XXI. L’or et les diamants

En face de Porto Esperança, sur la rive du Rio Paraguay, Corumba, porte de la Bolivie, semble avoir été conçue pour Jules Verne. La ville est campée au sommet d’une falaise calcaire qui domine le fleuve. Entourés de pirogues, un ou deux petits vapeurs à aubes avec deux étages de cabines posés sur une coque basse et surmontés d’une cheminée grêle, sont amarrés au quai d’où part un chemin montant. Au début s’élèvent quelques bâtiments d’une importance disproportionnée avec le reste : douane, arsenal, qui évoquent le temps où le Rio Paraguay formait une frontière précaire entre des États récemment parvenus à l’indépendance et bouillonnant de jeunes ambitions, et où la voie fluviale servait à un trafic intense entre le Rio de la Plata et l’intérieur.

Parvenu en haut de la falaise, le chemin la suit en corniche pendant deux cents mètres environ ; puis il tourne à angle droit et pénètre dans la ville : longue rue aux maisons basses avec des toits plats, badigeonnés en blanc ou en beige. La rue aboutit à une place carrée où l’herbe pousse entre les flamboyants aux couleurs acides, orange et vert ; au-delà, c’est la campagne pierreuse jusqu’aux collines qui ferment l’horizon.

Un seul hôtel, et toujours plein ; quelques chambres chez l’habitant, dans des rez-de-chaussée où s’accumule la moiteur des marécages, et où des cauchemars fidèles à la réalité transforment le dormeur en martyr chrétien d’un nouveau genre, jeté dans une fosse étouffante pour servir de pâture aux punaises ; quant à la nourriture, elle est exécrable tant la campagne, pauvre ou inexploitée, échoue à subvenir aux besoins de deux à trois mille habitants, sédentaires et voyageurs, qui forment la population de Corumba. Tout est hors de prix et l’agitation apparente, le contraste qu’elle fait avec le paysage plat et désertique – brune éponge qui s’étend au-delà du fleuve – donne une impression de vie et de gaieté, comme pouvaient la procurer, il y a un siècle, les villes pionnières de la Californie ou du Far West. Le soir, toute la population se rassemble sur la corniche. Devant les garçons muets, assis les jambes pendantes sur la balustrade, les filles déambulent par groupes de trois ou quatre en chuchotant. On croirait observer une cérémonie ; rien de plus étrange que cette grave parade prénuptiale qui se déroule à la lueur d’une électricité fluctuante, en bordure de cinq cents kilomètres de marécage où, jusqu’aux portes de la ville, errent les autruches et les boas.

Corumba est à quatre cents kilomètres à peine à vol d’oiseau de Cuiaba ; j’ai assisté au développement de l’aviation entre les deux villes, depuis les petits appareils à quatre places qui parcouraient la distance en deux ou trois heures violemment agitées, jusqu’aux Junker à douze places des années 1938-39. En 1935 pourtant, on pouvait gagner Cuiaba seulement par eau, et les quatre cents kilomètres étaient doublés par les méandres du fleuve. Pendant la saison des pluies, il fallait huit jours pour atteindre la capitale de l’Etat, et trois semaines parfois en saison sèche quand le bateau s’échouait sur les bancs malgré son faible tirant d’eau ; on perdait des jours à le remettre à flot, à l’aide d’un câble attaché à quelque tronc robuste de la rive sur quoi le moteur tirait rageusement. Dans le bureau de la compagnie, une affiche s’étalait, pleine de séduction. Je la traduis littéralement ci-contre en respectant le style et la disposition typographique. Inutile de dire que la réalité correspondait peu à la description.

Pourtant, quel exquis voyage ! Peu de passagers : familles d’éleveurs allant rejoindre leurs troupeaux ; commerçants ambulants libanais ; militaires en garnison ou fonctionnaires provinciaux. À peine monté à bord, tout ce monde arborait la tenue de plage de l’intérieur, c’est-à-dire un pyjama rayé, de soie pour les élégants, dissimu-

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lant mal des corps velus, et des savates ; deux fois par jour, on s’attablait autour d’un menu immuable consistant en une platée de riz, une autre de haricots noirs, une troisième de farine sèche de manioc, le tout accompagnant une viande de bœuf fraîche ou de conserve. C’est ce qu’on appelle la feijoada, de feijâo : haricot. La voracité de mes compagnons de voyage n’avait d’égal que le discernement qu’ils mettaient à juger l’ordinaire. Selon les repas, la feijoada était proclamée muilo boa ou muito ruim, c’est-à-dire « fameuse » ou « infecte » ; de même, ils ne possédaient qu’un terme pour qualifier le dessert, composé de fromage gras et de pâte de fruit, qu’on mange ensemble à la pointe du couteau : celui-ci était ou non bem doce, « bien – ou pas assez – sucré ».

Tous les trente kilomètres environ, le bateau s’arrêtait pour faire du bois à un dépôt ; et, quand c’était nécessaire, on attendait deux ou trois heures, le temps que le préposé soit allé dans la prairie capturer une vache au lasso, l’ait égorgée et dépouillée avec l’aide de l’équipage qui hissait ensuite la carcasse à bord, nous approvisionnant en viande fraîche pour quelques jours.

Le reste du temps, le vapeur se glissait doucement le long des bras étroits ; cela s’appelle « négocier » les estimes, c’est-à-dire parcourir, les uns après les autres, ces unités de navigation que constituent les tronçons de fleuve compris entre deux courbes suffisamment marquées pour qu’on ne puisse voir au-delà. Ces estirôes se rapprochent parfois à la faveur d’un méandre : si bien que le soir on se trouve à quelques mètres à peine de l’endroit où l’on était le matin. Souvent, le bateau frôle les branches de la forêt inondée qui domine la berge ; le bruit du moteur éveille un monde innombrable d’oiseaux : araras au vol émaillé de bleu, de rouge et d’or ; cormorans plongeurs dont le cou sinueux évoque un serpent ailé ; perruches et perroquets qui remplissent l’air de cris suffisamment pareils à la voix pour qu’on puisse les qualifier d’inhumains. Par sa proximité et sa monotonie, le spectacle captive l’attention et provoque une sorte de torpeur. De temps à autre, une occasion plus rare émeut les passagers : couple de cervidés ou tapirs traversant à la nage ; cascavel – serpent à sonnette – ou giboya – python — se tortillant à la surface de l’eau, léger comme un fétu ; ou troupe grouillante de jacarés, crocodiles inoffensifs qu’on se lasse vite d’abattre à la carabine d’une balle placée dans l’œil. La pêche aux piranhas est plus mouvementée. Quelque part sur le fleuve se trouve un grand saladeiro, sécherie de viande à allure de gibet : parmi les ossements qui jonchent le sol, des barrières parallèles supportent des lambeaux violacés au-dessus desquels tournoie le vol obscur des charognards. Sur des centaines de mètres, le fleuve est rouge du sang de l’abattoir. Il suffit de jeter une ligne pour que, sans même attendre l’immersion de l’hameçon nu, plusieurs piranhas s’élancent ivres de sang et que l’une y suspende son losange d’or. Au pêcheur d’être prudent pour détacher sa proie : un coup de dent lui emporterait le doigt.

Après avoir passé le confluent du São Lourenço – sur le cours supérieur duquel nous irons, par terre, à la rencontre des Bororo – le pantanal disparaît ; de part et d’autre du fleuve domine un paysage de campo, savanes herbeuses où les habitations se font plus fréquentes et où errent les troupeaux.

Bien peu de choses signalent Cuiaba au navigateur : une rampe pavée baignée par le fleuve et en haut de laquelle on devine la silhouette du vieil arsenal. De là, une rue longue de deux kilomètres et bordée de maisons rustiques conduit jusqu’à la place de la cathédrale, blanche et rose, qui se dresse entre deux allées de palmiers impériaux. À gauche, l’évêché ; à droite, le palais du gouverneur et, au coin de la rue principale, l’auberge – unique à l’époque – tenue par un gros Libanais.

J’ai décrit Goyaz et je me répéterais si je m’appesantissais sur Cuiaba. Le site est moins beau, mais la ville possède le même charme, avec ses maisons austères, conçues à mi-chemin entre le palais et la chaumière. Comme le lieu est vallonné, de l’étage supérieur des habitations on découvre toujours une partie de la ville : maisons blanches à toits de tuiles orangées, couleur du sol enserrant les frondaisons des jardins, les quintaes. Autour de la place centrale en forme de L, un réseau de venelles rappelle la cité coloniale du XVIIIe siècle ; elles aboutissent à des terrains vagues servant de caravansérails, à des allées imprécises bordées de manguiers et de bananiers abritant des cabanes en torchis ; et puis, c’est très vite la campagne où paissent des troupes de bœufs en partance ou à peine arrivées du sertào.

La fondation de Cuiaba remonte au milieu du XVIIIe siècle. Vers 1720, les explorateurs paulistes, appelés bandeirantes, parvenaient pour la première fois dans la région ; à quelques kilomètres du site actuel, ils établissaient un petit poste et des colons. Le pays était habité par les Indiens Cuxipo dont certains acceptèrent de servir dans les défrichements. Un jour, un colon – Miguel Sutil le bien nommé – envoya quelques indigènes à la recherche de miel sauvage. Ils revinrent le soir même, les mains remplies de pépites d’or ramassées en surface. Sans plus attendre, Sutil et un compagnon appelé Barbudo – le Barbu – suivirent les indigènes au lieu de leur collecte : l’or était là, partout. En un mois ils ramassèrent cinq tonnes de pépites.

Il ne faut donc pas s’étonner que la campagne entourant Cuiaba ressemble par endroits à un champ de bataille ; des tertres couverts d’herbes et de broussailles attestent la fièvre ancienne. Aujourd’hui encore, il arrive qu’un Cuiabano trouve une pépite en cultivant ses légumes. Et sous forme de paillettes, l’or est toujours présent. À Cuiaba, les mendiants sont chercheurs d’or : on les voit à l’œuvre dans le lit du ruisseau qui traverse la ville basse. Une journée d’efforts procure assez pour manger, et plusieurs commerçants emploient encore la petite balance qui permet l’échange d’une pincée de poudre contre la viande ou le riz. Immédiatement après une grande pluie, quand l’eau ruisselle dans les ravines, les enfants se précipitent, munis chacun d’une boule de cire vierge qu’ils plongent dans le courant, attendant que de menues parcelles brillantes viennent s’y coller. Les Cuiabanos prétendent d’ailleurs qu’un filon passe sous leur ville à plusieurs mètres de profondeur ; il gît, dit-on, sous le modeste bureau de la Banque du Brésil, plus riche de ce trésor que des sommes en réserve dans son coffre-fort démodé.

De sa gloire ancienne, Cuiaba conserve un style de vie lent et cérémonieux. Pour l’étranger, la première journée se passe en allers et retours sur la place qui sépare l’auberge du palais du gouverneur : dépôt d’une carte de visite à l’arrivée ; une heure plus tard, l’aide de camp, gendarme moustachu, retourne la politesse ; après la sieste qui fige la ville entière dans une mort quotidienne, de midi à 4 heures, on présente ses devoirs au gouverneur (alors « interventeur ») qui réserve à l’ethnographe un accueil poli et ennuyé ; les Indiens, il préférerait certes qu’il n’y en ait pas ; que sont-ils pour lui, sinon le rappel irritant de sa disgrâce politique, le témoignage de son éloignement dans une circonscription arriérée ? Chez l’évêque, c’est la même chose : les Indiens, entreprend-il de m’expliquer, ne sont pas aussi féroces et stupides qu’on pourrait le croire ; pourrais-je imaginer qu’une Indienne Bororo est entrée en religion ? Que les Frères de Diamantino ont réussi – au prix de quels efforts ! – à faire de trois Paressi des menuisiers acceptables ? Et sur le plan scientifique, les missionnaires ont vraiment recueilli tout ce qui valait la peine d’être préservé. Me doutais-je seulement que l’inculte Service de Protection écrit Bororo avec l’accent tonique sur la voyelle terminale alors que le Père Un Tel a établi, il y a déjà vingt ans, qu’il se trouve sur l’intermédiaire ? Quant aux légendes, ils connaissent celle du déluge, preuve que le Seigneur n’a pas voulu qu’ils demeurassent des damnés. Je vais aller parmi eux, soit. Mais surtout que je m’abstienne de compromettre l’œuvre des Pères : pas de cadeaux futiles, miroirs ou colliers. Rien que des haches ; ces paresseux doivent être rappelés à la sainteté du travail.

Une fois débarrassé de ces formalités, on peut passer aux choses sérieuses. Des journées s’écoulent dans l’arrière-boutique de commerçants libanais appelés turcos : mi-grossistes, mi-usuriers, qui alimentent en quincaillerie, tissus et médicaments des douzaines de parents, clients ou protégés dont chacun, muni d’une cargaison achetée à crédit, s’en ira, avec quelques bœufs ou une pirogue, extorquer les derniers milreis égarés au fond de la brousse ou le long des rivières (après vingt ou trente ans d’une existence aussi cruelle pour lui que pour ceux qu’il exploite, il s’installera grâce à ses millions) ; chez le boulanger qui préparera les sacs de bolachas, pains arrondis de farine sans levain, agglomérée avec de la graisse : durs comme pierre, mais rendus moelleux par le feu jusqu’à ce qu’émiettés par les secousses et imprégnés de la sueur des bœufs ils deviennent un aliment indéfinissable, aussi rance que la viande séchée commandée au boucher. Celui de Cuiaba était un personnage nostalgique ; il avait une seule ambition, et peu de chances qu’elle soit jamais satisfaite : un cirque viendrait-il un jour à Cuiaba ? Pourtant, il aurait tant aimé contempler un éléphant : « Toute cette viande !… ».

Il y avait enfin les frères B… ; c’étaient des Français, Corses d’origine, installés depuis longtemps à Cuiaba, pour quelle raison ils ne me l’ont pas dit. Ils parlaient leur langue maternelle d’une voix lointaine, chantante et avec hésitation. Avant de se faire garagistes, ils avaient été chasseurs d’aigrettes et décrivaient leur technique, qui consistait à disposer sur le sol des cornets de papier blanc où les grands oiseaux, fascinés par cette couleur immaculée qui est aussi la leur, venaient piquer du bec et, aveuglés par ce capuchon, se laissaient capturer sans résistance. Car on recueille les belles plumes à la saison des amours, sur l’oiseau vivant. Il y avait à Cuiaba des armoires remplies d’aigrettes, invendables depuis que la mode les a dédaignées. Les frères B… étaient ensuite devenus chercheurs de diamants. Maintenant ils se spécialisaient dans l’armement de camions qu’ils lançaient, comme les bateaux de jadis à travers des océans inconnus, sur des pistes où la cargaison et le véhicule couraient le risque de tomber au fond d’un ravin ou d’une rivière. Mais s’ils parvenaient à bon port, un bénéfice de 400 % compensait les pertes antérieures.

Bien souvent, j’ai parcouru en camion le pays de Cuiaba. La veille du départ, on procédait au chargement des bidons d’essence, en quantité d’autant plus grande qu’il fallait prévoir la consommation de l’aller et du retour et qu’on avancerait presque tout le temps en première et en seconde ; on disposait les provisions et le matériel de campement de manière à donner aux passagers la possibilité de s’asseoir et de s’abriter en cas de pluie. Il fallait aussi accrocher sur les côtés les crics et les outils, ainsi qu’une provision de cordages et de planches destinés à remplacer les ponts détruits. À l’aube du jour suivant, nous nous hissions au sommet de la cargaison, comme sur un chameau ; et le camion commençait sa progression oscillante ; dès la mi-journée, les difficultés survenaient : terres inondées ou marécageuses, qu’il fallait boiser ; j’ai perdu trois jours à déplacer ainsi, de l’arrière à l’avant, un tapis de rondins, long deux fois comme le camion, jusqu’à ce que le passage difficile ait été franchi ; ou bien c’était le sable, et nous creusions sous les roues, comblant les vides avec du feuillage. Quand les ponts étaient intacts, on devait néanmoins décharger entièrement pour alléger, et recharger une fois franchies les planches branlantes ; si nous les trouvions incendiées par un feu de brousse, nous campions pour les reconstruire et les démanteler ensuite, les planches pouvant être indispensables une autre fois ; enfin, il y avait les rivières majeures, passables seulement sur des bacs formés de trois pirogues assemblées par des traverses et qui, sous le poids du camion, même déchargé, enfonçaient jusqu’au bord, peut-être seulement pour amener le véhicule vers une rive trop abrupte ou trop boueuse pour la gravir ; et c’étaient alors des pistes à improviser sur plusieurs centaines de mètres, jusqu’à un meilleur accostage ou un gué.

Les hommes qui faisaient profession de conduire ces camions étaient habitués à rester en voyage pendant des semaines, parfois des mois. À deux, ils formaient équipe : le chauffeur et son « adjudant », l’un au volant, l’autre perché sur le marchepied, guettant les obstacles, surveillant la progression, comme le marin qui se place à la proue pour aider le pilote à franchir une passe. Ils avaient toujours la carabine à portée de la main, car il n’était pas rare qu’en travers du camion un chevreuil ou un tapir s’arrête, curieux plutôt qu’effrayé. On tirait à vue et le succès décidait de l’étape : il fallait dépouiller, vider l’animal, débiter les quartiers en feuillets de viande, comme une pomme de terre qu’on éplucherait en spirale jusqu’au centre. Les feuillets étaient aussitôt frictionnés avec un mélange toujours prêt de sel, de poivre et d’ail pilé. On les étalait au soleil pendant quelques heures, ce qui permettait d’attendre le lendemain pour renouveler l’opération qui devait être répétée aussi les jours suivants. On obtient ainsi la came de sol, moins délectable que la came de vento que l’on fait sécher en haut d’une perche, en plein vent à défaut de soleil, mais qui se garde aussi moins longtemps.

Étrange existence que celle de ces conducteurs virtuoses, toujours prêts aux plus délicates réparations, improvisant et effaçant la voirie sur leur passage, exposés à rester plusieurs semaines en pleine brousse à l’endroit où le camion s’est brisé, jusqu’à ce qu’un camion concurrent passe pour donner l’alerte à Cuiaba, d’où l’on demandera à São Paulo ou Rio d’expédier la pièce cassée. Pendant ce temps on campe, on chasse, on fait la lessive, on dort et on patiente. Mon meilleur chauffeur avait fui la justice après un crime auquel il ne faisait jamais allusion ; on le savait à Cuiaba ; personne ne disait rien ; pour accomplir un parcours impossible, nul n’aurait pu le remplacer. Aux yeux de tous, sa vie chaque jour risquée payait largement pour celle qu’il avait prise.

Quand nous quittions Cuiaba vers 4 heures du matin, il faisait encore nuit. L’œil devinait quelques églises décorées en stuc de la base au clocher ; les dernières rues bordées de manguiers taillés en boules et pavées de pierres de rivière faisaient tressauter le camion. L’aspect caractéristique de verger qu’offre la savane – en raison de l’espacement naturel des arbres – donne encore l’illusion d’un paysage aménagé alors qu’on est déjà dans la brousse ; la piste devient vite assez difficile pour en persuader : elle s’élève au-dessus du fleuve en courbes pierreuses interrompues par des ravines et des gués boueux, envahis par la capoeira. Dès qu’on a gagné un peu d’altitude, on découvre une ligne ténue et rosée, trop fixe pour qu’on la confonde avec les lueurs de l’aurore. Pendant longtemps, pourtant, on doute de sa nature et de sa réalité. Mais après trois ou quatre heures de route, en haut d’une pente rocailleuse, l’œil embrasse un horizon plus vaste et qui contraint à l’évidence : du nord au sud, une paroi rouge se dresse à deux ou trois cents mètres au-dessus des collines verdoyantes. Vers le nord elle s’incline lentement jusqu’à se confondre avec le plateau. Mais du côté du sud, où se fait notre approche, on commence à distinguer des détails. Ce mur qui paraissait tout à l’heure sans défaut recèle des cheminées étroites, des pitons détachés en avant-garde, des balcons et des plates-formes. Dans cet ouvrage de pierre, il y a des redoutes et des défilés. Le camion mettra plusieurs heures à gravir la rampe, à peine corrigée par l’homme, qui nous conduira au rebord supérieur de la chapada du Mato Grosso, nous donnant accès à mille kilomètres de plateau s’inclinant doucement en direction du nord, jusqu’au bassin amazonien : le chapadâo.

C’est un autre monde qui s’ouvre. L’herbe rude, d’un vert laiteux, dissimule mal le sable, blanc, rose ou ocré, produit par la décomposition superficielle du socle gréseux. La végétation se réduit à des arbres espacés, aux formes noueuses, protégés contre la sécheresse qui règne pendant sept mois de l’année par une écorce épaisse, des feuilles vernissées et des épines. Il suffit pourtant que la pluie tombe pendant quelques jours pour que cette savane désertique se transforme en jardin : l’herbe verdoie, les arbres se couvrent de fleurs blanches et mauves. Mais toujours domine une impression d’immensité. Le sol est si uni, les pentes si faibles, que l’horizon s’étend sans obstacle jusqu’à des dizaines de kilomètres : une demi-journée se passe à parcourir un paysage contemplé depuis le matin, répétant exactement celui traversé la veille, de sorte que perception et souvenir se confondent dans une obsession d’immobilité. Si lointaine que soit la terre, elle est tellement uniforme, à tel point dépourvue d’accidents que, très haut dans le ciel, on prend l’horizon éloigné pour des nuages. Le paysage est trop fantastique pour paraître monotone. De temps à autre, le camion passe à gué des cours d’eau sans berge qui inondent le plateau plutôt qu’ils ne le traversent, comme si ce terrain — un des plus anciens du monde et fragment encore intact du continent de Gondwana qui, au secondaire, unissait le Brésil et l’Afrique – était resté trop jeune pour que les rivières aient eu le temps de s’y creuser un lit.

L’Europe offre des formes précises sous une lumière diffuse. Ici, le rôle, pour nous traditionnel, du ciel et de la terre s’inverse. Au-dessus de la traînée laiteuse du campo, les nuages bâtissent les plus extravagantes constructions.

Le ciel est la région des formes et des volumes ; la terre garde la mollesse des premiers âges.

Un soir, nous nous sommes arrêtés non loin d’un garimpo, colonie de chercheurs de diamants. Des ombres apparurent bientôt autour de notre feu : quelques garimpeiros qui tiraient de leur besace ou des poches de leurs vêtements en loques des petits tubes de bambou dont ils vidaient le contenu dans nos mains ; ce sont des diamants bruts, qu’ils espèrent nous vendre. Mais j’ai été suffisamment informé par les frères B… des mœurs du garimpo pour savoir que rien de tout cela ne peut être vraiment intéressant. Car le garimpo a ses lois non écrites, qui n’en sont pas moins strictement suivies.

Ces hommes se divisent en deux catégories : aventuriers et fugitifs ; le dernier groupe est le plus nombreux, ce qui explique qu’une fois entré dans le garimpo on en sort difficilement. Le cours des petites rivières, dans le sable desquelles on ramasse le diamant, est contrôlé par les premiers occupants. Leurs ressources seraient insuffisantes pour leur permettre d’attendre la grande occasion, qui ne se produit pas si souvent. Ils sont donc organisés en bandes, chacune commanditée par un chef se parant du titre de « capitaine » ou d’« ingénieur » ; celui-ci doit disposer de capitaux pour armer ses hommes, les équiper du matériel indispensable – seau en fer étamé pour remonter le gravier, tamis, bâtée, parfois aussi casque de scaphandre permettant de descendre dans les gouffres, et pompe à air – enfin et surtout, pour les ravitailler régulièrement. En échange, l’homme s’engage à ne vendre ses trouvailles qu’aux acheteurs accrédités (eux-mêmes en liaison avec les grandes tailleries hollandaises ou anglaises) et à partager le bénéfice avec son chef.

L’armement ne s’explique pas seulement par les rivalités fréquentes entre bandes. Jusqu’à une époque toute récente, et même encore aujourd’hui, il permettait d’interdire à la police l’accès du garimpo. Ainsi la zone diamantifère formait-elle un État dans l’État, le premier parfois en guerre ouverte avec le second. En 1935, on parlait toujours de la petite guerre menée pendant plusieurs années par Yengenheiro Morbeck et ses braves, les valentôes, contre la police de l’État de Mato Grosso et qui s’était terminée par un compromis. Il faut dire à la décharge des insoumis que le malheureux qui se laissait capturer par la police aux abords d’un garimpo parvenait rarement jusqu’à Cuiaba. Un fameux chef de bande, le capitào Arnaldo, fut pris avec son lieutenant. On les lia par le cou, les pieds reposant sur une planchette, jusqu’à ce que la fatigue leur fît perdre l’équilibre et qu’ils tombassent pendus du haut de l’arbre où on les avait oubliés.

La loi de la bande est si bien observée qu’il n’est pas rare de voir à Lageado ou à Poxoreu, qui sont les centres du garimpo, une table d’auberge couverte de diamants, momentanément abandonnée par ses occupants. Chaque pierre, à peine trouvée, est identifiée par sa forme, sa taille, sa couleur. Ces détails restent si précis et si chargés de valeur émotionnelle qu’après des années, l’inventeur évoque encore l’aspect de chaque pierre : « Quand je la contemplais, me raconte un de mes visiteurs, c’était comme si la Sainte Vierge avait laissé tomber une larme dans le creux de ma main… ». Mais les pierres ne sont pas toujours aussi pures : souvent on les recueille dans leur gangue et il est impossible de connaître d’emblée leur valeur. L’acheteur accrédité annonce son prix (cela s’appelle « peser » le diamant) et, de même qu’on est obligé de lui vendre, on est tenu d’accepter son offre. À l’assistant de donner le coup de meule qui fixera tout le monde sur l’issue de la spéculation.

J’ai demandé s’il n’arrivait pas que l’on fraude ; sans doute, mais vainement. Un diamant proposé à un autre acheteur, ou à l’insu du chef de bande, serait immédiatement « brûlé », queimado : c’est-à-dire que l’acheteur en offrira un prix dérisoire, qui sera systématiquement abaissé à chaque tentative ultérieure. Il y eut ainsi des garimpeiros de mauvaise foi qui moururent de faim la main pleine.

Après, c’est une autre affaire. Le Syrien Fozzi s’est, paraît-il, enrichi en acquérant à bas prix des diamants impurs qu’il chauffait sur un réchaud Primus avant de les tremper dans un colorant ; ce procédé donne au diamant jaune une teinte superficielle plus agréable et lui vaut le nom de pintado, diamant peint :

Une autre fraude se pratique aussi, mais à un niveau plus élevé : à l’exportation, pour éviter le paiement des droits à l’Etat brésilien ; j’ai connu à Cuiaba et à Campo Grande des passeurs professionnels, appelés capangueiros, ce qui signifie « hommes de main ». Eux aussi étaient pleins d’histoires : faux paquets de cigarettes dissimulant des diamants que, pris par la police, ils jetaient négligemment dans un buisson comme s’ils étaient vides, pour aller les rechercher une fois libérés, on imagine avec quelle anxiété.

Mais ce soir-là, autour de notre feu de campement, la conversation portait sur les incidents quotidiens auxquels étaient exposés nos visiteurs. J’apprenais ainsi la langue pittoresque du sertâo, qui, pour rendre notre pronom on, fait usage d’une collection extraordinairement variée de termes : o homem, l’homme ; o camarada, le camarade, ou o collega, le collègue ; o negro, le nègre, o tal, un tel, o fulano, le type, etc. On avait donc eu la malchance de recueillir de l’or dans les bâtées : fâcheux présage pour un chercheur de diamants ; la seule ressource est de le rejeter aussitôt dans le courant ; celui qui garderait l’or se ménagerait des semaines infructueuses ; tel autre, ramassant le gravier à pleines mains, avait reçu un coup de la queue à crochets d’une raie venimeuse. Ces blessures sont difficiles à guérir. Il faut trouver une femme qui consente à se dénuder et à uriner dans la plaie. Comme il n’y a guère autre chose dans le garimpo que des prostituées paysannes, ce traitement naïf entraîne le plus souvent une syphilis particulièrement virulente.

Ces femmes sont attirées par les récits de coups de chance légendaires. Riche du jour au lendemain, le chercheur, prisonnier de son casier judiciaire, est obligé de tout dépenser sur place. Ainsi s’explique le trafic des camions chargés de biens superflus. Pour peu qu’ils parviennent au garimpo avec leur cargaison, celle-ci se vendra à n’importe quel prix, et moins par besoin que par ostentation. Au petit jour, avant de repartir, je suis allé jusqu’à la hutte d’un camarada, au bord de la rivière infestée de moustiques et d’autres insectes. Son casque de scaphandre démodé sur la tête, il était déjà en train de gratter le fond. L’intérieur de la hutte était aussi misérable et déprimant que le site ; mais, dans un coin, la compagne me fit voir avec orgueil les douze complets de son homme, et ses robes de soie que dévoraient les termites.

La nuit s’était passée à chanter et à deviser. Chaque convive est invité à « faire un numéro », emprunté à quelque soirée de café-concert, souvenir d’un temps révolu. J’ai retrouvé ce décalage sur les marches frontières de l’Inde, à l’occasion de banquets entre petits fonctionnaires. Ici comme là, on présentait des monologues, ou encore ce que l’on appelle dans l’Inde des « caricatures », c’est-à-dire des imitations : cliquetis d’une machine à écrire, pétarade d’une motocyclette en difficulté, suivie – extraordinaire contraste – du bruit évocateur d’une « danse de fées » précédant l’image sonore d’un cheval au galop. Et pour terminer, aussi nommées comme en français, des « grimaces ».

De ma soirée avec les garimpeiros, j’ai conservé dans mes carnets de notes un fragment de complainte sur un modèle traditionnel. Il s’agit d’un soldat mécontent de l’ordinaire, qui écrit une réclamation à son caporal ; celui-ci transmet au sergent et l’opération se répète à chaque échelon : lieutenant, capitaine, major, colonel, général, empereur. Ce dernier n’a plus comme ressource que de s’adresser à Jésus-Christ, lequel, au lieu de faire suivre la doléance au Père éternel, « met la main à la plume et envoie tout le monde en enfer ». Voici ce petit échantillon de poésie du sertâo :

O Soldado…

O Oferece…

O Sargento que era um homem pertinente Pegô na penna, escreveu pro seu Tenente O Tenente que era homem muito bào Pegô na penna, escreveu pro Capitâo O Capitâo que era homem dos melhor'

Pegô na penna, escreveu pro Major O Major que era Homem como é Pegô na penna, escreveu pro Coroné O Coroné que era homem sem igual Pegô na penna, escreveu'pro General

O General que era homem superior Pegô na penna, escreveu pro Imperador O Imperador…

Pegô na penna, escreveu pro Jesu Christo Jesu Christo que é filho do Padre Etemo Pegô na penna e mandô tudos pelo inferno.

Il n’y avait pourtant pas de gaieté véritable. Depuis longtemps déjà les sables diamantifères s’épuisaient ; la région était infestée de malaria, de leshmaniose et d’an-kylostomiase. Il y a quelques années, la fièvre jaune sylvestre avait fait son apparition. Deux ou trois camions à peine prenaient maintenant la piste chaque mois, contre quatre par semaine autrefois.

La piste sur laquelle nous allions nous engager était abandonnée depuis que les feux de brousse avaient détruit les ponts. Aucun camion n’y était passé depuis trois ans. On ne pouvait rien nous dire sur son état ; mais si nous arrivions jusqu’au São Lourenço nous serions tirés d’affaire. Il y avait un grand garimpo au bord du fleuve ; nous y trouverions tout ce qu’il fallait : du ravitaillement, des hommes et des pirogues pour aller jusqu’aux villages bororo du Rio Vermelho, qui est un affluent du São Lourenço.

Comment nous avons passé, je ne sais ; le voyage reste dans mon souvenir comme un cauchemar confus : campements interminables pour vaincre quelques mètres d’obstacle, chargements et déchargements, étapes où nous étions si épuisés par le déplacement des rondins devant le camion, chaque fois qu’il avait réussi à progresser d’une longueur, que nous nous endormions à même le sol pour être, en pleine nuit, réveillés par un grondement venu des profondeurs de la terre : c’étaient les termites qui montaient à l’assaut de nos vêtements, et qui déjà couvraient d’une nappe grouillante l’extérieur des capes caoutchoutées qui nous servaient d’imperméables et de tapis de sol. Enfin, un matin, notre camion s’est laissé descendre vers le São Lourenço signalé par le brouillard épais de la vallée. Avec le sentiment d’avoir accompli une prouesse, nous nous annoncions à grands coups d’avertisseur. Pourtant, nul enfant ne venait à notre rencontre.

Nous débouchons sur la rive, entre quatre ou cinq huttes silencieuses. Personne ; tout était inhabité, et une rapide inspection nous convainquit que le hameau était abandonné.

À bout de nerfs après les efforts des jours précédents, nous nous sentions désespérés. Fallait-il renoncer ? Avant de prendre le chemin du retour, nous ferions une dernière tentative. Chacun partirait dans une direction et explorerait les alentours. Vers le soir, nous étions tous rentrés bredouilles, sauf le chauffeur qui avait découvert une famille de pêcheurs dont il ramenait l’homme. Celui-ci, barbu et la peau d’une blancheur malsaine comme si elle avait trop longtemps séjourné dans le fleuve, expliqua que la fièvre jaune avait frappé six mois auparavant ; les survivants s’étaient dispersés. Mais en amont, on trouverait encore quelques personnes et une pirogue supplémentaire. Viendrait-il ? Certes ; depuis des mois, sa famille et lui-même vivaient entièrement du poisson de la rivière. Chez les Indiens, il se procurerait du manioc, des plants de tabac et nous lui payerions un peu d’argent. Sur ces bases, il garantissait l’acceptation de l’autre piroguier que nous prendrions au passage.

J’aurai l’occasion de décrire d’autres voyages en pirogue, qui sont restés mieux présents à ma pensée que celui-là. Je passe donc vite sur ces huit jours consacrés à remonter un courant grossi par les pluies quotidiennes. Nous déjeunions une fois sur une petite grève quand nous entendîmes un froissement : c’était un boa long de sept mètres que notre conversation avait réveillé. Il fallut plusieurs balles pour en venir à bout, car ces animaux sont indifférents aux blessures dans le corps : il faut frapper la tête ; en le dépouillant – ce qui prit une demi-journée – nous lui trouvâmes dans les entrailles une douzaine de petits près de naître et déjà vivants, que le soleil fit périr. Et puis un jour, juste après avoir tiré avec succès une irara, qui est une sorte de blaireau, nous aperçûmes deux formes nues qui s’agitaient sur la berge : nos premiers Bororo. On accoste, on essaye de parler : ils ne savent guère qu’un mot portugais : fumo – tabac – qu’ils prononcent sumo (les anciens missionnaires ne disaient-ils pas que les Indiens étaient « sans foi, sans loi, sans roi », parce qu’ils ne reconnaissaient dans leur phonétique ni /, ni /, ni r ?). Cultivateurs eux-mêmes, leur produit n’a pas la concentration du tabac fermenté et roulé en corde dont nous les approvisionnons libéralement. Par gestes, nous leur expliquons que nous allons vers leur village ; ils nous font comprendre que nous y arriverons le soir même ; ils nous devanceront pour nous annoncer ; et ils disparaissent dans la forêt.

Quelques heures plus tard, nous accostons une berge argileuse en haut de laquelle nous apercevons les huttes. Une demi-douzaine d’hommes nus, rougis à l’urucu depuis les orteils jusqu’à la pointe des cheveux, nous accueillent avec des éclats de rire, nous aident à débarquer, transportent les bagages. Et nous voici dans une grande hutte logeant plusieurs familles ; le chef du village a libéré un coin à notre intention ; lui-même résidera pendant notre séjour de l’autre côté du fleuve.