Chapitre XII. Les interactions dans les familles de psychotiques et de psychopathes

Les mères psychotiques

Les bébés dont les mères sont gravement troublées se développent mal et sont très menacés par le poids génétique de la psychose et par les particularités des interactions que leurs mères leur offrent. De nombreuses recherches et études cliniques ont été consacrées à cette question en France et à l’étranger (M. David, Recherche subventionnée par Pinserm-atp 66-78-98, 1980, étude inédite)297. Ce n’est pas le lieu ici de décrire la pathologie des enfants qui vivent auprès d’elles.

En ce qui concerne les jeunes bébés, les conduites les plus folles peuvent s’observer. Néanmoins ces derniers sont capables de susciter des attitudes maternelles chez des mères extrêmement troublées, au moins jusqu’à l’âge de 2 ans. Elles ne supportent pas généralement, par contre, l’autonomie progressive des enfants plus âgés.

Ce qui vient d’être dit conduit à envisager des approches thérapeutiques et volontiers institutionnelles qui visent à modifier le type d’interactions parfois déplorables qu’offrent ces mères malades. La suppléance discrète introduite par des intervenants plus ou moins professionnalisés permet d’introduire auprès de la mère aberrante des modèles à l’action douce et souple. Il s’agit peut-être de permettre l’organisation d’une certaine conduite dans le temps et l’espace. Il faut pouvoir imaginer comment la mère peut introjecter quelques particularités de la réalité de son enfant. Il faut permettre à ces jeunes femmes d’échapper à la terreur morcelante de leur dépersonnalisation qui inclut l’enfant2. Il ne s’agit pas bien entendu d’utiliser l’enfant comme un agent thérapeutique, ce qui risque de se faire à ses détriments. Il s’agit de travailler sur les discontinuités catastrophiques et de suppléer aux manques. Ces bébés risquent peut-être de se maturer trop vite et de devenir les sages parents des mères psychotiques, tels qu’on les a souvent décrits.

Les parents psychopathes risquent sans doute de se révéler également très pathogènes, comme le montre le cas qui suit.

La mère (Cas n° 19) est Algérienne, arrivée à l’âge de 20 ans en France. Elle a travaillé comme aide-ménagère. Elle parle très bien le français et paraît culturellement bien adaptée.

Le père est arrivé à l’âge de 11 ans en France. Il parle également très bien le français et travaille comme mécanicien.

Le couple s’est rencontré en France : il s’agit d’un mariage tout à fait libre. Le couple a eu trois filles dont la dernière, Fatima, est née en 1978. Il y a eu par ailleurs trois interruptions de grossesse. Les relations entre les époux sont complexes. Le père apparaît comme une personnalité de type paranoïaque, très rigide et figé, persécuté, sensitif et interprétatif. Il a eu de nombreux problèmes avec ses voisins dont certains sont descendus tout casser dans son appartement et battre son épouse. Sa violence a provoqué des plaintes, en particulier en raison d’une hospitalisation de la fille aînée qui, du fait de son énurésie, était battue par lui. L’hospitalisation a donné lieu à des poursuites judiciaires. La pmi a appris par une autre des filles que la mère était battue durant la grossesse de Salim. Le père a été condamné à six mois de prison ferme, qu’il a effectués en continuant à travailler et en allant coucher le soir à la prison. Bien que sa femme n’ait pas hésité à porter plainte contre lui, elle a ensuite fait de nombreuses démarches pour obtenir qu’il ne fasse pas son temps de prison, sans succès d’ailleurs.

L’accouchement du bébé dont il est question a été très difficile et très pénible. En période néo-natale, il a été hospitalisé un mois pour accès de cyanose. Au sixième jour sont survenues des clonies de la paupière supérieure droite ; elles ont motivé un examen au scanner qui a montré un hématome intra-occipital droit. Au treizième jour, est survenue une septicémie à pyocyaniques. A l’âge de 1 mois, le bébé est rentré à la maison avec un traitement par Gardénal. Mais depuis les ennuis somatiques se sont succédé et ont entraîné jusqu’à présent 3 autres hospitalisations, 27 consultations en pmi et 5 appels à Sos-bébés298. Par ailleurs, le bébé a présenté à partir de l’âge de 5 mois des poussées d’eczéma.

Avant la naissance de Salim, les violences du père ont été très importantes. C’est à cette période que se situe son procès et la mère va manifestement désinvestir son fils qui est élevé par sa tante maternelle, laquelle a vécu six mois au foyer. Alors que Salim a 3 ou 4 mois, la situation s’améliore. Le père rentre plus tôt le soir et commence à éprouver le désir de s’occuper de son fils. Il lui caresse la tête pour qu’il s’endorme. On note que l’eczéma qui avait disparu a repris une semaine après sa sortie de prison.

L’enfant a un développement normal. Les mesures qui avaient été préconisées alors avaient apporté un soutien à la mère : il s’agit de la surveillance de l’enfant et d’une rencontre avec le père qui s’est faite au cours d’une visite à domicile.

Étude des interactions entre la mère et le bébé

La mère, très dépressive, n’entretient avec son fils que des contacts corporels stéréotypés, sans échanges ni verbal ni visuel. Elle se situe alors en concurrence par rapport à son mari qui est présent ; elle dévalorise sa fonction maternelle. Elle dit par exemple qu’elle, elle ne peut pas endormir Salim, que Salim ne lui répond pas, que Salim n’aime que son père. On constate pourtant que l’enfant se jette dans ses bras.

Elle parle de son mari et elle est assise assez à distance de son fils, lui-même sur la table d’examen ; elle passe de manière tout à fait mécanique et rude sa main sur le dos de l’enfant sans aucun affect et sans aucun regard. Le bébé alors est mécanisé aussi ; sa sucette à la bouche, les membres inférieurs immobilisés, le hochet reste en l’air, sans être utilisé pour attirer l’attention des adultes. Il donne le tableau d’un bébé atone et déprimé et ne s’intéresse pas à sa mère.

Mais quand on lui demande « comment son mari le caresse », elle le montre en train de tirer les cheveux de son fils. Elle s’identifie, semble-t-il, à son mari, et de manière intrusive ; on peut imaginer que cette mère laissera l’impression à son enfant de ne lui avoir jamais donné de baisers, mais plutôt de laisser s’installer en lui une violence interne.

Une séquence de la bande magnétoscopique montre comment la pédiatre attire son attention grâce au stéthoscope : il sort alors de son apathie, la regarde et se remue. Il existe un dialogue avec des mimiques et des gestes autour de ce qui est là ou de ce qui n’est pas là, de ce qui est tenu ou qui n’est pas tenu. Un peu plus tard, Salim se replie sur lui-même et se tripote les organes génitaux. Il attrape un petit objet sur son pénis et le met à sa bouche, sans que ces gestes provoquent une réaction quelconque chez sa mère. Pendant ce temps, elle parle de son mari et de ses croyances. Elle cesse de promener mécaniquement sa main sur le dos du bébé pour le caresser plus authentiquement au niveau de la face interne de sa cuisse droite. On la sent qui s’anime sans que l’on puisse dire si c’est la critique de son mari ou la masturbation de son bébé qui apporte ce changement. La réaction de Salim est immédiate : lui-même s’active et frétille. On constate que sa mère y est sensible.

Ainsi, dans cette famille immigrée, la mère, dépressive, mais capable de dépenser beaucoup d’énergie pour porter plainte contre son mari ou pour faire partir un frère de son père qui vit chez eux, est en fait une mère ayant des rapports problématiques avec son enfant. Elle ne le nourrit pas : il est au lait de vache parce que son père a des vaches en Algérie, ce qui apparaît comme un système de rationalisation pour trouver une bonne raison de ne pas l’allaiter. Le père de Salim consume sa violence avec le bébé en aboutissant à l’exclusion de la mère, exclusion renforcée par ses propres attitudes. L’évolution paraît menaçante : on imagine une fourchette pronostique qui se situe entre la dépression et l’homosexualité psychique. Mais on peut encore remarquer que malgré la présence de lésions cérébrales minimes, objectivées au scanner, cet enfant présente jusqu’à présent un bon développement.

Après la discussion rapportée à propos de cette famille, plusieurs événements importants sont survenus :

La mère a amené son fils se plaindre de son mari. Elle demande un placement temporaire pour elle-même et ses enfants qui ont été battus. Le mari vient la rejoindre et reste à la consultation pendant plus de deux heures. Le même jour, au cours d’une visite à domicile, il montre son revolver et dit à sa femme « je te tuerai ». Il lui reproche de crier sans cesse et nie ce qu’elle lui reproche. La mère dit à son mari qu’il est violent, qu’il ne lui donne pas d’argent, qu’il a une maîtresse et qu’il ne rentre que tard ou pas du tout.

Dix jours plus tard, la mère revient à la pmi pour montrer des traces de coups ; la veille, elle a évité de justesse un coup porté avec le manche d’une hache neuve. La mère est envoyée avec ses enfants dans un hôtel.

Alors que la mère et ses enfants sont partis, le mari se présente à la consultation : le personnel a peur de sa violence, d’où l’appel à la police qui, avec un grand déploiement de forces spectaculaires, entreprend un chassé-croisé avec cet homme.

L’évolution spontanée a été assez favorable puisqu’un entretien a pu avoir lieu entre le père et l’équipe spécialisée ce soir-là. Il a rebranché le téléphone qu’il avait décroché et a pu s’excuser en invoquant « ses nerfs ». Le lendemain, d’ailleurs, sa femme ne supportant pas les conditions d’hébergement de l’hôtel, revient chez elle.

Il s’agit donc d’une histoire qui se répète et qui tend à s’aggraver. Le comportement de l’épouse est répétitif : elle se plaint de son mari, puis revient auprès de lui. Elle semble d’ailleurs déclencher des drames, comme le montrent ses appels à « Sos-bébés ». Mais le père présente un danger réel et il faut éviter, tout en se protégeant, de lui paraître persécuteur.

A l’issue de cet épisode, un psychiatre réussit à obtenir que le père remette son arme à un notable religieux. Mais les drames successifs qui colorent cette histoire sont très typiques de ce type de couple où le mari est apparemment psychopathe. On assiste à des faits analogues dans les couples de toxicomanes où un bébé est né.

L’énergie, d’ailleurs discontinue des mères, est dépensée pour le mari dans des attitudes contradictoires : tantôt elles le condamnent, le chassent, lui retirent l’enfant et sa qualité de père ; tantôt elles oublient leur rôle maternel et se mobilisent pour tirer leur mari d’une mauvaise situation. Néanmoins, l’expérience montre que dans certains cas le bébé réveille leurs qualités maternelles et elles pensent alors à abandonner leur compagnon, en aggravant son cas, puisqu’elles le coupent de toute possibilité d’exprimer sa fonction paternelle.

Uautisme infantile parfois peut être révélé très précocement par les effets qu’il semble provoquer chez les parents dès la première année de la vie. On a été ainsi amené à décrire, à côté de la forme autistique ou symbiotique, des cas où on pourrait parler d’interactions très particulières (Frances Tustin, r972)299 (D. Meltzer et al., 1975)300. Dans le travail présent, nous ne souhaitons pas décrire ici leur clinique, mais il faut rappeler que la première, reprenant les théories de M. Mahler et de M. Klein, compare l’autisme normal et l’autisme anormal primaire, à côté duquel elle décrit un autisme secondaire régressif ou à carapace. Dans les deux tableaux de son livre, F. Tustin compare les facteurs déterminants et les traits distinctifs, ce qui, à travers les exemples que nous allons citer, montre comment cet auteur décrit les interactions de l’autisme précocissime :

Facteurs déclenchants

—    Autisme primaire normal : solipsisme postnatal ;

—    Autisme primaire anormal : prolongation de cette période par carence d’apports sensoriels, déficiences sensorielles

telles que cécité, par la capacité que l’enfant a de permettre à sa mère d’étouffer ses propres réactions ;

—    Autisme à carapace : inhibition comme moyen de défense ;

—    Autisme régressif : régression comme moyen de défense.

Les types d'autismes

—    Autisme primaire normal : les objets externes ne sont pas différenciés ;

—    Autisme primaire anormal : prolongation de l’autisme normal ou utilisation, par l’enfant, des objets extérieurs, comme le poing de la mère, sans les différencier de lui ;

—    Autisme à carapace : l’illusion d’un enveloppement débordant s’intensifie pour devenir carapace ;

—    Autisme régressif : intensification de l’identification pro-jective.

D. Meltzer décrit de son côté les indifférenciations qui régnent chez ces enfants et qui les plongent dans un monde qu’il appelle « bi-dimensionnel terrorisant ». L’enfant est alors intouchable, suspendu comme un sac vide qui n’entoure pas un objet, mais colle à une surface invisible qui le remplit. Ces moments de « démantèlement » et d’« adhésivité » sont terrifiants.

Si nous avons voulu évoquer ces descriptions, ce n’est pas seulement pour leur intérêt, mais c’est aussi parce qu’elles comportent une valeur métaphorique qui nous ramène à l’hypothèse de ce qui pourrait survenir si les programmes interactifs initiaux venaient à être troublés par un accident, fût-il minime. Ces comparaisons conduisent aussi à des hypothèses thérapeutiques que nous évoquerons maintenant.

Ces descriptions concernent des cas où l’angoisse ne peut se représenter. Elles expriment en même temps des constructions psychanalytiques qui ne peuvent pas être dites à l’enfant plus âgé, lorsqu’il se trouve dans un état qui prolonge ces phases autistiques précocissimes. Il est intéressant de ce fait de rappeler que d’autres approches de l’autisme infantile insistent par ailleurs sur les modifications des liens d’attachement qui s’y observent : on souligne alors qu’en contraste avec les bébés qui s’engagent dans des dialogues sociaux, les autistes n’ont pas de contacts corporels et ne les recherchent pas. De même ne reconnaissent-ils pas les personnages de leur entourage.

Dans une communication récente encore inédite, M. Rutter (1982)301 pense que l’étude des interactions particulières aux enfants autistiques est moins intéressante que celle de leur incapacité à s’attacher : il y voit la preuve d’un déficit spécifique qu’on peut lier à l’impossibilité de planifier la compréhension des mimiques de la partie supérieure du visage de l’autre. Nous avons signalé l’importance de cette compétence dans le chapitre intitulé « Un bain d’affects ». Mais nous n’évoquons ce travail que pour montrer que l’abandon de l’étude des gammes les plus variées des interactions conduit inévitablement à négliger le rôle de la mère (ou du parent) dans leur organisation pour en revenir à la notion du développement linéaire et de ses troubles.


297 M. David et M. Lamour, Les effets de la surstimulation et de h sous-stimulation chez les enfants de mères psychotiques. Recherche inserm-atp n° 66-78-98, étude non publiée, rapport dactylographié, 1980.

298 Des services à temps plein pour l’hospitalisation simultanée de la mère et du bébé, des services à temps partiel et de jour pour permettre leur accueil thérapeutique, des structures intermédiaires du type des appartements thérapeutiques se mettent en place actuellement.

299    F. Tustin, Autisme et psychose de l'enfant, 1972 (trad. franç. M. Davidovici), Paris, Le Seuil, 1975.

300    D. Meltzer et al., Exploration dans le monde de l’autisme, 1975 (trad. franç.), Paris, Payot, 1980.

301 M. Rutter, Déficits cognitifs dans la pathogenèse de l’autisme, 1982. Conférence présentée au Congrès international de Psychiatrie de l’Enfant, Dublin, à paraître dans L’Enfant dans sa famille, édité par E. J. Anthony et C. Chiiand.