XXVIII. Leçon d’écriture

Au moins indirectement, je souhaitais me rendre compte du chiffre approximatif de la population nambikwara. En 1915, Rondon l’avait estimé à vingt mille, ce qui était probablement exagéré ; mais à cette époque, les bandes atteignaient plusieurs centaines de membres et toutes les indications recueillies sur la ligne suggéraient un déclin rapide : il y a trente ans, la fraction connue du groupe Sabané comprenait plus de mille individus ; quand le groupe visita la station télégraphique de Campos Novos en 1928, on recensa cent vingt-sept hommes, plus les femmes et les enfants. En novembre 1929 cependant, une épidémie de grippe se déclara alors que le groupe campait au lieu dit Espirro. La maladie évolua vers une forme d’œdème pulmonaire, et trois cents indigènes moururent en quarante-huit heures. Tout le groupe se débanda, laissant en arrière les malades et les mourants. Des mille Sabané jadis connus, dix-neuf hommes subsistaient seuls en 1938 avec leurs femmes et leurs enfants. À l’épidémie, il faut peut-être ajouter, pour expliquer ces chiffres, que les Sabané se mirent en guerre il y a quelques années contre certains voisins orientaux. Mais un large groupe installé non loin de Très Buritis fut liquidé par la grippe en 1927, sauf six ou sept personnes dont trois seulement étaient encore vivantes en 1938. Le groupe Tarundé, jadis l’un des plus importants, comptait douze hommes (plus les femmes et les enfants) en 1936 ; de ces douze hommes, quatre survivaient en 1939.

Qu’en était-il à présent ? Guère plus de deux mille indigènes, sans doute, dispersés à travers le territoire. Je ne pouvais songer à un recensement systématique en raison de l’hostilité permanente de certains groupes et de la mobilité de toutes les bandes pendant la période nomade. Mais j’essayai de convaincre mes amis d’Utiarity de m’emmener vers leur village après y avoir organisé une sorte de rendez-vous avec d’autres bandes, parentes ou alliées ; ainsi pourrais-je estimer les dimensions actuelles d’un rassemblement et les comparer en valeur relative avec ceux précédemment observés. Le chef de la bande hésitait : il n’était pas sûr de ses invités et si mes compagnons et moi-même venions à disparaître dans cette région où aucun blanc n’avait pénétré depuis le meurtre des sept ouvriers de la ligne télégraphique en 1925, la paix précaire qui y régnait risquait d’être compromise pour longtemps.

Finalement, il accepta sous la condition que nous réduirions notre équipage : on prendrait seulement quatre bœufs pour porter les cadeaux. Même ainsi, il faudrait renoncer à emprunter les pistes habituelles, dans des fonds de vallée encombrés de végétation où les animaux ne passeraient pas. Nous irions par le plateau, en suivant un itinéraire improvisé pour la circonstance.

Ce voyage, qui était fort risqué, m’apparaît aujourd’hui comme un épisode grotesque. À peine venions-nous de quitter Juruena que mon camarade brésilien remarqua l’absence des femmes et des enfants : seuls les hommes nous accompagnaient, armés de l’arc et des flèches. Dans la littérature de voyage, de telles circonstances annoncent une attaque imminente. Nous avancions donc en proie à des sentiments mélangés, vérifiant de temps à autre la position de nos revolvers Smith et Wesson (nos hommes prononçaient Cemite Vechetone) et de nos carabines. Vaines craintes : vers la mi-journée, nous retrouvions le reste de la bande que le chef prévoyant avait fait partir la veille, sachant que nos mulets marcheraient plus vite que les femmes chargées de leur hotte et ralenties par la marmaille.

Peu après cependant, les Indiens se perdirent : le nouvel itinéraire était moins simple qu’ils ne l’avaient imaginé. Vers le soir il fallut s’arrêter dans la brousse ; on nous avait promis du gibier, les indigènes comptaient sur nos carabines et n’avaient rien emporté, nous ne possédions que des provisions de secours qu’il était impossible de partager entre tous. Une troupe de cervidés qui paissaient aux bords d’une source s’enfuit à notre approche. Le lendemain matin régnait un mécontentement général, visant ostensiblement le chef tenu responsable d’une affaire que lui et moi nous avions combinée. Au lieu d’entreprendre une expédition de chasse ou de cueillette, chacun décida de se coucher à l’ombre des abris, et on laissa le chef découvrir seul la solution du problème. Il disparut, accompagné par l’une de ses femmes ; vers le soir, on les vit tous deux revenir, leurs lourdes hottes remplies de sauterelles qu’ils avaient passé la journée entière à récolter. Bien que le pâté de sauterelles ne soit pas un plat très apprécié, tout le monde mangea avec appétit et retrouva sa belle humeur. On se remit en route le lendemain.

Enfin, nous atteignîmes le lieu du rendez-vous. C’était une terrasse sableuse surplombant un cours d’eau bordé d’arbres entre lesquels se nichaient les jardins indigènes. Des groupes arrivaient par intermittence. Vers le soir, il y eut soixante-quinze personnes représentant dix-sept familles et groupées sous treize abris à peine plus solides que ceux des campements. On m’expliqua qu’au moment des pluies, tout ce monde se répartirait entre cinq huttes rondes construites pour durer quelques mois. Plusieurs indigènes semblaient n’avoir jamais vu de blanc et leur accueil rébarbatif, la nervosité manifeste du chef suggéraient qu’il leur avait un peu forcé la main. Nous n’étions pas rassurés, les Indiens non plus ; la nuit s’annonçait froide ; comme il n’y avait pas d’arbres où accrocher nos hamacs, nous fûmes réduits à coucher par terre à la manière nambikwara. Personne ne dormit : on passa la nuit à se surveiller poliment.

Il eût été peu sage de prolonger l’aventure. J’insistai auprès du chef pour qu’on procédât aux échanges sans tarder. Alors se place un incident extraordinaire qui m’oblige à remonter un peu en arrière. On se doute que les Nambikwara ne savent pas écrire ; mais ils ne dessinent pas davantage, à l’exception de quelques pointillés ou zigzags sur leurs calebasses. Comme chez les Caduveo, je distribuai pourtant des feuilles de papier et des crayons dont ils ne firent rien au début ; puis un jour je les vis tous occupés à tracer sur le papier des lignes horizontales ondulées. Que voulaient-ils donc faire ? Je dus me rendre à l’évidence : ils écrivaient ou, plus exactement cherchaient à faire de leur crayon le même usage que moi, le seul qu’ils pussent alors concevoir, car je n’avais pas encore essayé de les distraire par mes dessins. Pour la plupart, l’effort s’arrêtait là ; mais le chef de bande voyait plus loin. Seul, sans doute, il avait compris la fonction de l’écriture. Aussi m’a-t-il réclamé un bloc-notes et nous sommes pareillement équipés quand nous travaillons ensemble. Il ne me communique pas verbalement les informations que je lui demande, mais trace sur son papier des lignes sinueuses et me les présente, comme si je devais lire sa réponse. Lui-même est à moitié dupe de sa comédie ; chaque fois que sa main achève une ligne, il l’examine anxieusement comme si la signification devait en jaillir, et la même désillusion se peint sur son visage. Mais il n’en convient pas ; et il est tacitement entendu entre nous que son grimoire possède un sens que je feins de déchiffrer ; le commentaire verbal suit presque aussitôt et me dispense de réclamer les éclaircissements nécessaires.

Or, à peine avait-il rassemblé tout son monde qu’il tira d’une hotte un papier couvert de lignes tortillées qu’il fit semblant de lire et où il cherchait, avec une hésitation affectée, la liste des objets que je devais donner en retour des cadeaux offerts : à celui-ci, contre un arc et des flèches, un sabre d’abatis ! à tel autre, des perles ! pour ses colliers… Cette comédie se prolongea pendant deux heures. Qu’espérait-il ? Se tromper lui-même, peut-être ; mais plutôt étonner ses compagnons, les persuader que les marchandises passaient par son intermédiaire, qu’il avait obtenu l’alliance du blanc et qu’il participait à ses secrets. Nous étions en hâte de partir, le moment le plus redoutable étant évidemment celui où toutes les merveilles que j’avais apportées seraient réunies dans d’autres mains. Aussi je ne cherchai pas à approfondir l’incident et nous nous mîmes en route, toujours guidés par les Indiens.

Le séjour avorté, la mystification dont je venais à mon insu d’être l’instrument avaient créé un climat irritant ; au surplus, mon mulet avait de l’aphte et souffrait de la bouche. Il avançait avec impatience ou s’arrêtait brusquement ; nous nous querellâmes. Sans que je m’en aperçusse, je me trouvai soudain seul dans la brousse, ayant perdu ma direction.

Que faire ? Comme on le raconte dans les livres, alerter le gros de la troupe par un coup de fusil. Je descends de ma monture, je tire. Rien. Au deuxième coup, il me semble qu’on réplique. J’en tire un troisième, qui a le don d’effrayer le mulet ; il part au trot et s’arrête à quelque distance.

Méthodiquement, je me débarrasse de mes armes et de mon matériel photographique, et je dépose le tout au pied d’un arbre dont je repère l’emplacement. Je cours alors à la conquête du mulet que j’entrevois, dans de paisibles dispositions. Il me laisse approcher et fuit au moment où je crois saisir les rênes, recommence ce manège à plusieurs reprises et m’entraîne. Désespéré, je fais un bond et me pends des deux mains à sa queue. Surpris par ce procédé inhabituel, il renonce à m’échapper. Je remonte en selle et vais récupérer mon matériel. Nous avions tellement tournillé que je ne pus le trouver.

Démoralisé par cette perte, j’entrepris alors de rejoindre ma troupe. Ni le mulet ni moi ne savions où elle avait passé. Tantôt je me décidais pour une direction que le mulet prenait en renâclant ; tantôt je lui laissais la bride sur le cou et il se mettait à tourner en rond. Le soleil descendait sur l’horizon, je n’avais plus d’arme et je m’attendais tout le temps à recevoir une volée de flèches. Peut-être n’étais-je pas le premier à pénétrer dans cette zone hostile, mais mes prédécesseurs n’en étaient pas revenus, et même en me laissant de côté, mon mulet offrait une proie très désirable à des gens qui n’ont pas grand-chose à se mettre sous la dent. Tout en agitant ces sombres pensées, je guettais le moment où le soleil serait couché, projetant d’incendier la brousse, car j’avais au moins des allumettes. Peu avant de m’y résoudre, j’entendis des voix : deux Nambikwara étaient revenus sur leurs pas dès qu’on eut remarqué mon absence et me suivaient à la trace depuis la mi-journée ; retrouver mon matériel fut pour eux jeu d’enfant. À la nuit, ils me conduisirent au campement où la troupe attendait.

Encore tourmenté par cet incident ridicule, je dormis mal et trompai l’insomnie en me remémorant la scène des échanges. L’écriture avait donc fait son apparition chez les Nambikwara ; mais non point, comme on aurait pu l’imaginer, au terme d’un apprentissage laborieux. Son symbole avait été emprunté tandis que sa réalité demeurait étrangère. Et cela, en vue d’une fin sociologique plutôt qu’intellectuelle. Il ne s’agissait pas de connaître, de retenir ou de comprendre, mais d’accroître le prestige et l’autorité d’un individu – ou d’une fonction – aux dépens d’autrui. Un indigène encore à l’âge de pierre avait deviné que le grand moyen de comprendre, à défaut de le comprendre, pouvait au moins servir à d’autres fins. Après tout, pendant des millénaires et même aujourd’hui dans une grande partie du monde, l’écriture existe comme institution dans des sociétés dont les membres, en immense majorité, n’en possèdent pas le maniement. Les villages où j’ai séjourné dans les collines de Chitta-gong au Pakistan oriental sont peuplés d’illettrés ; chacun a cependant son scribe qui remplit sa fonction auprès des individus et de la collectivité. Tous connaissent l’écriture et l’utilisent au besoin, mais du dehors et comme un médiateur étranger avec lequel ils communiquent par des méthodes orales. Or, le scribe est rarement un fonctionnaire ou un employé du groupe : sa science s’accompagne de puissance, tant et si bien que le même individu réunit souvent les fonctions de scribe et d’usurier, non point seulement qu’il ait besoin de lire et d’écrire pour exercer son industrie ; mais parce qu’il se trouve aussi, à double titre, être celui qui a prise sur les autres.

C’est une étrange chose que l’écriture. Il semblerait que son apparition n’eût pu manquer de déterminer des changements profonds dans les conditions d’existence de l’humanité ; et que ces transformations dussent être surtout de nature intellectuelle. La possession de l’écriture multiplie prodigieusement l’aptitude des hommes à préserver les connaissances. On la concevrait volontiers comme une mémoire artificielle, dont le développement devrait s’accompagner d’une meilleure conscience du passé, donc d’une plus grande capacité à organiser le présent et l’avenir. Après avoir éliminé tous les critères proposés pour distinguer la barbarie de la civilisation, on aimerait au moins retenir celui-là : peuples avec ou sans écriture, les uns capables de cumuler les acquisitions anciennes et progressant de plus en plus vite vers le but qu’ils se sont assigné, tandis que les autres, impuissants à retenir le passé au-delà de cette frange que la mémoire individuelle suffit à fixer, resteraient prisonniers d’une histoire fluctuante à laquelle manqueraient toujours une origine et la conscience durable du projet.

Pourtant, rien de ce que nous savons de l’écriture et de son rôle dans l’évolution ne justifie une telle conception. Une des phases les plus créatrices de l’histoire de l’humanité se place pendant l’avènement du néolithique : responsable de l’agriculture, de la domestication des animaux et d’autres arts. Pour y parvenir, il a fallu que, pendant des millénaires, de petites collectivités humaines observent, expérimentent et transmettent le fruit de leurs réflexions. Cette immense entreprise s’est déroulée avec une rigueur et une continuité attestées par le succès, alors que l’écriture était encore inconnue. Si celle-ci est apparue entre le 4e et le 3e millénaire avant notre ère, on doit voir en elle un résultat déjà lointain (et sans doute indirect) de la révolution néolithique, mais nullement sa condition. À quelle grande innovation est-elle liée ? Sur le plan de la technique, on ne peut guère citer que l’architecture. Mais celle des Égyptiens ou des Sumériens n’était pas supérieure aux ouvrages de certains Américains qui ignoraient l’écriture au moment de la découverte. Inversement, depuis l’invention de l’écriture jusqu’à la naissance de la science moderne, le monde occidental a vécu quelque cinq mille années pendant lesquelles ses connaissances ont fluctué plus qu’elles ne se sont accrues. On a souvent remarqué qu’entre le genre de vie d’un citoyen grec ou romain et celui d’un bourgeois européen du XVIIIe siècle il n’y avait pas grande différence. Au néolithique, l’humanité a accompli des pas de géant sans le secours de l’écriture ; avec elle, les civilisations historiques de l’Occident ont longtemps stagné. Sans doute concevrait-on mal l’épanouissement scientifique du XIXe et du XXe siècle sans écriture. Mais cette condition nécessaire n’est certainement pas suffisante pour l’expliquer.

Si l’on veut mettre en corrélation l’apparition de l’écriture avec certains traits caractéristiques de la civilisation, il faut chercher dans une autre direction. Le seul phénomène qui l’ait fidèlement accompagnée est la formation des cités et des empires, c’est-à-dire l’intégration dans un système politique d’un nombre considérable d’individus et leur hiérarchisation en castes et en classes. Telle est, en tout cas, l’évolution typique à laquelle on assiste, depuis l’Égypte jusqu’à la Chine, au moment où l’écriture fait son début : elle paraît favoriser l’exploitation des hommes avant leur illumination. Cette exploitation, qui permettait de rassembler des milliers de travailleurs pour les astreindre à des tâches exténuantes, rend mieux compte de la naissance de l’architecture que la relation directe envisagée tout à l’heure. Si mon hypothèse est exacte, il faut admettre que la fonction primaire de la communication écrite est de faciliter l’asservissement. L’emploi de l’écriture à des fins désintéressées, en vue de tirer des satisfactions intellectuelles et esthétiques, est un résultat secondaire, si même il ne se réduit pas le plus souvent à un moyen pour renforcer, justifier ou dissimuler l’autre.

Il existe cependant des exceptions à la règle : l’Afrique indigène a possédé des empires groupant plusieurs centaines de milliers de sujets ; dans l’Amérique précolombienne, celui des Inca en réunissait des millions. Mais, dans les deux continents, ces tentatives se sont montrées également précaires. On sait que l’empire des Inca s’est établi aux environs du XIIe siècle ; les soldats de Pizarre n’en auraient certainement pas triomphé aisément s’ils ne l’avaient trouvé, trois siècles plus tard, en pleine décomposition. Si mal connue que nous soit l’histoire ancienne de l’Afrique, nous devinons une situation analogue : de grandes formations politiques naissaient et disparaissaient dans l’intervalle de quelques dizaines d’années. Il se pourrait donc que ces exemples vérifiassent l’hypothèse au lieu de la contredire. Si l’écriture n’a pas suffi à consolider les connaissances, elle était peut-être indispensable pour affermir les dominations. Regardons plus près de nous : l’action systématique des États européens en faveur de l’instruction obligatoire, qui se développe au cours du XIXe siècle, va de pair avec l’extension du service militaire et la prolétarisation. La lutte contre l’analphabétisme se confond ainsi avec le renforcement du contrôle des citoyens par le Pouvoir. Car il faut que tous sachent lire pour que ce dernier puisse dire : nul n’est censé ignorer la loi.

Du plan national, l’entreprise est passée sur le plan international, grâce à cette complicité qui s’est nouée, entre de jeunes États – confrontés à des problèmes qui furent les nôtres il y a un ou deux siècles – et une société internationale de nantis, inquiète de la menace que représentent pour sa stabilité les réactions de peuples mal entraînés par la parole écrite à penser en formules modifiables à volonté, et à donner prise aux efforts d’édification. En accédant au savoir entassé dans les bibliothèques, ces peuples se rendent vulnérables aux mensonges que les documents imprimés propagent en proportion encore plus grande. Sans doute les dés sont-ils jetés. Mais, dans mon village nambikwara, les fortes têtes étaient tout de même les plus sages. Ceux qui se désolidarisèrent de leur chef après qu’il eut essayé de jouer la carte de la civilisation (à la suite de ma visite il fut abandonné de la plupart des siens) comprenaient confusément que l’écriture et la perfidie pénétraient chez eux de concert. Réfugiés dans une brousse plus lointaine, ils se sont ménagé un répit. Le génie de leur chef, percevant d’un seul coup le secours que l’écriture pouvait apporter à son pouvoir, et atteignant ainsi le fondement de l’institution sans en posséder l’usage, inspirait cependant l’admiration. En même temps, l’épisode attirait mon attention sur un nouvel aspect de la vie nambikwara : je veux dire les relations politiques entre les personnes et les groupes. J’allais bientôt pouvoir les observer de façon plus directe.

Alors que nous nous trouvions encore à Utiarity, une épidémie d’ophtalmie purulente s’était déclenchée parmi les indigènes. Cette infection d’origine gonococcique les gagnait tous, provoquant des douleurs abominables et une cécité qui risquait d’être définitive. Pendant plusieurs jours, la bande fut complètement paralysée. Les indigènes se soignaient avec une eau où ils avaient laissé macérer une certaine écorce, instillée dans l’œil au moyen d’une feuille roulée en cornet. La maladie s’étendit à notre groupe : d’abord ma femme qui avait participé à toutes les expéditions antérieures avec en partage l’étude de la culture matérielle ; elle se trouva si gravement atteinte qu’il fallut l’évacuer définitivement ; puis la plupart des hommes de troupe et mon compagnon brésilien. Bientôt il n’y eut plus moyen d’avancer ; je mis le gros de l’effectif au repos avec notre médecin pour donner les soins nécessaires, et je gagnai, avec deux hommes et quelques bêtes, la station de Campos Novos au voisinage de* laquelle plusieurs bandes indigènes étaient signalées. Je passai là quinze jours dans une demi-oisiveté employée à cueillir à peine mûrs les fruits d’un verger redevenu sauvage : goyaves dont l’âpre saveur et la texture pierreuse sont toujours en retrait sur le parfum ; et cajus aussi vivement colorés que des perroquets, dont la pulpe rêche recèle dans ses cellules spongieuses un suc astringent et de haut goût ; pour les repas, il suffisait de se rendre à l’aube dans un bosquet distant de quelques centaines de mètres du campement, où les palombes fidèles au rendez-vous se laissaient facilement abattre. C’est à Campos Novos que je rencontrai deux bandes venues du nord et qu’avait attirées l’espoir de mes cadeaux.

Ces bandes étaient aussi mal disposées l’une envers ; l’autre qu’elles l’étaient toutes deux à mon égard. Dès le1 début, mes présents furent moins sollicités qu’exigés. Pendant les premiers jours une seule bande se trouvait sur les lieux, en même temps qu’un indigène d’Utiarity qui m’avait devancé. Témoignait-il trop d’intérêt à une jeune femme appartenant au groupe de ses hôtes ? Je le crois. Les rapports se gâtèrent presque tout de suite entre les étrangers et leur visiteur, et celui-ci prit l’habitude de venir à mon campement chercher une atmosphère plus cordiale : il partageait aussi mes repas. Le fait fut remarqué, et un jour qu’il était à la chasse, je reçus la visite de quatre indigènes formant une sorte de délégation. Sur un ton menaçant, ils m’invitèrent à mêler du poison à la nourriture de mon convive ; ils m’apportaient d’ailleurs ce qu’il fallait ; quatre petits tubes liés ensemble avec du fil de coton et remplis d’une poudre grise. J’étais fort ennuyé : en refusant nettement, je m’exposais à l’hostilité de la bande dont les intentions maléfiques m’incitaient à la prudence. Je préférai donc exagérer mon ignorance de la langue et feignis une incompréhension totale. Après plusieurs tentatives au cours desquelles on me répéta inlassablement que mon protégé était kakoré, très méchant, et qu’il fallait s’en débarrasser au plus vite, la délégation se retira en manifestant son mécontentement. Je prévins l’intéressé qui disparut aussitôt ; je ne devais le revoir que plusieurs mois plus tard, à mon retour dans la région.

Heureusement, la seconde bande arriva le lendemain, et les indigènes découvrirent en elle un autre objet vers quoi tourner leur hostilité. La rencontre eut lieu à mon campement qui était à la fois un terrain neutre et le but de tous ces déplacements. Je me trouvai donc aux premières loges. Les hommes étaient venus seuls ; très vite, une longue conversation s’engagea entre leurs chefs respectifs, consistant plutôt en une succession de monologues alternés, sur un ton plaintif et nasillard que je n’avais jamais entendu auparavant. « Nous sommes très irrités ! Vous êtes nos ennemis ! » geignaient les uns ; à quoi les autres répondaient à peu près : « Nous ne sommes pas irrités ! Nous sommes vos frères ! Nous sommes amis ! Des amis ! Nous pouvons nous entendre !, etc. » Une fois terminé cet échange de provocations et de protestations, un campement commun s’organisa à côté du mien. Après quelques chants et danses au cours desquels chaque groupe dépréciait sa propre exhibition en la comparant à celle de l’adversaire – « Les Tamaindé chantent bien ! Nous, nous chantons mal ! » – la querelle reprit et le ton ne tarda pas à s’élever. La nuit n’était pas encore très avancée que les discussions mélangées aux chants faisaient un extraordinaire vacarme, dont la signification m’échappait. Des gestes de menace s’esquissaient, parfois même des rixes se produisaient, tandis que d’autres indigènes s’interposaient en médiateurs. Toutes les menaces se ramènent à des gestes mettant en cause les parties sexuelles.

Un Nambikwara témoigne son antipathie en saisissant sa verge à deux mains et en la pointant vers l’adversaire. Ce geste prélude à une agression sur la personne visée, comme pour lui arracher la touffe en paille de buriti attachée sur le devant de la ceinture, au-dessus des parties sexuelles. Celles-ci « sont cachées par la paille », et « on se bat pour arracher la paille ». Cette action est purement symbolique car le cache-sexe masculin est fait d’une matière si fragile, et se réduit à si peu de chose qu’il n’assure ni protection ni même dissimulation des organes. On cherche aussi à s’emparer de l’arc et des flèches de l’adversaire et à les déposer à l’écart. Dans toutes ces conduites, l’attitude des indigènes est extrêmement tendue, comme dans un état de colère violente et contenue. Ces bagarres dégénèrent éventuellement en conflits généralisés ; cette fois pourtant, elles se calmèrent à l’aube. Toujours dans le même état d’irritation apparente, et avec des gestes sans douceur, les adversaires se mirent alors à s’examiner les uns les autres, palpant les pendants d’oreilles, les bracelets de coton, les petits ornements de plumes, et marmonnant des paroles rapides : « Donne… donne… vois… cela… c’est joli ! » tandis que le propriétaire protestait : « C’est laid… vieux… abîmé !… ».

Cette inspection de réconciliation marque la conclusion du conflit. En effet, elle introduit un autre genre de relations entre les groupes : les échanges commerciaux. Si sommaire que soit la culture matérielle des Nambikwara, les produits de l’industrie de chaque bande sont hautement prisés au-dehors. Les orientaux ont besoin de poteries et de semences ; les septentrionaux considèrent que leurs voisins plus au sud font des colliers particulièrement précieux. Aussi la rencontre de deux groupes, quand elle peut se dérouler de façon pacifique, a-t-elle pour conséquence une série de cadeaux réciproques ; le conflit fait place au marché.

À vrai dire, on a du mal à admettre que des échanges sont en cours ; le matin qui suivit la querelle, chacun vaquait à ses occupations habituelles, et les objets ou produits passaient de l’un à l’autre, sans que celui qui donnait fît remarquer le geste par lequel il déposait son présent, et sans que celui qui recevait prêtât attention à son nouveau bien. Ainsi s’échangeaient du coton décortiqué et des pelotes de fil ; des blocs de cire ou de résine ; de la pâte d’urucu ; des coquillages, des pendants d’oreilles, des bracelets et des colliers ; du tabac et des semences ; des plumes et des lattes de bambou destinées à faire les pointes de flèches ; des écheveaux de fibres de palmes, des piquants de porc-épic ; des pots entiers ou des débris de céramique ; des calebasses. Cette mystérieuse circulation de marchandises se prolongea pendant une demi-journée, après quoi les groupes se séparèrent, et chacun repartit dans sa direction.

Ainsi les Nambikwara s’en remettent-ils à la générosité du partenaire. L’idée qu’on puisse estimer, discuter ou marchander, exiger ou recouvrer leur est totalement étrangère. J’avais offert à un indigène un sabre d’abatis comme prix de transport d’un message à un groupe voisin. Au retour du voyageur, je négligeai de lui donner immédiatement la récompense convenue, pensant qu’il viendrait lui-même la chercher. Il n’en fut rien ; le lendemain, je ne pus le trouver ; il était parti, très irrité me dirent ses compagnons, et je ne l’ai plus revu. Il fallut confier le présent à un autre indigène. Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que, les échanges terminés, l’un des groupes se retire mécontent de son lot et accumule pendant des semaines ou des mois (faisant l’inventaire de ses acquisitions et se rappelant ses propres présents) une amertume qui deviendra de plus en plus agressive. Bien souvent, les guerres n’ont pas d’autre origine ; il existe naturellement d’autres causes telles qu’un assassinat, ou un rapt de femme à entreprendre ou à venger ; mais il ne semble pas qu’une bande se sente collectivement tenue à des représailles pour un dommage fait à l’un de ses membres. Toutefois, en raison de l’animosité qui règne entre les groupes, ces prétextes sont volontiers accueillis, surtout si l’on se sent en force. Le projet est présenté par un guerrier qui expose ses griefs sur le même ton et dans le même style où se feront les discours de rencontre ; « Holà ! Venez ici ! Allons ! Je suis irrité ! très irrité ! des flèches ! des grandes flèches ! ».

Revêtus de parures spéciales : touffes de paille du buriti bariolées de rouge, casques de peau de jaguar, les hommes se réunissent sous la conduite du chef et dansent. Un rite divinatoire doit être accompli ; le chef, ou le sorcier dans les groupes où il existe, cache une flèche dans un coin de brousse. La flèche est recherchée le lendemain. Quand elle est maculée de sang, la guerre est décidée, sinon on y renonce. Beaucoup d’expéditions ainsi commencées se terminent après quelques kilomètres de marche. L’excitation et l’enthousiasme tombent, et la troupe rentre au logis. Mais certaines sont poussées jusqu’à l’exécution et peuvent être sanglantes. Les Nambikwara attaquent à l’aube et tendent leur embuscade en se dispersant à travers la brousse. Le signal d’attaque est donné de proche en proche, grâce au sifflet que les indigènes portent pendu au cou. Cet instrument, composé de deux tubes de bambous liés avec du fil de coton, reproduit approximativement le cri du grillon, et pour cette raison sans doute, porte le même nom que cet insecte. Les flèches de guerre sont identiques à celles qu’on utilise normalement pour la chasse aux grands animaux ; mais on découpe en dents de scie leur pointe lancéolée. Les flèches empoisonnées au curare, qui sont d’un usage courant pour la chasse, ne sont jamais employées. Le blessé s’en débarrasserait avant que le poison n’ait eu le temps de se diffuser.