IV. Affect et processus d’affectation (1970)

Dans son travail considérable, dont l’étendue et la profondeur inspirent le respect, André Green nous convie en vérité à une sorte de parcours à travers tout l’édifice psychanalytique, et je pense qu’il est peu de points relatifs au thème de son rapport qui lui aient échappés36. Peut-être est-il même allé bien au-delà, si tant est qu’il existe quelque facette de l’édifice qui ne s’articule d’une manière ou d’une autre avec la question de l’afîect. Cela étant, il va de soi qu’au moment de parler d’un tel travail, on ne laisse pas d’être conscient du caractère arbitraire de l’entreprise, étant donné qu’en s’attachant à tel ou tel point, on en néglige nécessairement bien d’autres, peut-être des plus importants. Pour ma part, j’ai été ainsi amené à retenir en particulier l’une des notions proposées par Green, celle de procès ou de processus qui, tout en étant assez générale, me parait avoir le double mérite d’être féconde sur le plan théorique et de correspondre incontestablement à une réalité clinique.

Indépendamment des réflexions directes qui lui sont consacrées, cette notion imprègne littéralement le travail de Green, mais elle s’affirme peu à peu à mesure du développement en dessinant une trajectoire visible. Je n’en mentionnerai que quelques moments : la définition catégorielle de Paffect (p. 15), la double définition qui traite de l’affectation énergétique des représentations (p. 177), enfin celle de travail (p. 211). Je noterai aussi un terme clé introduit au passage, celui de « psychisation » (p. 182), qui est remarquablement illustré, dans un mouvement inversé, par une suite de propositions allant, par exemple, de : « J’ai réfléchi à ce que ma conversation avec mon ami Pierre m’a ouvert des horizons sur les raisons de mon attachement pour A... » à : « Mon corps est comme un poids mort... tout est étrange... j’ai un voile devant les yeux... » (p. 189).

Je me propose donc de relever certains aspects de ce procès pour en suivre les conséquences et, à partir de là, de formuler une sorte d’hypothèse générale sur l’affect. Une hypothèse, cela va de soi, que je ne puis développer réellement dans les limites d’une intervention et dont par conséquent je ne définirai que les lignes essentielles ; mais à laquelle je crois bon de m’arrêter dans la mesure où elle fait place à des questions en apparence purement terminologiques, tout en rendant compte positivement du balancement de la pensée de Freud devant l’idée d’affect inconscient.

Je noterai d’abord que tout au long du rapport d’André Green, l’idée s’impose que l’affect est lié à la notion de recherche, de poursuite ; c’est pourquoi sans doute l’auteur consacre quelques pages à l’étude des nuances sémantiques. De fait, l’affect est quelque chose qui advient, qui trouve sa place sur une trajectoire et prend sa pleine valeur au terme de ce que je nommerai un processus d'affectation, pour désigner l’aspect dynamique, l’orientation vers un but qui donnent au phénomène son caractère spécifique. Vu sous cet angle l’usage du terme d’afïect en général peut être mis en question, d’abord parce qu’il se présente pour le tout dont il n’est qu’une partie ; ensuite parce qu’en vertu de sa valeur substantive marquée, il tend à arrêter, à figer quelque chose d’essentiellement mouvant, tout en confondant dans la même idée des modes de fonctionnement psychique tout à fait différents. J’espère montrer qu’il ne s’agit pas là d’une simple querelle de mots, mais de questions bien fondées puisqu’elles portent sur la position topique de l’affect, l’opposition affect du Moi-affect du Ça, la notion d’afïect inconscient, etc. D’un côté Green nous dit que « l’essence de l’affect est en dehors du langage, mais qu’il peut se laisser dire par lui », de l’autre il nous rappelle aussi que « le Moi a pour fonction d’être le lieu où l’affect se manifeste, cependant que le Ça est le lieu où sont bandées les forces qui vont lui donner naissance ». L’affect ne trouve donc bien sa pleine définition qu’à la fin du parcours suivi par les forces dont il peut procéder. Ce parcours ou processus d'affectation, comme je propose de l’appeler, doit concerner tous les systèmes psychiques, alors que l’affect lui-même reste étroitement lié à la conscience, ou plus exactement au système perception-conscience, pour tenir compte des articulations verbales, des éléments moteurs et des sensations. c L’affect, selon Green, est regard sur le corps ému, il est pris entre le corps et la conscience. » En ce sens, et au regard de la théorie, car pour la praxis la notion est parfaitement légitime, il n’y aurait pas à strictement parler d’affects inconscients. Les fameux « germes en puissance », les Affekt-bildungen dont parle Freud dans les Écrits métapsychologiques, seraient à considérer comme des stades originaires du processus d’affectation, des moments premiers au sens naturel et mécanique. C’est peut-être à cela que Green fait allusion — j’espère ne pas altérer sa pensée — lorsqu’il mentionne une certaine catégorie d’affects surgis de l’intérieur du corps, par une élévation subite d’investissement née sans le secours de la représentation (p. 177). Pour ma part, je pense que ce temps élémentaire d’une élévation du niveau d’investissement, au plus profond de l’appareil psychique, existe régulièrement quels que soient les facteurs déclenchants, y compris la confrontation avec une représentation Cs. Mais de toute manière, l’affect dans son sens plein, c’est-à-dire délimité, inextricablement lié à l’existence d’un Moi pour l’éprouver (p. 166), ne trouve sa place qu’assez tard sur la trajectoire du processus d'affectation, laquelle, plus ou moins complète, plus ou moins complexe, suppose la dissociation des conglomérats primitifs et, à son terme, de nouvelles articulations et dissociations. Il s’agit donc d’un mouvement progressif de différenciation qui peut s’arrêter en cours de route par suite des aléas des articulations entre sensations, représentations de choses et représentations de mots. Pleinement développé, presque au sens d’une maturation, l’affect ne peut être conçu que dans son rapport avec la mémoire, il pourrait même n’être dans son sens étroit que le souvenir d’une expérience, ou mieux encore, le souvenir d’une élaboration tendancieuse effectuée dans le passé. A cet égard, j’attache beaucoup d’importance à cette remarque de Green, selon laquelle « aucune notion plus que l’affect n’est plus directement liée à la dimension historique » (j’ajouterai toutefois à condition que celle-ci ne soit pas conçue comme pur enregistrement de faits). Ailleurs, lorsque la trajectoire ne s’accomplit pas complètement, les qualités propres de l’affect ne s’affirment plus avec autant de netteté, car alors il se produit des décalages entre sensations et représentations, qui peuvent parfois être de l’ordre fonctionnel. Le patient, par exemple, pleure sans savoir pourquoi, ou plutôt presque sans le savoir. Dans ce cas, Green l’a bien noté, l’affect est devenu avant tout une défense contre la représentation. Il arrive aussi — cela m’est surtout apparu dans le deuil — qu’il soit une défense contre le développement d’un autre affect. Mais quoi qu’il en soit, la relation avec le système perception-conscience est prépondérante, et j’accentuerais même volontiers l’importance de la notion de sensation, comme Green le fait en particulier dans l’examen critique du manuscrit G (p. 23). Dès lors je suis quelque peu arrêté par les notions d’affect du Ça et d’affect du Moi, ainsi que par celle d’affect inconscient, car même si l’on sépare comme il convient les manifestations où l’économique prévaut de celles, plus complexes, où le travail de représentation est plus largement engagé (« effet de symbolisation », au sens de Green), il demeure que la distinction entre ces deux types d’affects doit dépendre essentiellement du degré de stabilité de l’investissement du Moi et de la relativité de son pouvoir d’inhibition. Dans les deux cas, toutefois, on se trouve à une même extrémité du processus d’affectation, un seuil a été franchi.

Deux notions auxquelles Green s’est attaché peuvent éclairer ce passage de l’accession à l’affect enregistrable par la conscience, donc à l’affect proprement dit, ce sont la décharge et le régime économique. A mon avis, ces deux notions doivent être prises en considération, étant propres à ôter aux distinctions topiques et structurales ce qu’elles pourraient avoir de facilement figé (c’est un point que j’ai déjà eu l’occasion de traiter)1.

Les affects, écrit Freud, correspondent à des processus de décharge. Et ailleurs : « Les investissements pulsionnels cherchant 37 la décharge, c’est, à notre avis, tout ce qu’il y a dans le Ça. » Cette formulation est en accord avec un énoncé plus ancien, où il est dit que le noyau de l’inconscient est constitué par des représentations qui veulent1 décharger leur investissement. Je pense qu’il convient de souligner les verbes chercher et vouloir, parce qu’ils sous-entendent qu’à partir d’un certain enracinement somatique, une certaine quantité orientée s’est heurtée à un obstacle et que la décharge de cette quantité ne peut s’effectuer que dans un autre lieu que celui où elle est née. L’obstacle, il serait trop long d’en traiter réellement ici, mais il est probable qu’il est à mettre au compte d’un contre-investissement primaire, et le lien avec Éros, cause d’un détour, serait alors à discuter. Quant à la décharge, est-il nécessaire de rappeler qu’elle est distincte de la libre circulation de l’énergie, celle-ci n’exprimant précisément que la recherche de la décharge ? Déplacement et condensation ne représentent que la quête de l’énergie, son mouvement vers une issue. Tantôt il peut s’agir d’une décharge fractionnée, c’est-à-dire impliquant parallèlement toute une série de liaisons, un regroupement des sensations, des représentations et des divers effets moteurs où s’épuise le quantum énergétique restant ; tantôt c’est une décharge massive — l’effraction dans le Moi dont parle Green — qui court-circuite tout le travail articulant les diverses représentations pour déboucher sur des modifications fonctionnelles accompagnées d’une tendance à une libération par l’acte ou par l’action. Action qui, du reste, peut encore retracer une certaine histoire plus ou moins oubliée. Enfin, lorsque l’échelon de l’acte est lui-même court-circuité, le destin du processus d’affectation ne permet pas de parler d’affect, car il peut être absolument silencieux. Les forces engagées n’ayant acquis aucune qualité, elles contribuent à une sorte d’excitation pure qui tend à se décharger dans l’organique, lieu qui est celui où le processus s’engage et qui prend pour l’appareil psychique la même valeur que le monde extérieur. Cette sorte d’aller et retour presque sur place, qui éjecte le corps même et représente le trajet le plus court, impose fortement l’idée du principe d’inertie ou de nirvana. On reconnaîtra ici certains aspects de ce qu’on est convenu d’appeler l’ordre psychosomatique, toutefois j’ajouterai que même dans ce cas extrême, il est parfois possible de repérer quelque chose d’équivalent à une qualité : c’est la rage, avec ses relations étroites avec la contrainte, la frustration et l’agression.

Ainsi, contrairement à André Green — mais cela reste un point de discussion —, je ne conçois guère, compte tenu de mes prémisses, que la décharge puisse s’accomplir au lieu même où la tension est née, c’est-à-dire dans le Ça, à moins d’étendre à l’extrême ses limites, comme le voulait Groddeck, ou bien encore de problématiser les distinctions topiques et structurales, comme j’ai dit tout à l’heure que je le croyais utile.

C’est ici qu’intervient la notion de régime économique qui me parait capitale et à laquelle du reste j’ai consacré beaucoup d’attention dans un travail antérieur. Green ne l’a pas non plus négligée, et nos points de vue se rejoignent de nouveau lorsqu’il souligne que le point de vue économique ne se limite pas à l’aspect quantitatif, mais qu’il faut tenir compte de la transformation du statut de l’énergie, de son passage de la libre circulation à la liaison. Dans cette perspective, l’afïect au sens étroit que je lui ai donné dans le processus d’affectation naît au décours d’un moment précis, celui d’une expérience économique définie par une reprise de la libre circulation de l’énergie là où elle est normalement liée — étant exclu le domaine des petites quantités engagées en particulier dans l’épreuve de réalité, le jugement, etc. Tout se passe comme si les lois du processus primaire étaient venues tout à coup, quoique brièvement, régir le système supérieur. L’accession limitée et momentanée d’une libre circulation de l’énergie à ce niveau tout à la fois émeut et permet des liaisons qualitatives nouvelles. En son tout premier début, la situation est sans doute comparable à celle où la quantité déferle dans le Moi, comme Green le décrit, mais où grâce au pouvoir d’inhibition du Moi elle évolue dans un registre différent. On peut dire que la mémoire est réellement engagée dans l’expérience, engagée et nourrie du fait de la constitution de nouvelles traces mnésiques (on ne se souvient que de ce qui vous a touché).

C’est ici que je retrouve un des aspects de la notion de « psychisation » introduite par Green. Si l’affect naît avant que de nouvelles liaisons s’établissent, au moment où la « séparation économique » entre les divers éléments d’un complexe de représentations est précisément suspendue, on conçoit qu’il n’est plus seulement lié à un quantum, mais aussi à des modifications de régime énergétique. Considérées sous cet angle, on voit une fois de plus combien les frontières entre les systèmes psychiques sont fluides. Dans une sorte de pulsation qui est la vie même, les distinctions topiques sont mises en question, remaniées. Il s’agit là, à mon avis, d’un temps primordial du processus d’affectation qui précède et annonce l’émergence imminente de l’affect proprement dit, celui-ci étant spécifié à partir d’un état proche de la dépersonnalisation, où ce qui a trait au corps, à l’émoi, à la sensation, à l’ébranlement, au changement se trouve enchevêtré. Il va de soi que cet état n’a pas les mêmes connotations que les accès dramatiques de la névrose de dépersonnalisation, pour ma part je pencherais à le considérer comme la phase centrale du processus d’affectation, lequel ici aboutit enfin à l’affect susceptible de toutes ses nuances. Ainsi les émois vécus dans la dépersonnalisation ne peuvent être mis sur le même plan que les affects, puisqu’ils n’en sont que les temps premiers et nécessaires. Ce sont des moments fugaces, à la limite de l’indicible le plus souvent, mais qui ne sont jamais absents, si recouverts qu’ils soient sur le moment par l’affect lui-même qui rejette ainsi ce qui a permis sa naissance. Ce temps de la dépersonnalisation pourrait correspondre à ce que Green nomme l'événement dans son modèle théorique. Pour lui, en effet, il s’agit d’une rupture dans une trame, d’un moment où se condensent des expériences diverses dans lesquelles le « saisissement » est régulier et source d’inquiétante étrangeté. Je reconnais toutefois qu’à mon sens, s’il existe un certain rapport entre ce temps de dépersonnalisation et l’événement dont parle Green, leurs fonctions ne sont pas superposables. Pour proposer une image, je dirai qu’à la position de structure transitionnelle de la névrose de dépersonnalisation dans la nosographie des psychonévroses correspond la situation transitionnelle du phénomène de dépersonnalisation dans la trajectoire du processus d’affectation. Et c’est là que se situent les modifications souvent brusques du régime énergétique. Or, on le sait, la dépersonnalisation est relative à une perturbation de l’économie narcissique. Green écrit à ce propos, en rappelant la situation du sujet contemplant sa propre image dans le miroir : « L’affect est un objet de fascination hypnotique pour le Moi. L’affect est ce qui, dans l’analyse, maintient le Moi dans une position de dépendance par rapport au narcissisme. » En tout cas, la situation décrite ici est bien de celles qui se colorent d’inquiétante étrangeté : en se découvrant, le sujet se sépare de lui-même pour se retrouver, et cette expérience, qui à un moment donné peut être singulièrement dépersonnalisante, engage pleinement le corps et la sensoria-lité. Ainsi, la saisie de l’identité passerait par l’expérience d’un ébranlement initial, c’est-à-dire un saisissement.

Faute de pouvoir ici développer entièrement mes vues, je les résumerai en disant que le processus d’affectation est un mouvement qui participe à la découverte que le sujet fait de son identité, et qu’il décrit une trajectoire dans laquelle un phénomène apparenté à la dépersonnalisation occupe une place centrale, celle d’un agent de transition, avant que ne se forment les affects proprement dits. Ces derniers, lorsqu’ils ne se limitent pas à leur rôle de témoin et à leur fonction de décharge, c’est-à-dire lorsqu’il existe un Moi suffisamment investi pour disposer de son pouvoir d’inhibition, permettent lj resaisissement du passé, participent à la constitution de nouvelles traces mnésiques et à l’élaboration de l’actuel qui constituera le passé vivant de demain.

« C’est par la souffrance que s’atteint la vérité du sujet », écrit André Green, je dirais que c’est par l’affect et le processus dont elle est l’aboutissement.

Enfin, si l’hallucination négative est la représentation de l’absence de représentation, plutôt que de considérer avec Green le phénomène comme l’effet le plus saisissant de l’affect, je le rattacherais à un temps particulier, transitoire du processus d’affectation. L’hallucination négative serait alors relative à un échec du processus d’affectation, lorsqu’il tourne court au lieu de s’accomplir jusqu’au bout, puisqu’en définitive la vocation de l’affect est de parvenir enfin à se dire.


36 On pourrait rapprocher ce que j’ai en vue ici de la notion lacanienne de forclusion.

37 C’est nous qui soulignons.