Chapitre IX. L'étude des interactions dans la famille

On a jusqu’à présent étudié les interactions sociales affectives et fantasmatiques dans la relation entre la mère (ou son substitut) et le bébé. On a souvent vu qu’il s’agissait d’un isolât artificiel et que la situation familiale ne pouvait manquer de jouer un rôle dans l’évolution de ces organisations.

Nous avons cependant constamment tenu à décrire les échanges d’affects et les transactions d’investissements et de fantasmes, en essayant de montrer que les conflits inconscients qui organisent le sens de la vie psychique permettent de définir une économie interactionnelle et son épigénèse.

En décrivant les variétés de bébé avec lesquelles la mère

— et le chercheur — ont affaire, nous avons finalement découvert quatre enfants :

a)    L'enfant du désir de maternité, celui des fantasmes qui se constituent et se développent en fonction des conflits libidinaux et des aménagements narcissiques. C’est l’enfant de l’Œdipe. Pour la mère, il sera à la fois l’enfant de son désir de nier la castration de son père infligée par la mère à son mari et il sera l’enfant secondarisé identificatoire.

b)    L'enfant imaginaire est celui du désir d’enfant, il s’inscrit dans la problématique de la vie du couple ; la grossesse de la mère lui donne son plein sens, bien entendu aussi en fonction des fantasmes du mari et de la femme ; il s’inscrit également dans les modalités de l’équilibre familial qui implique l’émergence des obligations culturelles ou contre-culturelles, inscrites dans la communication transgénérationnelle.

c)    L'enfant de la réalité matérielle, masse de chair vivante avec laquelle la mère interagit suivant des systèmes programmés, enrichis par ses fantasmes et ses rêveries imaginaires.

d)    L'enfant reconstruit etjou observé par les psychanalystes qui offre des repères théoriques modélisateurs pour mieux comprendre la nature et les fonctions des interactions entre le bébé et sa mère.

Les combinaisons entre les types d’interactions que déterminent ces quatre enfants sont infiniment variables. Elles dépendent évidemment du cadre de l’observation et des recours théoriques de l’observateur. Elles justifient le concept de recherche transdisciplinaire dont l’importance est maintenant reconnue en particulier dans les Sciences humaines288.

On a vu que les auteurs qui ont mis en avant les liens d’attachement comme base de ces interactions les ont décrites comme l’expression de systèmes en équilibre où survenaient des rétroactions autocorrectrices et à l’intérieur desquels on devait appliquer les théories de l’information et de la communication. Le bébé prend ainsi sa place dans le système familial, où il peut à la rigueur constituer une sous-unité avec sa mère. Nous avons souvent pu dire que les enfants imaginaires devaient en effet prendre leur place dans l’équilibre interpersonnel qui s’institue dans une famille. Après leur naissance, ils entrent plus ou moins facilement dans ces systèmes qui peuvent s’en trouver désorganisés pour reprendre, plus ou moins facilement aussi, leur équilibre.

Pour décrire les interactions à ce niveau, point n’est besoin de comprendre ou de savoir ce qui se passe dans le fonctionnement mental des divers protagonistes. C’est leur interaction ici et maintenant qui permet de définir l’équilibre du système.

L’intérêt de ces perspectives ne saurait échapper à personne ; mais il est cependant difficile d’imaginer que la vie psychique de chacun ne joue pas de rôle dans l’équilibre de la famille, même si c’est lui qui définit la place du bébé. C’est la perspective que je défends dans l’abord que je propose pour la psychiatrie familiale (S. Lebovici, 1981)289.

Dans toutes les observations que nous avons évoquées, on eût pu étudier le système familial. Par exemple le père phobique parce que dégoûté par sa petite fille sent sa virilité exhibée mise en cause par cette naissance et lui demande, ou à un second garçon, de le guérir de cette phobie (Cas n° 14).

De telles positions n’excluent pas la prise en considération des relations œdipiennes qui s’organisent pour chacun des membres de la famille, suivant un long cheminement, unique pour tout individu, à travers ses fantasmes personnels. De ce fait, il y a un saut à faire pour passer des aspects intrapersonnels aux relations interpersonnelles dans la famille. Les bases œdipiennes de la vie fantasmatique définissent donc la manière dont chacun s’accommode de la vie familiale.

Il existe des différences radicales entre l’étude de la communication et l’interrelation familiale d’une part et la communication psychanalytique d’autre part. Les psychanalystes ont pour principe de ne pas répondre à la tentative d’interaction et de ne pas intervenir dans la description faite par le patient de son entourage familial.

Ce que sont son père, sa mère, son conjoint ou ses enfants n’intéresse pas le psychanalyste. Toutefois l’étude de l’interaction entre le bébé et la mère, en particulier dans le cadre de consultations thérapeutiques, l’importance des transactions entre ses partenaires, nous ont amené à considérer que l’on peut joindre l’étude des interactions comportementales et fantasmatiques. Mais dès qu’il s’agit de considérer une famille dans son ensemble, l’Œdipe qui lie les trois générations n’est pas organisé autour de relations symboliques, telles qu’elles apparaissent dans les déplacements transférentiels observés dans la cure psychanalytique des névrosés : une allégorie œdipienne fondée sur les interactions familiales peut au contraire s’observer. La situation symbolique devient emblématique au niveau de la famille (E. Gillerion, 1980)290.

On doit différencier des relations symboliques et conflic-tualisées :

a)    Le mythe d’harmonie où tous les membres s’efforcent de réécrire l’histoire de la famille en présentant une image du bonheur et d’harmonie.

b)    Le mythe de rédemption ou de disculpation où un membre de la famille est soi-disant à l’origine du malheur ; il doit dès lors se désigner comme source de malheur et se racheter : il devient le bouc émissaire.

c)    Le mythe du salut qui est une extension du mythe de la rédemption où la famille peut être sauvée par une intervention d’une personne puissante et omnipotente, laquelle rendra le bonheur à la famille.

Cette conception permet de rappeler que le mythe familial permet la circulation des fantasmes individuels : le fantasme origine la personne et le mythe familial origine la relation familiale.

La perspective théorique que nous proposons serait la suivante. Le psychanalyste travaille avec le névrosé et s’occupe de l’organisation œdipienne et de ses valeurs symboliques. Les pensées et les fantasmes qui s’y expriment traduisent l’interaction entre la culpabilité et la honte, entre la rivalité et l’impuissance et les bénéfices secondaires qu’elles entraînent. La structure de l’Œdipe est celle de la conclusion de la sexualité infantile au moment où sont organisées les différences de générations et de sexes.

Auparavant, au cours de ce que j’ai appelé le « ce-faisant », les interactions interviennent jusqu’à ce que puisse se reconstruire un temps enfin retrouvé, grâce au double processus de la prévision du passé et de l’épigénèse répétitive.

En présence d’une famille, le psychanalyste travaille sur une généalogie, c’est-à-dire sur la continuité transgénérationnelle d’une histoire qui s’allégorise : dans les cas les plus pathologiques les allégories s’inscrivent dans une gangue généalogique, car elles y prennent la place des valeurs symboliques.

Nous ne défendons donc pas l’idée de certains psychothérapeutes de la famille, quand ils se réfèrent à la théorie psychanalytique, en particulier lorsqu’il s’agit de décrire un « appareil psychique familial » (André Ruffiot, 1981)291. Cet auteur décrit cet appareil psychique comme une psyché primaire du très jeune enfant, psyché pure fonctionnant avant son ancrage corporel et proche du refoulé primaire, apte à l’identification et à la communication. Cette psyché est considérée comme le dépôt d’un noyau flou de psyché primitive, autant maternel ou paternel qu’appartenant à l’enfant. Ces références sont utilisées par Ruffiot qui reprend également la description de D. Meltzer qui parle d’une phase initiale : « Phase de flou, d’agglutiné, où il n’existe pas encore de contenant, où la psyché n’a pas encore réalisé la collusion psychosomatique, où la psyché sans frontière se confond avec la psyché maternelle et paternelle. »

Ruffiot peut écrire (p. 8) : « Ces vécus de psyché pure, propres aux nourrissons, sont, ainsi qu’en témoigne la clinique familiale analytique, le fondement de la communication inconsciente de la famille. Ils sont aussi la toile de fond des phénomènes groupaux en général, à l’intérieur des groupes non familiaux et sans doute le tissu de toute communication. Ce qui peut s’énoncer dans une formule lapidaire : l’individuel, c’est le corporel ; le familial est d’essence psychique. »

Pour mon compte, j’ai montré que la transaction intra-familiale peut tenir compte aussi bien des fantasmes personnels que des allégories intergénérationnelles : lorsque je demande aux protagonistes de donner un récit sur la famille, j’essaie donc de donner un sens au temps familial et à sa généalogie, à l’espace familial et à ses allégories.

Le bébé apparaîtra donc dans son économie interactive comme le produit de cette double approche qui nous semble nécessaire pour l’étude de ses interactions.


288 La recherche transdisciplinaire n’est pas définie seulement par une approche multidisciplinaire. Elle signifie que les chercheurs acceptent de considérer que le domaine étudié n’est pas de leur compétence, mais que celle-ci permet d’aider à la découverte dans un champ nouveau. L’éthologie s’occupe du comportement animal, les psychologues ne peuvent étudier que des comportements du bébé et en inférer à sa vie psychique. Les psychanalystes ne peuvent qu’utiliser leur connaissance des fantasmes de la mère et leur construction, proposée au cours de cures psychanalytiques. Le champ interactif est de toute façon nouveau et défini comme un système.

289 S. Lebovici, « A propos des thérapeutiques de famille », Psychiatrie Enfant, 1981, 24, a, 543-582.

290 E. Gillerion,« Traitement de famille et psychanalyse », Dialogue, 1980,70.

291 A. Ruffiot, « Le groupe famille en analyse » in Thérapie familiale psychanalytique, D. Anzieu et R. Kaes (édit.), Paris, Dunod, 1980.