3. Thérèse ou De la pulsion de mort

« Pour acquit. » Premier mot de toute épitaphe avant que ne se grave le « ci-gît ». Nous vivons dans une situation de dette insolvable que notre conscience nous pousse à acquitter dans le même temps que l’inconscient nous témoigne de ce que nous ne pouvons nous en délier, faute de créancier identifiable. Pas plus que l’histoire ne s’achève, le compte n’est jamais clos. Au créancier défaillant, rien ne pourra faire qu’on lui ait jamais réglé son compte ; on a beau déclarer Dieu mort, avoir tué père et mère, occis le tyran, nous gardons sur le cœur un compte à régler. Mais à qui ?

Pourtant, Thérèse se sent affranchie. Elle était encore au berceau lorsque sa mère est morte et que son père a disparu dans le temps de la guerre. Et à l’inverse de beaucoup de ses sœurs orphelines qui ne réussissent pas à tuer leurs parents morts, Thérèse semble les avoir dûment enterrés, et bouclé, comme dans les livres, son travail de deuil ; jamais les organisations qui la prirent en charge, puis son tuteur, ne furent l’objet de passions conflictuelles où aurait tendu à s’accomplir un deuil non fait. Elle est lucide, clairvoyante, efficace dans ses entreprises qu’elle mène à terme sans plus de problèmes que très ordinaires. Qu’est-ce donc qui fait qu’elle vienne en analyse ? Précisément son apparente tranquillité et le sentiment très vif de n’avoir ni dette ni arriéré, d’avoir tiré un trait sur son histoire – qu’elle connaît bien et raconte sans difficulté – un trait bien net pour solde de tout compte. Même sa vie amoureuse est paisible, faite de demi-liens fidèles et somme toute assez durables, en deçà pourtant de tout ce qui pourrait être définitif. Pas d’arriéré, c’est comme un lest qui lui manque, un défaut d’entraves, un manque d’assises que rien ou presque ne laisse apparaître si ce n’est une instabilité, cyclique plus que réactionnelle, de son état thymique. Elle a tardé, tergiversé pour commencer son analyse, fait beaucoup pour m’amener à lui dire qu’en toute « conscience » l’aventure n’avait pas lieu d’être tentée.

À propos de deux séquences, peut-être trois, chacune maintes fois répétée, nous avons eu l’occasion de franchir la barre de ce trait tiré pour solde de tout compte. La première est onirique : un somptueux carnage de policiers, soldats, SS plus ou moins déguisés sous d’autres uniformes : le rêve, toujours de même type, en ce sens que les péripéties qui mènent au massacre sont simples et brèves, contrairement à la représentation, détaillée par le menu et digne des plus célèbres batailles de l’iconographie, où elle assomme à la ronde tout ce qu’il y a à tuer, taille en pièces, et finalement étripe avec une satisfaction sans mélange, vifs encore si possible, tous ceux qui sont à sa portée. Elle ne me cache pas qu’elle aurait au moins le même plaisir à m’avoir pareillement sous la main. Elle est sincère, sans l’ombre d’une culpabilité.

La seconde séquence se répète dans son activité professionnelle où elle est amenée à rencontrer des personnes qui, sans rien en dire sur le mode de la plainte, de la menace ou de la conjuration, ont décidé de se tuer ; jamais elle n’a été sourde à leur secret, bien au contraire, elle les entendait avec une acuité surprenante, mais jamais non plus elle n’a réussi à faire entendre à leur entourage l’imminence du passage à l’acte, comme si quelque chose ne pouvait se transmettre tout à fait par sa bouche de ce qu’elle était sûre d’avoir perçu. Pour le coup, à chaque fois, un poids la hantait jusqu’au tourment : ne serait-elle pas coupable de quelque défaillance ?

La troisième séquence, plus floue sinon plus incertaine, la trouve dans le cercle familial de ses frères et cousins : Charlotte avec les enfants4. De plain-pied, heureuse et paisible comme jamais : c’est le miracle pour les enfants qu’on ne voit jamais aussi sages, imaginatifs, joueurs ; pour elle, c’est le sommet et presque la récompense de la semaine. Mais, tenue par ses demi-liens fidèles, elle n’en aura sans doute jamais à elle ; peut-être même qu’elle n’en désire pas vraiment, sans rien de perceptible d’un drame secret ; une ombre tout au plus.

Comment ne pas entendre que ces idylliques jeux et goûters d’enfants sont, aujourd’hui, sans la moindre distance de souvenir (d’où en aurait-elle ?) les heures de lumière et de paix qu’elle trouve et retrouve chaque semaine comme ce qui n’entre pas dans ses comptes réglés ? Comment ne pas lui dire que ce qu’elle ne peut faire entendre de la mort imminente des personnes qu’elle écoute, c’est l’effet de sa dénégation de toute dette, c’est la réplique chez l’autre de ce qu’elle se persuade avoir tué, liquidé, enterré d’elle ; et ce qu’elle laisse apparaître dans ces circonstances dramatiques, c’est un suspens où la mort n’est pas certaine, le temps où elle aurait pu dire à celui qui allait se tuer : mais qui voulez-vous donc tuer ? Question qui ne peut lui sortir de la bouche, tant il est vrai qu’elle ne peut même pas interroger le « pour acquit » qui prétend liquider, dans son histoire, la dette inconsciente, et sceller dans l’oubli d’un caveau le créancier anonyme. Comment enfin ne pas reconnaître qu’elle ne cesse, et de belle manière, de régler son compte au tyran, et, partant, de reconnaître un inépuisable passif, dans les somptueux massacres qu’elle s’offre en rêves répétés ? Où elle retrouve enfin la passion qui l’anime, jusque dans le paradoxal mais tranquille agencement de sa vie.

***

Ce compte à régler n’est jamais que fallacieusement acquitté ; ce meurtre à perpétrer ne se réalise qu’en manquant sa victime. Aussi bien l’exigence de la dette, la réussite de l’accomplissement d’une mort, ne cessent de se répéter. Ils sont notre source de vie, aussi tenace, déterminante et présente à chaque minute qu’une haine viscérale. Plus puissante que « l’amour du prochain » est cette force de répétition qui nous pousse à vivre chaque instant de notre histoire. Freud l’a nommée pulsion de mort. Ce qu’il s’agit de mettre à mort, ce sont les constructions et fantasmes qui prétendent rendre compte de notre filiation de façon univoque, ou, plus précisément, qui focalisent en un point d’origine la source des forces qui nous animent. Nous sommes, véritablement, à la fois les « fils de Dieu » – et mieux vaudrait encore, fidèles à l’ancien testament, ne point le nommer – et des déicides. Ce dont nous avons à réaliser notre absolue séparation pour exister, c’est le phallus ; mais en même temps, ce dont nous ne pouvons effacer le chiffre en nous, c’est le même phallus : circoncisions, baptêmes, initiations n’en sont que le sceau redoublé, qu’on le tienne pour rédempteur, propitiatoire ou conjuratoire. Il tient aveuglément à nous et il faut nous en défaire pour le reconnaître : la rage de vivre nous anime comme un effort toujours impuissant/victorieux pour nous débarrasser quand même de ce qui est chevillé en chacun de nos mots, collé à chacune de nos fibres : ce diable de phallus dont il faut nous séparer, nous « dissexer », pour avoir quelque raison de vivre et espoir de jouir. Tels sont l’objet impensable, le travail constamment à poursuivre, le but toujours visé, de la pulsion de mort.

Comme celle de Dieu (ou du diable), les figures du phallus sont multiples, d’autant plus qu’il n’en a point, et chaque histoire nous en présente de nouvelles dans lesquelles il se trouve enchâssé. Ce qu’il s’agit de réduire en masques, ce sont ces figures toujours renaissantes. Mais quoi de plus effrayant qu’un visage qui brûle ou se décompose, même si ce sont les traits de la belle qui doivent se dessiner à travers ceux de la bête ?

Pour Pierre-Marie, c’est la figure de l’enfant-pas-mort-pour-la-consolation-de-sa-mère qui a pouvoir sur toute une vie et lui dicte, sans écart possible, ce qu’il doit faire. D’un certain point de vue, c’est une tranquillité, pour un temps au moins. Pierre d’angle de son inconscient, la représentation narcissique primaire Pierre-Marie-enfant-consolateur règne en monarque de droit divin sur la vie de son sujet. Intronisée d’avoir été choisie du fantasme de la mère, et investie de la dignité phallique, elle régente, avec toutes les représentations « originairement » refoulées, la logique féroce d’un système qui reste invisible, inaccessible, intouchable : l’inconscient. Son pouvoir se renforce de toute la méconnaissance de son sujet ; qu’il lui dise : puisque tu es immortel, tu ne vivras, n’aimeras et ne parleras en ton nom que plus tard, quand ta mère sera morte, quand tes enfants et petits-enfants seront pareillement devenus des sujets fidèles et soumis, et Pierre-Marie commencera par obéir sans broncher perinde ac cadaver. À moins qu’un symptôme, un insidieux mais tenace retour du refoulé ne vienne, par son désordre, faire entendre qu’il n’est, en un tel royaume, de sujet que subverti. Perturbation qui va insinuer que le retranchement inconscient dont le tyran tient sa puissance, impose au sujet d’être divisé entre son statut d’exilé et son identité de témoin sans preuves de la castration. Ce que le symptôme supporte, dans la névrose obsessionnelle de Pierre-Marie, c’est une sourde mais féroce révolte du sujet, au sein du retranchement dont il participe ; dans son fantasme de parfaite obédience à la représentation narcissique primaire, surgissent des séquences violentes et vengeresses : épopées guerrières remontant du fond des âges avec leur cortège de meurtres sauvages, de destructions aveugles… qui laissent intactes la forteresse fantasmatique et son régent. Ainsi Pierre-Marie perpétue-t-il en imagination de sanglantes orgies dans les transports en commun ou dans les paisibles congrès professionnels où il se rend sous de fallacieux prétextes ; car c’est au « petit salaud » de Pierre, son frère mort, qu’à travers ces hécatombes, il veut régler son compte.

Pour Thérèse, la figure à démasquer, c’est le trait tiré, sur son histoire, pour solde de tout compte ; tâche rude s’il en est, car, par son trait tracé, il semble qu’elle a réalisé l’impossible exploit d’avoir vraiment tué le tyran. Aussi paraît-elle vivre avec la conscience paisible de quelqu’un qui a accompli son devoir et liquidé les fantômes du passé. Mais ce n’est qu’un solide alibi, artistement agencé, dans lequel les puissances du ça, ramassées dans l’extrême opacité d’un seul trait, forment illusion et foyer de fausse transparence ; tel un cristal de pacotille qui ne fait que renvoyer des reflets sans rien laisser transparaître, ou si peu. Le faux crime est presque parfait, et Thérèse manque de se laisser prendre à l’artificieux tranchant de son trait jusqu’à feindre d’oublier que les tyranniques représentations inconscientes sont intactes, aussi voraces, vives et féroces qu’en leur fraîcheur première : mère dévorante-dévorée par sa maladie, père engendreur-exterminé, Thérèse victorieuse-abandonnée, toute haine et douceur, prête à aimer. Les somptueux carnages oniriques vont perdre de leur charme et de leur efficace. Maintenant qu’elle les a retrouvés, il va lui falloir, pour regarder et honorer comme il convient ces figures inconscientes, les tuer en détail, une par une, sans espoir pour autant d’y épuiser sa dette.

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Pierre – Marie – enfant – consolateur, Thérèse qui étripe d’amour : deux représentations tyranniques à liquider. Mais comment ? Les impuissantes armes du rêve se déchargent en vain sur ces fantômes : transpercés de balles, déchiquetés à la grenade, rôtis au lance-flammes, ils poursuivent gaillardement leur chemin et ne cessent, narquois, de nous défier. En fait, pour les tuer, il faut d’autres armes, et d’abord réaliser que ce qui est ainsi thématisé comme révolte, lutte à mort, vengeance à assouvir, n’est que l’élaboration fantasmatique du rapport obligé que nous entretenons avec les représentants inconscients qui nous déterminent et nous constituent au même titre que notre héritage génétique, ou nos constantes biologiques.

Mais l’inconscient relève d’une autre logique que celle des énoncés (celle qui a cours légal) ; ce qui ne veut pas dire qu’il n’a pas de logique. Dans un raccourci saisissant, Freud en formule les principes : « Il n’y a, dans ce système (inconscient) ni négation, ni doute, ni degré de certitude… Dans l’inconscient, il n’y a que des contenus plus ou moins fortement investis… Par le processus de déplacement une représentation peut transmettre tout son quantum d’investissement à une autre, par celui de condensation s’approprier tout l’investissement de plusieurs autres. J’ai proposé de considérer ces deux processus comme signes caractéristiques de ce que nous appelons le processus psychique primaire… Les processus du système inconscient sont intemporels, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas ordonnés dans le temps. Pas davantage, les processus inconscients n’ont égard à la réalité. Ils sont soumis au principe de plaisir ; leur destin ne dépend que de leur force et de leur conformité ou non-conformité aux exigences de la régulation plaisir-déplaisir. En résumé : absence de contradiction, processus primaire (mobilité des investissements) et substitution de la réalité psychique à la réalité extérieure, tels sont les caractères que nous devons nous attendre à trouver aux processus appartenant au système inconscient5»

D’emblée, il apparaît que les représentations inconscientes ne peuvent avoir, comme telles, droit de cité dans le système conscient/préconscient. Elles sont inacceptables (unerträglich), non point à cause de leurs contenus, mais du fait de leur nature ; elles sont tout simplement irrecevables, au sens où il n’y a pas d’espace pour elles, au sens où l’on ne peut faire vivre un poisson dans une volière. C’est pourtant un bien vieux rêve de pouvoir rencontrer dans notre espace des êtres qui n’en sont point, et la fiction se charge de nous décrire avec grand luxe de détails les extra-terrestres, zombies et autres morts-vivants qui, pour notre délicieux effroi, ne cessent de visiter notre planète et de hanter nos maisons. Refoulés, les représentants inconscients proprement dits le sont, pour ainsi dire, par nature, ce qui ne les empêche pas d’exister, bel et bien organisés en leur étrange système, l’inconscient « originaire ».

Bien différents sont les rejetons de ces formations primordiales qui vont tomber sous le coup du refoulement secondaire, refoulement au sens commun, pour constituer une façon d’inconscient de seconde génération. « Le deuxième stade du refoulement, écrit Freud, le refoulement proprement dit, concerne les rejetons psychiques du représentant refoulé, ou bien telle chaîne de pensées, qui venant d’ailleurs, se trouve être entrée en relation associative avec lui. Du fait de cette relation, ces représentations connaissent le même destin que le refoulé originaire. Le refoulement proprement dit est donc un refoulement après coup. Du reste on aurait tort de ne mettre en relief que la répulsion qui, venant du conscient, agit sur ce qui est à refouler. On prendra tout autant en considération l’attraction que le refoulé originaire exerce sur tout ce avec quoi il peut établir des liaisons6. »

Avant d’en venir aux « rejetons », objets du refoulement secondaire, un mot encore sur les parents. La formulation que nous pouvons donner des représentants inconscients (ceux qui constituent l’inconscient du refoulé originaire) ressemble toujours de quelque façon aux incertaines photographies d’ovnis (soucoupes volantes), témoignant par là de l’inadaptation foncière et insurmontable de nos modes d’enregistrement conscients pour saisir les éléments du système inconscient en leur radicale étrangeté.

Dans l’analyse du rêve à la licorne, de Philippe, relatée ailleurs, j’ai eu l’occasion de produire une transcription de cette nature, une manière de formule incantatoire : « Poordjeli ». Pour distinguer la photo du modèle, nous appellerons le modèle, selon Freud, et comme nous l’avons fait jusqu’à présent, représentant inconscient, et la photo, Poordjeli en l’occurrence, représentation du représentant inconscient, ou, par condensation, représentation inconsciente. Ce n’est que par un lent travail de décantation psychanalytique que la représentation inconsciente Poordjeli a pu apparaître ; en fait, tout le travail psychanalytique, comme c’est l’ordinaire, avait porté sur les rejetons des représentants inconscients, et particulièrement du modèle de Poordjeli. Les rejetons ont tous des traits de parenté avec l’original, essentiellement repérables dans la composition de leurs figures littérales, où OR, LI, PO, JE se retrouvent avec constance et insistance : Paul, Georges, Lili, peau, corne, corps, or, rose entre autres, mais se repèrent aussi en une façon de scansion dans l’élision de l’articulation centrale de l’énoncé, poord’jeli, Philipp’Georges, Philipp’j’ai soif ; enfin au niveau des contenus significatifs des représentations, d’autres modes de parenté organisent et élargissent la famille des rejetons : pied – tête, roc – sable, eau – boire. Ce sont ces éléments qui constituent les représentations refoulées après coup, sur lesquelles s’opère le travail de la psychanalyse ; elles prennent corps et mots dans des figures et des formules très nettement repérables telles que « Philippe chéri », « trésor de Lili », « joli corps de Lili ». La licorne, qui apparaît dans un rêve, en levant le voile d’un refoulement après coup, a le privilège, dans ce cas, de constituer l’analogue le plus saisissant de la représentation Poordjeli du représentant inconscient originairement refoulé ; d’une part, dans son nom aussi bien que dans sa figure, elle rassemble, déplace et condense, comme le ferait le processus primaire, la plupart des éléments de la famille des rejetons ; d’autre part, dans sa forme signifiante, elle mime, sur un mode de contrepoint, la représentation inconsciente Poordjeli. Ce n’est que par le travail sur les rejetons du représentant inconscient, et par le décryptage des formations résultant du refoulement après coup, que s’engage la démarche psychanalytique. Mais ce n’est qu’en référant les figures ainsi dévoilées, la licorne en l’occurrence, à la représentation Poordjeli du représentant inconscient qui l’a engendré par la série de ses rejetons, que se signe la différence entre la psychanalyse et l’un de ses bâtards les plus pervers : la psychophilosophie psychanalytique. Autrement dit, la psychanalyse se spécifie d’une prise en compte du processus primaire comme tel, et de ce fait prend en charge son irréductibilité à tout accommodement qui le rendrait « présentable » voire « représentable » sur les scènes de la raison ou accessible à la vue courte du « bon » sens.

Ainsi voit-on comment le travail de la psychanalyse s’emploie à une approche et à un mode de repérage des représentants inconscients, sans qu’aucune traduction (ou transcription) puisse se prévaloir d’être absolument fidèle. Mais il ne suffit pas de décrire l’approche ; il faut tenter, quels que soient les aléas de l’entreprise, de formuler, ainsi qu’a commencé de le faire Freud, les caractères spécifiques du représentant inconscient. Ce qui constitue son essence, pour ainsi dire, c’est sa charge énergétique : comme s’il n’était constitué que d’une place virtuelle sans contenu représentatif ou représentable à proprement parler, mais où se manifeste une quantité d’énergie pulsionnelle. Ce que la représentation inconsciente Foordjeli représente, c’est bien, comme cela apparaît dans l’analyse de Philippe, une impulsion motrice figurée comme un mouvement de culbute. Mais il serait un peu simple de s’en tenir à ce mouvement de corps, qui ne fait que traduire d’une façon sommaire la « motion pulsionnelle » (ou motion de désir) qui constitue le vif du représentant inconscient. Chaque représentant inconscient est constitué par un « quantum d’énergie » pulsionnelle, auquel il serait vain d’imaginer pour support quelque atome de représentation consciente, quelque substrat significatif. Il ne peut s’identifier que par deux chiffres, ou deux lettres, à la manière d’une mesure de la tension artérielle, dont rien d’autre ne peut être fixé qu’un certain rapport. Ainsi, pour le représentant inconscient figuré par la représentation Poordjeli, les deux lettres D et J s’articulent en un certain rapport de syncope : d’j, sensible à l’énonciation de la formule ; mais on peut aussi bien retrouver ce rapport, en reportant les accents de la même syncope aux extrêmes de la formule : P – L (poli), que dans un fragment comme J – L (joli), que par extension dans le li(t)’cor(ps) de la représentation refoulée après coup. La fixité de ce rapport, ne tient qu’à la permanence du système différentiel dont il est la cause et l’effet, qu’à la constance de la force dont il est le lieu virtuel : les chiffres qui tentent de le traduire, le « quantum d’énergie » qui s’y tend, les représentations qui viennent s’y inscrire, sont variables.

La « motion pulsionnelle » que manifeste ainsi le représentant inconscient, est à penser – autant que faire se peut – dans l’originalité qui la distingue des modèles physiques de l’énergie. La force pulsionnelle est à concevoir comme la tension corrélative des différentes incompatibilités qui constituent la « réalité psychique » : incompatibilité entre les représentations conscientes et les représentants inconscients (dans notre exemple, entre « licorne » et le représentant inconscient), incompatibilité entre la représentation du représentant inconscient, Poordjeli, et le référent phallique, qui tient en fait à l’hétérogénéité intrinsèque du référent phallique lui-même.

Entre représentation consciente et représentant inconscient, l’incompatibilité consiste en une relation double et contradictoire. D’une part, le représentant inconscient produit nécessairement des rejetons, une façon d’inscription consciente (même si elle doit être refoulée après coup) ; ou mieux, le représentant inconscient tend à s’informer dans le registre de l’inscription consciente, en l’occurrence sous forme de licorne, comme s’il devait étayer les indéfinies possibilités de sa mouvance sur quelque autre terme que le phallus. Mais d’autre part, la représentation consciente tend à annuler, effacer, liquider, le représentant inconscient dans la mesure même où il impose, une fois formulé et inscrit, la négation de sa mouvance intrinsèque : la variabilité des éléments différentiels qui constituent le représentant inconscient tend à être annulée par la représentation consciente. La licorne fige en un nombre limité de figures déterminées la force vive que recèlent les indéfinies possibilités de déplacement et de condensation, inhérentes à la mouvance des éléments composant le représentant inconscient : les rapports D-J, P-L, J-L, se voient dénier la plus grande part de leur variabilité possible. La fixité de la représentation tend à supplanter la constance de la force en sa mouvance : le représentant inconscient se trouve confirmé dans son statut de refoulé radical, rejeté, contenu, dénié dans sa force vive.

Entre la représentation du représentant inconscient et le référent phallique, l’incompatibilité consiste dans l’impossibilité pour le représentant inconscient de tenir compte de l’hétérogénéité intrinsèque du phallus, qui ne saurait se réduire à une combinaison de chiffres homogènes, P, J, D, L, fût-elle variable. Car l’hétérogénéité du référent du système inconscient tient au fait qu’il comprend à la fois le chiffrage de son « unité » en nombre irrationnel et le reste irréductible de sa division ; ou encore que, tel un nombre complexe a + ib, il comprend à la fois la détermination positive de son unité et l’impensable unité négative : = – 1. On ne peut dire ni penser « phallus » sans passer du même coup de l’autre côté du miroir où l’objet sans reflet rompt et fonde la logique du signifiant. En fait, le concept psychanalytique qui introduit cette hétérogénéité par rapport à l’ordre des représentants inconscients est le concept lacanien d’objet (a) élaboré à partir de la notion freudienne d’objet de la pulsion. On peut dire, d’ailleurs, que toutes les incompatibilités évoquées se soutiennent et découlent de l’hétérogénéité du phallus.

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La force pulsionnelle, écrivions-nous, est à concevoir comme la tension corrélative des différentes incompatibilités qui constituent la réalité psychique. Ajoutons maintenant qu’elle est, conformément à ses « sources », double et contradictoire, ou encore divisée et conflictuelle : pulsions de vie et pulsion de mort ainsi que Freud a nommé, en dernier ressort, la dualité des forces qui nous animent.

Le travail des pulsions de vie se reconnaît à l’œuvre dans l’organisation apparemment prédominante des représentations conscientes. Les forces pulsionnelles dites de vie, centrifuges en quelque sorte par rapport aux sources inconscientes, tendent à valoriser les termes positifs des antinomies et à produire des systèmes de représentations, des corps d’inscription, dont la raison primordiale reste toujours de contenir, de maintenir refoulé, de dénier la « négativité » des autres termes de l’antinomie, et l’hétérogénéité elle-même. Pulsions sexuelles dans la première théorie freudienne des pulsions, elles déploient, comme dans nos rêves et fantasmes, les figures singulières et dispositifs spécifiques qui soutiennent le désir : visage de femme dont le dessin et la couleur des yeux sont dans un rapport déterminé avec la saillie des pommettes, femme qui soit l’objet du désir d’un autre homme. Ce sont elles, les pulsions de vie, qui organisent la trame imaginaire dont se tisse la réalité du désir. Elles produisent ainsi des fantasmes de désir par lesquels les rejetons des représentants inconscients ordonnent, sur une scène à demi clandestine, des représentations allégoriques de la quête du phallus : chasse à la licorne, quête du Graal. Mais il suffit que – cédant à la tendance « impérialiste » de leur pouvoir – les pulsions de vie, fortes de leurs conquêtes, aient relégué dans le camp du mal – pour liquidation – les forces les plus vives, dites de mort, pour que la fantastique et quotidienne mise en scène du désir s’abîme dans l’absurde et la dérision d’une mauvaise caricature : la quête du phallus devient, sur les scènes « privées », dragage de nénettes ou sélection par ordinateur de la compagne idéale. Sur les scènes conventionnées de la vie publique se produisent corrélativement, régies par le producteur délégué des pulsions de vie, d’autres représentations plus ou moins « sublimes » à la gloire de la création, de la pensée, de l’idéologie, de la science, où chacun trouve avec reconnaissance la preuve de la haute destinée à laquelle l’organisation le voue : d’être une marionnette guidée par les fils d’un tyran pervers, figure glorieuse et abjecte du pouvoir.

« Il est fort difficile, constatait Freud, de se faire une idée plus ou moins concrète de la pulsion de mort. » Cela tient à ce que les forces pulsionnelles dites de mort, tendent à faire prévaloir le « non-figuratif » du représentant inconscient et l’impensable unité négative, constitutive du référent phallique ; prévalence qui, lorsqu’elle s’impose, ne peut être vécue que comme mise en cause, voire ruine ou destruction, de l’œuvre des pulsions de vie. Ce travail du négatif va manifestement à contre-courant du flot de pensées, de représentations, d’idées et de systèmes qui nous porte dans le sens d’un refoulement toujours plus élaboré de notre part maudite, de l’inscrit non représentable. Mais d’un autre côté, rien ne peut s’écrire, se dire, se représenter, si la force de la pulsion de mort cesse un seul instant de maintenir distincte et fondatrice la référence au phallus. C’est un travail interminable, une lutte constante, car chacune des représentations conscientes, quelle qu’elle soit, a pour fonction première de reléguer dans l’oubli d’une tombe le masque inquiétant du phallus sans visage.

Que, par une cause occasionnelle, l’investissement libidinal des représentations conscientes par les pulsions de vie vienne à se retirer ou à faire défaut, et c’est l’angoisse qui surgit : une force excessive nous submerge, qui tente d’étreindre, à défaut de distinguer quelque objet (a), l’intérieur de notre corps même, souffle, cœur et reins, en ce qu’il recèle d’« âme » non figurable. S’il est difficile de saisir conceptuellement la pulsion de mort, nous avons au moins, dans l’angoisse, l’expérience d’être saisis par sa force ; précipités dans un affolement subjectif, nous n’avons de recours que dans une réanimation bouche à bouche, corps à corps, mot à mot, des représentations conscientes, libidinales s’entend. Et cependant, aucune des représentations conscientes ne peut prendre vie, c’est-à-dire place dans l’économie des figures libidinales qui forment la trame de notre désir, si les forces de la pulsion de mort cessent de maintenir distinctes les unités constitutives du système inconscient que sont les représentants inconscients. Que, pour quelque raison, celles-ci fassent à leur tour défaut, et « l’appareil psychique » se met à tourner fou, comme s’il avait perdu sa raison d’être : l’opposition conflictuelle de deux systèmes radicalement hétérogènes. C’est la folie par laquelle se manifeste, en des formes variées, une organisation (ou désorganisation) psychique qui se spécifie toujours d’un absolu déni de l’hétérogénéité intrinsèque de l’« appareil psychique » : soit que, sur un mode paranoïaque, elle projette, avec agressivité, quérulence ou sensibilité, la lutte déniée dans un irréductible conflit « externe » entre le pouvoir autocratique d’un « moi » omniscient-tout-puissant et l’insondable débilité et connerie des autres ; soit que, sur un mode schizophrénique, elle place une coupure radicale, suffisante, ravageante ou provocatrice, entre un moi fantôme et un monde inexistant. Le travail des pulsions dites de mort consiste à assurer de façon constante, contre la formidable tendance unificatrice des pulsions de vie, la présence étrange et singulière des représentants inconscients, et l’absolue hétérogénéité du référent phallique.

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Reprenons. Pour Pierre-Marie, c’est la figure de l’enfant-pas-mort-pour-la-consolation-de-sa-mère qui, comme représentant narcissique primaire, règne en tyran sur sa vie fantasmatique ; pour Thérèse, c’est un trait tiré, pour solde de tout compte, sur son histoire qui, comme figure trompeuse de la castration, la contraint à une vie de demi-désir. Figures à démasquer, figures à tuer, sur lesquelles s’épuisent les armes du rêve et de la bonne raison. Il y faut, disions-nous, d’autres armes ; et d’abord, réaliser que ce qui est, dans ces cas, thématisé comme révolte, lutte à mort, vengeance à assouvir, n’est que l’élaboration fantasmatique du rapport obligé que nous entretenons avec les représentants inconscients qui nous déterminent au même titre que notre héritage génétique ou nos constantes biologiques. « Tuer » ces figures consiste à rendre au représentant inconscient son véritable statut et à prendre en compte la dette insolvable qui nous lie au référent phallique.

Pratiquement, c’est reconnaître la force primordiale, constante et absolument nécessaire de la pulsion de mort ; car c’est elle qui, dans et par la figure du tyran à tuer, du représentant narcissique primaire à détruire, détermine le lieu des représentants inconscients, terre natale et d’exil, paradis perdu à retrouver ; c’est elle qui assure, en un mot, la présence-absence de l’Autre hors lequel il n’est point de « je » qui parle et désire.


4 Goethe, Les Souffrances du jeune Werther : « Elle tenait un pain bis, et coupait tour à tour à chacun des petits son morceau à proportion de leur âge et de leur appétit. Elle servait chacun de l’air le plus gracieux, et chacun criait naïvement son merci… (16 juin). »

5 Freud, « L’inconscient », in Métapsychologie, Idées, p. 97 ; CW., X, 286.

6 Freud, « Le refoulement », in Métapsychologie, Idées, p. 47 ; G.W., X, 250.