1. Pierre-Marie ou De l’enfant

Pourquoi était-il posé sur la cheminée monumentale ? Il est tombé sur la pierre, devant l’âtre. Heureusement ce n’est que l’enfant de la Vierge, une admirable statue romane. Elle présentait l’enfant debout et droit devant elle ; il est brisé, la tête tenant à l’épaule gauche, les pieds coupés, le tronc éclaté, jambes et cuisses intactes jusqu’au-dessus du sexe. Va-t-on pouvoir le reconstituer ? Ce n’est rien : le tronc n’est pas brisé, et même il est presque entier, tout entier, j’en suis sûre. Mais il ne bouge pas. Maman ! C’est bien mon enfant, déjà froid devant le feu qui a repris. C’est impossible. Et pourtant je veux crier, je hurle en me levant ; je n’entends rien et me précipite, sûre qu’il est tombé de la commode où je l’avais posé le temps d’aller chercher ses vêtements de nuit ; comment me suis-je assoupie dans ce fauteuil ? Ou bien est-ce lui qui est tombé en dormant ? Je veux que quelqu’un vienne pour m’arracher à ce souvenir. Est-ce moi qui ai crié, ou lui ? Je veux dormir, tout oublier ; non, je veux me réveiller, m’éveiller enfin. Je ne vois que le feu dont je suis sûre : serais-je morte ? Oui, c’est moi qui suis morte… Puissé-je n’être jamais née !

***

Tout l’espace s’est évanoui, entre la gloire de l’enfant-roi et la douleur de la Pieta ; pas plus de différence entre la Sainte Histoire et ce que je ne cesse de ne pouvoir vivre.

« Père, ne vois-tu pas que je brûle ? », rêve l’homme qui a renoncé pour quelques heures à veiller son enfant mort. « Père, ne vois-tu pas le roi des Aulnes ? », dit l’enfant lucide à son père qui l’emporte dans une folle chevauchée. « N’entends-tu pas les douces promesses du roi des Aulnes ? – Non ; ce n’est rien ; sois en paix mon fils, c’est une brume qui flotte, le murmure du vent dans les feuilles mortes1 »

Ne vois-tu pas, n’entends-tu pas ? Non, c’est impossible. Insupportable est la mort de l’enfant : elle réalise le plus secret et le plus profond de nos vœux. On conçoit sans peine excessive la mort de son prochain, on accepte même, avec ou sans débat, de le tuer, voire de le manger. L’horreur du parricide semble devenir plus familière : Œdipe, de tragédie sacrée, est devenu complexe. Le droit est reconnu, à l’imagination au moins, de mettre la mère en pièces et de tuer le père (c’est que vous n’avez pas encore, dit le bon docteur, tué votre père !). Mais tuer l’enfant, non : on retrouve l’horreur sacrée ; c’est impossible. Dieu même arrête la main d’Abraham : le sacrifice sera accompli, mais on substituera un agneau à Isaac. Il faudra que l’enfant-roi, le « fils de Dieu », soit marqué de la grâce d’avoir échappé au massacre des premiers-nés pour que s’accomplisse à l’âge d’homme le mystère de la mort et de la rédemption. Nous étions déjà dans l’Histoire, nous n’en sommes pas sortis.

***

Dans le fauteuil, c’est l’épreuve de vérité ; pas de biais possible : il faut que le psychanalyste ne cesse de perpétrer le meurtre de l’enfant, de reconnaître qu’il ne peut l’accomplir, de compter avec la toute-puissance de l’infans. La pratique psychanalytique se fonde d’une mise en évidence du travail constant d’une force de mort : celle qui consiste à tuer l’enfant merveilleux (ou terrifiant) qui, de génération en génération, témoigne des rêves et désirs des parents ; il n’est de vie qu’au prix du meurtre de l’image première, étrange, dans laquelle s’inscrit la naissance de chacun. Meurtre irréalisable, mais nécessaire, car il n’est point de vie possible, vie de désir, de création, si on cesse de tuer « l’enfant merveilleux » toujours renaissant.

L’enfant merveilleux, c’est d’abord la nostalgie du regard de la mère qui en a fait un extrême de splendeur, tel l’enfant Jésus en majesté, lumière et joyau rayonnant d’absolue puissance ; mais il est aussi et déjà l’abandonné, perdu dans une totale déréliction, seul face à la terreur et à la mort. Dans l’extraordinaire présence de l’enfant de chair s’impose, plus forte que ses cris ou son rire, l’image rayonnante de l’enfant-roi à laquelle fait pendant la douleur de la Pieta. À travers son visage brille, souveraine et décisive, la figure royale de nos vœux, de nos souvenirs, de nos espoirs et de nos rêves ; fragile et hiératique, elle représente, dans ce théâtre secret où se joue le destin, la première (ou troisième) personne à partir de quoi ça parle. L’enfant merveilleux, c’est une représentation inconsciente primordiale où se nouent, plus denses qu’en toute autre, les vœux, nostalgies et espoir de chacun. Dans la transparente réalité de l’enfant, elle donne à voir, presque sans voile, le réel de tous nos désirs. Elle nous fascine et nous ne pouvons ni nous en détourner, ni la saisir.

Y renoncer, c’est mourir, ne plus avoir de raison de vivre ; mais feindre de s’y tenir, c’est se condamner à ne point vivre. Il y a pour chacun, toujours, un enfant à tuer, le deuil à faire et à refaire continuement d’une représentation de plénitude, de jouissance immobile, une lumière à aveugler pour qu’elle puisse briller et s’éteindre sur fond de nuit. Qui ne fait et refait ce deuil de l’enfant merveilleux qu’il aurait été, reste dans les limbes et la clarté laiteuse d’une attente sans ombre et sans espoir ; mais qui croit avoir, une fois pour toutes, réglé son compte à la figure du tyran, s’exile des sources de son génie, et se tient pour un esprit fort devant le règne de la jouissance.

Destin commun que ce dernier, qui mène son homme à s’endormir dans l’hédonisme à la mode du jour, ou à feindre de s’éveiller pour imaginer un monde que la toute-puissance, subrepticement revenue par la fenêtre (qu’il croyait fermée) de son angoisse, rêvera d’ordonner pour le bien de tous. Faut-il donc pour se défendre de la fascination de l’enfant merveilleux, accepter, comme Abraham, de sacrifier son enfant, ordonner comme le Pharaon ou comme Hérode de tuer tous les premiers-nés, offrir son enfant à Dieu, au tyran ou à la patrie, se consacrer soi-même à une « cause » qui nous survivra, ou plus simplement, à une femme, à un homme, aux enfants ?

Tout « ordre » familial, et à plus forte raison social, se donne pour charge de prendre en compte cette figure introuvable ou perdue de bonheur, de chute, de gloire et d’impuissance, mais il ne fait en réalité que nous en divertir. Car aucun « ordre » ne saurait nous dispenser de notre propre mort : non pas de celle qu’il ordonne et administre par ses pompes guerrières ou religieuses, mais de la première mort, celle que nous avons à traverser dès l’instant que nous sommes nés, celle que nous connaissons et dont nous ne cessons de parler, puisque nous avons a la vivre chaque jour, cette mort à l’enfant merveilleux ou terrifiant que nous avons été dans les rêves de ceux qui nous ont faits ou vus naître. Il ne suffit point, tant s’en faut, de tuer les parents, encore faut-il tuer la représentation tyrannique de l’enfant-roi : « je » commence en ce temps-là, déjà contraint par l’inexorable seconde mort, l’autre, dont il n’y a rien à dire.

L’usage commun est de confondre la « première mort », celle que nous avons à accomplir sans cesse pour vivre, et la « seconde mort ». Cette confusion tenace est solidement fondée : outre qu’elle nous dispense de reconnaître la plus impérative des contraintes qui nous régit, celle de renaître toujours à la parole et au désir en ne cessant de faire le deuil du fascinant infans, elle nous donne l’illusion d’accomplir un travail contre la mort quel qu’en soit l’échec assuré. Les effets de cette confusion sont à la mesure de son enracinement : glorification de l’échec ou sacralisation de la vie, culte du désespoir ou apologie de la foi. Un bref exemple : la logique du suicide découle d’un syllogisme parfait : pour vivre, il faut que je me tue ; or, je ne me sens pas vraiment vivre (ce n’est pas une vie !) : donc je me suicide. Il suffirait, mais au prix de quel travail, de lever la confusion dont se soutient la vérité de la première proposition – pour vivre, il faut que je tue la représentation tyrannique de l’infans en moi –, pour qu’une autre logique apparaisse, régie par l’impossibilité d’accomplir ce meurtre une fois pour toutes et la nécessité de le perpétrer à chaque fois qu’on se met à parler vraiment, à chaque instant où l’on commence à aimer.

***

Le prix à payer est lourd, parfois.

J’en prendrai pour témoins certains de mes proches dans la passion de la psychanalyse, dont le drame s’engendra d’un travail resté en suspens. S’installer dans le fauteuil à l’écoute des analysants, c’est mettre en jeu et à l’épreuve son propre rapport à cette représentation narcissique primaire que j’ai évoquée jusque-là sous la figure de l’enfant merveilleux ; c’est mettre en jeu, pour ne s’en prévaloir jamais, la perte de la représentation étrangement familière dont nous sommes faits, l’infans en nous, c’est mettre à l’épreuve la constance de force de mort qui nous maintient ouverts au discours du désir. Faute, sans doute, d’avoir nettement articulé la différence des deux morts dans l’expérience de chacun, et à défaut d’avoir formulé en clair que le fondement de notre travail de psychanalyste reste toujours de reconnaître à la force de mort son véritable objet dans la représentation narcissique primaire, je laissai le travail « inconscient » de mes analysants-analystes, résolus, plus qu’ils ne savaient, à aller jusqu’au bout, se réaliser par une fatale mise à mal de leurs propres enfants : mort-nés, prématurés, malformés, enfants brusquement et inexplicablement atteints dans leur premier âge de maladies graves et exceptionnelles, accidents quasi suicidaires enfin. Lorsque, dans la réalité, apparaît ainsi la mort d’un enfant, ou sa mise à mal, alors s’impose dramatiquement la force de mort en jeu dans l’analyse ; le meurtre de la représentation narcissique primaire qu’implique le travail psychanalytique se dit dans la réalité, à défaut d’avoir levé la confusion ordinaire entre le véritable travail de la mort auquel nous sommes contraints et la mort organique qui ne peut se concevoir, pour celui qui parle et désire, qu’en référence à la première : anéantissement ou résurrection. J’ajouterai à ma charge que, dans d’autres cas, l’attention portée implicitement par le travail psychanalytique sur le meurtre nécessaire de la représentation narcissique primaire eut un effet opposé ; soit que la passion psychanalytique de l’analysant-analyste fût moins vive, soit qu’il formulât ainsi son salut au médiocre entendeur que je fus : de stérile qu’il ou elle se croyait, ils firent des enfants.

***

Je n’ai évoqué ces extrêmes que parce qu’ils imposent de considérer la force absolument contraignante du plus « originaire » des fantasmes : « on tue un enfant ». Que celui-ci affleure dans le travail psychanalytique, déguisé le plus souvent, c’est évidemment la règle ; mais il est remarquable que, jusqu’à ce jour, on se soit plus volontiers arrêté à ses satellites ordonnés dans la constellation œdipienne, fantasmes du meurtre du père, de prise ou de mise en pièces de la mère, laissant pour compte la tentative de meurtre d’Œdipe-enfant dont c’est l’échec qui a assuré et déterminé le destin tragique du héros.

Si le fantasme « on bat un enfant », d’apparence bénigne, même s’il ne se dit qu’avec quelque réticence, affleure couramment à la conscience, en revanche « on tue un enfant », mis à part Gilles de Rais et ses émules, n’apparaît comme fantasme, c’est-à-dire comme structure de désir, qu’au cours d’un travail psychanalytique.

Ainsi, un rêve d’enfance d’un analysant que nous appellerons Renaud, souvent repris en fantaisie éveillée, résiste au travail analytique ; c’est qu’il semble trop simple. Il s’agit d’une scène très brève : dans un petit salon, son père est attaqué par un intrus qui, sans autre sommation, lui décharge son revolver dans le ventre ; le père est touché bien qu’il ait tenté d’éviter le feu en sautant jambes écartées avant de tomber face contre terre. C’est clair : meurtre du père par un substitut délégué du rêveur, l’intrus. Ce n’est pas sa simplicité psychanalytiquement évangélique qui fait l’insuffisance de cette interprétation, mais le fait, d’une part, que la rêverie se répète et, d’autre part, que persiste le symptôme qui avait été l’occasion de l’évocation du rêve, à savoir une sensibilité douloureuse de la fosse iliaque gauche : une douleur décrite comme une contusion interne et qui se réveille au moindre prétexte. Il faut donc poursuivre l’analyse du rêve dans tous ses détails. Et tout d’abord, l’évitement par le saut jambes écartées : ce geste évoque une scène de poursuite par le père d’un solide garnement qui s’était attaqué à Renaud enfant et qui s’apprêtait à le mettre à mal ; on ne sait si l’agresseur fut effectivement coincé dans une poursuite spectaculaire, mais l’image de quelqu’un (le rêveur enfant ? un homme ?), tentant de faire obstacle à sa fuite en écartant bras et jambes, est restée marquée. La bagarre génératrice de cette poursuite vengeresse impose à Renaud un autre récit, substitué au souvenir, d’une dispute violente avec un frère aîné ; incertitude sur la nature de l’affrontement : le plus jeune, Renaud, n’aurait-il pas eu le dessus grâce à un vigoureux coup de marteau asséné sur la tête de son cher frère ? À moins que ce ne soit l’inverse. Deux constantes, dans ces doutes sur le rôle des acteurs : une solide haine fratricide, et le sentiment profondément ancré d’avoir toujours en lui quelque ressource cachée qui lui permet en toute occasion d’être le plus fort. Il serait fastidieux d’énumérer les détails associatifs liés au « dans le ventre » ; mais ils mènent, on s’en doute, à une série de perplexités enfantines, déjà thématisées par l’analyse – fécondation ombilicale, orale, anale – et à une profonde hostilité à l’endroit de la mère, cristallisée autour d’une bien commune persécution anale. « Dans le ventre », c’est aussi là que la mère fut, par deux fois, opérée : si le souvenir de la seconde intervention est parfaitement circonstancié, une occlusion intestinale, la première est restée énigmatique, gynécologique vraisemblablement, stérilisante sans doute, sans que l’ombre d’une fausse couche ait jamais pu être ni levée, ni confirmée. Dans les deux occurrences, certainement, la mère manqua mourir ; les poignantes effusions de la convalescence témoignent à chaque fois de « l’ambivalence » des sentiments de Renaud. Au-delà du « meurtre du père », nous avions là tout le matériel nécessaire à une reconnaissance des sentiments portés à la mère : grand amour et fantasme de mise en pièces. Mais cela une fois élucidé, la rêverie initiale se répétait, toujours énigmatique, et le symptôme persistait. Il fallut en venir à l’enfant mis à mal, celui qui apparaissait en clair dans le premier souvenir, confirmé par deux autres au moins ; dans l’un, Renaud est agressé sans recours au coin d’une place par plus fort que lui ; dans le second, c’est lui qui réduit à quia un de ses fidèles amis qui l’agaçait plus que de coutume. Je pourrais continuer à dérouler le fil des associations : la mère morte d’un autre ami proche, une voisine et amie aimée marquée par un traumatisme de la naissance.

Lentement, s’impose la logique « archaïque » de l’inconscient : de même que la mère en position de puissance y apparaît pourvue d’un pénis, de même le père en position de protecteur peut y apparaître gros d’un enfant. C’est là un fantasme secret bien commun aux psychanalystes. Ainsi ce qui est touché, tué, dans le ventre de la figure paternelle du rêve, c’est un enfant, et sans doute Renaud lui-même, qui reconnaît se sentir, avant tout, fils de son père. À partir de là, c’est sa propre image d’enfant merveilleux et prodige – comme tant d’enfants – qui vient sur le devant de la scène de son inconscient. Quelque chose change pour lui… À suivre et à reprendre.

On voit par cet exemple que les éléments du fantasme originaire « on tue un enfant » ne se donnent pas à entendre dans un premier dire ; la première satisfaction d’élucider un fragment du désir inconscient arrête trop souvent notre travail, laissant pour compte l’essentiel de l’analyse à faire.

Sans doute pouvons-nous poser en ce point, sans anticiper ni extrapoler, que la répétition du souvenir (du fantasme ou du rêve), la résistance du symptôme, imposent de poursuivre le travail psychanalytique au-delà de ce qu’on a eu la satisfaction de reconnaître ; que la représentation, même voilée, déguisée ou déplacée, d’un enfant mis à mal, est à entendre comme un indice à ne pas négliger : même un petit chat noyé, un jeune chien écrasé, ne sont pas à laisser pour compte dans la rubrique des faits divers : il faut entendre la violence des émois que leur évocation – ou leur répétition actuelle – suscite, même sous le masque de l’humour ou de l’ironie, pour laisser se déployer la force absolument contraignante de la mort nécessaire en chacun.

***

C’est ainsi que, dans l’histoire d’un certain Pierre-Marie, l’insistance répétitive du souvenir de la noyade d’un jeune chiot, par son père, nous imposa, en fonction de la charge émotive qui l’accompagnait, de reprendre en considération la mort en sa première année d’un frère aîné, prénommé Pierre. Depuis les entretiens préliminaires, il n’avait plus été fait mention de cet événement déterminant de sa préhistoire. Pierre-Marie apparaît comme le remplaçant de Pierre, et tout son problème consiste à tuer la représentation de Pierre-Marie, substitut vivant de Pierre mort. Qu’il nous suffise d’indiquer pour l’instant que la violence de sa rage à l’endroit de son père qui tuait le petit chien, et son immense pitié pour l’animal, ont constitué pour nous la voie d’accès à l’impasse, déterminante pour lui, de la mort de Pierre enfant. De ce moment de son analyse, il rôda en rêve autour de cimetières, fantasma la mort de son père, souhaita celle de sa mère, et, dans la foulée, celle de sa femme ; avec sa fille aînée, il commença à se disputer de la façon la plus vive, jusqu’à l’envoyer… en psychanalyse. Si l’enfant mort était apparu dans son analyse, il restait encore lettre morte, et nous étions bien loin de pouvoir prendre en considération le fait que l’enfant à tuer c’était lui-même Pierre-Marie. Néanmoins, on pouvait déjà reconnaître les ruptures de sens qu’offre la structure grammaticale du fantasme : à la place de « l’enfant » qu’on tue, venaient donc le chiot, le père, la mère, la femme, son propre enfant. La formulation indéterminée du fantasme « on tue un enfant » est parfaitement adéquate : seul le verbe indiquant l’action de tuer, de mettre à mort, est précisé, mais on ne sait pas qui tue, ni quel « enfant » est tué. Nous ne ferons que mentionner les variations possibles sur l’identité du tueur : le père pour ce qui est du chiot, mais qui, quel responsable pour la mort de Pierre ? Le médecin (à travers lequel se profile le psychanalyste), la mère trop négligente ou trop passionnée, la fatalité, l’âge, ou encore lui-même ? La série des figures susceptibles d’occuper la place du « on » qui tue est indéfinie. Qu’importe ! Si l’on retient, d’une part, la détermination de l’action proposée par le fantasme, tuer, et, d’autre part, la spécification relative de l’objet visé, à savoir « l’enfant », on constate que la part essentielle du fantasme est constituée par sa structure grammaticale.

Je reprendrai donc la question fondamentale posée par le fantasme : quel enfant ? Dans le cas de Pierre-Marie, il apparaîtra que l’enfant à tuer est Pierre-Marie lui-même, et l’on verra ce qui fait la particulière difficulté de cette mise à mort. Nous n’allons pas suivre aveuglément notre patient dans ses fantasmes suicidaires, lorsqu’il se plaît à imaginer qu’il s’agit de la mort de l’homme sage et posé qu’il paraît. Le Pierre-Marie à tuer, c’est la représentation du désir de sa mère, représentation si bien nommée Pierre-Marie, du nom du frère mort et de la Vierge-mère. Ce qui est à tuer – pour que Pierre-Marie puisse vivre –, c’est la représentation si étroitement liée à son nom, qui apparaît d’abord comme celle d’un enfant consolateur, substitut vivant, et voué à l’immortalité, d’un mort, figure inarticulée du vœu de la mère. Ce qui est à tuer, c’est une représentation présidant, tel un astre, à la destinée de l’enfant de chair. Ce « signe astral », le signifiant directeur qui détermine le désir de la mère, n’est pas souvent aussi repérable que dans l’histoire de Pierre-Marie : représentation inconsciente à proprement parler, d’autant plus difficile (sinon impossible) à repérer et à nommer qu’elle est inscrite dans l’inconscient d’un autre, simple, double ou multiple, c’est-à-dire dans le désir de ceux qui ont fait ou vu naître l’enfant.

Trois points doivent ici être marqués : d’abord, que le statut et la toujours problématique identification de la représentation inconsciente du désir des parents – en l’occurrence, la représentation Pierre-Marie enfant consolateur et substitut vivant d’un enfant – sont profondément différents de ce que pourra être l’identification, ou la constitution, du sujet Pierre-Marie. Ensuite, que le sujet inconscient de Pierre-Marie, c’est-à-dire ses propres représentants inconscients, se constitueront inéluctablement, et pour une part majeure, en référence à la représentation inconsciente de sa mère. Enfin, que le représentant inconscient du fantasme de la mère, quelle que soit sa spécification figurée ou signifiante, enfant dévorateur (au lieu de consolateur), cœur de pierre (plus précisément que Pierre), sera investi, dans son inconscient, par le sujet, comme un représentant privilégié, le plus intime, le plus étrange et le plus inquiétant de tous. Il sera investi comme un représentant qui n’a jamais été et ne sera jamais sien, et qui, pourtant, par son absolue étrangeté, constituera le plus secret, voire le plus sacré (on peut entendre, sans péjoration, abject) de ce qu’il est. C’est ce représentant inconscient privilégié que j’appelle représentant narcissique primaire. L’enfant à tuer, l’enfant à glorifier, l’enfant tout-puissant, l’enfant terrifiant, c’est la représentation du représentant narcissique primaire. Part maudite et universellement partagée de l’héritage de chacun : l’objet du meurtre nécessaire autant qu’impossible.

La représentation narcissique primaire mérite bien son nom d’infans. Elle ne parle ni ne parlera jamais. C’est dans l’exacte mesure où l’on commence à la tuer qu’on commence à parler ; dans la mesure où l’on continue à la tuer, qu’on continue à parler vraiment, à désirer.

Pierre-Marie vit avec peine, laborieusement, hanté par la présence paralysante de la mort ; il ne goûte que du bout des lèvres les joies de sa famille, limitant à une intensité d’ombre incertaine ses passions et son désir, consacrant à cet étouffement le plus clair de son énergie, qui ne produit des fruits – qu’il ne savoure point – que dans le champ de son activité professionnelle. Ce qu’il demande, c’est à être délivré de cette peur de la mort, et d’avoir provisoirement nommé cette mort comme celle de Pierre constitue une solide tête de pont dans le camp retranché de ses défenses. Ce qu’il cherche dans ses rêves où il franchit des murs, creuse des tranchées, découvre des tombes en des cimetières abandonnés, c’est son frère. Ah, le petit salaud, il veut enfin lui régler son compte. Mais comment tuer un mort ? Pierre-Marie se trouve, en réponse, confronté à lui-même, enfant voué par sa mère à l’immortalité dès avant sa naissance, en lieu et place de son frère mort ; il brûle comme une lumière de deuil destinée à ne jamais s’éteindre. Et pourtant, s’il veut vivre, il doit, en même temps que son image de lumière, tuer à nouveau son frère, et du même coup ruiner le rêve de sa mère, mettre à mal l’enfant immortel du désir de sa mère : représentant qu’il a lui-même investi comme le noyau – fût-il corps étranger – de son être, pour en faire son « représentant narcissique primaire », Pierre-Marie, façon d’enfant parfait. Il est bon fils, attentif aux moindres affaires de ses vieux parents qu’il entoure d’affection, tout comme il est bon père. D’avoir fait un premier enfant, contre son gré, croit-il, l’a précipité dans un mariage sur lequel il ne cesse de s’interroger, sans réaliser encore que c’est en concevant des enfants qu’il se donne le change et tente de sortir des limbes. Comment mourir ? Comment tuer l’enfant photophore qu’il est pour sa mère ? Y réussira-t-il avant d’avoir enterré ses parents ? Aidez-moi, me dit-il, comme s’il voulait que je guide son sexe dans les voies du désir. Ce qu’il demande en fait, c’est que je lève le couteau du sacrifice et que, comme la bête familière, je l’immole, qu’il renaisse des cendres (ou du sang) du tyran bicéphale, Pierre-mort à tuer, Pierre-Marie mémorial à ruiner, pour qu’une première mort, enfin, l’entraîne dans « l’entre-deux-morts » où il pourra vivre.

La difficulté particulière de Pierre-Marie à vivre tient au fait qu’en mettant en cause sa représentation narcissique primaire, il touche sa mère au plus vif de sa raison inconsciente ; dans le vœu de sa génitrice, il doit être et rester l’enfant immortel qui remplace Pierre et annule sa disparition : mais Pierre-Marie, en renonçant à s’identifier à l’image du photophore, construite autour du rêve de sa mère, lui porte un coup fatal : non seulement il détruit la clé de voûte de ce rêve dans lequel elle vit, mais encore il tue une seconde fois Pierre, la contraignant à réaliser un deuil qu’elle n’a jamais accompli. C’est une bien lourde tâche pour un « bon fils » : tout du moins persiste-t-il à l’imaginer ainsi. Le travail d’analyse devra élucider et dénouer toutes les élaborations secondaires qui, dans sa vie, sont venues recouvrir la nécessité du meurtre de l’enfant (de la représentation narcissique primaire) et, en particulier, tout ce que ses propres enfants se sont trouvés supporter d’investissement au titre de la négation ou de la réalisation de sa propre mort narcissique.

***

Si le cas de Pierre-Marie met particulièrement en évidence la difficulté à nommer le représentant narcissique primaire en tant qu’enfant mémorial vivant, il n’en illustre pas moins le problème imposé à chacun par le fantasme « on tue un enfant ». Même s’il n’y a pas dans l’histoire familiale de petit frère mort, il y a toujours dans le désir des parents quelque deuil non fait – ne serait-ce que de leurs propres rêves d’enfant –, et leur progéniture sera toujours et avant tout le support excellent et privilégié de ce à quoi ils auront dû renoncer. « Le narcissisme primaire de l’enfant… est moins facile à saisir par l’observation directe qu’à confirmer par un raisonnement récurrent. Si l’on considère l’attitude des parents envers leurs enfants, l’on est obligé d’y reconnaître la reviviscence et la reproduction de leur propre narcissisme… Il existe ainsi une compulsion à attribuer à l’enfant toutes les perfections… L’enfant aura la vie meilleure que ses parents, il ne sera pas soumis aux nécessités dont on a fait l’expérience qu’elles dominaient la vie. Maladie, mort, renonciation de jouissance, restrictions à sa propre volonté ne vaudront pas pour l’enfant, les lois de la nature comme celles de la société s’arrêteront devant lui, il sera à nouveau le centre et le cœur de la création. His Majesty the Baby comme on s’imaginait être jadis. Il accomplira les rêves de désir que les parents n’ont pas mis à exécution, il sera un grand homme, un héros à la place du père ; elle épousera un prince, dédommagement tardif pour la mère. Le point le plus épineux du système narcissique, cette immortalité du moi que la réalité bat en brèche, a retrouvé un lieu sûr en se réfugiant chez l’enfant. L’amour des parents, si touchant et au fond si enfantin, n’est rien d’autre que leur narcissisme qui vient de renaître2… »

Entreprendre le « meurtre de l’enfant », soutenir la nécessaire destruction de la représentation narcissique primaire (le narcissisme primaire, dans le texte de Freud) est la tâche commune, aussi impérative qu’impossible à achever. Comment supprimer l’enfant, comment se défaire de quelque chose qui a statut de représentant inconscient, partant indélébile ? Mais, inversement, comment échapper à cette nécessité ou éluder cette contrainte sans rester dans les limbes de l’« infance » et l’en-deçà du désir ? Car c’est bien là le destin « fou » qui attend celui qui ne saurait entamer le meurtre de l’enfant tout-puissant, la destruction de la représentation narcissique primaire. La représentation narcissique primaire (l’enfant en nous), comme tout représentant inconscient, est ineffaçable ; de plus, la dire à juste titre inconsciente, c’est dire qu’elle n’offre ni n’a jamais offert aucun accès à une prise consciente. Comment peut-on donc concevoir de renoncer à quelque chose à quoi on n’a pas, ni jamais eu, accès ? Tel est le problème général des rapports que nous entretenons avec les représentants inconscients proprement dits, ceux qui sont tombés sous le coup du refoulement originaire et dont nous ne connaissons, mais avec quel luxe, que les effets, c’est-à-dire les rejetons.

Ainsi, pour ne rappeler que l’exemple analysé par Freud du souvenir-écran d’une cueillette de boutons d’or interrompue par l’heure du goûter, les véritables représentants inconscients – jaune (Gelb), miche (Laib) de pain, le goût ou l’odeur (Geschmack) irremplaçables de ce pain, le corps (Leib) de sa cousine ou de la bonne –, restent, surtout pour une investigation analytique après coup, hors de portée d’une saisie véritable. Même dans un travail psychanalytique, les représentants inconscients ne se révèlent pas à une approche directe, mais seulement dans les effets produits sur l’organisation du symptôme ou du fantasme ; il aurait fallu que dans un processus analytique, les représentants « Laib/Leib » dans leur ambiguïté, Gelb et Geschmack dans leur référence sensorielle lui fussent renvoyés, voire décomposés, par quelque autre en position de psychanalyste, pour que l’on pût juger, par l’effet produit sur l’organisation recouvrante du souvenir, s’il s’agissait véritablement, en ces termes, de fragments de représentants inconscients. Ce qui ne veut nullement dire qu’un pareil repérage de représentants inconscients en efface la marque déterminante : un juste repérage se signale en fait d’une organisation différente de ses effets.

Ainsi, pour en revenir à Renaud, deux termes du rêve semblent-ils devoir mener à des représentants inconscients : « en sautant jambes écartées » et « dans le ventre ». Jambes écartées, en appui pour affronter l’adversaire, avec un mélange d’exaltation et de panique, ramassé en une sensation vive au niveau du sexe exposé dans cette attitude ; complexe d’impressions coenésthésiques, que le mouvement du saut confirme, mettant en acte cette exaltation, et amorçant le sans appui de la panique, qui se conclut dans le rêve par la chute face contre terre. Images de morcellement, de jambes coupées dans un accident de tramway, fantasme de tronc séparé du bassin, image d’écartèlement, de pont impossible ou catastrophique dans un mouvement de grand écart, mais surtout sensation de décomposition devant une menace, un danger, une agression ressentie comme mise en question d’un très fragile en même temps que très vif sentiment d’unité narcissique ; c’est une panique interne, trahie par une décomposition du visage, ouvrant sur la possibilité de toutes les violences. « Dans le ventre » dit pareillement cette représentation « viscéralement » inconsciente de panique et d’excès, ce sentiment d’un lieu, d’unité et de rencontres convergentes, marqué de la plus extrême vulnérabilité ; mais il y ajoute la spécification d’un lieu où s’engendre mystérieusement de l’inconnu, harmonie rare ou chose abjecte, merde ou merveille. Le progrès de la psychanalyse de Renaud, à partir du rêve-écran du meurtre du père, fait apparaître, à travers les images et les mots du rêve, des fragments de représentants inconscients qu’on peut provisoirement nommer comme composition/décomposition, désarticulation, engendrement ; ou décrire en termes plus imagés comme décomposition d’un visage à travers lequel se laisse voir la figure fragile et puissante d’un espoir tranquille et violent : Renaud lui-même.

***

Approcher d’un représentant inconscient, c’est reconnaître la gamme des représentations qu’il a engendrées de façon contraignante dans leur valeur substitutive et, partant, dévoiler quelque chose de son pouvoir tyrannique. Éclairer dans son ombre quelques traits du visage décomposé de Renaud, commencer à percevoir dans la figure de Pierre-Marie la puissance marmoréenne du mémorial de l’enfant immortel c’est, en les reconnaissant dans leur statut de représentants inconscients, déjà battre en brèche l’aveuglement de leur pouvoir, commencer de mettre à mal la plus fascinante des figures du destin : l’enfant en nous.


1 Goethe, Le Roi des Aulnes.

2 Freud, « Pour introduire le narcissisme », in La Vie sexuelle, PUF, p. 96 ; G.W., X, 157.