XXIV. Le monde perdu

Une expédition ethnographique dans le Brésil central se prépare au carrefour Réaumur-Sébastopol. On y trouve réunis les grossistes en articles de couture et de mode ; c’est là qu’on peut espérer découvrir les produits propres à satisfaire le goût difficile des Indiens.

Un an après la visite aux Bororo, toutes les conditions requises pour faire de moi un ethnographe avaient été remplies : bénédiction de Lévy-Bruhl, Mauss et Rivet, rétroactivement accordée ; exposition de mes collections dans une galerie du faubourg Saint-Honoré ; conférences et articles. Grâce à Henri Laugier qui présidait à la jeune destinée du Service de la Recherche scientifique, j’obtins des fonds suffisants pour une plus vaste entreprise. Il fallait d’abord m’équiper ; trois mois d’intimité avec les indigènes m’avaient renseigné sur leurs exigences, étonnamment semblables d’un bout à l’autre du continent sud-américain.

Dans un quartier de Paris qui m’était resté aussi inconnu que l’Amazone, je me livrais donc à d’étranges exercices sous l’œil d’importateurs tchécoslovaques. Ignorant tout de leur commerce, je manquais de termes techniques pour préciser mes besoins. Je pouvais seulement appliquer les critères indigènes. Je m’employais à sélectionner les plus petites parmi les perles à broder dites « rocaille » dont les lourds écheveaux remplissaient les casiers. J’essayais de les croquer pour contrôler leur résistance ; je les suçais afin de vérifier si elles étaient colorées dans la masse et ne risquaient pets de déteindre au premier bain de rivière ; je variais l’importance de mes lots en dosant les couleurs selon le canon indien : d’abord le blanc et le noir, à égalité ; ensuite le rouge ; loin derrière, le jaune ; et, par acquit de conscience, un peu de bleu et de vert, qui seraient probablement dédaignés.

Les raisons de toutes ces prédilections sont faciles à comprendre. Fabriquant à la main leurs propres perles, les Indiens leur prêtent une valeur d’autant plus élevée qu’elles sont plus petites, c’est-à-dire réclament plus de travail et d’habileté ; pour matière première ils utilisent la coque noire des noix de palmier, la nacre laiteuse des coquillages de rivière, et recherchent l’effet dans une alternance des deux teintes. Comme tous les hommes, ils apprécient surtout ce qu’ils connaissent ; j’aurais donc du succès avec le blanc et le noir. Le jaune et le rouge forment souvent pour eux une seule catégorie linguistique en raison des variations de la teinture d’urucu qui, selon la qualité de graines et leur état de maturité, oscille entre le vermillon et le jaune-orangé ; le rouge garde pourtant l’avantage, par son chromatisme intense que certaines graines et plumes ont rendu familier. Quant au bleu et au vert, ces couleurs froides se trouvent surtout illustrées à l’état naturel par des végétaux périssables ; double raison qui explique l’indifférence indigène et l’imprécision de leur vocabulaire correspondant à ces nuances : selon les langues, le bleu est assimilé au noir ou au vert.

Les aiguilles devaient être assez grosses pour admettre un fil robuste et pas trop non plus, en raison de la petitesse des perles qu’elles serviraient à enfiler. Quant au fil, je le voulais grand teint, rouge de préférence (les Indiens colorant le leur à l’urucu) et fortement retordu pour conserver un aspect artisanal. D’une façon générale, j’avais appris à me méfier de la pacotille : l’exemple des Bororo m’avait pénétré d’un profond respect pour les techniques indigènes. La vie sauvage soumet les objets à de rudes épreuves ; pour n’être pas discrédité auprès des primitifs – si paradoxal que cela paraisse – il me fallait les aciers les mieux trempés, la verroterie colorée dans la masse, et du fil que n’eût pas désavoué le sellier de la cour d’Angleterre.

Parfois, je tombais sur des commerçants qu’enthousiasmait cet exotisme adapté à leur savoir. Du côté du canal Saint-Martin, un fabricant d’hameçons me céda à bas prix toutes ses fins de série. Pendant un an, j’ai promené à travers la brousse plusieurs kilos d’hameçons dont personne ne voulait, car ils étaient trop petits pour les poissons dignes du pêcheur amazonien. Je les ai finalement liquidés à la frontière bolivienne. Toutes ces marchandises doivent servir à une double fonction : cadeaux et matériel d’échange pour les Indiens, et moyen de s’assurer des vivres et des services dans des régions reculées où pénètrent rarement les commerçants. Ayant épuisé mes ressources en fin d’expédition, j’arrivai à gagner quelques semaines de séjour en ouvrant boutique dans un hameau de chercheurs de caoutchouc. Les prostituées de l’endroit m’achetaient un collier contre deux œufs, et non sans marchander.

Je me proposais de passer une année entière dans la brousse et j’avais longuement hésité sur l’objectif. Sans pouvoir soupçonner que le résultat contrarierait mon dessein, plus soucieux de comprendre l’Amérique que d’approfondir la nature humaine en me fondant sur un cas particulier, j’avais décidé d’opérer une sorte de coupe à travers l’ethnographie – et la géographie – brésilienne, en traversant la partie occidentale du plateau, de Cuiaba au Rio Madeira. Jusqu’à une époque récente, cette région était restée la moins connue du Brésil. Les explorateurs paulistes du XVIIIe siècle n’avaient guère dépassé Cuiaba, rebutés par la désolation du paysage et la sauvagerie des Indiens. Au début du XXe siècle, les 1 500 kilomètres qui séparent Cuiaba de l’Amazone étaient encore une terre interdite, à tel point que, pour aller de Cuiaba à Manaus ou à Belem sur l’Amazone, le plus simple était de passer par Rio de Janeiro et de continuer vers le nord par la mer et le fleuve pris à son estuaire. En 1907 seulement, le général (alors colonel) Candido Mariano da Silva Rondon commença la pénétration ; celle-ci devait lui demander huit années, occupées à l’exploration et à la pose d’un fil télégraphique d’intérêt stratégique reliant pour la première fois, par Cuiaba, la capitale fédérale aux postes frontières du nord-ouest.

Les rapports de la Commission Rondon (qui ne sont pas encore intégralement publiés), quelques conférences du général, les souvenirs de voyage de Théodore Roose-velt qui l’accompagna au cours d’une de ses expéditions, enfin un charmant livre du regretté Roquette-Pinto (alors directeur du Musée national) intitulé Rondonia (1912) donnaient des indications sommaires sur les populations primitives découvertes dans cette zone. Mais depuis lors, la vieille malédiction semblait être retombée sur le plateau. Aucun ethnographe professionnel ne s’y était enfoncé. En suivant la ligne télégraphique, ou ce qui en restait, il était tentant de chercher à savoir qui étaient exactement les Nambikwara et, plus loin vers le nord, ces populations énigmatiques que personne n’avait vues depuis que Rondon s’était borné à les signaler.

En 1939, l’intérêt, jusqu’alors restreint aux tribus de la côte et des grandes vallées fluviales, voies traditionnelles de pénétration à l’intérieur du Brésil, commençait à se déplacer vers les Indiens du plateau. Chez les Bororo, je m’étais convaincu de l’exceptionnel degré de raffinement, sur le plan sociologique et religieux, de tribus considérées jadis comme dotées d’une culture très grossière. On apprenait les premiers résultats des recherches d’un Allemand aujourd’hui disparu : Kurt Unkel, qui avait adopté le nom indigène de Nimuendaju et qui, après des années passées dans les villages gé du Brésil central, confirmait que les Bororo ne représentent pas un phénomène à part, mais plutôt une variation sur un thème fondamental qui leur est commun avec d’autres populations. Les savanes du Brésil central se trouvaient donc occupées, sur presque 2 000 kilomètres de profondeur, par les survivants d’une culture remarquablement homogène, caractérisée par une langue diversifiée en dialectes de même famille, un niveau de vie matérielle relativement bas faisant contraste avec une organisation sociale et une pensée religieuse très développées. Ne fallait-il pas reconnaître en eux les premiers habitants du Brésil, qui auraient été soit oubliés au fond de leur brousse, soit refoulés, peu de temps avant la découverte, dans les terres les plus pauvres par des populations belliqueuses parties on ne sait d’où, à la conquête de la côte et des vallées fluviales ?

Sur la côte, les voyageurs du XVIe siècle avaient rencontré un peu partout des représentants de la grande culture tupi-guarani qui occupaient aussi la presque totalité du Paraguay et le cours de l’Amazone, traçant un anneau brisé de 3 000 kilomètres de diamètre, à peine interrompu à la frontière paraguayo-bolivienne. Ces Tupi, qui offrent d’obscures affinités avec les Aztèques, c’est-à-dire des peuples tardivement installés dans la vallée de Mexico, étaient eux-mêmes des nouveaux venus ; dans les vallées de l’intérieur du Brésil, leur mise en place s’est poursuivie jusqu’au XIXe siècle. Peut-être s’étaient-ils ébranlés quelques centaines d’années avant la découverte, poussés par la croyance qu’il existait quelque part une terre sans mort et sans mal. Telle était encore leur conviction au terme de leurs migrations, quand de petits groupes débouchèrent à la fin du xixe siècle sur le littoral pauliste ; avançant sous la conduite de leurs sorciers, dansant et chantant les louanges du pays où l’on ne meurt pas, et jeûnant pendant de longues périodes pour le mériter. Au xvie siècle en tout cas, ils disputaient âprement la côte à des occupants antérieurs sur lesquels nous possédons peu d’indications, mais qui sont peut-être nos Gé.

Au nord-ouest du Brésil, les Tupi voisinaient avec d’autres peuples : les Caraïbes ou Carib qui leur ressemblaient beaucoup par la culture tout en différant par la langue et qui s’employaient à conquérir les Antilles. Il y avait aussi les Arawak ; ce dernier groupe est assez mystérieux : plus ancien et plus raffiné que les deux autres, il formait le gros de la population antillaise et s’était avancé jusqu’en Floride ; distingué des Gé par une très haute culture matérielle, surtout la céramique et le bois sculpté, il s’en rapprochait par l’organisation sociale qui paraissait être du même type que la leur. Carib et Arawak semblent avoir précédé les Tupi dans la pénétration du continent : ils se trouvaient massés au XVIe siècle dans les Guyanes, l’estuaire de l’Amazone et les Antilles. Mais de petites colonies subsistent toujours à l’intérieur, sur certains affluents de la rive droite de l’Amazone : Xingu et Guaporé. Les Arawak ont même des descendants en haute Bolivie. Ce sont probablement eux qui ont apporté l’art céramique aux Mbaya-Caduveo puisque les Guana, réduits on s’en souvient au servage par ces derniers, parlent un dialecte arawak.

En traversant la partie la moins connue du plateau, j’espérais trouver dans la savane les représentants les plus occidentaux du groupe Gé ; et parvenu dans le bassin du Madeira, pouvoir étudier les vestiges inédits des trois autres familles linguistiques sur la frange de leur grande voie de pénétration : l’Amazonie.

Mon espérance ne s’est réalisée qu’en partie, en raison du simplisme avec lequel nous envisagions l’histoire précolombienne de l’Amérique. Aujourd’hui, après des découvertes récentes et grâce, en ce qui me concerne, aux années consacrées à l’étude de l’ethnographie nord-américaine, je comprends mieux que l’hémisphère occidental doit être considéré comme un tout. L’organisation sociale, les croyances religieuses des Gé répètent celles des tribus des forêts et des prairies d’Amérique du Nord ; voilà d’ailleurs bien longtemps qu’on a noté – sans en déduire les conséquences – des analogies entre les tribus du Chaco (comme les Guaicuru) et celles des plaines des États-Unis et du Canada. Par le cabotage au long des côtes du Pacifique, les civilisations du Mexique et du Pérou ont certainement communiqué à plusieurs moments de leur histoire. Tout cela a été un peu négligé, parce que les études américaines sont restées pendant longtemps dominées par une conviction : celle que la pénétration du continent était toute récente, datant à peine de 5 000 ou 6 000 ans avant notre ère et entièrement attribuée à des populations asiatiques arrivées par le détroit de Béring.

On disposait donc seulement de quelques milliers d’années pour expliquer comment ces nomades s’étaient mis en place d’un bout à l’autre de l’hémisphère occidental en s’adaptant à des climats différents ; comment ils avaient découvert, puis domestiqué et diffusé sur d’énormes territoires, les espèces sauvages qui sont devenues, entre leurs mains, le tabac, le haricot, le manioc, la patate douce, la pomme de terre, l’arachide, le coton et surtout le maïs ; comment enfin étaient nées et s’étaient développées des civilisations successives, au Mexique, en Amérique centrale et dans les Andes, dont les Aztèques, les Maya et les Inca sont les lointains héritiers. Pour y parvenir, il fallait amenuiser chaque développement pour qu’il tienne dans l’intervalle de quelques siècles : l’histoire précolombienne de l’Amérique devenait une succession d’images kaléidoscopiques où le caprice du théoricien faisait à chaque instant apparaître des spectacles nouveaux. Tout se passait comme si les spécialistes d’outre-Atlantique cherchaient à imposer à l’Amérique indigène cette absence de profondeur qui caractérise l’histoire contemporaine du Nouveau Monde.

Ces perspectives ont été bouleversées par des découvertes qui reculent considérablement la date où l’homme a pénétré sur le continent. Nous savons qu’il y a connu, et chassé, une faune aujourd’hui disparue : paresseux terrestre, mammouth, chameau, cheval, bison archaïque, antilope, avec les ossements desquels on a retrouvé ses armes et outils de pierre. La présence de certains de ces animaux dans des endroits comme la vallée de Mexico implique des conditions climatiques très différentes de celles qui prévalent actuellement, et qui ont requis plusieurs millénaires pour se modifier. L’emploi de la radioactivité pour déterminer la date des restes archéologiques a donné des indications dans le même sens. Il faut donc admettre que l’homme était déjà présent en Amérique voici au moins 20 000 ans ; en certains points, il cultivait le maïs il y a plus de 3 000 ans. En Amérique du Nord, un peu partout, on retrouve des vestiges vieux de 10 000 à 12 000 années. Simultanément, les dates des principaux gisements archéologiques du continent, obtenues par mesure de la radioactivité résiduelle du carbone, s’établissent 500 à 1 500 ans plus tôt qu’on ne le supposait auparavant. Comme ces fleurs japonaises en papier comprimé qui s’ouvrent quand on les met dans l’eau, l’histoire précolombienne de l’Amérique acquiert tout à coup le volume qui lui manquait.

Seulement, nous nous trouvons de ce fait devant une difficulté inverse de celle rencontrée par nos anciens : comment meubler ces immenses périodes ? Nous comprenons que les mouvements de population que j’essayais de retracer tout à l’heure se situent en surface, et que les grandes civilisations du Mexique ou des Andes ont été précédées par autre chose. Déjà au Pérou et dans diverses régions d’Amérique du Nord, on a mis au jour les vestiges des premiers occupants : tribus sans agriculture suivies de sociétés villageoises et jardinières, mais ne connaissant encore ni le maïs, ni la poterie ; puis surgissent des groupements pratiquant la sculpture sur pierre et le travail des métaux précieux, dans un style plus libre et plus inspiré que tout ce qui leur succéda. Les Inca du Pérou, les Aztèques du Mexique, en qui nous étions portés à croire que toute l’histoire américaine venait s’épanouir et se résumer, sont aussi éloignés de ces sources vives que notre style Empire l’est de l’Égypte et de Rome à quoi il a tant emprunté : arts totalitaires dans les trois cas, avides d’une énormité obtenue dans la rudesse et dans l’indigence, expression d’un État soucieux

images24

Fig. 30-31. – Anciens Mexicains. À gauche : Mexique du sud-est (American Muséum of natural History) ; à droite ; côte du Golfe (Exposition d’Art Mexicain, Paris, 1952).

d’affirmer sa puissance en concentrant ses ressources sur autre chose (guerre ou administration) que son propre raffinement. Même les monuments des Maya apparaissent comme une flamboyante décadence d’un art qui atteignit son apogée un millénaire avant eux.

D’où venaient les fondateurs ? Après les certitudes d’autrefois, nous sommes obligés de confesser que nous n’en savons rien. Les mouvements de population dans la région du détroit de Bering ont été fort complexes : les Eskimo y participent à une date récente ; pendant mille ans, environ, ils ont été précédés par des Paléo-Eskimo dont la culture évoque la Chine archaïque et les Scythes ; et au cours d’une très longue période, peut-être du huitième millénaire jusqu’à la veille de l’ère chrétienne, il y eut là-bas des populations différentes. Par des sculptures remontant au 1er millénaire avant notre ère, nous savons que les anciens habitants du Mexique offraient des types physiques très éloignés de ceux des Indiens actuels : gras Orientaux au visage glabre faiblement modelé et personnages barbus à traits aquilins qui évoquent les profils de la Renaissance. Travaillant avec des matériaux d’un autre ordre, les généticiens affirment que quarante espèces végétales au moins, cueillies sauvages ou domestiquées par l’Amérique précolombienne, ont la même composition chromosomique que les espèces correspondantes d’Asie, ou une composition dérivée de la leur. Faut-il en conclure que le maïs, qui figure sur cette liste, est venu de l’Asie du Sud-Est ? Mais comment cela serait-il possible, si les Américains le cultivaient déjà il y a quatre mille ans, à une époque où l’art de la navigation était certainement rudimentaire ?

Sans suivre Heyerdahl dans ses audacieuses hypothèses d’un peuplement de la Polynésie par des indigènes américains, on doit admettre après le voyage du Kon-Tiki que des contacts transpacifiques ont pu se produire, et souvent. Mais à l’époque où des hautes civilisations florissaient déjà en Amérique, vers le début du 1er millénaire avant notre ère, les îles du Pacifique étaient vides ; du moins n’y a-t-on rien trouvé qui remonte aussi loin. Par-delà la Polynésie, on devrait donc regarder vers la Mélanésie, déjà peuplée peut-être, et vers la côte asiatique prise dans sa totalité. Nous sommes aujourd’hui certains que les communications entre l’Alaska et les Aléoutiennes d’une part, la Sibérie de l’autre, ne se sont jamais interrompues. Sans connaître la métallurgie, on employait des outils de fer en Alaska vers le début de l'ère chrétienne ; la même céramique se retrouve depuis la région des grands lacs américains jusqu’à la Sibérie centrale, comme aussi les mêmes légendes, les mêmes rites et les mêmes mythes. Pendant que l’Occident vivait replié sur lui-même, il semble que toutes les populations septentrionales, depuis la Scandinavie jusqu’au Labrador en passant par la Sibérie et le Canada, entretenaient les contacts les plus étroits. Si les Celtes ont emprunté certains de leurs mythes à cette civilisation sub-arctique dont nous ne connaissons presque rien, on comprendrait comment il se fait que le cycle du Graal présente avec les mythes des Indiens des forêts de l’Amérique du Nord une parenté plus grande qu’avec n’importe quel autre système mythologique. Et ce n’est probablement pas non plus un hasard si les Lapons dressent toujours des tentes coniques identiques à celles de ces derniers.

Au sud du continent asiatique, les civilisations américaines éveillent d’autres échos. Les populations des frontières méridionales de la Chine, que celle-ci qualifiait de barbares, et plus encore les tribus primitives d’Indonésie,

images25

Fig. 32-33. – À gauche : Chavin, nord du Pérou (d’après Tello) ; à droite : Monte Alban, sud du Mexique (bas-relief dit « les danseurs »).

offrent d’extraordinaires affinités avec les Américains. On a recueilli dans l’intérieur de Bornéo des mythes indiscernables de certains autres qui sont les plus répandus en Amérique du Nord. Or, les spécialistes ont depuis longtemps attiré l’attention sur les ressemblances entre les documents archéologiques provenant de l’Asie du Sud-Est et ceux qui appartiennent à la protohistoire de la Scandinavie. Il y a donc trois régions : Indonésie, nord-est américain et pays Scandinaves qui forment, en quelque sorte, les points trigonométriques de l’histoire précolombienne du Nouveau Monde.

Ne pourrait-on concevoir que cet événement majeur dans la vie de l’humanité, je veux dire l’apparition de la civilisation néolithique – avec la généralisation de la poterie et du tissage, le début de l’agriculture et de l’élevage, les premières tentatives sur la voie de la métallurgie – circonscrite au début dans l’Ancien Monde entre le Danube et l’Indus, ait déclenché une sorte d’excitation chez les peuples moins évolués de l’Asie et de l’Amérique ? Il est difficile de comprendre l’origine des civilisations américaines sans admettre l’hypothèse d’une activité intense, sur toutes les côtes du Pacifique – asiatique ou américaine – et se propageant de place en place grâce à la navigation côtière ; tout cela pendant plusieurs millénaires. Nous refusions jadis la dimension historique à l’Amérique précolombienne parce que l’Amérique postcolombienne en a été privée. Il nous reste peut-être à corriger une seconde erreur, qui consiste à penser que l’Amérique est restée pendant vingt mille ans coupée du monde entier, sous prétexte qu’elle l’a été de l’Europe occidentale. Tout suggère plutôt qu’au grand silence atlantique répondait, sur tout le pourtour du Pacifique, un bourdonnement d’essaim.

Quoi qu’il en soit, au cours du premier millénaire avant notre ère, un hybride américain semble avoir déjà engendré trois greffons solidement entés sur les variétés problématiques résultant d’une évolution plus ancienne : dans le genre rustique, la culture de Hopewell qui a occupé ou contaminé toute la partie des États-Unis à l’est des plaines, donne la réplique à la culture de Chavin du nord du Pérou (à laquelle Paracas fait écho dans le sud) ;

Fig. 34. Chavin, nord du Pérou (d’après Tello).

tandis que Chavin ressemble de son côté aux premières manifestations de la civilisation dite olmèque et préfigure le développement maya. Dans les trois cas, nous sommes en présence d’un art cursif, dont la souplesse et la liberté, le goût intellectuel pour le double sens (à Hopewell comme à Chavin, certains motifs se lisent de façon différente selon qu’on les regarde à l’envers ou à l’endroit) commencent à peine à pencher vers la raideur anguleuse et l’immobilisme, que nous sommes habitués à prêter à l’art précolombien. J’essaie parfois de me persuader que les dessins caduveo perpétuent à leur manière cette lointaine tradition. Est-ce à cette époque que les civilisations américaines ont commencé à diverger, le Mexique et le Pérou assumant l’initiative et marchant à pas de géant, tandis que le reste se maintenait dans une position intermédiaire ou même traînait en route pour tomber dans une demi-sauvagerie ? Ce qui s’est passé en Amérique tropicale, nous ne le saurons jamais exactement en raison des conditions climatiques défavorables à la préservation des vestiges archéologiques ; mais il est troublant que l’organisation sociale des Gé et jusqu’au plan des villages bororo ressemblent à ce que l’étude de certains gisements préincaïques, comme celui de Tiahuanaco en haute Bolivie, permet de reconstituer de ces civilisations disparues.

Ce qui précède m’a bien éloigné de la description des préparatifs d’une expédition dans le Mato Grosso occidental ; il le fallait pourtant, si je voulais faire respirer au lecteur cette atmosphère passionnée qui imprègne toute recherche américaniste, que ce soit sur le plan archéologique ou ethnographique. La dimension des problèmes est telle, les pistes dont nous disposons si fragiles et ténues, le passé – par pans immenses – si irrévocablement anéanti, l’assise de nos spéculations si précaire, que la moindre reconnaissance sur le terrain place l’enquêteur dans un état instable où la résignation la plus humble le dispute à de folles ambitions : il sait que l’essentiel est perdu et que tous ses efforts se réduiront à gratter la surface ; et pourtant ne rencontrera-t-il pas un indice, miraculeusement préservé, et d’où la lumière jaillira ? Rien n’est sûr, tout est possible donc. La nuit où nous tâtonnons est trop obscure pour que nous osions rien affirmer à son sujet : pas même qu’elle est destinée à durer.

images26

Fig. 35. – Hopewell, est des Etats-Unis (d’après Ch. C. Willoughby, The Turner Group of Earthworks, Paper s of the Peabody Muséum, Harvard University, vol. VIII, n° 3, 1922).

Fig 36 – Hopewell, est des Etats-Unis (d’après Vf. K. MwreW, the Hopewell mound… Field Muséum, Chicago, Anthropol. Sériés, Vol. VI, n° 5, 1922).