XXV. Au Sertão

Dans ce Cuiaba où je suis de retour après deux ans, j’essaie de savoir quelle est exactement la situation sur la ligne télégraphique, à cinq ou six cents kilomètres vers le nord.

À Cuiaba, on déteste la ligne ; il y a plusieurs raisons pour cela. Depuis la fondation de la ville au XVIIIe siècle, les rares contacts avec le nord se faisaient en direction du cours moyen de l’Amazone, par voie fluviale. Pour se procurer leur stimulant de prédilection, la guarand, les habitants de Cuiaba lançaient sur le Tapajoz des expéditions en pirogue qui duraient plus de six mois. La guaranâ est une pâte dure de couleur marron, préparée presque exclusivement par les Indiens Maué à base des fruits broyés d’une liane : la Paullinia sorbilis. Un saucisson compact de cette pâte est râpé sur la langue osseuse du poisson pirarucu, extraite d’une trousse en cuir de cervidé. Ces détails ont leur importance, car l’emploi d’une râpe métallique ou d’un autre cuir ferait perdre ses vertus à la précieuse substance. Dans le même esprit, les Cuiabanos expliquent que le tabac en corde doit être déchiré et émietté à la main, et non coupé au couteau, de peur qu’il ne s’évente. La poudre de guarand est versée dans de l’eau sucrée où elle reste en suspension sans se dissoudre : on boit ce mélange à saveur faiblement chocolatée. Personnellement, je n’en ai jamais ressenti le moindre effet, mais, chez les gens du Mato Grosso central et septentrional, la guarand occupe une place comparable à celle du maté dans le sud.

Cependant les vertus de la guarand justifiaient beaucoup de peine et d’efforts. Avant d’aborder les rapides, on laissait quelques hommes sur la rive où ils défrichaient un coin de forêt pour y cultiver le maïs et le manioc. L’expédition trouvait ainsi des vivres frais sur la route du retour. Mais, depuis le développement de la navigation à vapeur, la guarand parvenait à Cuiaba plus vite, et en plus grande quantité, de Rio de Janeiro où les caboteurs l’apportaient par mer depuis Manaus et Belem. Si bien que les expéditions le long du Tapajoz appartenaient à un passé héroïque, à demi oublié.

Pourtant, quand Rondon annonça qu’il allait ouvrir à la civilisation la région du nord-ouest, ces souvenirs se ranimèrent. On connaissait un peu les abords du plateau où deux bourgades anciennes, Rosario et Diamantino, situées respectivement à cent et cent soixante-dix kilomètres au nord de Cuiaba, poursuivent une vie somnolente depuis que leurs filons et leurs graviers sont épuisés. Au-delà, il aurait fallu traverser par terre, en coupant les uns après les autres les formateurs des affluents de l’Amazone au lieu de les descendre en pirogue : entreprise redoutable sur un si long trajet. Vers 1900, le plateau septentrional était resté une région mythique, où l’on affirmait même que se trouvait une chaîne de montagnes, la Serra do Norte, que la plupart des cartes continuent de mentionner.

Cette ignorance, combinée avec les récits de la pénétration, récente encore, du Far West américain et de la ruée vers l’or, inspira de folles espérances à la population du Mato Grosso et même à celle de la côte. À la suite des hommes de Rondon posant leur fil télégraphique, un flot d’émigrants allaient envahir des territoires aux ressources insoupçonnées, y bâtir quelque Chicago brésilienne. Il fallut déchanter : à l’image du nord-est où sont les terres maudites du Brésil dépeintes par Euclides da Cunha dans Os Sertôes, la Serra do Norte allait se révéler savane semi-désertique et l’une des zones les plus ingrates du continent. Au surplus, la naissance de la radiotélégraphie, qui coïncidait vers 1922 avec l’achèvement de la ligne, faisait perdre tout son intérêt à cette dernière, promue au rang de vestige archéologique d’un âge scientifique révolu au moment même où elle venait d’être terminée.

Elle connut une heure de gloire, en 1924, quand l’insurrection de São Paulo contre le gouvernement fédéral coupa celui-ci de l’intérieur. Par le télégraphe, Rio continua de rester en communication avec Cuiaba, via Belem et Manaus. Puis ce fut le déclin : la poignée d’enthousiastes qui avaient brigué un emploi refluèrent ou se laissèrent oublier. Quand j’arrivai là-bas, ils n’avaient reçu aucun ravitaillement depuis plusieurs années. On n’osait pas fermer la ligne ; mais déjà personne ne s’intéressait à elle. Les poteaux pouvaient s’abattre, le fil rouiller ; quant aux derniers survivants des postes, sans courage pour partir et sans moyens de le faire, ils s’éteignaient lentement, rongés par la maladie, la famine et la solitude.

Cette situation pesait d’autant plus sur la conscience des Cuiabanos que les espoirs déçus avaient tout de même entraîné un résultat modeste mais tangible, lequel consistait dans l’exploitation du personnel de la ligne. Avant de partir là-bas, les employés devaient se choisir à Cuiaba un procurador, c’est-à-dire un représentant qui toucherait les salaires, quitte à les utiliser selon les instructions des bénéficiaires. Ces instructions se bornaient généralement à des commandes de balles de fusil, de pétrole, de sel, d’aiguilles à coudre et de tissu. Toutes ces marchandises étaient débitées au prix fort, grâce à des combinaisons entre les procuradores, les marchands libanais et les organisateurs de caravanes. De sorte que les malheureux perdus dans leur brousse pouvaient d’autant moins penser au retour qu’au bout de quelques années, ils se trouvaient endettés au-delà de leurs ressources. Décidément, il valait mieux oublier la ligne, et mon projet de l’utiliser comme base m’attira peu d’encouragements. Je travaillais à retrouver des sous-officiers en retraite qui avaient été les compagnons de Rondon, sans pouvoir en tirer autre chose qu’une sombre litanie : um pais ruim, muito ruim, mais ruim que qualquer outro… « un pays infect, absolument infect, plus infect que n’importe quel autre. » Surtout, que je n’aille pas m’y fourrer.

Et puis, il y avait la question des Indiens. En 1931, le poste télégraphique de Paressi, situé dans une région relativement fréquentée à trois cents kilomètres au nord de Cuiaba et à quatre-vingts kilomètres de Diamantino seulement, avait été attaqué et détruit par des Indiens inconnus, sortis de la vallée du Rio do Sangue qu’on croyait inhabitée. Ces sauvages avaient été baptisés beiços de pau, museaux de bois, en raison des disques qu’ils portaient enchâssés dans la lèvre inférieure et les lobes des oreilles. Depuis lors, leurs sorties s’étaient répétées à intervalles irréguliers, de sorte qu’il avait fallu déplacer la piste d’environ quatre-vingts kilomètres vers le sud. Quant aux Nambikwara, nomades qui fréquentent par intermittence les postes depuis 1909, leurs relations avec les blancs avaient été marquées par des fortunes diverses. Assez bonnes au début, elles empirèrent progressivement jusqu’en 1925, date à laquelle sept travailleurs furent conviés par les indigènes à visiter leurs villages où ils disparurent. À partir de ce moment, les Nambikwara et les gens de la ligne s’évitèrent. En 1933, une mission protestante vint s’installer non loin du poste de Juruena ; il semble que les rapports s’aigrirent vite, les indigènes ayant été mécontents des présents – insuffisants, dit-on – par lesquels les missionnaires reconnurent leur aide pour la construction de la maison et la plantation du jardin. Quelques mois plus tard, un Indien fiévreux se présenta à la mission et reçut publiquement deux comprimés d’aspirine qu’il absorba ; après quoi il s’en alla prendre un bain de rivière, eut une congestion et mourut. Comme les Nambikwara sont des empoisonneurs experts, ils conclurent que leur compagnon avait été assassiné : une attaque de représailles eut lieu, au cours de laquelle les six membres de la mission furent massacrés y compris un bébé de deux ans. Seule une femme fut retrouvée vivante par une expédition de secours partie de Cuiaba. Son récit, tel qu’on me l’a répété, coïncide exactement avec celui que me firent les auteurs de l’attaque, qui jouèrent auprès de moi pendant plusieurs semaines le rôle de compagnons et d’informateurs.

Depuis cet incident et quelques autres qui suivirent, l’atmosphère qui régnait tout au long de la ligne était restée tendue. Dès qu’il me fut possible, à la direction des Postes de Cuiaba, d’entrer en communication avec les principales stations (ce qui demandait chaque fois plusieurs jours), nous reçûmes les nouvelles les plus déprimantes : ici, les Indiens avaient fait une sortie menaçante ; là, on ne les avait pas vus depuis trois mois, ce qui était aussi mauvais signe ; en tel autre endroit, où ils travaillaient jadis, ils étaient redevenus bravos, sauvages, etc. Seule indication, encourageante ou qui me fut donnée pour telle : depuis quelques semaines, trois Pères jésuites essayaient de s’installer à Juruena, en lisière du pays nambikwara, à 600 kilomètres au nord de Cuiaba. Je pouvais toujours y aller,, me renseigner auprès d’eux et faire mes plans définitifs après.

Je passai donc un mois à Cuiaba pour organiser l’expédition ; puisqu’on me laissait partir, j’avais résolu d’aller jusqu’au bout : six mois de voyage en saison sèche à travers un plateau qu’on me décrivait désertique, sans pâturage et sans gibier ; il fallait donc se munir de toute la nourriture, non seulement pour les hommes, mais pour les mulets qui nous serviraient de monture avant que nous n’atteignions le bassin du Madeira où nous pourrions continuer en pirogue : car un mulet qui ne mange pas de maïs n’est pas assez fort pour voyager. Pour transporter les vivres, il faudrait des bœufs qui sont plus résistants, et se contentent de ce qu’ils trouvent : herbes rêches et feuillage. Toutefois, je devais m’attendre à ce qu’une fraction de mes bœufs meurent de faim et de fatigue, donc m’en procurer un nombre suffisant. Et comme il faut des bouviers pour les conduire, les charger et les décharger à chaque étape, ma troupe en serait augmentée d’autant et, du même coup, la quantité de mulets et de vivres, laquelle réclamerait des bœufs supplémentaires… C’était un cercle vicieux. Finalement, après des palabres avec les experts : anciens employés de la ligne et caravaniers, je m’arrêtai aux chiffres d’une quinzaine d’hommes, autant de mulets et une trentaine de bœufs. Pour les mulets, je n’avais pas le choix : dans un rayon de 50 kilomètres autour de Cuiaba, il n’y avait guère plus de quinze mulets à vendre et je les achetai tous, à des prix variant entre 150 et 1 000 francs pièce, au cours de 1938, selon leur beauté. Comme chef d’expédition, je me réservai la bête la plus majestueuse : un grand mulet blanc, acquis du boucher nostalgique et amateur d’éléphant, dont j’ai parlé.

Le vrai problème commençait avec le choix des hommes : l’expédition comprenait au départ quatre personnes, formant le personnel scientifique, et nous savions bien que notre succès, notre sécurité et même notre vie dépendraient de la fidélité et de la compétence de l’équipe que j’allais engager. Pendant des journées entières, je dus éconduire la lie de Cuiaba : mauvais garçons et aventuriers. Finalement un vieux « colonel » des environs me signala un de ses anciens bouviers, retiré dans un hameau perdu et qu’il me dépeignit comme pauvre, sage et vertueux. J’allai lui rendre visite, il me conquit par une noblesse naturelle, fréquente chez les paysans de l’intérieur. Au lieu de me supplier comme les autres de lui accorder ce privilège inouï d’un an de salaire, il me posa des conditions : être seul maître du choix des hommes et des bœufs, et l’autoriser à emmener quelques chevaux qu’il comptait vendre à bon prix dans le nord. J’avais déjà acheté une troupe de dix bœufs d’un caravanier de Cuiaba, séduit par leur haute taille et plus encore par leurs bâts et harnais en cuir de tapir d’un style déjà ancien. De plus, l’évêque de Cuiaba m’avait imposé un de ses protégés comme cuisinier : au bout de quelques étapes on découvrit que c’était un veado branco, chevreuil blanc, c’est-à-dire un pédéraste, affligé d’hémorroïdes au point de ne pouvoir se tenir à cheval. Il fut trop heureux de nous lâcher. Mais les superbes bœufs (qui venaient, à mon insu, de voyager 500 kilomètres) ne possédaient plus un pouce de graisse sur le corps. L’un après l’autre, ils se mirent à souffrir du bât dont le frottement usait leur peau. Malgré l’habileté des arrieiros, ils commencèrent à perdre leur cuir à la hauteur de l’échine : de larges fenêtres sanguinolentes s’y ouvraient, grouillantes de vers et laissant apercevoir la colonne vertébrale. Ces squelettes purulents furent les premiers perdus.

Heureusement, mon chef d’équipe Fulgencio – on prononçait Frugencio – sut compléter la troupe par des bêtes sans apparence, mais dont la plupart arrivèrent jusqu’au bout. Quant aux hommes, il choisit dans son village ou aux environs des adolescents qu’il avait vus naître et qui respectaient sa science. Pour la plupart ils provenaient de vieilles familles portugaises installées au Mato Grosso depuis un ou deux siècles et chez qui se perpétuaient d’austères traditions.

Si pauvres qu’ils fussent, chacun possédait une serviette brodée et ornée de dentelle – cadeau d’une mère, d’une sœur ou d’une fiancée – et jusqu’à la fin du voyage, ils n’auraient pas consenti à s’essuyer le visage avec autre chose. Mais quand je leur proposai pour la première fois une ration de sucre à mettre dans leur café, ils me répondirent fièrement qu’ils n’étaient pas viciados, pervertis. J’éprouvai quelques difficultés avec eux, parce qu’ils avaient sur tous les problèmes des idées aussi arrêtées que les miennes. Ainsi, j’évitai tout juste une insurrection à propos de la composition des vivres du voyage, les hommes étant persuadés qu’ils allaient mourir de faim si je ne consacrais pas l’intégralité de la charge utile au riz et aux haricots. À la rigueur, ils voulaient bien tolérer la viande séchée, malgré leur conviction que le gibier ne ferait jamais défaut. Mais le sucre, les fruits secs, les conserves les scandalisaient. Ils se seraient fait tuer pour nous, mais nous tutoyaient avec rudesse et n’auraient pas accepté de laver un mouchoir qui ne leur appartînt pas, la lessive étant une tâche bonne pour les femmes. Les bases de notre contrat étaient les suivantes : pendant la durée de l’expédition, chacun recevrait en prêt une monture et un fusil ; et, en plus de la nourriture, il serait payé l’équivalent de 5 francs par jour au cours de 1938. Pour chacun d’eux, les 1 500 ou 2 000 francs épargnés à la fin de l’expédition (car ils ne voulaient rien recevoir pendant) représentaient un capital permettant à l’un de se marier, à tel autre de commencer un élevage…

II était entendu que Fulgencio embaucherait aussi quelques jeunes Indiens Paressi à demi civilisés, au moment où nous traverserions l’ancien territoire de cette tribu qui fournit aujourd’hui la plus grande partie du personnel d’entretien de la ligne télégraphique, sur la lisière du pays nambikwara.

Ainsi s’organisait lentement l’expédition, par groupes de deux ou trois hommes et quelques bêtes, disséminés dans les hameaux des alentours de Cuiaba. Le rassemblement devait se faire un jour de juin 1938, aux portes de la ville, d’où bœufs et cavaliers se mettraient en route sous la direction de Fulgencio, avec une partie des bagages. Un bœuf de charge porte de 60 à 120 kilos selon sa force, répartis à droite et à gauche en deux fardeaux de poids égal au moyen d’un bât de bois capitonné de paille, l’ensemble étant recouvert d’un cuir séché. La distance quotidienne parcourue est d’environ 25 kilomètres, mais, après chaque semaine de marche, les bêtes ont besoin de quelques jours de repos. Nous avions donc décidé de laisser les animaux partir en avance, aussi peu chargés que possible ; je ferais moi-même route avec un gros camion tant que la piste le permettrait, c’est-à-dire jusqu’à Utiarity, à 500 kilomètres au nord de Cuiaba : poste de la ligne télégraphique déjà en territoire nambikwara, au bord du Rio Papagaio où un bac trop frêle empêcherait le passage du camion. Ensuite commencerait l’aventure.

Huit jours après le départ de la troupe – une caravane de bœufs s’appelle une tropa – notre camion s’ébranla avec sa cargaison. Nous n’avions pas fait 50 kilomètres que nous rencontrions nos hommes et nos bêtes, paisiblement campés dans la savane alors que je les croyais déjà à Utiarity ou presque. Je pris là ma première colère, qui ne devait pas être la seule. Mais il me faudrait d’autres déceptions pour comprendre que la notion du temps n’avait plus de place dans l’univers où je pénétrais. Ce n’était pas moi qui dirigeais l’expédition ; ce n’était pas Fulgencio : c’étaient les bœufs. Ces bêtes pesantes se transformaient en autant de duchesses dont il fallait surveiller les vapeurs, les sautes d’humeur et les mouvements de lassitude. Un bœuf ne prévient pas s’il est fatigué ou si sa charge est trop lourde : il continue d’avancer puis tout à coup il s’effondre, mort ou exténué au point qu’il lui faudrait six mois de repos pour se refaire ; auquel cas la seule solution est de l’abandonner. Les bouviers sont donc aux ordres de leurs bêtes. Chacune a son nom, correspondant à sa couleur, à son port ou à son tempérament. Ainsi mes bêtes s’appelaient : Piano (l’instrument de musique) ; Massa-Barro (écrase-boue) ; Salino (goûte-sel) ; Chicolate (mes hommes, qui n’avaient jamais mangé de chocolat, appelaient ainsi un mélange de lait chaud sucré et de jaune d’œuf) ; Taruma (un palmier) ; Galâo (grand coq) ; Lavrado (ocre rouge) ; Ramalhete (bouquet) ; Rochedo (rougeâtre) ; Lambari (un poisson) ; Açanhaço (un oiseau bleu) ; Carbonate (diamant impur) ; Galald (?) ; Mourinho (métis) ; Mansinho (petit-doux) ; Correto (correct) ; Duque (duc) ; Motor (moteur, parce que, expliquait son conducteur, « il marche très bien ») ; Paulista, Navegante (navigateur) ; Moreno (brun) ; Figurino (modèle) ; Brioso (vif) ; Barroso (terreux) ; Pai de Met (abeille) ; Araça (un fruit sauvage) ; Bonito (joli) ; Brin-quedo (joujou) ; Pretinho (noiraud).

Aussitôt que les bouviers le jugent nécessaire, toute la troupe s’arrête. On décharge les bêtes une par une, on dresse le campement. Si le pays est sûr, on laisse les bœufs se disperser dans la campagne ; au cas contraire, il faut les pastorear, c’est-à-dire les mener paître tout en continuant à les surveiller. Chaque matin quelques hommes parcourent le pays à plusieurs kilomètres à la ronde, jusqu’à ce que la position de chaque animal ait été repérée. Cela s’appelle campear. Les vaqueiros prêtent à leurs bêtes des intentions perverses : elles se sauvent souvent par malice, se cachent, restent introuvables pendant des jours. N’ai-je pas été immobilisé pendant une semaine parce qu’un de nos mulets, m’affirmait-on, était parti dans le campo en marchant d’abord de côté, puis à reculons, de telle façon que ses rastos, ses traces, soient indéchiffrables à ses poursuivants ?

Quand les animaux ont été rassemblés, on doit inspecter leurs plaies, les couvrir d’onguents ; modifier les bâts pour que la charge ne porte pas sur les parties blessées. Il faut enfin harnacher et charger les bêtes. Alors débute un nouveau drame : quatre ou cinq jours de repos suffisent pour que les bœufs se déshabituent du service ; à peine sentent-ils le bât que certains ruent et se cabrent, envoyant promener la charge laborieusement équilibrée ; tout est à recommencer. Encore s’estime-t-on heureux quand un bœuf, s’étant libéré, ne part pas au trot à travers la campagne. Car il faudra alors camper à nouveau, décharger, pastorear, campear, etc., avant que toute la troupe ait été rassemblée en vue d’un chargement parfois cinq ou six fois répété jusqu’à ce que – pourquoi ?— une docilité unanime ait été obtenue.

Moins patient encore que les bœufs, j’ai pris des semaines pour me résigner à cette marche capricieuse. Laissant la troupe derrière nous, nous arrivions à Rosario Oeste, bourgade d’un millier d’habitants, pour la plupart noirs, nains et goitreux, logés dans des casebres, bicoques de torchis d’un rouge fulgurant sous les toits en palmes claires, bordant des avenues droites où pousse une herbe folle.

Je me rappelle le jardinet de mon hôte : on eût dit une pièce d’habitation tant il était méticuleusement arrangé. La terre avait été battue et balayée et les plantes étaient disposées avec le même soin que les meubles dans un salon : deux orangers, un citronnier, un plant de piment, dix pieds de manioc, deux ou trois chiabos (nos gombos, un hibiscus comestible), autant de pieds de soie végétale, deux rosiers, un bosquet de bananiers et un autre de canne à sucre. Il y avait enfin une perruche dans une cage et trois poulets attachés par la patte à un arbre.

À Rosario Oeste, la cuisine d’apparat est « mi-partie » ; on nous servit la moitié d’un poulet rôtie, l’autre froide à la sauce piquante ; la moitié d’un poisson frite et l’autre bouillie. Pour terminer, la cachaça, alcool de canne, qui s’accepte avec la formule rituelle : cemitério, cadeia, cachaça nâo é feito para uma sô pessoa, c’est-à-dire « le cimetière, la prison et l’eau-de-vie [les trois C], ça n’est pas fait pour la même personne ». Rosario est déjà en pleine brousse ; la population se compose d’anciens chercheurs de caoutchouc, d’or et de diamants, qui pouvaient me donner des indications utiles sur mon itinéraire. Dans l’espoir de pêcher çà et là quelques informations, j’écou-tai donc mes visiteurs évoquant leurs aventures, où la légende et l’expérience se mêlaient inextricablement.

Qu’il existât dans le Nord des gatos valentes, chats vaillants, issus du croisement de chats domestiques et de jaguars, je n’arrivai pas à m’en persuader. Mais de cette autre histoire que me conte un interlocuteur, il y a peut-être quelque chose à retenir, même si ce n’est rien, en fin de compte, que le style, l’esprit du sertào :

À Barra dos Bugres, bourgade du Mato Grosso occidental, sur le haut Paraguay, vivait un curandeiro, rebouteux qui guérissait les morsures de serpent ; il commençait par piquer l’avant-bras du malade avec des dents de sucuri, boa. Ensuite il traçait sur le sol une croix avec de la poudre à fusil, qu’il enflammait pour que le malade étendît le bras dans la fumée. Il prenait enfin du coton calciné d’un artificio (briquet à pierre dont l’amadou est fait de charpie tassée dans un réceptacle en corne), l’imbibait de cachaça que buvait le malade. C’était fini.

Un jour, le chef d’une turma de poaieros (troupe de cueilleurs d’ipecacuanha, plante médicinale), assistant à cette cure, demande au rebouteux d’attendre jusqu’au dimanche suivant l’arrivée de ses hommes qui, certainement, voudront tous se faire vacciner (à cinq milreis chacun, soit cinq francs de 1938). Le rebouteux accepte. Le samedi matin, on entend un chien hurler en dehors du barracào (cabane collective). Le chef de turma envoie un camarada en reconnaissance : c’est un cascavel, serpent à sonnettes, en colère. Il ordonne au rebouteux de capturer le reptile ; l’autre refuse. Le chef se fâche, déclare qu’à défaut de capture il n’y aura pas de vaccination. Le rebouteux s’exécute, tend la main vers le serpent, est piqué, et meurt.

Celui qui me raconte cette histoire explique qu’il avait été vacciné par le curandeiro et s’était fait mordre ensuite par un serpent pour contrôler l’efficacité du traitement, avec un plein succès. Il est vrai, ajoute-t-il, que le serpent choisi n’était pas venimeux.

Je transcris ce récit, parce qu’il illustre bien ce mélange de malice et de naïveté – à propos d’incidents tragiques traités comme de menus événements de la vie quotidienne – qui caractérise la pensée populaire de l’intérieur du Brésil. Il ne faut pas se méprendre sur la conclusion, absurde seulement en apparence. Le narrateur raisonne comme je devais l’entendre plus tard du chef de la secte néo-musulmane des Ahmadi, au cours d’un dîner auquel

il m’avait convié à Lahore. Les Ahmadi s’écartent de l’orthodoxie, notamment par l’affirmation que tous ceux qui se sont proclamés messies au cours de l’histoire (au nombre desquels ils comptent Socrate et le Bouddha) le furent effectivement : sinon Dieu aurait châtié leur impudence. De même, pensait sans doute mon interlocuteur de Rosario, les puissances surnaturelles provoquées par le rebouteux, si sa magie n’avait été réelle, auraient tenu à le démentir en rendant venimeux un serpent qui ne l’était pas habituellement. Puisque la cure était considérée comme magique, sur un plan également magique il l’avait tout de même contrôlée de façon expérimentale.

On m’avait garanti que la piste conduisant à Utiarity ne nous ménagerait pas de surprise : rien de comparable, en tout cas, aux aventures rencontrées deux ans auparavant sur la piste du Sâo Lourenço. Pourtant, en parvenant au sommet de la Serra do Tombador au lieu dit Caixa Furada, caisse percée, un pignon de l’arbre de transmission se rompit. Nous nous trouvions à trente kilomètres environ de Diamantino ; nos chauffeurs s’y rendirent à pied pour télégraphier à Cuiaba, d’où l’on commanderait à Rio d’envoyer la pièce par avion ; un camion nous l’apporterait quand on l’aurait reçue. Si tout allait bien, l’opération prendrait huit jours ; les bœufs auraient le temps de nous dépasser.

Nous voici donc campant en haut du Tombador ; cet éperon rocheux termine la chapada au-dessus du bassin du Paraguay qu’il domine de trois cents mètres ; de l’autre côté, les ruisseaux alimentent déjà les affluents de l’Amazone. Que faire dans cette savane épineuse, après avoir trouvé les quelques arbres entre lesquels pendre nos hamacs et nos moustiquaires, sinon dormir, rêver et chasser ? La saison sèche avait commencé depuis un mois ; nous étions en juin ; à part quelques faibles précipitations en août, les chuvas de caju (qui firent défaut cette année-là) il ne tomberait pas une goutte avant septembre. La savane avait déjà pris son visage d’hiver : plantes fanées et desséchées, parfois consumées par les feux de brousse et laissant paraître le sable en larges plaques sous les brindilles calcinées. C’est l’époque où le rare gibier qui vague à travers le plateau se concentre dans les impénétrables bosquets arrondis, les capôes dont le dôme marque l’emplacement des sources et où il trouve de petits pâturages encore verts.

Pendant la saison des pluies, d’octobre à mars, où les précipitations sont presque quotidiennes, la température s’élève : 42° à 44° pendant la journée, plus frais la nuit avec même une chute soudaine et brève à l’aube. Au contraire, les fortes variations de température caractérisent la saison sèche. Il n’est pas rare, à ce moment, de passer d’un maximum diurne de 40° à un minimum nocturne de 8° à 10°.

En buvant le maté autour de notre feu de camp, nous écoutons les deux frères attachés à notre service et les chauffeurs évoquer les aventures du sertào. Ils expliquent comment il se fait que le grand fourmilier, tamandua, soit inoffensif dans le campo où il ne peut, dressé, maintenir son équilibre. Dans la forêt, il prend appui contre un arbre avec sa queue, et étouffe avec ses pattes avant quiconque s’approche de lui. Le fourmilier ne craint pas non plus les attaques de nuit, « car il dort en repliant sa tête le long du corps, et le jaguar lui-même n’arrive pas à savoir où est sa tête ». À la saison des pluies, il faut toujours prêter l’oreille aux porcs sauvages qui circulent par bandes de cinquante et plus et dont le crissement des mâchoires s’entend à plusieurs kilomètres (d’où le nom qu’on donne aussi à ces animaux : queixada, de queixo, « menton »). À ce son, le chasseur n’a plus qu’à s’enfuir car si une bête est tuée ou blessée, toutes les autres attaquent. Il lui faut monter sur un arbre ou sur un cupim, termitière.

Un homme raconte que, voyageant une nuit avec son frère, il entendit des appels. Il hésite à porter secours par crainte des Indiens. Tous deux attendent donc le jour pendant que les cris continuent. À l’aube, ils trouvent un chasseur perché depuis la veille sur un arbre, son fusil à terre, cerné par les porcs.

Ce sort est moins tragique que celui d’un autre chasseur, qui entendit au loin a queixada et se réfugia sur un cupim. Les porcs le cernèrent. Il tira jusqu’à épuisement de ses munitions, puis se défendit au sabre d’abatis, le facào. Le lendemain on partit à sa recherche, et on le repéra vite d’après les urubus (charognards) qui volaient au-dessus. Il n’y avait plus, par terre, que son crâne et les porcs étripés.

On passe aux histoires cocasses : celle du seringueiro, chercheur de caoutchouc, qui rencontra un jaguar affamé ; ils tournèrent l’un derrière l’autre autour d’un massif de forêt jusqu’à ce que, par une fausse manœuvre de l’homme, ils se trouvent brusquement nez à nez. Aucun des deux n’ose faire un mouvement, l’homme ne se risque même pas à crier : « Et ce n’est qu’au bout d’une demi-heure que, pris d’une crampe, il fait un mouvement involontaire, heurte la crosse de son fusil et s’aperçoit qu’il est armé. »

Le lieu était malheureusement infesté des insectes habituels : guêpes maribondo, moustiques, piums et borra-chudos qui sont d’infimes moucherons suceurs de sang, volant en nuées ; il y avait aussi les pais-de-mel, pères de miel, c’est-à-dire les abeilles. Les espèces sud-américaines ne sont pas venimeuses, mais elles persécutent d’une autre façon ; avides de sueur, elles se disputent les emplacements les plus favorables, commissures des lèvres, yeux et narines où, comme enivrées par les sécrétions de leur victime, elles se laissent détruire sur place plutôt que de s’envoler, leurs corps écrasés à même la peau attirant sans cesse des consommateurs nouveaux. D’où leur surnom de lambe-olhos, lèche-yeux. C’est le vrai supplice de la brousse tropicale, pire que l’infection due aux moustiques et aux moucherons, à quoi l’organisme parvient en quelques semaines à s’accoutumer.

Mais qui dit abeille dit miel, à la récolte duquel il est loisible de se livrer sans danger, en éventrant les abris des espèces terrestres ou en découvrant dans un arbre creux des rayons aux cellules sphériques, grosses comme des œufs. Toutes les espèces produisent des miels de saveurs différentes – j’en ai recensé treize – mais toujours si fortes qu’à l’exemple des Nambikwara, nous apprîmes vite à les délayer dans l’eau. Ces parfums profonds s’analysent en plusieurs temps, à la façon des vins de Bourgogne, et leur étrangeté déconcerte. J’ai retrouvé leur équivalent dans un condiment de l’Asie du Sud-Est, extrait des glandes du cafard et valant son pesant d’or. Une trace suffit à embaumer un plat. Très voisine aussi est l’odeur exhalée par un coléoptère français de couleur sombre appelé procruste chagriné.

Enfin, le camion de secours arrive avec la pièce neuve et un mécanicien pour la poser. Nous repartons, traversons Diamantino à demi ruinée dans sa vallée ouverte en direction du Rio Paraguay, remontons sur le plateau – cette fois sans incident – frôlons le Rio Arinos qui envoie ses eaux au Tapajoz puis à l’Amazone, obliquons à l’ouest, vers les vallées accidentées du Sacre et du Papagaio qui sont aussi des formateurs du Tapajoz où ils se précipitent par des chutes de soixante mètres. À Paressi, nous nous arrêtons pour inspecter les armes abandonnées par les Beiços de Pau qu’on signale à nouveau dans les environs. Un peu plus loin, nous passons une nuit blanche dans un terrain marécageux, inquiets des feux de camp indigènes dont nous apercevons, à quelques kilomètres, les fumées verticales dans le ciel limpide de la saison sèche. Un jour encore pour voir les chutes et recueillir quelques informations, dans un village d’indiens Paressi. Et voici le Rio Papagaio, large d’une centaine de mètres, roulant à fleur de terre des eaux si claires que le lit rocheux est visible malgré sa profondeur. De l’autre côté, une douzaine de huttes de paille et de bicoques en torchis : le poste télégraphique d’Utiarity. On décharge le camion, on passe les provisions et les bagages sur le bac. Nous prenons congé des chauffeurs. Déjà sur l’autre rive nous apercevons deux corps nus : des Nambikwara.