nouveau-né, car la mère peut les mettre en relation avec le type de soins qu’elle a prodigués au bébé. Ainsi, elle considérera que le bébé dans l’état 6 qui s’apaise, puis s’endort lorsqu’elle le berce et lui parle, passe dans l’état 1 en réponse aux communications confortantes qu’elle lui a adressées. Un nouveau-né qui passe de l’état 3 à l’état 4 quand sa mère lui sourit ou le caresse transmet une information à sa mère que celle-ci interprétera probablement comme : « les caresses et les sourires m’incitent à être pleinement éveillé et attentif à toi ». Réciproquement, le bébé a l’expérience de soins différents selon le type d’état où il se trouve et les premiers mois de sa vie lui permettent de créer des liens entre ses états et le type de soins que sa mère ou son père lui apportent.

L’état 4 a des caractéristiques tout à fait particulières, car c’est alors que le bébé est pleinement attentif et disponible pour l’interaction. On peut même dire que les interactions pendant les autres états d’éveil visent souvent en grande partie à amener le bébé à l’état 4.

L’état 4 augmente en durée au cours des quatre premières semaines de la vie, comme l’indiquent les pourcentages moyens qu’il occupait vis-à-vis du temps total d’observation dans le travail de Wolff81 : ire semaine : 11 % ; 2e semaine : 17 % ; 3e semaine : 19 % ; 4e semaine : 21 %. Il faut préciser que les observations de Wolff ne furent réalisées que durant la journée à l’exclusion de la nuit et qu’elles ne constituent que des approximations.

Si l’on suppose que l’éveil du bébé et notamment son État d’Éveil calme et attentif (état 4) est avant tout déterminé par des besoins physiologiques, tels que la faim, on pourrait s’attendre à ce que l’Etat d’Éveil calme et attentif soit maximum avant les repas et minimum juste après. Or, généralement, les périodes d’éveil calme et attentif sont toujours plus longues (de manière statistiquement significative) immédiatement après les repas que lors de toutes les autres périodes combinées6, sauf pendant la première semaine de la vie (où les variations dans l’horaire des biberons, dans la maternité, introduisent un facteur non contrôlable). C’est l’absence de faim qui favorise l’État d’Éveil calme et attentif, alors que la faim est associée aux états 5 et 6.

L’État d’Éveil calme et attentif est favorisé par certaines sensations provenant de l’environnement, comme l’indique Wolff : par exemple, le déplacement d’un objet devant les yeux des bébés allonge, de manière statistiquement significative, la durée de leur état 4.

Un autre facteur qui influence de manière déterminante l’État d’Éveil calme et attentif, c’est le « handling » (prendre le bébé, le manipuler) et le « holding » (le tenir), au sens concret de ces termes. Korner et Grobstein82 étudièrent des nouveau-nés qui, à divers moments où ils pleuraient, étaient pris et tenus. Elles mirent en évidence que les douze nou-veau-nés de leur échantillon étaient amenés à un état d’éveil calme et attentif quand ils étaient pris et placés contre la poitrine et l’épaule de l’adulte. Il existait des différences importantes parmi les bébés en ce qui concernait la facilité à se calmer et adopter un état calme et attentif. Leurs capacités à maintenir durablement cet état étaient également très variables d’un bébé à l’autre. Pour certains, les épisodes étaient éphémères ; pour d’autres, ils étaient soutenus pendant de longues durées. De plus, en dehors de toute intervention sur eux, les bébés avaient aussi des capacités très variées d’adopter l’État d’Éveil calme et attentif. Certains ne le firent jamais spontanément, d’autres le firent rarement, et un petit nombre le fit fréquemment. Nous pouvons supposer que les mères auront des vécus extrêmement différents selon la fréquence et la durée des États d’Éveil calmes et attentifs de leurs bébés, et nous y reviendrons bientôt. Mais nous devons aussi remarquer que le comportement des mères (handling, holding) influence à son tour très probablement la fréquence et la durée avec lesquelles leur nouveau-né adopte un État d’Éveil calme et attentif.

Une étude ultérieure de Korner et Thoman83 chercha à définir quelle composante avait le plus d’effet sur l’interruption des pleurs : était-ce le contact corporel avec ce qu’il comporte de chaleur, de « contention » et de stimulation olfactive ? Ou était-ce le changement de position qui activait le système vestibulaire ? Ces auteurs, en séparant expérimentalement les différentes composantes (changement de position sans contact corporel, contact corporel sans changement de position, etc.) mirent en évidence que la stimulation vestibulaire avait une influence majeure ; alors que le contact corporel, pris isolément, n’était pas un aussi puissant facteur pour consoler le bébé et l’amener à un État d’Éveil calme et attentif.

L’habituation

L’un des facteurs qui met fin aux épisodes d’attention, chez le nouveau-né, comme plus tard au cours de la vie, est le phénomène d’habituation. Ce phénomène consiste en la diminution des réponses avec la répétition de stimulations identiques. Bridger84 montra que, sur 50 nouveau-nés étudiés, beaucoup avaient une capacité d’habituation si l’intervalle entre les stimulations était inférieur à cinq secondes. L’habituation aux stimuli (sonores ou tactiles) passait par deux phases :

—    la cessation d’une nette réaction de sursaut ;

—    la cessation de toute réponse.

Tous les bébés montrèrent la première phase, et seuls certains montrèrent la seconde. Bien des études ont mis en évidence un tel phénomène pour diverses modalités sensorielles, par exemple pour des stimulations olfactives85.

Le travail de Friedman et coll.86 montra que les nouveau-nés présentaient une diminution de leur réponse (temps de fixation visuel) quand on leur présentait de manière répétée une image en damier. En revanche, il y avait une récupération de leur réponse (retour au niveau initial ou dépassement de ce niveau) quand une image en damier différente leur était présentée. (L’une des images était un damier composé de deux fois deux carreaux ; l’autre était un damier composé de douze fois douze carreaux.)

Les études sur l’habituation ont d’importantes conséquences. Elles laissent supposer que le système nerveux central du nouveau-né est capable de mettre enjeu des mécanismes actifs ayant pour effet d’inhiber l’excitation motrice ou végétative lors de l’application répétée de stimulations identiques. Ce phénomène est différent d’une fatigue sensorielle ou d’un phénomène d’inexcitabilité transitoire comme le montre la récupération de la réponse lorsqu’une stimulation différente est appliquée. Ce phénomène d’habituation semble donc entrer dans le cadre général des mécanismes de régulation homéostatique, permettant à l’organisme de revenir à son état d’homéostasie et de le maintenir en dépit des sources de perturbations de cet équilibre.

Une autre conséquence importante de ce phénomène fut de fournir un moyen d’étudier les capacités de discrimination sensorielle des nouveau-nés et des nourrissons. En effet, la réapparition d’une réponse d’un nourrisson lors de la présentation d’un stimulus légèrement différent (après habituation à un premier stimulus) met en évidence la capacité du bébé de discriminer les deux stimuli.

L’homéostasie

De nombreux chercheurs87 ont tenté de définir les questions centrales caractérisant l’interaction mère-nourrisson à diverses étapes du développement du bébé. Ces auteurs parlent en termes de « tâches » de développement, un peu comme si, sur « l’agenda » de la mère et du bébé, il y avait un certain nombre de questions à négocier au fur et à mesure que le développement du bébé se poursuit. La première tâche, selon cette conception, est appelée « adaptation primaire » par Sander88. Cette adaptation primaire est caractérisée par l’acquisition par le bébé de « certains rythmes raisonnablement prévisibles dans le domaine de l’alimentation, de l’élimination, du sommeil et de l’éveil [...]. Une appréciation du succès de la négociation des exigences adaptatives peut parfois être constatée dès la 3e ou la 4e semaine quand la mère remarque spontanément qu’elle a maintenant le sentiment de « connaître » son bébé, ce qui parfois peut aller de pair avec une diminution de l’anxiété qui accompagne ses soins au bébé ».

Greenspan et Lourie89 désignent cette première tâche du bébé sous le nom d’homéostasie. Il s’agit pour le bébé d’acquérir les mécanismes de régulation qui lui permettront d’établir ses rythmes alimentaire et nycthéméral ; d’organiser ses états (au sens d’états de vigilance, tels que nous les décrivions ci-dessus) ; d’acquérir les mécanismes lui permettant de maintenir un état relativement exempt de tensions en dépit des stimulations extérieures excessives qui l’atteignent occasionnellement.

Pour Brazelton90 l’agenda des régulations homéostatiques commence par le domaine végétatif et concerne les grandes fonctions alimentaire, hypnique, cardio-vasculaire, respiratoire. Le deuxième point est la régulation des mouvements corporels. Les mouvements du nouveau-né, en effet, sont tout d’abord extrêmement immatures, c’est-à-dire souvent saccadés et limités dans leur amplitude. Avec la maturation, on observe progressivement l’apparition de mouvements réguliers et beaucoup plus amples. Le troisième point est la régulation des états de vigilance. Il s’agit pour le nouveau-né de développer sa capacité de se calmer et de s’apaiser par lui-même, ainsi que son aptitude à être consolé par sa mère ou les autres personnes qui prennent soin de lui. Enfin, vient sa capacité de réguler son niveau d’attention pour les personnes et les objets du monde environnant.

Le terme d’homéostasie (étymologiquement : « conservation du même état ») fut utilisé par Gannon pour mettre en lumière le travail physiologique que développe l’organisme afin de conserver son état basai, caractérisé par un certain nombre de constantes : métaboliques, respiratoires, cardiovasculaires, etc.

Il est assez bien adapté à la description de ce stade précoce du développement neuropsychique du bébé, dans la mesure où ce stade est intimement lié à — et dépendant de — ses conditions physiologiques. Pour l’alimentation, le sommeil et la vigilance, par exemple, peut-on dire qu’il s’agit de fonctions physiologiques ou de comportements ?

L’homéostasie est atteinte grâce à deux influences conjuguées et interactives :

1)    les capacités homéostatiques intrinsèques du bébé ;

2)    l’aide et l’organisation qu’apporte la mère91.

Le bébé a, intrinsèquement, des capacités, plus ou moins prononcées, de tendre vers un état d’homéostasie. Pour s’apaiser, nous le voyons parfois se mettre à suçoter tout en n’ayant rien dans la bouche ; ou bien, il porte la main ou les doigts à la bouche et les suce, ceci dès les premiers jours postnataux. Souvent, et de plus en plus avec la maturation, c’est grâce à son attention et son intérêt pour les objets ou les êtres environnants qu’il peut spontanément s’apaiser.

La mère apporte ses contributions pour atteindre et rétablir l’état d’homéostasie. Par exemple, l’état calme et attentif du bébé est diversement reçu par la mère et les réponses qu’elle y donne sont variables d’une mère à l’autre. Selon le plaisir qu’elle trouve à contempler les yeux de son bébé, selon le temps qu’elle passe à le regarder et/ou à lui parler en face à face, le bébé vit dans cet état calme et attentif des expériences qui, nous le pensons, influencent la manière dont il organise ses états de vigilance ainsi que la vitesse avec laquelle il organise ses états au cours de son développement.

De même, la manière dont la mère répond à la détresse et aux cris du bébé est très variable. Ainsi, certaines mères y répondent sans délai, et de manière régulière et prévisible. D’autres attendent plus longtemps ou réagissent après un délai irrégiulier, imprévisible. De plus, les moyens que la mère utilise sont également variables selon qu’elle lui parle, le prend dans les bras, le berce, a recours à la sucette, etc. Il en est de même de l’interprétation que les mères font des cris, interprétations tout à fait déterminantes pour leurs réponses. Il arrive que l’existence même de la détresse soit tout à fait douteuse, mais qu’une mère anxieuse y réagisse comme si cette détresse était bien réelle. Un léger gémissement pendant une phase de sommeil avec mouvements oculaires rapides peut être ressenti comme une détresse et l’intervention de la mère aura alors plutôt tendance à troubler le sommeil du bébé.

Le léger gémissement émis pendant le sommeil léger, interprété comme une détresse, donne lieu à une réponst perturbante de la mère : le bébé se réveille et passe à un étae de somnolence. Dans cet état, il referme les yeux et sa mère le pose dans son berceau. C’est alors que le bébé se met à crier et la mère doit le reprendre dans les bras.

Les cris du bébé sont un exemple de signal ou d’indice adressé du bébé à la mère ; la somnolence peut en être un autre. Le bébé a ainsi, involontairement, trouvé un répertoire de messages qu’il appartient à la mère de remarquer, et de déchiffrer. Cela met en jeu sa sensibilité à ces messages et sa capacité de les interpréter. A tout moment de l’interaction, il y a ainsi flux continuel de messages allant du nouveau-né à la mère, et un flux continu de réponses maternelles. C’est grâce à sa sensibilité, et à l’adéquation de son interprétation et des réponses qu’elle renvoie, que l’interaction peut se développer de manière harmonieuse ou, à l’inverse, tendue ou chaotique.

L’interprétation de la détresse est elle-même sous la dépendance de l’anxiété et des projections maternelles, qui gênent parfois ses capacités d’empathie.

Un point important est la capacité de la mère de remarquer les idiosyncrasies de son bébé, c’est-à-dire ce qui fait qu’il est un individu unique et différent des autres. Ainsi, elle peut remarquer qu’une certaine manière de tapoter le menton ou le nez du bébé, qui avait semblé agréable à son premier enfant, est régulièrement accueillie par un froncement de sourcils ou des cris du deuxième enfant. Il y a des mères capables de « lire » ce message, ou de tenir compte de cela, d’autres qui paraissent répéter, comme machinalement, les mêmes attitudes.

La mère peut également évaluer l’excitabilité propre à son nouveau-né. Certains bébés ont une hyperexcitabilité dans certains domaines sensoriels, par exemple tactile et/ou auditif, et/ou visuel, etc.92. Même si nous excluons ces variations extrêmes, chaque bébé est plus ou moins sensible et vulnérable vis-à-vis des stimulations extérieures. Cela est communiqué à la mère sous la forme des cris et de la détresse signalant Phyperstimulation du bébé. C’est l’une des tâches de la mère que d’apprécier la sensibilité individuelle de son bébé et d’aménager l’environnement de telle sorte qu’il soit protégé des stimulations excessives pour lui à un moment précoce de son développement. Cette notion s’apparente à celle de pare-excitation freudien93.

Déjà, dès cette période, la mère et le père font davantage qu’aider le bébé à trouver et maintenir un état de bien-être. Ils recherchent son regard, cherchent à lui communiquer leurs sentiments d’amour en lui parlant doucement, en le regardant et en lui souriant. Ils cherchent à connaître ses réponses dans ces moments d’échanges, à déceler des indices de plaisir, les tout premiers sourires ou leurs ébauches, accueillent avec joie tout ce qui rattache ce si jeune bébé au monde humain et aux relations interpersonnelles : sourire, regard, ouverture des yeux lors d’un son, etc. Ils le câlinent, le nichent dans leurs bras, le montrent volontiers à leurs proches, à leurs amis. En somme, la tâche des parents à cette période est aussi de favoriser l’ouverture au monde humain, et non pas seulement de calmer la détresse mais de susciter des plaisirs dans l’échange. Ces éléments dépassent donc la simple homéostasie puisqu’ils visent à promouvoir le développement et la marche en avant du bébé.

Quand le bébé répond favorablement aux « avances » des parents, c’est-à-dire s’il se love contre eux quand il est pris dans les bras, s’il se calme quand les parents cherchent à l’apaiser, s’il suit des yeux les parents quand ceux-ci recherchent son regard, etc., les parents se sentent élevés véritablement au rang de parents par leur enfant. Il les confirme dans cette identité et infirme les craintes et les fantasmes anxieux qu’ils ont pu nourrir antérieurement. Dans le cas où le bébé ne répond pas aussi favorablement, la situation opposée est créée : chaque détresse sonne comme un message critique à leur égard. La tâche du parent est alors d’organiser deux stratégies contre l’angoisse, deux stratégies intimement liées : l’une dirigée contre l’angoisse qu’il ressent lui-même, l’autre destinée à calmer la détresse du bébé. Il arrive qu’ils aient un sentiment de panique. La question est alors de surmonter la détresse intérieure et d’explorer de nouvelles modalités de soins au bébé qui peuvent l’apaiser : le bercer en marchant avec lui dans les bras, chanter, diminuer l’intensité lumineuse de la chambre, trouver un autre tissu pour les vêtements, etc.

Inversement, quand le bébé apparaît apathique, semble se désintéresser de ceux qui l’entourent, et reste de longues périodes à somnoler ou dormir, il peut arriver que les parents ne remarquent rien de particulier, ou considèrent que cette apathie est dans la nature de ce bébé, ou nourrissent des griefs contre un bébé quelque peu frustrant ; mais ils peuvent aussi essayer, progressivement, d’encourager l’éveil du bébé en suscitant son intérêt pour des objets, des couleurs, des sons, des visages.


77    P. H. Wolff, « Observations on newborn infants », Psychosom. Med., 1959, si, 110-118.

78    P. H. Wolff, « The causes, Controls, and organisation of behaviour in the neonate », Psychological Issues, 1966, 5, 7-11.

79    P. H. Wolff, « The development of attention in young infants », Annals of the New York Academy of Sciences, 1965, 118, 815-830.

80    T. B. Brazelton, « Neonatal Assessment », in The Course of Life, Vol. I : Infancy and Early Childhood, S. I. Greenspan et G. H. Pollock (Eds.), us Department of Health and Human Services, dhhs Publication No (adm) 80-786, 1980.

81    Ibid.

82    A. F. Korner et R. Grobstein, « Visual Alertness as Related to Soothing in Neonates : Implications for Maternai Stimulation and Early Deprivation », Child Development, 1966, 37, 867-876.

83    A. F. Korner et E. B. Thoman, « Visual Alertness in Neonates as Evoked by Maternai Care », Journal of Expérimental Child Psychology, 1970, 10, 67-78.

84    W. H. Bridger, « Sensory Habituation and Discrimination in the Human Neonate », American Journal of Psychiatry, 1961, 117, 991-996.

85    T. Engen et L. P. Lipsitt, « Decrement and Recovery of Responses to Olfactory Stimuli in the Human Neonate », Journal of Comparative and Physio-logical Psychology, 1965, 55, 312-361.

86 U.S. Friedman, G. C. Carpenter et A. N. Nagy, « Decrement and Recovery of Response to Visual Stimuli in the Newborn Human ». Proceedings, 78th Annual Convention, American Psychological Association, 1970, 5, 273-274.

87    L. Sander, « Issues in early mother-child interaction », Journal of the American Academy of Child Psychiatry, 1962,1, 141-166 ; S. I. Greenspan, R. S. Lou-rie et R. A. Nover, « A Developmental Approach to the Classification of Psychopathology in Infancy and Early Childhood », in The Basic Handbook of Child Psychiatry, Vol. 2, J. Noshpitz (Ed.), New York, Basic Books, 1979.

88    Sander, L., op. cit.

89    Greenspan, Lourie, Nover, op. cit.

90    Cf. note 4, p. 105.

91 En ce sens, la question de la rigidité des horaires des repas peut s’interpréter ainsi : les horaires rigides visent à compter sur les capacités intrinsèques du bébé ; les horaires souples accentuent l’influence homéostatique de la mère.

92 P. Bergman et S. Escalona, « Unusual sensitivities in a very young child », The Psychoanalytic Study of the Child, 1949, 3I4, 333-352-

93 S. Freud, « Au-delà du Principe de Plaisir », in Essais de Psychanalyse, Paris, Payot, 1951.