IX. Guanabara

Rio est mordu par sa baie jusqu’au cœur ; on débarque en plein centre, comme si l’autre moitié, nouvelle Ys, avait été déjà dévorée par les flots. Et en un sens c’est vrai puisque la première cité, simple fort, se trouvait sur cet îlot rocheux que le navire frôlait tout à l’heure et qui porte toujours le nom du fondateur : Villegaignon. Je foule l’Avenida Rio-Branco où s’élevaient jadis les villages tupinamba, mais j’ai dans ma poche Jean de Léry, bréviaire de l’ethnologue.

Il y a trois cent soixante-dix-huit ans presque jour pour jour, il arrivait ici avec dix autres Genevois, protestants envoyés par Calvin à la requête de Villegaignon, son ancien condisciple qui venait de se convertir un an à peine après son établissement dans la baie de Guanabara. Cet étrange personnage qui avait fait successivement tous les métiers et qui avait touché à tous les problèmes s’était battu contre les Turcs, les Arabes, les Italiens, les Écossais (il avait enlevé Marie Stuart pour permettre son mariage avec François II) et les Anglais. On l’avait vu à Malte, à Alger et à la bataille de Cérisoles. Et c’est presque au terme de sa carrière aventureuse, alors qu’il semblait s’être consacré à l’architecture militaire, qu’à la suite d’une déception de carrière il décide d’aller au Brésil. Mais là encore, ses plans sont à la mesure de son esprit inquiet et ambitieux. Que veut-il faire au Brésil ? Y fonder une colonie, mais sans doute aussi s’y tailler un empire ; et, comme objectif immédiat, établir un refuge pour les protestants persécutés qui voudraient quitter la métropole. Catholique lui-même et probablement libre penseur, il obtient le patronage de Coligny et du cardinal de Lorraine. Après une campagne de recrutement auprès des fidèles des deux cultes, menée aussi sur la place publique auprès des débauchés et des esclaves fugitifs, il réussit finalement, le 12 juillet 1555, à embarquer six cents personnes sur deux navires : mélange de pionniers représentant tous les corps d’état et de criminels tirés des prisons. Il n’oubliait que les femmes et le ravitaillement.

Le départ fut laborieux ; par deux fois, on rentre à Dieppe, enfin, le 14 août, on lève définitivement l’ancre, et les difficultés commencent : bagarres aux Canaries, putréfaction de l’eau à bord, scorbut. Le 10 novembre, Villegaignon mouille dans la baie de Guanabara, où Français et Portugais se disputaient depuis plusieurs années les faveurs des indigènes.

La position privilégiée de la France sur la côte brésilienne à cette époque pose de curieux problèmes. Elle remonte certainement jusqu’au début du siècle où de nombreux voyages français sont signalés – notamment celui de Gonneville en 1503, qui ramena du Brésil un gendre indien – presque en même temps que la découverte de la Terre de Sainte-Croix par Cabrai en 1500. Faut-il remonter plus haut ? Doit-on conclure de l’attribution immédiate à cette nouvelle terre, par les Français, du nom de Brésil (attesté depuis le XIIe siècle, au moins, comme l’appellation – au secret jalousement gardé – du continent mythique d’où provenaient les bois de teinture), et du grand nombre de termes empruntés directement par le français aux dialectes indigènes sans passer par l’intermédiaire des langues ibériques : ananas, manioc, tamandua, tapir, jaguar, sagouin, agouti, ara, caïman, toucan, coati, acajou, etc., qu’un fond de vérité étaye cette tradition dieppoise d’une découverte du Brésil par Jean Cousin, quatre ans avant le premier voyage de Colomb ? Cousin avait un nommé Pinzon à son bord, ce sont des Pinzon qui redonnent courage à Colomb lorsqu’à Palos il semble tout prêt d’abandonner son projet, c’est un Pinzon encore qui commande la Pinta au cours du premier voyage, et avec qui Colomb tient à conférer chaque fois qu’il envisage un changement de route ; enfin, c’est en renonçant à la route qui sera, exactement un an plus tard, celle menant un autre Pinzon jusqu’à Cabo São-Agostino et lui assurant la première découverte officielle du Brésil, que Colomb manque de peu un titre de gloire supplémentaire.

À moins d’un miracle, le problème ne sera jamais résolu puisque les archives dieppoises, y compris la relation de Cousin, ont disparu au XVIIe siècle au cours de l’incendie dû au bombardement anglais. Mais, mettant pour la première fois le pied sur la terre du Brésil, je ne puis me retenir d’évoquer tous ces incidents burlesques et tragiques qui attestaient il y a quatre cents ans l’intimité régnant entre Français et Indiens : interprètes normands conquis par l’état de nature, prenant femme indigène et devenant anthropophages ; le malheureux Hans Staden qui passa des années d’angoisse attendant chaque jour d’être mangé et chaque fois sauvé par la chance, essayant de se faire passer pour Français en invoquant une barbe rousse fort peu ibérique et s’attirant du roi Quoniam Bébé cette réplique : « J’ai déjà pris et mangé cinq Portugais et tous prétendaient être français ; cependant ils mentaient ! » Et quelle constante fréquentation n’avait pas été requise pour qu’en 1531, la frégate la Pèlerine pût rapporter en France, en même temps que trois mille peaux de léopard et trois cents singes et guenons, six cents perroquets « sachant déjà quelques mots de français… ».

Villegaignon fonde, sur une île en pleine baie, le Fort-Coligny ; les Indiens le construisent, ils ravitaillent la petite colonie ; mais vite dégoûtés de donner sans recevoir, ils se sauvent, désertent leurs villages. La famine et les maladies s’installent au fort. Villegaignon commence à manifester son tempérament tyrannique ; les forçats se révoltent : on les massacre. L’épidémie passe sur la terre ferme : les rares Indiens restés fidèles à la mission sont contaminés. Huit cents meurent ainsi.

Villegaignon dédaigne les affaires temporelles ; une crise spirituelle le gagne. Au contact des protestants, il se convertit, fait appel à Calvin pour obtenir des missions qui l’éclaireront sur sa foi nouvelle. C’est ainsi que s’organise, en 1556, le voyage dont Léry fait partie.

L’histoire prend alors un tour si étrange que je m’étonne que nul romancier ou scénariste ne s’en soit encore emparé. Quel film elle ferait ! Isolés sur un continent aussi inconnu qu’une autre planète, complètement ignorants de la nature et des hommes, incapables de cultiver la terre pour assurer leur subsistance, dépendant pour tous leurs besoins d’une population incompréhensible qui les a d’ailleurs pris en haine, assaillis par les maladies, cette poignée de Français, qui s’étaient exposés à tous les périls pour échapper aux luttes métropolitaines et fonder un foyer où puissent coexister les croyances sous un régime de tolérance et de liberté, se trouvent pris à leur propre piège. Les protestants essayent de convertir les catholiques, et ceux-ci les protestants. Au lieu de travailler à survivre, ils passent les semaines en folles discussions : comment doit-on interpréter la Cène ? Faut-il mêler l’eau et le vin pour la consécration ? L’Eucharistie, l’administration du baptême fournissent le thème de véritables tournois théologiques à la suite desquels Villegaignon se convertit ou se reprend.

On va jusqu’à expédier un émissaire en Europe pour consulter Calvin et lui faire trancher les points litigieux. Pendant ce temps les conflits redoublent. Les facultés de Villegaignon s’altèrent ; Léry conte qu’on pouvait prédire son humeur et ses rigueurs à la couleur de ses costumes. Finalement, il se tourne contre les protestants et entreprend de les affamer ; ceux-ci cessent de participer à la vie commune, passent sur le continent et s’allient aux Indiens. À l’idylle qui se noue entre eux, nous devons ce chef-d’œuvre de la littérature ethnographique, le Voyage faict en la Terre du Brésil de Jean de Léry. La fin de l’aventure est triste : les Genevois arrivent, non sans mal, à rentrer sur un bateau français ; il ne s’agit plus, comme à l’aller où ils étaient en force, de « dégraisser » – c’est-à-dire de piller – gaiement les bateaux rencontrés sur la route ; la famine règne à bord. On mange les singes, et ces perroquets si précieux qu’une Indienne amie de Léry refusait de céder le sien, à moins que ce ne fût contre une pièce d’artillerie. Les rats et les souris des cales, dernières victuailles, atteignent le cours de quatre écus pièce. Il n’y a plus d’eau. En 1558, l’équipage débarque en Bretagne à demi mort de faim.

Sur l’île, la colonie se désagrège dans un climat d’exécutions et de terreur ; détesté par tous, considéré comme traître par les uns, comme renégat par les autres, redoutable aux Indiens, effrayé par les Portugais, Villegaignon renonce à son rêve. Fort-Coligny commandé par son neveu, Bois-le-Comte, tombe aux mains des Portugais en 1560.

Dans ce Rio qui m’est maintenant donné en pâture, c’est la saveur de cette histoire que je cherche d’abord à discerner. En vérité, je devais la deviner un jour, à l’occasion d’une excursion archéologique organisée par le Museu Nacional en l’honneur d’un savant japonais, au fond de la baie. Une vedette nous avait laissés sur une plage marécageuse où rouillait une vieille coque échouée ; sans doute ne datait-elle pas du XVIe siècle ; mais elle introduisait tout de même une dimension historique dans ces espaces où rien d’autre n’illustrait le passage du temps. Sous les nuages bas, derrière une pluie fine qui tombait sans discontinuer depuis l’aube, la ville lointaine avait disparu. Au-delà des crabes pullulant dans la boue noire et des palétuviers dont on ne sait jamais si l’expansion de leurs formes relève de la croissance ou du pourrissement, la forêt détachait en silhouettes ruisselantes quelques cabanes de paille qui n’appartenaient à aucun âge. Plus loin encore, des pentes montagneuses noyaient leurs escarpements dans une brume pâlie. Approchant des arbres, nous atteignîmes le but de notre visite : une sablière où des paysans avaient récemment mis à jour des fragments de poterie. Je palpe cette céramique épaisse, d’une facture incontestablement tupi par son engobe blanc bordé de rouge et le fin lacis de traits noirs, labyrinthe destiné, dit-on, à égarer les mauvais esprits en quête des ossements humains jadis préservés dans ces urnes. On m’explique que nous aurions pu atteindre en auto ce site, distant de cinquante kilomètres à peine du centre de la ville, mais que la pluie, coupant les pistes, risquait de nous y bloquer pour une semaine. C’eût été se rapprocher davantage encore d’un passé impuissant à transformer ce lieu mélancolique, où Léry trompa peut-être l’attente à regarder le preste mouvement d’une main brune formant, avec une spatule trempée dans un vernis noir, ces « mille petites gentillesses, comme guillochis, lacs d’amour et autres drôleries » dont j’interroge aujourd’hui l’énigme au dos d’un tesson détrempé.

Le premier contact avec Rio a été différent. Me voici, pour la première fois de ma vie, de l’autre côté de l’équateur, sous les tropiques, dans le Nouveau Monde. À quel maître signe vais-je reconnaître cette triple mutation ? Quelle est la voix qui me l’attestera, quelle note jamais entendue résonnera d’abord à mon oreille ? Ma première remarque est futile : je suis dans un salon.

Plus légèrement vêtu que de coutume et foulant les méandres ondulés d’un revêtement en mosaïque blanche et noire, je perçois, dans ces rues étroites et ombreuses qui coupent l’avenue principale, une ambiance particulière ; le passage est moins marqué qu’en Europe entre les demeures et la chaussée ; les magasins, malgré le luxe de leur devanture, prolongent l’étalage jusque dans la rue ; on ne prête guère attention si l’on est dehors ou dedans. En vérité, la rue n’est plus seulement un endroit où l’on passe ; c’est un lieu où l’on se tient. Vivante et paisible en même temps, plus animée et mieux protégée que les nôtres, je retrouve le terme de comparaison qu’elle m’inspire. Car les changements d’hémisphère, de continent et de climat n’ont guère, pour le moment, fait autre chose que de rendre superflue la mince couverture vitrée qui, en Europe, établit artificieusement des conditions identiques : Rio paraît d’abord reconstituer à l’air libre les Gallerias de Milan, la Galerij d’Amsterdam, le passage des Panoramas ou le hall de la gare Saint-Lazare.

On conçoit généralement les voyages comme un déplacement dans l’espace. C’est peu. Un voyage s’inscrit simultanément dans l’espace, dans le temps, et dans la hiérarchie sociale. Chaque impression n’est définissable qu’en la rapportant solidairement à ces trois axes, et comme l’espace possède à lui seul trois dimensions, il en faudrait au moins cinq pour se faire du voyage une représentation adéquate. Je l’éprouve tout de suite en débarquant au Brésil. Sans doute suis-je de l’autre côté de l’Atlantique et de l’équateur, et tout près du tropique. Bien des choses me l’attestent : cette chaleur tranquille et humide qui affranchit mon corps de l’habituel poids de la laine et supprime l’opposition (que je découvre rétrospectivement comme une des constantes de ma civilisation) entre la maison et la rue ; d’ailleurs, j’apprendrai vite que c’est seulement pour en introduire une autre, entre l’homme et la brousse, que mes paysages intégralement humanisés ne comportaient pas ; il y a aussi les palmiers, des fleurs nouvelles, et, à la devanture des cafés, ces amas de noix de coco vertes où l’on aspire, après les avoir décapitées, une eau sucrée et fraîche qui sent la cave.

Mais j’éprouve aussi d’autres changements : j’étais pauvre et je suis riche ; d’abord parce que ma condition matérielle a changé ; ensuite parce que le prix des produits locaux est incroyablement bas : cet ananas me coûterait vingt sous, ce régime de bananes deux francs, ces poulets qu’un boutiquier italien fait rôtir à la broche, quatre francs. On dirait le Palais de Dame Tartine. Enfin, l’état de disponibilité qu’instaure une escale, chance gratuitement offerte mais qui s’accompagne du sentiment de la contrainte d’en profiter, crée une attitude ambiguë propice à la suspension des contrôles les plus habituels et à la libération presque rituelle de la prodigalité. Sans doute le voyage peut-il agir de façon diamétralement opposée, j’en ai fait l’expérience quand je suis arrivé sans argent à New York après l’armistice ; mais, qu’il s’agisse en plus ou en moins, dans le sens d’une amélioration de la condition matérielle ou dans celui de sa détérioration, il faudrait un miracle pour que le voyage ne correspondît sous ce rapport à aucun changement. En même temps qu’il transporte à des milliers de kilomètres, le voyage fait gravir ou descendre quelques degrés dans l’échelle des statuts. Il déplace, mais aussi il déclasse – pour le meilleur et pour le pire – et la couleur et la saveur des lieux ne peuvent être dissociées du rang toujours imprévu où il vous installe pour les goûter.

Il y eut un temps où le voyage confrontait le voyageur à des civilisations radicalement différentes de la sienne et qui s’imposaient d’abord par leur étrangeté. Voilà quelques siècles que ces occasions deviennent de plus en plus rares. Que ce soit dans l’Inde ou en Amérique, le voyageur moderne est moins surpris qu’il ne reconnaît. En choisissant des objectifs et des itinéraires, on se donne surtout la liberté de préférer telle date de pénétration, tel rythme d’envahissement de la civilisation mécanique à tels autres. La quête de l’exotisme se ramène à la collection d’états anticipés ou retardés d’un développement familier. Le voyageur devient un antiquaire, contraint par le manque d’objets à délaisser sa galerie d’art nègre pour se rabattre sur des souvenirs vieillots, marchandés au cours de ses promenades au marché aux puces de la terre habitée.

Ces différences sont déjà perceptibles au sein d’une ville. Comme des plantes atteignant la floraison chacune à sa saison particulière, les quartiers portent la marque des siècles où se sont produits leur croissance, leur épanouissement et leur déclin. Dans ce parterre de végétation urbaine, il y a des concomitances et des successions. À Paris, le Marais était en fleur au XVIIe siècle et la moisissure le ronge ; espèce plus tardive, le IXe arrondissement s’épanouissait sous le Second Empire, mais ses maisons aujourd’hui flétries sont occupées par une faune de petites gens qui, comme des insectes, y trouvent un terrain propice à d’humbles formes d’activité. Le XVIIe arrondissement reste figé dans son luxe défunt comme un grand chrysanthème portant noblement sa tête desséchée bien au-delà de son terme. Le XVIe était éclatant hier ; maintenant, ses fleurs brillantes se noient dans un taillis d’immeubles qui le confondent peu à peu avec un paysage de banlieue.

Quand on compare entre elles des villes très éloignées par la géographie et l’histoire, ces différences de cycle se compliquent encore de rythmes inégaux. Dès qu’on s’écarte du centre de Rio, qui fait alors très début de siècle, on tombe dans des rues tranquilles, de longues avenues plantées de palmiers, de manguiers et de palissandres taillés, où s’élèvent des villas désuètes dans des jardins. Je songe (comme je devais le faire plus tard dans les quartiers résidentiels de Calcutta) à Nice ou à Biarritz sous Napoléon III. Les tropiques sont moins exotiques que démodés. Ce n’est pas la végétation qui les atteste, mais de menus détails d’architecture et la suggestion d’un genre de vie qui, plutôt que d’avoir franchi d’immenses espaces, persuade qu’on s’est imperceptiblement reculé dans le temps.

Rio de Janeiro n’est pas construite comme une ville ordinaire. Etablie d’abord sur la zone plate et marécageuse qui borde la baie, elle s’est introduite entre les mornes abrupts qui l’enserrent de toutes parts, à la façon des doigts dans un gant trop étroit. Des tentacules urbains, longs parfois de vingt ou trente kilomètres, glissent au bas de formations granitiques dont la pente est si raide que nulle végétation ne peut s’y accrocher ; parfois, sur une terrasse isolée ou dans une cheminée profonde, un îlot de forêt s’est pourtant installé, d’autant plus véritablement vierge que l’endroit est inaccessible malgré sa proximité : d’avion, on croirait frôler les branches, dans ces corridors frais et graves où l’on plane entre des tapisseries somptueuses avant d’atterrir à leur pied. Cette ville si prodigue en collines les traite avec un mépris qu’explique en partie le manque d’eau au sommet. Rio est, à cet égard, le contraire de Chittagong, sur le golfe du Bengale : dans une plaine marécageuse, des petites buttes coniques en glaise orangée, luisante sous l’herbe verte, y portent chacune un bungalow solitaire, forteresse des riches qui se protègent de la chaleur pesante et de la pouillerie des bas-fonds. À Rio, c’est l’inverse : ces calottes globuleuses, où le granit est pris en bloc comme une fonte, réverbèrent si violemment la chaleur que la brise circulant au fond des défilés ne parvient pas à monter. Peut-être l’urbanisme a-t-il maintenant résolu le problème, mais en 1935, à Rio, la place occupée par chacun dans la hiérarchie sociale se mesurait à l’altimètre : d’autant plus basse que le domicile était haut. Les miséreux vivaient perchés sur les mornes, dans les favellas où une population de noirs, vêtus de loques bien lessivées, inventaient sur la guitare ces mélodies alertes qui, au temps du carnaval, descendraient des hauteurs et envahiraient la ville avec eux.

Dès qu’on s’engage sur une de ces pistes urbaines qui enfoncent leurs méandres entre les collines, l’aspect devient très vite faubourien. Botafogo, au bout de l’avenue Rio-Branco, c’est encore la ville de luxe, mais, après Flamengo, on se croirait à Neuilly, et vers le tunnel de

Copacabana, c’était, il y a vingt ans, Saint-Denis ou Le Bourget, avec un côté campagne en plus, comme pouvait être notre banlieue avant la guerre de 1914. Dans Copacabana, aujourd’hui hérisson de gratte-ciel, je découvrais seulement une petite ville de province avec son commerce et ses boutiques.

Dernier souvenir de Rio qui date de mon départ définitif : un hôtel où je visitai des collègues américains, au flanc du Corcovado ; on y accédait par un funiculaire sommairement établi au milieu des éboulis, dans un style moitié garage et moitié refuge de haute montagne, avec des postes de commande tenus par des valets attentifs : une sorte de Luna-Park. Tout cela pour atteindre en haut de la colline, et après s’être hissé le long de terrains vagues, malpropres et rocailleux, et qui se rapprochaient souvent de la verticale, une petite résidence de la période impériale, maison terrea, c’est-à-dire sans étage, décorée de stucs et badigeonnée d’ocre, où l’on dînait sur une plate-forme transformée en terrasse au-dessus d’un mélange incohérent d’édifices en béton, de bicoques et de conglomérats urbains ; avec, au fond, au lieu des cheminées d’usine qu’on attendait comme limite à ce paysage hétéroclite, une mer tropicale, brillante et satinée, surmontée d’un clair de lune monstrueux.

Je regagne le bord. Le bateau appareille et grésille de toutes ses lumières ; il défile devant la mer qui se tortille, et semble passer en revue un morceau ambulant de rue borgne. Il a fait vers le soir un orage et la mer reluit au large comme un ventre de bête. Cependant, la lune est masquée par des nuages en lambeaux que le vent déforme en zigzags, en croix et en triangles. Ces figures bizarres sont illuminées comme de l’intérieur ; sur le fond noir du ciel, on dirait une aurore boréale à l’usage des tropiques. De temps en temps, on aperçoit au travers de ces apparitions fumeuses un fragment de lune rougeâtre qui passe, repasse et disparaît comme une lanterne errante et angoissée.