Chapitre III. L'évaluation du comportement néo-natal

Les différences individuelles entre les nouveau-nés

Le nouveau-né intervient dans l’interaction mère - nouveau-né, mais, de plus, chaque nouveau-né n’intervient pas de la même manière. Il existe des différences considérables entre les nouveau-nés, non seulement en ce qui concerne le poids de naissance et d’autres caractéristiques physiques (qui, en elles-mêmes, jouent un rôle dans l’interaction, dans la mesure où elles affectent les représentations que les parents se font de leur enfant), mais également des différences concernant une multitude de conduites proprement interactives, telles que la capacité d’être apaisé, les états de vigilance, et notamment la capacité à adopter et maintenir un Etatd’Eveil calme et attentif, condition optimale de l’interaction mère -nouveau-né94.

A. Korner95 a étudié de manière particulièrement rigoureuse

les différences individuelles néo-natales. Pour éviter des artefacts d’origine méthodologique, elle étudia uniquement des nouveau-nés à terme et en bonne santé, et en appliquant des critères stricts à propos des conditions de l’accouchement. Les observations de chaque bébé furent réalisées dans des conditions aussi analogues que possible et, par exemple, furent conduites à la même heure de la journée, dans les mêmes conditions de luminosité et de température. Les bébés, au nombre de 32, furent filmés et, au total, environ 9 km de film illustrant leurs conduites furent tournés !

Différences individuelles pour « l'irritabilité »

Existe-t-il réellement des nouveau-nés qui pleurent davantage, ou moins, que les autres, c’est-à-dire des différences quantitatives concernant les pleurs des nouveau-nés ? Existe-t-il des différences entre les nouveau-nés quant à leur réactivité vis-à-vis des agressions et sources de tensions venant du monde extérieur, c’est-à-dire des différences dans la facilité avec laquelle ces agressions déclenchent des pleurs ? Cette facilité plus ou moins grande à pleurer sous l’influence de perturbations extérieures est désignée sous le terme d’« irritabilité » par les auteurs anglo-saxons.

Korner mit en évidence des différences hautement significatives entre les nouveau-nés en ce qui concernait leurs pleurs, c’est-à-dire leur fréquence et leur durée. Par différence individuelle significative, elle se réfère au fait que les nou-veau-nés différaient les uns des autres de manière claire sur le plan statistique ; et, notamment à l’occasion d’observations répétées, les bébés maintenaient leurs rangs relativement les uns aux autres.

Pour Korner, ces différences vont se traduire par des différences entre les expériences vécues par ces bébés. Ces nouveau-nés auront des contacts et des soins maternels variables selon la fréquence et la durée de leurs cris. En effet, Moss et Robson96 ont cherché à savoir qui, de la mère ou du bébé, était à l’origine du déclenchement des séquences d’interaction. Chez des bébés âgés de i mois, environ 4 fois sur 5, c’était le bébé qui déclenchait la séquence, mettant à nouveau en évidence que non seulement certaines qualités de l’interaction, mais l’existence même de séquences d’interaction, étaient sous la dépendance du bébé. Ceci suggère qu’un bébé qui pleure souvent et longtemps tend à déclencher davantage d’interactions avec sa mère qu’un bébé plus calme et qu’il est donc un facteur déterminant de certains aspects quantitatifs des soins qu’il reçoit97. Un nouveau-né beaucoup plus apathique, qui, en fait, nécessiterait plus de stimulations, risque de vivre moins de contacts avec sa mère en raison du peu de sollicitations qu’il adresse à sa mère.

Différences individuelles pour la « consolabilité »

Comme nous l’avons vu ci-dessus, la plupart des soins maternels à cette période visent à apaiser le bébé et à l’aider à atteindre et maintenir son homéostasie. Or, l’aptitude d’un nouveau-né à être apaisé et conforté par une interaction avec l’adulte varie d’un bébé à l’autre.

La « consolabilité » plus ou moins grande du bébé déterminera si ses pleurs cesseront en réponse aux efforts de l’adulte, ainsi que la durée, la fréquence, l’intensité des soins nécessaires. Birns et coll.98 ont comparé la consolabilité de nouveau-nés âgés de 2 à 3 jours ; pour cela, ils ont utilisé pour les apaiser des moyens aussi analogues que possible d’un bébé à l’autre (par exemple, une tétine dotée d’un goût sucré, ou le bercement léger du berceau). Ils montrèrent que la facilité avec laquelle un nouveau-né était apaisé variait en effet d’un individu à l’autre ; qu’un bébé qui était facilement consolé à l’aide d’un moyen déterminé tendait à être également apaisé avec d’autres moyens et qu’à l’inverse, un bébé qui était difficile à apaiser à l’aide d’un moyen tendait à être également difficile à calmer quand les autres procédés étaient utilisés. Ces points se confirmaient lorsque les bébés étaient examinés à nouveau 24 heures plus tard. Les mêmes différences individuelles concernant la consolabilité furent mises en évidence par Korner99.

Le vécu maternel est probablement très dépendant d’un facteur tel que la consolabilité de son nouveau-né. Arriver à apaiser son bébé est une expérience tout à fait importante pour la mère ; elle conditionne la confiance qu’elle peut avoir en elle-même comme mère, son image d’elle-même en tant que mère, ainsi que le vécu de la relation avec son bébé. Le bébé qui se calme grâce à son intervention la conforte elle-même dans son identité de mère. Inversement, Brazelton100 et Prechtl101 ont montré que des difficultés extrêmes tenant à l’irritabilité et au manque de consolabilité du nouveau-né peuvent avoir des effets désastreux. Un syndrome dépressif maternel ou des attitudes de rejet peuvent en découler et contribuer à l’accentuation des difficultés initiales.

Différences individuelles concernant la capacité du bébé à s'apaiser de lui-même

Quant à la capacité des nouveau-nés à s’apaiser et à retrouver leur calme par eux-mêmes, elle est également différente selon les individus. Les nouveau-nés diffèrent dans leurs activités de succion spontanée (succion « à vide » ou succion de la langue), dans leurs activités de succion de la main, du pouce ou des doigts, dans leurs capacités à essayer et réussir à retrouver un état de calme après une perturbation. De telles capacités, selon Korner102, sont déterminantes quant à l’expérience vécue des bébés, et notamment quant à leurs vécus de déplaisir et leur besoin de recourir à leur mère pour retrouver leur homéostasie. L’expérience orale d’un nouveau-né très actif dans ses mouvements buccaux ou d’un bébé dont la coordination main-bouche est source de plaisir est probablement différente et plus satisfaisante que celle d’un bébé moins actif ou moins mûr sur le plan moteur.

Différences individuelles pour les états de vigilance

Les états de vigilance du nouveau-né, dont nous avons décrit les six modalités et l’influence sur l’interaction mère -nouveau-né, ne sont pas répartis et distribués de la même manière d’un bébé à l’autre ; de même, la fréquence et la facilité avec lesquelles le bébé passe d’un état à l’autre, c’est-à-dire la « labilité » des états, est très variable. Brazelton103 a ainsi décrit des bébés qui, pendant les premières semaines de leur vie, ne manifestèrent qu’un nombre très restreint d’états. L’un de ces nourrissons paraissait ne montrer que deux états : soit il était dans un état de sommeil profond, était difficile à réveiller et ne répondait à aucune stimulation ; soit il pleurait, s’agitait et rien ne parvenait à l’apaiser sinon le fait de l’emmailloter, intervention qui le ramenait à l’état de sommeil profond. La mère, en conséquence, n’avait pratiquement aucune possibilité de rentrer en contact avec un bébé calme et attentif à elle.

Différences individuelles pour l'activité motrice

L’attention des chercheurs a été très précocement attirée par l’activité motrice des nouveau-nés, son niveau et son type104. Fries, sous le nom de type « d’activité congénital », désigne la réactivité sensori-motrice aux stimulations externes et internes. Fries classe les nouveau-nés en cinq groupes selon un continuum : actifs ; modérément actifs ; et calmes ; avec un type extrême de part et d’autre : hyper- et hypo-actifs. Elle pense que le type d’activité congénital persiste jusqu’à l’âge adulte, bien que, dans certains cas, il puisse paraître remplacé par un autre type d’activité ; mais le type d’activité congénital n’est alors, selon Fries, que masqué, par exemple, par les effets d’un syndrome dépressif. Au cours de son étude, elle observa que les nourrissons plus âgés avaient des réactions différentes, lors de situations de frustrations et, en d’autres termes, que leur type d’activité congénital conditionnait leurs réactions à ces frustrations. Le protocole était le suivant : les nourrissons recevaient le biberon ou le sein ; après une minute, le biberon ou le sein leur était retiré ; puis il leur était restitué. Les nourrissons modérément actifs s’accommodaient relativement facilement de ces situations ; les nourrissons actifs, lors des frustrations, pouvaient se mettre à bouger et à se déplacer ici et là, réagir par un sursaut, et ne s’apaiser et ne se remettre à téter qu’après un délai ; les nourrissons calmes, lors des frustrations, se repliaient parfois sur eux-mêmes et s’endormaient et avaient besoin d’être stimulés pour reprendre leur tétée. Si la réactivité sensori-motrice du nouveau-né était extrême, dans le sens de l’hypo- ou de l’hyperactivité, l’interaction avec les parents devenait plus difficile et il se produisait des frustrations plus fréquentes et plus difficiles pour les parents comme pour les bébés.

Pour Escalona105 également, le niveau d’activité est une caractéristique très importante de l’individualité naissante du bébé. Ainsi, selon elle, les nourrissons dont le niveau d’activité est bas tendent à réagir à la faim de manière moins intense que les bébés « actifs ». Or, bien souvent, la mère

— ou son substitut —■, n’intervient que lorsque le bébé fait connaître son état de besoin. Dans de telles circonstances, les nourrissons « inactifs » devront, plus fréquemment que les nourrissons « actifs », attendre avant d’être nourris, alors même que leur faim était déjà attestée par d’autres signes, moins bruyants, que les pleurs.

l’évaluation du comportement NÉO-NATAL 121

Différences individuelles pour la réactivité aux stimuli

Birns106 étudia la réactivité de 30 nouveau-nés, nés à terme et en bonne santé, lors de l’application de différents stimuli. Il utilisa un son de fréquence 250 cycles/seconde et de 65 dB ; le même son avec 90 dB ; un disque froid de 6 cm de diamètre (8 °C) appliqué sur la cuisse ; et enfin une sucette. La réponse observée pour les trois premiers stimuli était les changements affectant les mouvements corporels ; pour le 4e stimulus, la réponse observée était l’intensité de la succion.

Les observations furent réalisées du 2e au 5e jour de vie. Elles mirent en évidence que les bébés pouvaient être distingués les uns des autres selon leur réactivité aux différents stimuli. Certains nouveau-nés répondirent, de manière régulière, avec vigueur à tous les stimuli ; d’autres eurent des réponses d’intensité modérée, d’autres enfin se caractérisèrent par des réponses de faible intensité. En général, les bébés qui réagissaient de manière donnée (vigoureuse, par exemple) à un stimulus, réagissaient de la même manière à tous les stimuli. Enfin, une stabilité de l’intensité des réponses fut mise en évidence : les bébés réagissant avec une intensité déterminée au 2e jour répondaient avec une intensité similaire lors des séances des jours suivants.

Différences individuelles pour la succion

Kron et coll.107 ont montré que les nouveau-nés avaient une manière de téter caractéristique et individuelle ; c’est, davantage que le rythme de succion, la pression exercée par la bouche des nouveau-nés au cours de la succion qui différencie les bébés et ceci de manière stable dans le temps.

Différences individuelles pour la clarté des signaux

Korner108 pense que les bébés diffèrent beaucoup quant à la clarté avec laquelle ils manifestent leur état et quant à la durée qu’ils passent dans des états indéterminés. Ils diffèrent aussi de manière considérable dans la clarté avec laquelle ils manifestent leur faim. « En un sens, on peut considérer le caractère indistinct des manifestations de l’état du nourrisson, particulièrement celles de la faim, comme le premier échec d’un individu dans ses efforts de communication. Quand les mères parlent de bébés faciles ou difficiles, sans doute se réfèrent-elles, en partie au moins, à la facilité avec laquelle elles peuvent sentir les besoins du nourrisson à chaque moment. »

Différences individuelles pour les capacités sensorielles

Les capacités sensorielles néo-natales ont été décrites au début de ce travail ; nous devons maintenant ajouter qu’elles sont variables d’un bébé à l’autre. Les films de Korner montrèrent des différences statistiquement significatives dans la fréquence et la durée des épisodes spontanés d’attention visuelle, dans la fréquence de la poursuite oculaire d’un objet mobile, dans le niveau d’éveil répondant à différents soins maternels, ainsi que dans la fréquence des réponses à une sonnette ou au bruit de la caméra. Elle put montrer, dans une autre étude, que les nourrissons paraissaient caractérisés par des seuils élevés, modérés, ou bas dans le domaine visuel ou dans les domaines visuel et auditif considérés comme un ensemble109.

Certains bébés, dont le seuil sensoriel est bas, tendent à être rapidement débordés par les stimulations. De tels nourrissons bénéficient de l’intervention de la mère en tant que protection contre les excitations. Inversement, les bébés dont le seuil sensoriel est très élevé peuvent avoir besoin d’une protection moins importante contre les excitations et bénéficier, au contraire, de soins maternels plus stimulants.

Les seuils de sensibilité montrent combien aucune standardisation des soins maternels ne peut être proposée ; ces soins ne peuvent que s’ajuster aux besoins et tendances du nourrisson.

Les différences individuelles entre les bébés, dans de nombreux domaines, « devraient, selon Korner, nous libérer — et libérer les mères — de bien des stéréotypes définissant (quels types de soins aux bébés sont) bons ou mauvais, car ce ne sont que des raccourcis destinés à éviter la tâche ardue d’apprécier les besoins individuels de chaque bébé »110.

L’évaluation des conduites néo-natales selon le protocole de t. berry brazelton

La diversité des nouveau-nés, selon des dimensions elles-mêmes nombreuses et variées, diversité qui peut aller à l’extrême jusqu’à des situations pathologiques, explique l’intérêt que présenterait une méthode d’évaluation des conduites néo-natales. Une telle méthode d’évaluation aurait l’intérêt, en présence d’un nouveau-né, de caractériser, dans l’ici-et-maintenant, un certain nombre de ses comportements et de ses modes d’organisation, et d’essayer de rendre compte de la singularité unique — de la « signature », écrit Brazelton111 —, de chaque bébé.

L'Échelle d,' Évaluation des Conduites néo-natales, élaborée par Brazelton (bnbas)112, se propose d’atteindre ces objectifs. Elle vise à apprécier 2y items comportementaux :

1.    Diminution des réactions à des stimulations lumineuses répétées (habituation).

2.    Diminution des réactions à des stimulations sonores répétées : hochet (habituation).

3.    Diminution des réactions à des stimulations sonores répétées : clochette (habituation).

4.    Diminution des réactions à des stimulations cutanées répétées : contact avec un objet pointu (habituation).

5.    Réaction d’orientation vers un stimulus visuel inanimé : balle rouge.

6.    Réaction d’orientation vers un stimulus auditif inanimé : hochet, clochette.

7.    Réaction d’orientation vers un stimulus visuel animé : visage de l’examinateur.

8.    Réaction d’orientation vers un stimulus auditif animé : voix de l’examinateur.

9.    Réaction d’orientation vers un stimulus animé visuel et auditif : le visage et la voix de l’examinateur.

10.    Qualité et durée des périodes d’Éveil calme et attentif.

11.    Tonus musculaire général au repos et tonus lorsque le bébé est pris et mobilisé.

12.    Maturité motrice.

13.    Réactions lors de la manœuvre du tiré-assis.

14.    Réactions du bébé lorsqu’il est tenu dans les bras de l’examinateur.

15.    Mouvements défensifs — réactions lorsqu’une pièce de tissu est placée sur son visage.

16.    Facilité d’apaiser le bébé lors des tentatives de l’examinateur (« consolabilité »).

17.    Acmé de l’excitation et capacité de contrôler cet état d’excitation.

18.    Précocité avec laquelle le bébé atteint l’état de vigilance 6 (pleurs et cris) lors de l’examen.

19.    « Irritabilité » lors des manœuvres de l’examen.

20.    Évaluation générale du degré et du type de l’activité motrice.

21.    Trémulations.

22.    Nombre de réactions de sursauts.

23.    Labilité de la couleur de la peau (mesure de la labilité végétative).

24.    Labilité des états de vigilance pendant l’examen.

25.    Activité d’auto-apaisement - tentatives du bébé

pour atteindre un état de calme et pour contrôler ses états de vigilance lors des épisodes de cris.

26.    Activité main-bouche.

27.    Nombre de sourires.

En outre, l’examen comporte la recherche et l’appréciation de seize réflexes néo-nataux ainsi que celle du tonus passif des membres.

Les quatre premiers items apprécient le processus d'habituation113. Ce processus témoigne lui-même du fait que la même stimulation, appliquée à plusieurs reprises, finit par déterminer des réponses de moins en moins étendues, parce que des mécanismes inhibiteurs sont activement mis en œuvre pour restreindre la diffusion des excitations. Cette notion est différente de la notion de période réfractaire, qui correspond à un état d’épuisement de la réponse, alors que l’habituation témoigne d’un contrôle actif de l’excitation. Ces quatre premiers items sont recherchés quand le bébé est dans l’état de vigilance i ou 2.

Les items 5 à g explorent le degré et la qualité des réactions d’orientation du bébé en réponse à divers stimuli. Par exemple, pour l’item 7, l’examinateur place son visage en face de celui du bébé, à une trentaine de centimètres, et déplace lentement son visage vers la droite et vers la gauche, puis vers le haut et vers le bas. On observe diverses réponses du bébé et notamment s’il fixe le visage de l’examinateur, s’il le suit des yeux latéralement, verticalement, s’il tourne aussi la tête pour suivre le visage, etc. Une observation analogue est faite avec une balle rouge déplacée devant le visage du bébé (item 5). Pour l’item 9, l’examinateur ajoute à l’item 7 le son de sa voix, par exemple en appelant doucement le nouveau-né par son prénom. Outre l’intérêt de vérifier l’intégrité du système visuo-moteur, cette observation vise essentiellement à observer les capacités d’interaction du bébé avec les « objets » animés et inanimés de son environnement visuel et auditif. Lorsque le bébé suit le visage, cette véritable performance néo-natale témoigne d’une capacité d’attention précoce ; et, du point de vue de la mère et de la personne en interaction avec le bébé, cette conduite produit des affects puissants : l’adulte éprouve généralement des sentiments positifs dans cette situation : émerveillement, sensation d’être déjà plein d’intérêt pour le bébé, d’être déjà reconnu comme père ou mère, etc. Inversement, le bébé qui ne fixe pas peut décevoir ou, simplement, ne pas susciter les mêmes affects et ne pas stimuler autant l’intérêt des parents pour lui.

L'item 10 évalue précisément cette qualité de l’état d’Éveil calme et attentif, en se basant sur les durées pendant lesquelles le nourrisson peut maintenir cet état, sur la nécessité plus ou moins grande de le stimuler pour qu’il maintienne cet état, sur le délai nécessaire pour l’obtenir.

L'item 12 se fonde sur le caractère saccadé ou au contraire régulier des mouvements, ainsi que sur les degrés d’arcs que décrivent les segments des membres.

L'item 13 apprécie la contraction de la ceinture scapulaire, et surtout la durée du maintien de la tête ou les efforts du bébé pour l’amener en position droite.

L'item 14 concerne les réponses du bébé lorsqu’il est tenu dans les bras, soit contre l’épaule, soit devant la poitrine de l’examinateur. On observe si le bébé cherche à se nicher, à se mouler, s’il reste passif, ou s’il se raidit. Ici encore, il s’agit d’un « item interactif » et il influence le vécu affectif des parents. Nous verrons en effet qu’il paraît possible de transposer certaines observations de cette évaluation à la situation d’interaction parent-nourrisson.

L'item 16, item très interactif également, est évalué selon la facilité plus ou moins grande à apaiser le bébé lorsque celui-ci pleure pendant l’examen. Pour cela, l’examinateur utilise successivement des manœuvres de plus en plus susceptibles d’atteindre cet objectif : il place son visage en face du bébé ; si cela ne permet pas de calmer le bébé, il lui parle ; si cela échoue aussi, il pose la main sur le ventre du bébé ; quelques autres types de tentatives sont successivement faits avant de prendre le bébé dans les bras, le bercer, utiliser une sucette, etc. Pour un parent, le sentiment d’être capable d’apaiser son bébé est très rassurant et source de confiance en soi. Il donne à la relation avec le bébé un caractère sécurisant. On sait également que la situation inverse se produit parfois.

L'item ij concerne le niveau maximum qu’atteint l’excitation, et la manière dont le bébé retrouve un état de calme : spontanément ou avec l’intervention plus ou moins facile de l’examinateur. Certains bébés n’atteignent jamais l’état 6, et même peuvent rester endormis pendant l’ensemble de l’examen. D’autres atteignent rapidement et à plusieurs reprises l’état 6 et il peut être difficile de les calmer.

L'item 18 concerne le délai entre le début de l’examen et le premier épisode de pleurs (état 6). En effet, le protocole de l’examen est tel que le bébé est d’abord simplement observé à distance, puis tenu et sollicité par des stimuli visuels et auditifs, puis soumis à la recherche de certains réflexes : les stimulations ont donc une intensité graduellement ascendante. L’item 18 fournit ainsi une appréciation d’une sorte de « seuil » à partir duquel l’excitation a déclenché une perturbation et les pleurs.

L'item ig a un caractère cumulatif, en ce sens qu’il se fonde sur la réaction du bébé à un ensemble de manoeuvres susceptibles de déclencher l’état 6 et systématiquement réalisées au cours de chaque examen (déshabillage, manoeuvre de Moro, par exemple). L’irritabilité est appréciée en fonction du nombre des manœuvres ayant effectivement entraîné quelques secondes de perturbation chez le bébé.

L'item 23 apprécie la couleur de la peau (pâle, rosée, rouge), sa stabilité tout au long de l’examen, ou ses variations en fonction du déshabillage (cyanose des extrémités, par exemple) ou des cris (rougissement généralisé, par exemple). Cet item est ainsi lié aux fonctions d’homéostasie du système autonome et fournit un indice pour les évaluer.

L'item 24 rend compte de la stabilité ou, à l’extrême inverse, des variations incessantes des états de vigilance du bébé. Il a un caractère éminemment interactif, l’examinateur lui-même étant très diversement sollicité par cette caractéristique.

L'item 25 concerne les capacités du bébé à trouver en lui-même les ressources pour s’apaiser : il se fonde sur l’existence de tentatives et/ou de réussites des activités d’autoapaisement.

L'item 26 concerne un des moyens utilisés par le bébé pour se calmer, l’activité de succion de la main ou des doigts. Il apprécie les tentatives de porter la main vers la région buccale, l’existence d’un contact ou d’une insertion et d’une succion effective.

Chacun des items est coté selon une échelle allant de 1 à 9. Pour chaque cotation de chaque item (soit 19x27 = 243 cotations), existe un ensemble de critères permettant de la définir.

Pour que cette cotation soit fiable, il est nécessaire que l’examinateur soit convenablement formé, d’une part à faire l’examen d’une manière fidèle au protocole et donc standardisée, et, d’autre part, à coter les observations d’une manière conforme aux critères. Sameroff, après avoir utilisé le bnbas et analysé sa fiabilité, notait que la fiabilité interobservateurs (accord interjuges) était très élevée. Après 10 examens effectués au titre de leur formation, les examinateurs différaient rarement sur plus de 10 % de leurs cotations d’un examen donné, lorsque l’un faisait l’examen, puis que chacun d’entre eux cotait séparément ses observations21.

Si nous acceptons la fiabilité de cet instrument d’évaluation du comportement néo-natal, comment celui-ci peut-il être mis à profit ? Le bnbas est en pratique utilisé dans deux domaines, celui de la Recherche et celui de la Clinique.

Dans le domaine de la Recherche, le nbas peut être utilisé pour déterminer le rôle et l’influence d’un facteur donné sur le comportement néo-natal. Ce facteur peut être de nature extrinsèque par rapport au bébé : ainsi, plusieurs travaux ont comparé les résultats au nbas de nouveau-nés ayant reçu des drogues anesthésiques (lors de l’anesthésie obstétricale de leurs mères) et de nouveau-nés n’ayant reçu aucune drogue. D’autres travaux étudient l’impact sur le comportement néo-natal de facteurs tels que : le faible poids de naissance et la dysmaturité ; la prématurité ; la postmaturité. Certaines études comparent les résultats au nbas selon l’origine ethnique du

ai. A. J. Sameroff, « Issues in grouping items from the Neonatal Behavioral Assessment Scale », in Organization and Stabiîity of Newborn Behavior : A Commentary on the Brazelton Neonatal Behavior Assessment Scale, Ed. A. J. Sameroff. Monographs of the Society for Research in Child Development, Serial n° 177, vol. 43, n° 5-6, The University of Chicago Press, 1978.

bébé (Américains d’origine chinoise et Américains de souche européenne, par exemple).

Ainsi, l’étude de Als et coll.22 porta sur des nouveau-nés à terme mais de faible poids de naissance, comparés à des nouveau-nés à terme et de poids normal. Des différences significatives apparurent pour de nombreux résultats de l’examen et notamment pour le groupe (ou cluster) d’items inter-actionnels (qui réunissait ici les items d’orientation, la « consolabilité », les réactions du bébé tenu dans les bras, et la qualité et la durée des périodes d’Éveil calme et attentif). Cet instrument peut trouver son utilité dans de nombreux types de recherche et nous l’utilisons quant à nous dans une perspective interactionnelle, car il nous permet de caractériser précocement l’un des deux partenaires de nos dyades interactives. Nous pensons que l’interaction parent - nouveau-né est fortement déterminée par des caractéristiques intrinsèques au bébé et que celles-ci se manifestent lors du bnbas.

Ce dernier point amène à l’utilisation clinique de cet examen. Il peut tout d’abord constituer un moyen de communication entre les parents et le clinicien : la mère et/ou le père peuvent observer le bébé pendant l’examen, découvrir des aptitudes inconnues d’eux, et constater également qu’ils peuvent parler avec l’examinateur au sujet de ses conduites néo-natales, verbaliser leurs sentiments, leurs joies, ou leurs sujets d’inquiétude.

Pour le clinicien, le bnbas fournit une évaluation de plusieurs aspects du développement du bébé (moteur, sensoriel, interactionnel, etc.), évaluation qui peut soit caractériser un fonctionnement satisfaisant avec toutes ses variations individuelles, soit attirer l’attention sur un aspect préoccupant. Par exemple, certains bébés prématurés peuvent faire preuve d’une « irritabilité » majeure, avec une succession de cris dès les moindres stimulations. Il peut être utile de noter cette caractéristique, et de vérifier si elle se manifeste à nouveau lors d’examens ultérieurs. Une bonne connaissance des réponses d’un tel bébé peut permettre d’aider la mère à s’adapter au mieux à l’état actuel du bébé, à le protéger des

sa. H. Als, E. Tronick, L. Adamson, T. B. Brazelton, « The Behavior of the Full-Term but Underweight Newborn Infant », Developmental Medicine and Child Neurology, 1976, 18, 590-602.

NOUR — 5

excitations, jusqu’au moment où, bientôt, avec la maturation neurologique, cet état s’amendera. De plus, il peut être important de soulager la mère d’un poids de culpabilité devant ce nouveau-né qui sans cesse la confronte à un sentiment d’incapacité injustifié. La répétition de l’évaluation, à trois jours, quinze jours et trente jours augmente considérablement la valeur des résultats. Elle permet d’établir des courbes évolutives pour les différents scores obtenus. En effet, une évaluation unique est comme un instantané photographique, alors que les courbes évolutives permettent de définir une dimension dynamique, si importante à cette période de la vie.

Peut-on attendre de l’examen de Brazelton d’apporter un pronostic quant au développement neuropsychique du bébé ? C’est ici que la répétition de l’évaluation prend toute sa valeur. Cependant, on ne peut prétendre établir un tel pronostic sans tenir compte des parents et de l’environnement du bébé au sens général du terme. Pour Brazelton, un pronostic concernant le développement du bébé pourrait venir d’une étude fondée sur une approche interactionnelle, conception dans laquelle ce développement s’opère au sein d’influences réciproques continues des différents partenaires de l’interaction23.

Une étude à long terme a comparé la valeur pronostique de l’examen neurologique standard du nouveau-né (tel qu’il a été défini par une Etude Coopérative menée à l’échelon national américain) et du bnbas. Les deux examens s’avérèrent comparables dans leur capacité de dépister les enfants chez lesquels un développement pathologique fut retrouvé à l’âge de 7 ans. Mais le bnbas parvint à inclure moins de nouveau-nés normaux dans la catégorie pathologique que ne le fit l’examen neurologique ; en d’autres termes, le bnbas entraîna moins de « faux positifs ».

Enfin, on peut se demander si les conduites néo-natales telles qu’elles apparaissent lors de l’interaction avec le pédiatre sont « les mêmes » que celles qui se produisent avec les parents. Existe-t-il une possibilité de transposer les résultats d’une situation à l’autre ? C’est ce que suggère le travail

33. T. B. Brazelton, « Assessment as a method for enhancing infant development », Zer0 to Tkree, 1981, 2, 1-8.

d’Osofsky24 qui, pour le montrer, s’est fondée sur l’étude de 134 nouveau-nés et leurs mères. L’examen comporta une évaluation, d’une part de l’interaction mère-nourrisson, d’autre part des conduites néo-natales à l’aide du nbas. Une concordance apparut entre les conduites néo-natales durant l’interaction avec la mère et celles qui prévalurent durant l’interaction avec l’examinateur.

94. J. Osofsky, « Neonatal Characteriscics and Mother-infant Interaction in Two Observational Situations », Child Development, 1976, #7, 1138-1147.


94 L’origine des différences individuelles constatées entre les nouveau-nés reste relativement peu explorée. On peut supposer qu’elles sont liées à des différences de leur équipement génétique, mais elles soulèvent aussi la question si importante de l’influence de la vie intra-utérine ; il est de plus en plus clair que l’environnement intra-utérin est lui-même très variable et que le foetus peut être soumis, non seulement à des agressions infectieuses, à des carences nutritionnelles, ou des agents toxiques, mais également à des influences tenant à l’état émotionnel de la mère. Enfin, les différences individuelles dépendent également de l’expérience de la naissance ainsi que des premiers jours de la vie extra-utérine.

95 a. A. F. Korner, « Individual Différences at Birth. Implications for Child Care Practices », in The Infant at Risks, D. Bergsma (Ed.), 1974.

96 H. A. Moss et K. S. Robson, The rôle of protest behaviour in the development of the mother-infant attachment. Presented at a symposium on attachment behaviours in humans and animais, 76th Annual Convention of the American Psychological Association, San Francisco, 1968.

97    Nous verrons plus loin que le facteur cris doit être étroitement associé avec le facteur « consolabilité » et qu’il n’exerce pas son influence de manière indépendante par rapport aux autres caractéristiques des conduites néo-natales.

98    B. Birns, M. Blank, et W. H. Bridger, « The Effectiveness of various Soothing Techniques on Human Neonates », Psychosomatic Medicine, i966, 28, 316-322.

99    A. F. Korner, op. cit.

100    T. B. Brazelton, « Psychophysiologic reactions in the neonate. I : The value of observation of the neonate », J. Pediat., 1961, 58, 508-512.

101    H. F. R. Prechtl, « The mother-child interaction in babies with minimal brain damage », in B. M. Foss (Ed.), Déterminants of Infant Behavior, Vol. 2, 53-59, London, Methuen & Go. Ltd and New York, John Wiley & Sons, Inc., 1963.

102    A. F. Korner, op. cit.

103    T. B. Brazelton, « Observations of the neonate », Journal of the Academy of Child Psychiatry, 1962, 1, 38.

104    M. E. Fries et P. J. Woolf, « Some hypotheses on the rôle of the congénital activity type in personality development », Psychoanal. Study child, 1953, 8, 48-62 ; M. E. Fries, « Longitudinal Study : Prénatal Period to Parenthood », Journal of the American Psychoanalytical Association, 1977, 35, 115-133.

105 S. K. Escalona, The roots of individualité : Normal patterns of development in infancy, Chicago, Aldine Publishing Company, 1968.

106    B. Birns, « Individual Différences in Human Neonates Responses to Stimulation », Child Development, 1965, 36, 249-256.

107    R. E. Kron, J. Ipsen et K. E. Goddard, « Consistent Individual Différences in the Nutritive Sucking Behavior of the Human Newborn », Psycho-somatic Medicine, 1968, 30, 151-161.

108    A. F. Korner, « Visual Alertness in neonates : Individual différences and their correlates », Percep. Motor Skilîs, 1979, 31, 499-509.

109    A. F. Korner, op. cit.

110    A. F. Korner, op. cit.

111    T. B. Brazelton, « Assessment as a method for enhancing infant development », Zéro to Three, 1981, s, 1-8.

112    T. B. Brazelton, « Neonatal Behavioral Assessment Scale », Clinics in Developmental Medicine, n° 50, London, William Heinemann Médical Books, Philadelphia, Lippincott, 1973.

113 L’habituation est définie comme une adaptation graduelle à une irritation, adaptation qui, dans les cellules nerveuses, se signale par une cessation ou une réduction de la production d’influx nerveux. S. Rose, Le Cerveau conscient, Paris, Le Seuil, 1975.