2. Béatrice ou De l’amour

Lorsque, dans un instant de grâce, il me vient de dire à une femme : je t’aime, quelque chose en moi éclate, où je renais. Sa « beauté » déclenche ce prodige, faite d’un éclat qui me fascine, d’une lumière où je me baigne, qui donne à chaque partie de son corps, à son odeur, à sa voix, sa peau, ses mots, un attrait que rien ne dément : je me perds dans son oreille, sa bouche, ses cheveux, ses reins, assuré d’un coup d’une raison que je mesure à l’aune de mon tourment et de ma paix : c’est qu’elle m’aime, et je crains sans y croire que ce temps de grâce s’évanouisse. Mais non, elle m’attend et je la désire : c’est une absolue certitude, lorsque nous nous étreignons, d’avoir chacun, ensemble, trouvé la source terre, eau et feu. Moment de vérité bien avant la mort.

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Sans doute est-il prudent, sinon sage, de dire que la vérité ne peut que rester cachée. Quel enfant n’est véritablement merveilleux, quelle source à son jaillissement n’est miraculeuse ? Si la vérité parle, c’est de la voix de l’inconscient, et il n’est pas de bouche plus sûre pour la dire, au cœur de ce qui la fait parler, que la jouissance des amants. Retiré dans son fauteuil, l’analyste y tend son oreille. Pourtant en nul autre lieu que d’amour ne se rencontre le chiffre du nombre d’or qui ordonne la vérité de l’inconscient en marquant de son sceau chacune des représentations qui le constituent. Il a pour nom phallus. Ni la puissance de l’enfant, ni la beauté de la femme, ni le défi présomptueux du pénis érigé de l’homme ne suffisent à le représenter : s’ils brillent chacun de vérité, c’est que leur épanouissement s’enracine directement dans l’ordre de l’inconscient, qu’ils recèlent, dans leur gloire exposée, la marque immédiate du chiffre qu’aucune écriture ne peut tracer sans l’altérer. Plus inconcevable encore qu’un représentant inconscient, le phallus, par sa structure formelle, intrinsèquement hétérogène, n’est que défaut et source. Même le concept de pénis ne saurait se définir simplement comme une partie du corps ; il demande à être pensé, en fonction non seulement des organisations différentes dont il participe, corps physiologique et corps de jouissance, dont le fonctionnement et la logique sont absolument distincts, mais encore en fonction du fait que le pénis est à la fois différence et signe de la différence, sexe et signe visible de la différence des sexes, qu’enfin et surtout le rapport dont il est un des agents ne peut se formaliser d’aucune façon, sauf à le réduire à une copulation reproductrice, dans la mesure où la jouissance rencontrée n’entre dans aucun autre ordre qu’inconscient. À plus forte raison, le phallus, référent de l’ordre inconscient, ne peut-il se saisir en un concept : tel un nombre entier qui proposerait l’impossible division de son chiffre, il échappe par la coupure de son unité à toute inscription. C’est dire qu’il n’existe pas d’image ni de texte du phallus : il ne se rencontre que par la jouissance des corps dans le risque de l’amour. Son seul concept est inconscient : c’est la castration.

« Inconscient », car c’est dans cet ordre que fonctionne l’agencement déterminant d’un « petit quelque chose pouvant être séparé du corps » ; concept, puisque le terme échappe à Freud quand il en écrit3. La castration, au sens premier du terme, désigne, à travers les représentations conscientes de perte du pénis, une opération double par laquelle, d’une part, le phallus se distingue du représentant inconscient tout en lui imprimant son sceau d’hétérogénéité intrinsèque, et d’autre part, se marque le rapport entre la représentation consciente et la représentation inconsciente, comme irréversibilité d’une opération d’engendrement.

Prenons pour exemple un symptôme commun de phobie des espaces clos : il ne suffit pas de rapporter la représentation de l’espace clos à une forme générale de représentation inconsciente qui serait l’espace inquiétant du corps maternel ; le symptôme persistera, quelle que soit la pertinence de la construction interprétative qui met en relation le lieu clos, générateur d’angoisse, avec la représentation fantasmatique inconsciente d’un « intérieur » du corps maternel, car la voie est coupée : il n’y a pas de retour possible de la représentation consciente à la représentation, inconsciente. Le travail psychanalytique qui s’impose porte sur l’agencement des représentations inconscientes qui ont produit le symptôme : l’intérieur inconsciemment fantasmé du corps maternel est-il ordonné en labyrinthe, tunnel, cascades et cavernes, comme dans les voyages romanesques « au centre de la terre », ou au contraire comme une vaste coupole vide ? Y tombe-t-on par une crevasse qui s’ouvre sous nos pas ou y est-on aspiré par une bouche menaçante ? Y est-on à l’abri dans la douceur d’un climat paradisiaque ou exposé aux appétits de monstres terrifiants ? Ce n’est que par un travail nécessairement psychanalytique sur la représentation inconsciente elle-même qu’on peut espérer, en approchant de sa fantastique singularité, lever l’angoisse liée à la représentation consciente des espaces clos. Le concept de castration désigne d’abord cette coupure infranchissable qui fait qu’il n’y a pas de retour possible sur la voie à sens unique du rapport entre la représentation inconsciente et ses « rejetons » que sont les représentations conscientes.

Mais ce serait en réduire singulièrement l’extension que de le limiter à cette acception. Le concept de castration désigne surtout l’opération par laquelle la représentation inconsciente « intérieur du corps de la mère » se constitue comme « sexuelle » en assumant l’empreinte phallique, modèle primaire de la coupure du sexe, dans le même temps qu’elle se démarque de l’hétérogénéité du référent phallique. Le représentant inconscient porte l’empreinte phallique en ce qu’il s’avère signifiant de jouissance ; mais il ne constitue, comme tel, qu’un des moyens de la jouissance et laisse pour compte l’autre terme, l’objet sans signe et sans image, primordial cependant. En ce sens, le représentant inconscient se démarque du phallus, à la fois signifiant et objet de jouissance ; la castration désigne essentiellement la séparation de l’unité fonctionnelle du système inconscient (le représentant inconscient, ou signifiant au sens lacanien) ; d’avec le phallus, qui ne peut s’évoquer contradictoirement que comme signifiant hors-texte et objet sans image, réfèrent hétérogène et défaillant à toute place assignable de l’ordre de la jouissance.

La jouissance est l’expérience du rapport au phallus, la rencontre du référent de l’ordre inconscient qui ne s’atteint pour chacun, homme ou femme, que par l’autre. Où s’ouvre l’espace de l’amour. L’orgasme témoigne de l’extraordinaire de cette rencontre, même si la vérité qu’il impose se trouve vulgairement méconnue : il se caractérise par la mobilisation et la libération d’un flux d’énergie, la jouissance à proprement parler, sans commune mesure avec les expériences partielles qui ne mettent en jeu qu’une quantité limitée d’énergie en produisant du plaisir focalisé en une partie du corps. C’est que dans l’amour « vrai » la rencontre du phallus révèle l’extraordinaire du champ de force de l’ordre inconscient ; champ ordonné par le noyau phallique déjà fissuré, et dont la formidable puissance ne saurait se reconnaître dans la commune mesure ou raison, à laquelle nous sommes accoutumés, de l’ordre conscient et de sa raisonnable économie.

Si le phallus ne se rencontre que dans l’amour, le rapport à la castration ne cesse de s’élaborer dans la vie psychique : c’est lui qui détermine la véritable position sexuelle du sujet, puisque la castration ne saurait se réduire aux seules données de l’anatomie. Et pourtant l’anatomie s’avère déterminante en ce qu’elle intervient dans le processus qui ordonne différemment pour l’homme et pour la femme le rapport à la castration, défini comme l’ensemble des opérations qui fait du représentant inconscient (signifiant) l’unité fonctionnelle du système inconscient.

Reprenons ici la plus exemplaire des représentations inconscientes, je veux dire la représentation narcissique primaire. Sans doute pouvons-nous maintenant formuler avec plus de netteté en quoi consiste le deuil à faire de cette représentation : il s’agit de prendre en compte l’opération de la castration. Opération double, rappelons-le : d’une part, elle assure la perte de l’enfant merveilleux, c’est-à-dire que, par le clivage qu’elle instaure, elle lui donne son statut de représentant inconscient radicalement « refoulé » de ce qui s’ordonne comme système conscient ; d’autre part, pour la constituer comme unité fonctionnelle du système inconscient, elle la distingue de l’hétérogène qui fait défaillant le référent phallique, tout en la marquant de son sceau. La représentation narcissique primaire de l’enfant merveilleux tient son pouvoir fascinant de son éminente valeur de représentant du phallus, qui se retrouve dans les formulations les plus conscientes : viande de la mère et « sang » du père, chair de leur chair et tout autre, signifiant et produit de leurs désirs.

Cela posé, redisons-le, l’expérience de « perte » de la représentation narcissique primaire, comme de toute représentation inconsciente, s’inscrit d’une façon bien différente selon les données de l’anatomie. Quel que soit le moment supposé où la fille réalise l’existence de son sexe, c’est en terme de manque de pénis que la question apparaît : a-t-il été perdu, va-t-il pousser comme celui qu’elle attribue, à l’encontre de ce qui a été perçu, à sa mère ? Il faudra bien, tôt ou tard, qu’elle se rende à l’évidence, le pénis lui fait défaut. Si l’on tient, comme cela s’impose, la « perte », toujours à réaliser, de la représentation narcissique primaire, comme constitutive de la castration à proprement parler, on peut dire que la constatation du défaut de pénis, qui caractérise son sexe, s’inscrira chez la fille comme une confirmation de la perte nécessaire pour prendre place dans l’espace conflictuel de la parole où se déploie le désir, espace qui se spécifie d’être déterminé par l’opposition irréductible du système conscient au système inconscient. Si l’on tient compte, en plus, des expériences que la psychanalyse nous a appris à connaître comme « perte » de l’objet oral au moment du sevrage, puis de l’objet anal vécu comme abandon d’une partie du corps, on conçoit que la phase « phallique » de la fille s’inscrive, au moment de son déclin, dans une série homogène d’expériences de pertes, de séparations ou de défaut, qui trouve place naturellement, pour ainsi dire, dans la structure de l’inconscient régie par la castration. Un tel agencement de l’expérience, conditionné par les données de l’anatomie, dispose la femme à un rapport immédiat à l’opération de la castration. De ce fait elle se trouve de plain-pied avec l’opération du refoulement originaire, et n’investit que peu l’opération du refoulement secondaire (refoulement proprement dit) ; les représentations consciemment rejetées qui constituent le refoulé de l’inconscient « secondaire » comptent moins pour elle que les représentants de l’inconscient « primaire » (celui du refoulement originaire). Plus précisément, toute son expérience la confirme – si elle ne s’en défend pas intempestivement – dans une façon de reconnaissance de la « perte », c’est-à-dire de la primauté déterminante de la représentation inconsciente, au regard de laquelle la représentation consciente, et l’appareil conceptuel qu’elle produit, pâlit en son prestige. Non seulement les mots gardent pour la femme, par-delà leurs fonctions significatives, leur valeur de représentants inconscients, de signifiant de jouissance, ce qui constituera sa parole de femme, mais encore elle trouve dans ce rapport immédiat à la castration appui pour un procès d’identification proprement sexuelle, qui la spécifie d’abord, et inconsciemment, comme femme, avant toute identification secondaire à quelque trait ou figure de femme.

Pour l’homme, au contraire, l’expérience de la phase phallique et de son déclin vient rompre l’homogénéité de la série des pertes : il a beau jeu, fort de sa possession du pénis, pour se donner le change et se persuader que le phallus n’est pas perdu pour tout le monde, que lui, comme tous les hommes, le possède. L’effet de cette inévitable confusion est simple : elle viendra redoubler et confirmer le refoulement secondaire par lequel la vérité de la castration, celle dont témoignent les représentants inconscients, va se trouver plus solidement déniée, ce qui, de surcroît, conjure accessoirement la crainte infantile de perdre son pénis. Le discours de l’homme, qui se constitue ainsi comme discours du refoulement secondaire (refoulement au sens commun du terme), s’ordonne alors avec évidence comme refus de la castration, méconnaissance de l’inconscient, et, partant, mode d’exil de la jouissance. Quoi qu’il en ait, l’homme, fort de l’illusion tenace de n’être pas châtré, et d’être de quelque façon possesseur du phallus, puisqu’il est pourvu d’un pénis, l’homme s’en tiendra à la primauté des représentations conscientes, à la valeur significative des mots, élaborant des systèmes conceptuels avec l’indéracinable prétention de produire un discours universel qui n’a, en fait, pour fonction que d’occulter la vérité du discours inconscient et la radicalité incontournable de la castration. Ce n’est qu’en butant, au fil de son expérience, sur les écueils du « roc de la castration » qu’il sera contraint d’interroger à rebours la réalité qu’il s’est construite, pour tenter de retrouver le sol réel dont il s’est exilé. Plus précisément que sa mère ou son origine, c’est sa langue maternelle qu’il redécouvre, articulée « au nom du père », et c’est sa terre natale qu’il foule enfin, où gît, vif, le phallus sans attache. Contre la fonction de refoulement du discours de l’homme, la protestation des femmes n’est pas sans fondement, quand elle en dénonce la tendance hégémonique. Mais il s’agit du discours du refoulement, discours de pouvoir incontestablement : le contraire absolument d’un discours dit phallocentrique, qui ne pourrait consister qu’en une reconnaissance de la castration.

Corrélativement à une évidente détermination anatomique, le sexe se caractérise donc comme un mode d’entrée dans le discours, comme une position subjective radicale qui s’élabore à partir de l’hétérogénéité structurale du phallus. L’homme, pourvu en son corps d’un pénis, répondant objectif de l’unité signifiante du phallus, situera « je » dans la coupure qui sépare la représentation consciente du représentant inconscient ; position qui laisse tomber l’autre part, objectale, du phallus, défaillante à toute place assignable. La position masculine, qui ne cesse de s’élaborer ainsi, ne conserve du concept inconscient de castration que la coupure entre représentation consciente et représentant inconscient, laissant pour compte le clivage entre phallus et représentant inconscient, qu’elle efface par l’hypothèse simplificatrice d’une identité de structure des deux termes conçus comme signifiants ; l’effet de cette position masculine est de soutenir la réalité de la castration par le surinvestissement de la représentation consciente, assurément coupée de la représentation inconsciente qui l’a engendrée, et de privilégier de ce fait la rationalité consciente dont elle se soutient. Le destin masculin restera marqué par l’hypothèque absolument contraignante de son hypothèse simplificatrice, et il n’aura de cesse de retrouver, par et contre toutes les ruses de sa raison, l’autre moitié de la vérité du phallus, sa défaillance intrinsèque, de réaliser la castration.

Rien ne dispose la femme à réduire le phallus à un pur signifiant. L’investissement privilégié qu’elle soutient du représentant inconscient, est reconnaissance du clivage distinctif entre l’unité fonctionnelle de l’inconscient et le phallus, objet et cause de la jouissance. Le « je » de la parole d’une femme se place entre le phallus et l’unité fonctionnelle du représentant inconscient. Mais, par cette position subjective, la femme tend à atténuer la différence des systèmes, à faire prévaloir, dans l’ordre conscient, la valeur signifiante des mots et représentations au détriment de leur valeur significative ; corrélativement, cette confusion des ordres émousse en quelque sorte la valeur de jouissance du signifiant, la contraignant à privilégier la fonction objectale du phallus comme seul garant de la jouissance. Tel est le destin féminin d’imaginer un phallus, car elle ne connaît que trop bien l’étrangeté et l’évanescence du phallus.

Ce qui importe dans cette approche du sexe qu’impose le travail psychanalytique, c’est que la détermination sexuelle est un fait de discours, une position subjective radicale, qui fait apparaître qu’il n’y a pas de discours universel qui soit légitime : parce qu’il n’y a pas de discours asexué. Ainsi l’espace du discours se révèle-t-il lui-même comme séparé en deux systèmes, masculin et féminin, qui se distinguent à partir de la castration en tant qu’elle ordonne d’une demi-vérité le rapport au phallus. Discours marqués, en leur « origine », du clivage du sexe, dont il serait sommaire de penser qu’ils peuvent se tenir à « l’état pur », mais qui, par leur inévitable et nécessaire intrication, quelle que soit leur dominance respective, constituent ce qu’on a repéré depuis longtemps comme « bisexualité » ; ajoutons que cette intrication peut aller jusqu’à inverser pour chacun la dominance « naturelle » du discours de son sexe.

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La jouissance, écrivions-nous, est l’expérience du rapport au phallus, la rencontre du référent de, l’ordre inconscient qui ne s’atteint pour chacun, homme ou femme, que par l’autre. Où s’ouvre l’espace de l’amour.

Il n’est rien de la femme aimée qui ne me cause un émoi irrépressible. Je me sens autre ; tout et chaque partie d’elle me donnent une étrange assurance de sortir de mes confins ; rien ne remplace sa présence, et de savoir que je ne cesse d’avoir envie de lui dire « je t’aime » me conforte dans la certitude qu’en elle, par elle, avec elle, s’embrasera une fête de vérité. Sa « beauté » déjà me présente les lumières de la fête à laquelle nous sommes conviés, car elle en connaît tout autrement que moi les secrets. Il faut que je revienne dans mon fauteuil de psychanalyste, celui même où j’écris, pour faire retour, comme tous mes analysants, sur cette expérience de vérité, et surtout pour renoncer à la facilité de la méconnaître parce qu’il serait difficile à un psychanalyste, ou indigne de son état, d’aimer. Il faut que je puisse écrire ce qu’aimer veut dire, ce qui en fait la merveille, les impasses et les échecs.

Aimer, pour l’homme, c’est reconnaître d’une femme qu’elle lui donne un accès à la castration primaire, celle qui, en distinguant référent phallique et représentant inconscient, laisse apparaître ce qui ne peut être regardé : le phallus infirme. Jouir en elle, d’elle, avec elle, témoigne d’une rencontre du phallus qui ne saurait se produire en aucun autre espace que d’amour. Rien ne peut permettre à l’homme de faire son affaire, tout seul, de la castration primaire, encore qu’il dispose d’une grande diversité de moyens pour se donner le change. Son infirmité gît en ceci, rappelons-le, qu’il ne peut que méconnaître le défaut du phallus qui le constitue parlant et désirant ; il ne sait de la vérité de la castration que la différence entre le visible et l’invisible ; mais l’autre face lui reste dérobée, celle qui permet d’articuler la logique du non-représentable, la différence entre les éléments invisibles et l’œil perçant/crevé qui les ordonne tel un point de fuite, entre les représentants inconscients et le phallus. Ce n’est qu’animé d’une passion de clairvoyance que l’homme mâle peut être amené à tenter d’en reconstruire l’hypothèse, d’entrevoir la vérité de l’œil dans la tombe, du fulgurant aveuglement final d’Œdipe, d’articuler laborieusement les preuves de l’existence du phallus. À la recherche de la castration sans le savoir, il deviendra « chercheur », se révélera parfois inventeur. Encore faut-il pour cela qu’il conserve quelque vigueur pour dépasser les chemins ravinés de séduisantes ornières, tracés sur la carte du savoir-vivre de l’honnête homme : philosophie, recherche scientifique, création artistique, exploration, ethnologie… psychanalyse ; ou qu’il sache conserver quelque ironie à l’égard d’activités si parfaitement « viriles » que celles de tous les bâtisseurs, de familles, de fortunes, de routes, de barrages (!), de cités, de sociétés, d’empires. Il lui faut une grande vertu pour ne point s’en tenir aux légitimes satisfactions que procurent ces nobles activités, et garder vive en lui la soif de connaître l’autre face de la vérité, celle qui ne peut s’atteindre ni seul, ni dans l’illusion partagée d’une collectivité homosexuelle ou d’une société sans sexe. Cela suppose d’abord un renoncement clairvoyant à ce que l’exercice de la pensée, à ce que le déploiement d’activités « créatrices », véhiculent subrepticement de foi en une toute-puissance fantasmatique ; et surtout, un cœur ouvert au risque d’aimer sans garantie possible de ne pas y perdre ses plumes les plus chatoyantes, ses assurances les plus solides, et jusqu’à son label-qualité d’honnête homme. Rien ne peut remplacer la connaissance du phallus qui ne s’atteint que par l’expérience de la jouissance ; le sexe en est la voie absolument contraignante, dans laquelle la femme aimée ouvre pour l’homme l’espace de cet autre regard sur l’invisible où se séparent et s’ordonnent, en naissance, jaillissement, déploiement et fulguration, la terre, l’eau, l’air et le feu.

La femme est autrement engagée dans cette voie de l’amour : ce qu’elle trouve dans l’homme aimé, c’est son image et son nom de femme. Béatrice. Par qui s’ouvrent les voies. Forte de son identité sexuelle, elle attend de l’homme sa place dans l’ordre des corps et sa fonction dans la grammaire de l’idiome qui se parle. Mais surtout, ce qu’elle espère toujours, c’est que l’homme, en lui donnant son nom et en l’informant de son image, lui témoigne d’abord reconnaissance de son identité de femme, de sa familiarité première et dernière avec la vérité de la castration. Rien de ce qu’elle peut attendre de l’homme, et elle en attend tout, n’est recevable qu’en surcroît de cette reconnaissance qu’elle est femme et qu’elle parle d’un lieu de certitude du sexe. Jouir, pour elle, c’est rencontrer dans l’homme les noms et images du phallus : tout ce que l’activité industrieuse du mâle déploie, comme autant de rejetons de l’instance phallique refoulée, lui offre la médiation visible, concrète, désignable, par laquelle se réalisera pour elle la rencontre du double qui lui colle véritablement au corps, son inquiétant et familier Nebenmensch, le phallus. Encore faut-il, pour que cette rencontre puisse véritablement se réaliser, pour que la femme puisse jouir avec un homme, qu’elle réussisse à se déprendre de ce qui ne cesse de s’offrir à elle comme échappée solitaire : l’investissement de son corps comme objet phallique, l’installation dans un solide narcissisme (au sens ordinaire de narcissisme secondaire) qui fait de son corps l’objet privilégié de son amour. Anticipant sur l’incertain désir d’un homme, elle lui vole son regard et se donne l’illusion de piéger toute seule son Nebenmensch dans la grâce de son corps. Je m’aime, je me soigne, je m’apprête, je me pare en trompe-l’œil de l’éclat de mon ange gardien, enfantine, séduisante, épanouie en un sourire de contentement de mon image de femme ; c’est toujours ça de pris. Et le tour est joué, où elle se dupe avant de jouer l’homme nigaud qui se précipite sur la jolie créature, trop heureux, lui, de se voir offrir tout prêt, en emballage-cadeau, l’écrin inviolable cacheté au sceau de l’image du joyau qu’il renferme.

Si tu m’aimes, c’est pour ce que je me suis faite. Je resterai évidemment insatisfaite, car tu ne reconnais pas, dans la jolie personne où je me suis retranchée, mon identité première de femme et je ne peux rien recevoir de toi, même pas, surtout pas, que tu me fasses jouir ; mais si tu t’avises de ne pas m’adorer telle quelle, c’est que tu ne m’aimes pas : car je te sens vouloir détruire ce que j’ai de plus cher, l’image que je me suis moi-même peinte et qui doit receler, toujours cachée, la merveille que je me garde. Et le bonhomme, coi, déchiré, confondu par tant de logique, de mettre son cœur en écharpe jusqu’à ce que, dans un sursaut de dépit et de rage, il en trouve une autre, « vraie femme », évidemment bâtie sur le même modèle. Telle est la femme dite narcissique, que l’idéologie, volant au secours des dispositions victorieuses de la structure, propose à la consommation des masses ; femme castratrice aussi, non pas tant par les dents éclatantes que dévoile le sourire de l’affiche, mais surtout en ce qu’elle dérobe à l’homme de voie d’accès royale à… la castration.

Et pourtant, si captive soit-elle de ses propres pièges, une femme, comme on dit, reste une femme pour qui sait la prendre. Mais, convaincu d’aimer une femme, l’homme n’est guère clairvoyant, pour ne pas dire un peu con. D’une logique parfaitement plate, il protestera de son amour en faisant parade de tous ses attributs phalliques, pâles rejetons du soleil noir soigneusement enterré. « Je t’aime », répétera-t-il. En majeur, il dit : je te donne tout ce que j’ai, vois et goûte comme c’est bel et bon ; je pense, je travaille, je produis, je possède, et, c’est clair, je te désire puisque je bande ; tu peux compter sur moi. En mineur, aussi sincère que simplettement rusé, il dit : sans toi, je ne suis rien, un enfant perdu, sans courage et sans désir ; j’ai besoin de toi. Car, enfin, c’est simple : puisque je t’aime ainsi, tu ne peux que m’aimer. Il est vrai qu’elle trouve en l’homme le déploiement chatoyant des noms et images du phallus et que cela lui sert de médiation pour prendre la mesure du Nebenmensch qui la hante, pour lui servir de clés aux portes de la jouissance. Mais la belle affaire de lui offrir ce plumage dont, qu’il le veuille ou non, n’importe quel homme est fait ! La naïveté seule excuse l’injure. Tel un increvable enfant, persuadé d’être en chair en os et en mots la preuve de l’existence du phallus, l’amant un peu court donne ainsi comme merveille son ordinaire, mais il est prêt à proclamer l’amour impossible si la femme qu’il tente ainsi de séduire ne répond pas par des transports affolés à son offre généreuse. Il faut pourtant une femme de bien peu de vie pour se laisser prendre à la pauvreté de cette logique. C’est d’autres leurres, vrais appeaux, que se nourrit l’amour. Femme aimée, je t’offre un caillou que nous avons vu ensemble sur le chemin : il n’est pas à moi et je te donne avec lui le soleil, la lune, les étoiles et le ciel qui brillent en toi, qui se reflètent en lui, de gris, d’azur, de vert et d’argent, gage de jouissance, chose muette qui ne cessera de te dire : je t’aime.

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Peut-être faudrait-il en écrire plus sur ce qu’aimer veut dire, et particulièrement sur la singularité des traits et la spécificité de leur agencement qui déterminent pour chacun le choix de l’objet aimé, couleur des yeux, chute des reins, grain de peau, envolée du cou. Mais, outre que ce sont là des faits d’expérience commune où l’investigation psychanalytique n’apporte qu’un éclairage plus précis sur l’origine et la fixation des traits déterminants du choix, il semble que ces opérations ne soient pas fondamentalement différentes pour l’homme et pour la femme. Autrement dit, la logique de l’agencement fantasmatique lui-même, par lequel s’appareille le désir, ne diffère pas plus qu’une automobile dite de femme d’une automobile dite d’homme : il faut en venir à la prise en considération du conducteur, à la position subjective qui la commande, pour retrouver la coupure du sexe. La frigidité de la femme narcissique ne peut se résoudre en démontant les seules implications fantasmatiques qui président au choix de l’objet sexuel ; en vérité ce qu’elle nécessite est une analyse du refoulement de son narcissisme primaire, par lequel se soutient sa position de retranchement dans l’amour de son image ; pareillement, les défaillances sexuelles de l’homme ne peuvent se surmonter en faisant l’économie d’une analyse radicale de sa position masculine, tout entière construite sur une méconnaissance de la castration. Il suffit, maintes fois, qu’une femme prenne l’homme au mot de sa parade, l’aime et le lui manifeste dans un vif désir de la gloire flamboyante de son sexe érigé, pour que son vit pâlisse et se dérobe. C’est que je t’aime, lui dit la femme, et l’homme d’entendre, non sans raison, qu’il est aimé non seulement pour son plumage, mais pour ce qu’elle suppose que le désir de l’homme implique d’amour d’elle, à savoir de sa position sexuelle, de sa proximité du phallus ; ce qu’elle lui offre en l’aimant. Mais c’est plus que ce que l’homme de paille de l’idéologie sexologiste en peut supporter : et c’est la débandade devant la jouissance, devant la rencontre possible du modèle phallique, devant ce qu’aimer implique de reconnaissance de la castration. Où s’origine, voire se légitime, dans une méconnaissance perpétuée de la castration, la distinction entre le désir et l’amour. Soucieux avant tout de préserver cette méconnaissance par laquelle il se donne l’illusion d’être un homme, un « vrai »… mais seulement un vrai fantasme, il produira ce symptôme si commun : voyez-vous, dira-t-il, la femme que j’aime je la respecte, et je baise avec celles qui me sont indifférentes. Le désir et l’amour, ce n’est pas pareil, certes : mais faire de l’exclusion de l’un la condition de l’autre est exemplaire de l’impuissance majeure, celle qui consiste à ne pas pouvoir regarder en face la vérité de la castration.

Les impasses et les échecs de l’amour sont, à plus d’un titre, notre pain quotidien ; il faut beaucoup de vigilance pour désamorcer les multiples pièges que recèle l’apparente complémentarité des sexes et l’agencement complexe de dialectiques hétérogènes : celles des représentations conscientes entre elles, celles des représentations inconscientes entre elles, et de leurs rapports conflictuels, celle des représentants inconscients au référent phallique enfin. Rien que dans l’assertion « tu es la femme que j’aime », qui s’articule naturellement au niveau des représentations conscientes, l’ambiguïté subsiste quant aux prédicats possibles de « la femme » que désigne le « tu » et que relate le « que » ; mais si l’on passe au niveau des représentants inconscients (des signifiants), l’assertion se décompose et se déploie en « tuer » « que j’ai » « queue » « affame », de même qu’on rencontre si souvent dans les représentations inconscientes l’image d’un genou où se ramasse toute l’énigme de l’articulation du couple : je-nous. Si l’on prend enfin en considération ce que chaque représentant inconscient véhicule d’empreinte phallique, d’hétérogénéité intrinsèque, je, tu, que ou femme, prennent consistance d’un clivage plus radical encore que celui de leur ambiguïté signifiante. Dans cette intrication de labyrinthes, plus d’une belle âme peut perdre son latin, et les amants les plus passionnés y trouveront une mine de prétextes à leurs disputes.

Au moins autant que de pièges tendus par la complexité de la structure, les impasses de l’amour se ferment par le poids des idées régnantes, des modèles d’hommes, de femmes que toute société propose et impose : si chaleureuses soient-elles, si valeureux soient-ils, ces femmes et ces hommes modèles ne sont nécessairement que des substituts pervertis de ce que chacun doit inventer pour vivre.

Nous n’avons pas le choix. Aucune idéologie, fût-elle celle de la bonne nature, aucune philosophie ni religion ne peuvent, quelle que soit leur insistante pression, nous dispenser d’accomplir notre destin. Aveuglément, en fonçant ou à reculons, malgré toute notre bonne volonté ou contre elle, ne cessent de se tisser sur la trame de toutes les divisions, les infinies variations de la même histoire, toujours déjà commencée, inachevée jusqu’à la fin des temps. Chacune de celle que nous laissons s’écrire portera un nom : son sceau de vérité sera d’être double, d’un homme et d’une femme.


3 Freud « L’Homme aux loups », in Cinq Psychanalyses, PUF, p. 389 ; G. IF., XII, 116.