Chapitre XI. Les interactions dans les milieux très défavorisés

Parmi les cas que nous avons présentés, certains témoignaient d’une certaine misère sociale. Celui que nous voulons évoquer maintenant permet de prendre la mesure du poids des malheurs qui accablent certaines familles en pleine déchéance sociale ou dans la misère psychotique, ce qui conduit évidemment à une terrible pauvreté des interactions.

Dans ce cas 18 la mère a 22 ans : elle porte son nom de jeune fille, qui a une consonance germanique. Elle est blonde, frisée, un peu négligée et a des dents abîmées. Elle est née en Allemagne. Son père était Français et aurait beaucoup trompé sa femme. Il a connu cette femme alors qu’il était militaire. Ses parents se battaient beaucoup. Sa mère avait déjà été mariée une première fois et avait eu de ce mariage une fille actuellement mère de famille et peut-être divorcée, et une fille qui serait à l’hôpital pour un nanisme probable. De son deuxième mariage, elle a eu un fils qui est en prison en Allemagne, à la suite d’un viol commis en état d’ivresse. Vient ensuite la jeune mère dont il est question. La mère de cette jeune femme est décédée il y a quatre ans, probablement d’une leucémie. La jeune femme a assisté à la mort de sa mère qui est brusquement devenue violette et est tombée. Elle a alors pensé aux coups donnés par son père, bien que celui-ci fût à nouveau parti malgré les supplications de sa femme. La maman a une photo de ses parents déguisés pour le carnaval, et une autre de sa mère, bouffie par la

maladie. Elle s’est mariée il y a cinq ans, avec M. X. qui était en train de faire son service militaire en Allemagne, et qui l’a trompée... De ce mariage, naît Yasmine qui voit toujours son père.

La grand-mère paternelle de sa fille est le seul contact que la mère ait en France.

Elle fait ensuite la connaissance de M. Y. qui faisait aussi son service militaire en Allemagne. Il dit qu’il acceptera Yasmine, et rentre en France avec la jeune femme, mais sa famille rejette la jeune femme. En 1980, naît Manuel, enfant de M. T.

Ce dernier a 22 ans et travaille de manière épisodique. Il est décrit comme effacé et insignifiant. Toutefois, lors de la visite à domicile, il apparaît plus responsable. La jeune femme dit de lui qu’il lui prendrait son argent pour entretenir la voiture.

Situation sociale

La famille a habité dans le centre de B. dans un logement insalubre, jusqu’en février 1982, puis a déménagé dans un autre quartier. L’appartement, peu meublé, comporte trois pièces. Dans une chambre, dorment Manuel et son père. Le lit est défoncé. La mère dort dans une autre chambre avec Yasmine et le bébé Cindy, dont le berceau a été prêté. Elle n’a pas touché ses allocations de grossesse, qu’elle avait déclarée sous le nom de son mari, mais le divorce n’est pas prononcé. Il n’y a pas d’argent pour manger ; on évoque une possible prostitution. L’ensemble de l’appartement est très négligé.

La grossesse

Pendant cette grossesse, elle a refusé brusquement un avortement qu’elle avait accepté. A cette période surviennent des conflits importants avec son compagnon, suivis d’un voyage en Allemagne, où elle se rend à plusieurs reprises. Elle voit épisodiquement son père, mais n’est pas acceptée par la nouvelle femme de celui-ci.

Les enfants

Tasmine (3 ans) : elle va à l’école, et ne veut pas rentrer chez elle. Elle parle de manière hachée, comme sa mère à certains moments. Il existe, semble-t-il, des conflits entre Yasmine et l’ami de la mère qui ne voudrait pas la nourrir. Yasmine serait anorexique, avec des vomissements. Elle est très contente des visites à la maison de la puéricultrice et celle-ci l’a vue monter sur une chaise et sur le balcon, pour lui dire au-revoir. Il est d’ailleurs arrivé que la mère suspende par ses pieds la petite fille au-dessus du vide.

Manuel (2 ans) : c’est un enfant dont les soins sont très négligés. Il passe ses journées à la maison et ne sort pas. Lors d’une visite à domicile, tandis qu’un gâteau est éparpillé, il ramasse les miettes silencieusement, et ne se rapproche de sa mère que lors d’une remarque sur les boucles d’oreilles du bébé.

Manuel est à l’âge de l’exploration, qui devrait être ponctuée des retours vers la mère pour se réassurer. Il ébauche cependant un jeu « coucou me voilà » avec la psychiatre. Son comportement de « ramasse-miettes » évoque le syndrome du Pica296.

Cindy : née il y a quelques semaines. Son prénom serait un diminutif de Cendrillon. Vue à 11 jours, Cindy présente un muguet, en partie dû au manque d’hygiène et aux préparations défectueuses des biberons. La mère refuse de faire ses soins de bouche ainsi que de lui mettre des gouttes dans les yeux. Son ami prend en charge ces soins. Cindy est brune avec des yeux bruns. C’est un bébé calme, hypotonique, qui régurgite. Elle dort beaucoup, et ne pleure pas pour réclamer ses biberons.

Cindy et sa mère

Leurs relations donnent une impression de flou. La mère semble ne pas comprendre. Elle parle « petit nègre ». Mais chez elle, elle parle normalement, sauf quand elle évoque le décès de sa mère ou la maladie de sa demi-sœur. Elle est volontiers enfantine, mais très émouvante. Elle accueille très bien ses visiteuses. En une occasion, celles-ci l’ont vue en train de faire de la pâtisserie. Elle souhaite faire baptiser prochainement ses deux derniers enfants, et a promis des gâteaux pour cette occasion.

Lors de la visite à domicile de la psychiatre, le bébé est jeté en vrac sur le lit, avec le biberon. Pendant tout l’entretien, le bébé est porté comme un paquet, à distance de son propre corps. Elle ne la regarde pas et plonge le biberon dans sa bouche. Cindy regarde alors l’observatrice. Seulement lorsque l’observatrice lui fait remarquer les boucles d’oreilles que porte déjà Cindy, la mère regarde sa fille, ou plutôt ses oreilles et commente : « Comme cela, elle va pouvoir courir... »

Entre ce troisième enfant et sa mère, il n’y a donc ni échange ni dialogue, pas d’anticipation créatrice, puisque celle-ci ne voit rien à court terme. A longue distance, elle voit une jeune fille imaginaire qui va « courir » comme elle. Les autres enfants ne sont pas moins gravement négligés. Il est probable que la mère a peur de ses gestes, puisqu’elle refuse de soigner le bébé.

Il s’agit donc d’un exemple accablant où il est difficile de dire ce qui revient à la vie et aux condamnations de la biographie et ce qui revient à la déchéance psychotique.

Dans ce cas, comme dans d’autres exemples évoqués dans ce livre, on peut se demander ce qui peut réveiller la capacité interactive de la mère : malheureusement ses enfants ont perdu tout pouvoir thérapeutique et n’ont à la rigueur qu’une action excitante qui peut déclencher des catastrophes qui les atteindraient.

On sait pourtant que la séparation souvent imposée par des mesures judiciaires ne modifie guère l’avenir de ces enfants et que la multiplicité des intervenants risque de diluer les capacités d’attachement de la mère. Dans ces exemples, on peut se demander si les reconditionnements interactifs opérés dans des lieux de protection, quelque répugnance qu’on ait à les envisager, ne pourraient pas constituer la seule approche positive.

Ces observations ne posent pas de ce fait des problèmes radicalement différents de ceux qu’on observe dans les familles de psychotiques ou dans les cas d’interactions très pathologiques.

NOL’R — 12


296 Le Pica désigne aux États-Unis les états toxiques que les pédiatres décrivent chez les enfants des familles défavorisées qui avalent en particulier des débris de tuyaux altérés de plomb.