Conclusions

Nous avons rappelé bien souvent le postulat freudien de l’union du nouveau-né et des soins maternels. Ce livre a pu l’éclairer en proposant d’y ajouter deux propositions :

—    les soins maternels incluent la vie fantasmatique de la mère ;

—    le jeune enfant, en investissant sa mère, contribue à lui donner son statut.

Tels sont les principes qui ont jalonné le chemin qui nous a conduit de la dépendance à l’interaction. Cet itinéraire nous a peut-être permis de concilier la version métapsychologique de l’enfant reconstruit psychanalytiquement et les vues que nous fournit l’observation des interactions sociales et fantasmatiques.

Dans ce travail, nous avons rencontré plusieurs enfants :

L’enfant fantasmatique est celui du désir de maternité. Il implique les relations de la mère avec ses images. « Enfant de la nuit », il témoigne de l’organisation œdipienne des fantasmes de la mère et du deuil de ses objets œdipiens. Mais l’enfant est aussi l’objet fonctionnel de sa mère, tenant lieu d’objet incestueux, en même temps qu’il lui permet de représenter sa propre mère, et de devenir le porte-parole de son surmoi.

L'enfant imaginaire est celui du désir de grossesse et d'enfant. Il exprime ce que l’union de la mère avec le géniteur du bébé permet de projeter dans l’avenir et de craindre pour l’immédiat. Son existence suppose l’efficience du refoulement secondaire postœdipien.

L'enfant en identification primaire avec sa mère et ses parents baigne dans les affects et le monde des investissements préreprésentatifs. C’est l’enfant des interactions fantasmatiques. Ce bébé n’a encore aucune image de lui-même.

L'enfant qui entre en interaction avec la mère et qui exhibe ses compétences précoces est appelé l’enfant de la réalité. Est-ce l’enfant désinvesti par la discontinuité maternelle ? Est-ce l’enfant protégé par le pare-excitant qu’est la mère ? Est-ce l’enfant que voit la mère, bien différent de l’enfant de son rêve et qui s’en différencie, en prenant à son compte ce qui va naître de ses représentations ?

5° Il y a aussi l'enfant qui pénètre dans l'univers du système familial et contribue à en assurer l’équilibre ou à le modifier.

Pour notre compte, nous avons essayé d’unifier ces divers enfants à travers notre observation et notre compréhension de psychanalyste. C’est ce qui nous permet de nous identifier dans une certaine mesure aux deux partenaires de l’interaction et de nous en dégager pour la penser, la décrire et la dire. Conçu dans cette forme, l'enfant psychanalytique peut être décrit comme originaire.

Nous ne pensons pourtant pas que le développement des interactions sociales et que les progrès cognitifs doivent être exclus de l’étude du développement du jeune enfant. Mais l’éthologie du comportement humain doit être enrichie par la compréhension des dimensions de la pensée et du fonctionnement psychique inconscient.

L’étude des interactions précoces nous a paru avoir une importance pratique, puisqu’elle semble pouvoir permettre de comprendre ce qui s’organise dans le « se-faisant interactif » et les destinées qui s’y inscrivent.

Nous avons parlé des consultations thérapeutiques dont le ressort nous semble reposer également dans les capacités d’identification et d’empathie que nous sommes susceptibles d’offrir aux bébés, à leurs mères et à leurs familles. Dans le bain d’affects, les mots qui disent la représentation que la mère se fait de son bébé et qui énoncent les représentations liées du psychanalyste nous semblent avoir une portée intéressante.

On a vu que la situation d’étude clinique des interactions comporte certaines spécificités qui lui confèrent son originalité : une mère qui porte son bébé peut en effet expliquer son comportement, le relier à ses émotions et à sa vie fantasmatique.

Les effets thérapeutiques portant sur le comportement ne sont pas négligeables et permettent, nous l’avons vu, une éventuelle modification heureuse des attitudes. On doit tenir ici compte des actions réciproques, celles de la mère (et/ou de ses substituts) sur le bébé. D’un autre côté, on a souvent vu, en lisant ce livre, le caractère heureux de l’action du bébé sur sa mère.

De même les circuits interactifs et rétroactifs intrafamiliaux constituent des boucles où est inclus l’enfant qui doit pouvoir s’en abstraire, pour se ravitailler de l’intérieur et se ressourcer dans ses rêves naissants.

Les mesures d’action sociale en faveur des familles déshéritées n’apparaissent donc plus comme suffisantes. Il faudrait qu’elles s’accompagnent désormais d’un travail éducatif sur les modes d’interaction.

Il reste cependant à proposer des méthodes moins intuitives pour agir précocement sur les interactions pathologiques et pour promouvoir une meilleure santé. On a vu en effet que les névroses d’action qui semblent représenter un si important fléau social semblent se constituer dans la pauvreté de ces interactions. On croit savoir que les dépressions fondamentales qui conduisent à la pathologie psychosomatique et à celle des états limites se forment peut-être dans la pauvreté de ces transactions précoces.

Notre expérience de l’examen direct des relations précoces, en particulier par l’observation magnétoscopique, nous semble de ce point de vue assez riche :

— Tout montre que les contacts apparemment les plus pauvres ne sont pas dépourvus de ressources interactives. Nous avons vu que des mères et des bébés qui semblent en pleine détresse ont d’intenses échanges de regards.

—    La déprivation socioculturelle n’empêche pas la création d’un dialogue interactif, qui peut être stimulé, sans qu’on soit légitimé à s’abriter derrière la commode défense des barrières culturelles ou ethniques, sans en nier pourtant l’importance.

Dans ce cadre, nous avons le sentiment que l’autovidéo-scopie offre de remarquables ressources si elle est maniée avec prudence. Lorsque des parents se voient avec leur enfant, ils peuvent saisir des aspects particuliers de leurs relations et en mieux discuter, à condition qu’on les soutienne dans une expérience qui pourrait être assez éprouvante.

Finalement les retombées préventives et thérapeutiques de ces études sur les interactions précoces ne sont assurées que par la présence identifiante des intervenants sociaux, psychologiques et médicaux.

La diffusion des découvertes sur les interactions précoces risque en effet d’être dangereuse :

—    Si les parents sont invités à penser que leurs enfants doivent révéler constamment leurs capacités précoces.

—    S’ils sont conduits à faire confiance à des recettes comportementales : le peau à peau, le portage, etc.

Ces découvertes risquent aussi de fournir des alibis aux décideurs et aux gouvernants qui seraient tentés d’offrir le meilleur des mondes programmés pour le bien-être des bébés. La santé de ces derniers passe par le développement des capacités naturelles à assurer un bon élevage des bébés et la possibilité de recevoir de ces derniers la confirmation des organisations fantasmatiques originaires et des organisations narcissiques. Il est bien entendu que ce double circuit exige une vie décente dans un monde pacifique.