XXXV. Amazonie

En arrivant à Urupa où commence la navigation à moteur, je trouvai mes compagnons installés dans une spacieuse cabane de paille élevée sur pilotis, et divisée en plusieurs pièces par des cloisons. Nous n’avions rien à faire, sinon vendre les restes de notre matériel à la population locale ou les échanger contre des poulets, des œufs et du lait – car il y avait quelques vaches – vivre paresseusement et récupérer nos forces, en attendant que la rivière grossie par les pluies permette à la première barque de la saison de remonter jusque-là, ce qui demanderait sans doute trois semaines. Chaque matin, délayant dans le lait nos réserves de chocolat, nous passions le petit déjeuner à contempler Vellard extrayant quelques esquilles de la main d’Emydio et la reformant à mesure. Ce spectacle avait quelque chose d’écœurant et de fascinant ; il se combinait dans ma pensée avec celui de la forêt, pleine de formes et de menaces. Je me mis à dessiner, prenant ma main gauche pour modèle, des paysages faits de mains émergeant de corps tordus et enchevêtrés comme des lianes. Après une douzaine d’esquisses qui ont presque toutes disparu pendant la guerre — dans quel grenier allemand sont-elles aujourd’hui oubliées ? – je me sentis soulagé et je retournai à l’observation des choses et des gens.

Depuis Urupa jusqu’au Rio Madeira, les postes de la ligne télégraphique sont agrégés à des hameaux de chercheurs de caoutchouc qui donnent une raison d’être au peuplement sporadique des berges. Ils paraissent moins absurdes que ceux du plateau, et le genre de vie qu’on y mène commence à échapper au cauchemar. Tout au moins, celui-ci se diversifie et se nuance en fonction des ressources locales. On voit des potagers de pastèques, neige tiède et rosée des tropiques ; des basses-cours de tortues captives qui assurent à la famille l’équivalent du poulet dominical. Les jours de fête, celui-ci paraît même sous forme de gallinha em molho pardo (poule en sauce brune) et se complète d’un bolo podre (littéralement : gâteau pourri), d’un cha de burro (tisane d’âne, c’est-à-dire du maïs au lait) et de baba de moça (salive de demoiselle : fromage blanc sur, arrosé de miel). Le suc vénéneux du manioc, fermenté pendant des semaines avec des piments, fournit une sauce puissante et veloutée. C’est l’abondance : Aqui sô falta o que nào tem, ici, rien ne manque que ce qu’on n’a pas.

Tous ces mets sont des « colosses » de délices, car le langage amazonien se plaît aux superlatifs. En règle générale, un remède ou un dessert sont bons, mauvais « comme diable » ; une chute d’eau est « vertigineuse », une pièce de gibier « un monstre » et une situation « abyssinique ». La conversation fournit un savoureux échantillon de déformations paysannes ; ainsi l’inversion de phonèmes : percisa pour précisa ; prefeitamente pour perfeitamente ; Tribucio pour Tiburcio. Elle s’accompagne aussi de longs silences, coupés seulement par de solennelles interjections : « Sim Senhor ! » ou « Disparate ! » qui se rapportent à toutes sortes de pensées confuses et obscures, comme la forêt.

De rares commerçants ambulants, regatào ou mascate – généralement syriens ou libanais en pirogue – apportent, après des semaines de voyage, des médicaments et de vieilles gazettes également détériorés par l’humidité. Un numéro abandonné dans une hutte de chercheur de caoutchouc m’apprit, avec quatre mois de retard, les accords de Munich et la mobilisation. Aussi les fantaisies des forestiers sont plus riches que celles des habitants de la savane. Il y a les poètes, comme cette famille où le père et la mère, se nommant respectivement Sandoval et Maria, composent les noms des enfants à partir de ce lot de syllabes, soit, pour les filles ; Valma, Valmaria et Valmarisa, pour les garçons : Sandomar et Marival ; et à la génération suivante : Valdomar et Valkimar. Les pédants appellent leurs fils Newton et Aristote et s’adonnent à la dégustation de ces médicaments si populaires en Amazonie qui se nomment : Teinture précieuse. Tonique oriental, Spécifique Gordona, Pilules de Bristol, Eau anglaise et Baume céleste. Quand ils ne prennent pas, avec de fatales conséquences, du bichlohydrate de quinine au lieu de sulfate de soude, ils parviennent à une telle accoutumance qu’il leur faut un tube entier d’aspirine absorbé d’un coup pour calmer leur mal de dents. En fait, un petit dépôt observé sur le cours inférieur du Machado semblait, de façon symbolique, n’expédier par pirogue en direction de l’amont que deux espèces de marchandises : des grilles tombales et des bocks à lavement.

À côté de cette médecine « savante », il en existe une autre, populaire, qui consiste en resguardos, « prohibitions » et en oraçôes, « oraisons ». Tant que la femme est enceinte, elle n’est soumise à aucune prohibition alimentaire. Après l’accouchement et pendant les huit premiers jours, elle a droit à la chair de poule et de perdrix. Jusqu’au 40e jour, en plus des précédentes, elle mange du chevreuil et quelques poissons (pacu, piava, sardinha), À partir du 41e jour elle peut reprendre des relations sexuelles et ajouter à son régime alimentaire le sanglier et les poissons dits « blancs ». Pendant une année restent prohibés : le tapir, la tortue terrestre, le chevreuil rouge, le mutum, les poissons « de cuir » : jatuarama et curimata. Ce que les informateurs commentent ainsi : Isso é manda-mento da lei de Deus, isso é do inicio do mundo, a mulher sô é purificada depois de 40 dias. Si nâo faz, o fim é triste.Depois do tempo da menstruaçào, a mulher fica immunda, a homem que anda com ela fica immundo também, é a lei de Deu para mulher. Comme explication finale : E uma cousa muita fina, a mulher9.

Voici maintenant, aux confins de la magie noire, la Oraçâo do sapo secco, Oraison du crapaud sec, qu’on trouve dans un livre de colportage, le Livro de Sào Cypriano. On se procure un gros crapaud curucu ou sapo leiteiro, on l’enterre jusqu’au cou un vendredi, on lui donne des braises qu’il avale toutes. Huit jours après, on peut aller à sa recherche, il a disparu. Mais au même endroit naît un « pied d’arbre à trois rameaux », de trois couleurs. Le rameau blanc est pour l’amour, le rouge pour le désespoir, le noir pour le deuil. Le nom de l’oraison vient de ce que le crapaud dessèche, car le charognard lui-même ne le mange pas. On cueille le rameau qui correspond à l’intention de l’officiant et on le tient caché à tous les yeux : e cousa muita occulta. L’oraison se prononce lors de l’enterrement du crapaud :

Eu te enterro com palma de chào là dentro

Eu te prende baixo de meus pés até como fôr o possivel

Tens que me livrar de tudo quanto e perigo

So soltarei voce quando terminar minha missào

Abaixo de Sâo Amaro sera o meu protetor

As undas do mar serâo meu livramento

Na polvora de solo sera meu descanso

Anjos da minha guarda sempre me accompanham

E o Satanaz nào terâ força de me prender

Na hora chegada na pinga de meio dia

Esta oraçâo sera ouvida

Sâo Amaro você e supremes senhores dos animaes crueis

Serâ o meu protetor Mariterra (?)

Amen10.

On pratique aussi l ’Oraçâo da fava, de la fève, et l’Oraçâo do morcego, de la chauve-souris.

Au voisinage des rivières navigables pour de petites embarcations à moteur, c’est-à-dire là où la civilisation, représentée par Manaus, n’est plus un souvenir aux trois quarts effacé mais une réalité avec laquelle il est possible de reprendre contact deux ou trois fois peut-être au cours d’une existence, on trouve les frénétiques et les inventeurs. Tel ce chef de poste qui, pour lui, sa femme et ses deux enfants, ouvre seul, en pleine forêt, des cultures gigantesques, fabrique des phonographes et des tonneaux d’eau-de-vie, et contre qui le destin s’acharne. Son cheval est chaque nuit attaqué par des chauves-souris de l’espèce dite vampire. Il lui fait une armure avec des toiles de tente, mais le cheval les déchire aux branches ; il essaye alors de l’enduire de piment, puis de sulfate de cuivre, mais les vampires « essuient tout avec leurs ailes » et continuent de sucer le sang du pauvre animal. Le seul moyen efficace fut de costumer le cheval en sanglier au moyen de quatre peaux découpées et cousues. Son imagination jamais à court l’aide à oublier une grosse déception : la visite à Manaus où toutes ses économies disparaissent entre les médecins qui l’exploitent, l’hôtel qui l’affame, et ses enfants qui vident les magasins avec la complicité des fournisseurs.

On aimerait pouvoir évoquer plus longuement ces pitoyables personnages de la vie amazonienne, nourris d’excentricités et de désespoir. Héros ou saints comme Rondon et ses compagnons qui parsèment la carte de territoires inexplorés avec les noms du calendrier positiviste, et dont certains se laissèrent massacrer plutôt que de riposter aux attaques des Indiens. Têtes brûlées qui courent au fond des bois à d’étranges rendez-vous avec des tribus connues d’eux seuls, et dont ils pillent les humbles récoltes avant d’en recevoir une flèche. Rêveurs, qui édifient dans quelque vallée négligée un empire éphémère. Maniaques, qui déploient dans la solitude le genre d’activité qui valut jadis à d’autres des vice-royautés. Victimes, enfin, de cette griserie entretenue par de plus puissants qu’eux et dont, sur le Rio Machado, en bordure des forêts occupées par les Mundé et les Tupi-Kawahib, les chercheurs d’aventure illustrent le bizarre destin.

Je transcrirai ici un récit maladroit, mais non dépourvu de grandeur, que j’ai découpé un jour dans une gazette amazonienne.

Extrait de A Pena Evangelica (1938).

« En 1920, le prix du caoutchouc tomba, et le grand chef (colonel Raymundo Pereira Brasil) abandonna les seringaes qui, ici, au bord de l’Igarapé Sâo Thomé, demeuraient vierges ou à peu près. Le temps passait. Depuis que j’avais quitté les terres du Col. Brasil, mon âme d’adolescent avait conservé, gravé en caractères indélébiles, le souvenir de ces fertiles forêts. Je m’éveillai de l’apathie où nous avait plongés la chute soudaine du caoutchouc, et, moi qui étais déjà bien entraîné et habitué à la Bertholletia excelsa, je me souvins tout à coup des castanhaes que je voyais à S. Thomé.

« Au Grand Hôtel de Belem do Para, je rencontrai un jour mon ancien patron, le Col. Brasil. Il montrait encore les traces de son ancienne richesse. Je lui demandai la permission d’aller travailler « ses » châtaigneraies. Et lui, avec bienveillance, me donna l’autorisation ; il parla, et dit : « Tout cela est abandonné ; c’est bien loin, et il ne reste plus là-bas que ceux qui n’ont pas réussi à s’évader. Je ne sais comment ils vivent, et ça ne m’intéresse pas. Tu peux y aller. »

« Je réunis quelques bribes de ressources, je demandai Yaviaçào [on appelle ainsi la marchandise prise à crédit] aux maisons J. Adonias, Adelino G. Bastos, et Gonçalves Pereira et Cie, j’achetai un billet sur un paquebot de Amazon River, et je pris la direction du Tapajoz. À Itaituba nous nous rencontrâmes : Rufino Monte Palma, Melen-tino Telles de Mendonça et moi. Chacun de nous amenait cinquante hommes. Nous nous associâmes et nous réussîmes. Nous arrivâmes bientôt à l’embouchure de l’Iga-rapé Sâo Thomé. Là, nous trouvâmes toute une population abandonnée et sombre : des vieillards abrutis, des femmes à peu près nues, des enfants ankylosés et peureux. Les abris une fois construits et lorsque tout fut prêt, je réunis mon personnel et toute cette famille, et leur dis : « Voici la boia pour chacun – cartouche, sel et farine. Dans ma cahute, il n’y a ni pendule, ni calendrier ; le travail commence quand nous pouvons distinguer les contours de nos mains calleuses, l’heure du repos vient avec la nuit que Dieu nous a donnée. Ceux qui ne sont pas d’accord n’auront pas à manger ; ils devront se contenter de bouillie de noix de palmier et de sel de bourgeons de l’anaja à grosse tête [du bourgeon de ce palmier on extrait, en le faisant bouillir, un résidu amer et salé]. Nous avons des provisions pour soixante jours, et nous devons les mettre à profit ; nous ne pouvons pas perdre une seule heure de ce temps précieux. » Mes associés suivirent mon exemple et, soixante jours plus tard, nous avions 1 420 barriques [chaque barrique fait à peu près 130 litres] de châtaignes. Nous chargeâmes les pirogues et descendîmes avec l’équipage requis jusqu’à Itaituba. Je restai avec Rufino Monte Palma et le reste de la troupe pour prendre le bateau à moteur Santelmo qui nous fit attendre quinze bons jours. Arrivés au port de Pimentai, nous embarquâmes avec les châtaignes et tout le reste sur la gaiola Sertanejo, et à Belem nous vendîmes la châtaigne à 47 milreis 500 l’hectolitre (2 dollars 30), malheureusement il y en eut quatre qui moururent en voyage. Nous ne retournâmes jamais plus. Mais aujourd’hui, avec les prix qui vont jusqu’à 220 milreis l’hectolitre, le plus haut cours jamais atteint, d’après les documents en ma possession, pendant la saison 1936-37, quels avantages ne nous promet pas le travail de la châtaigne – qui est une chose certaine et positive – pas comme le diamant souterrain et son éternelle inconnue ? Voilà, amis Cuiabanos, comment on fait de la châtaigne de Para dans l’État de Mato Grosso. »

Encore ceux-là ont-ils, en soixante jours, gagné pour cent cinquante ou cent soixante-dix personnes un total équivalent à 3 500 dollars. Mais que dire des chercheurs de caoutchouc à l’agonie desquels mes dernières semaines de séjour me permettaient d’assister ?


9 C’est le commandement de la loi de Dieu, cela remonte au commencement du monde, la femme est purifiée au quarantième jour seulement. Si cela ne se fait pas, l’issue est triste. – Après la menstruation, la femme est immonde, l’homme qui la fréquente devient immonde aussi, c’est la loi que Dieu a fait, pour la femme. – C’est une chose très délicate, la femme.

10 Je t’ensevelis à un pied de terre, là-dessous.

Je te prends sous mes pieds autant que c’est possible,

Tu dois me délivrer de tout ce qui est danger ;

Je te libérerai seulement quand j’aurai achevé ma mission.

Sous l’invocation de saint Amaro se trouvera mon protecteur

Les ondes de la mer seront ma délivrance,

Dans la poussière de la terre sera mon repos.

Anges qui me gardez accompagnez-moi toujours

Et Satan n’aura pas la force de me saisir

Quand l’heure arrivera d’exactement midi

Cette oraison sera entendue,

Saint Amaro, toi et les suprêmes seigneurs des animaux cruels

Sera mon protecteur Mariterra (?)

Amen.