I. Un cas de masochisme pervers Esquisse d'une théorie (1972)

La recherche de l’échec, de la peine, l’assouvissement d’un besoin profond de châtiment, c’est bien avec cette trame commune à la plupart de ses patients que l’analyste a essentiellement à faire. Sur ce masochisme dit moral, et dans lequel la sexualité semble de prime abord bien peu engagée, beaucoup a été écrit. Il en va de même de cette autre forme de masochisme où le devant de la scène est occupé par une vie fantasmatique importante, liée directement à la satisfaction sexuelle, et où le sujet s’imagine être humilié, maltraité, réduit à merci.

En revanche, le masochiste pervers, celui chez qui les sévices sont bel et bien agis, qui vit dans son corps ce qui n’est que fantasme pour certains, et qui en tire jouissance, le psychanalyste n’a guère l’occasion de le rencontrer. C’est pourquoi la plupart des travaux concernent en fait surtout le masochisme moral et le masochisme dit féminin, même lorsqu’on reconnaît avec Freud que leur base commune est bien le masochisme érogène.

L’intérêt théorique du masochisme pervers est si évident qu’on pourrait s’attendre, lorsqu’il vous est donné d’en observer un cas, qu’on s’y attachât sans retard. Pourtant l’observation dont il va être question ici a été relevée voici plus de dix ans, et je ne pense pas qu’on puisse mettre ce long délai entre parenthèses, car il dit précisément sur le cas quelque chose d’essentiel et de significatif. Au demeurant, le matériel ne provient pas d’une cure, mais de deux très longs entretiens qu’à l’époque je n’ai pas souhaité poursuivre, ce qui eût été

possible, de même que j’ai différé longtemps le moment de m’y intéresser. En effet, les pratiques perverses dont il s’agit ici sont si extrêmes, si spectaculaires, que l’on reste d’abord interdit. A tel point que presque tout ce qui a été rapporté à cet égard parait terne lorsqu’on le compare aux sévices endurés par mon sujet. Ce tableau inspirera sans doute à beaucoup un mélange de fascination et d’incrédulité horrifiée, avec le sentiment aigu que tout ce qu’on en dira ne sera jamais qu’une rationalisation défensive plus ou moins réussie.

Monsieur M., mon sujet, était peut-être bien lui-même de cet avis ; en tout cas, malgré la grande aménité et la simplicité avec laquelle il se présentait, il laissait deviner une attitude narquoise et provocante à l’égard de l’interlocuteur (le trait démonstratif de Th. Reik). Ces particularités relationnelles expliquent au moins autant que la monstruosité des pratiques perverses mon peu d’empressement à étudier le cas.

Monsieur M. était âgé de soixante-cinq ans lorsque j’ai été amené à m’entretenir avec lui. Il avait été découvert par une collègue radiologue qu’il avait consultée à la suite d’une hémoptysie restée sans lendemain. Cette collègue avait pratiqué l’examen physique, relevé minutieusement toutes les traces des pratiques perverses et procédé à un premier entretien, au cours duquel elle avait invité notre sujet à venir me voir. Monsieur M. accepta la proposition sans difficulté, en expliquant que cela pourrait être utile un ’our à d’autres personnes ayant la même perversion que lui. Il reconnut en outre qu’il espérait peut-être trouver là quelque occasion d’être humilié, et en même temps de comprendre mieux son étrange statut. Sa curiosité était en effet demeurée insatisfaite car, ayant tout lu sur le masochisme, il avait été régulièrement déçu. En fait, bien d’autres facteurs, on le verra plus loin, jouaient également dans sa décision.

En apparence, M. avait les dehors et les habitudes d’un monsieur bien tranquille. Il tenait du reste absolument à ce que son entourage familier, ignorant tout de sa perversion, ne risquât en aucun cas d’en être informé. Maintenant retraité, il avait été un ouvrier hautement qualifié en radio-électricité. On l’avait tenu en une telle estime, en raison même de sa compétence, qu’il avait pu imposer à ses employeurs toute une série de conditions de travail, en particulier relativement aux horaires et à la durée des vacances. Il répugnait tout spécialement à l’idée d’exercer une autorité, d’occuper un poste dirigeant. Donner des ordres ou en recevoir lui semblait être de nature à aliéner sa liberté ! Liberté à laquelle il était très attaché, et qui s’exprimait dans les longues marches solitaires qui occupaient ses vacances. Il vivait dans un petit pavillon de banlieue, avec sa fille adoptive et le mari de celle-ci. Bref, une existence singulièrement dépourvue de masochisme moral. Mais quel contraste lorsque son corps était exposé ! Les notions de quantité et d’intensité étant de nature, lorsqu’elles atteignent un certain niveau, à modifier la qualité et le sens d’un phénomène, on peut a priori penser que les pratiques masochiques ne font pas exception. J’exposerai donc ces pratiques en détail, on pourra du reste y trouver matière à modifier certaines conceptions sur la perversion en cause.

Soit, pour commencer, la liste des tatouages relevés avec précision et qui couvrent pratiquement le corps entier, le visage excepté. Un tatouage postérieur, « Au rendez-vous des belles queues » ; latéralement, avec une flèche : « Entrée des belles pines » ; devant, en plus des pénis tatoués sur les cuisses, une liste impressionnante : « Je suis une salope », « Je suis un enculé », « Vive le masochisme », « Je ne suis ni homme ni femme, mais une salope, mais une putain, mais une chair à plaisir », « Je suis une chiote vivante », « Je me fais pisser et chier dans la bouche et j’avale tout avec plaisir », « J’aime recevoir des coups sur tout le corps, frappez fort », « Je suis une salope, enculez-moi », « Je suis une putain, servez-vous de moi comme d’une femelle, vous jouirez bien », « Je suis le roi des cons, ma bouche et mes fesses s’offrent aux belles pines ». Quant aux cicatrices et aux traces de sévices, elles ne sont pas moins saisissantes. Le sein droit a littéralement disparu, il a été brûlé au fer rouge, traversé par des pointes, et arraché. L’ombilic est transformé en une sorte de cratère, du plomb fondu y a été introduit et maintenu, en raison des projections dues à la sueur, par une tige métallique portée au rouge. Des lanières avaient été découpées dans le dos pour y passer des crochets afin que Monsieur M. puisse être suspendu pendant qu’un homme le pénétrait. Le petit orteil du pied droit manque, il aurait été amputé par le sujet lui-même avec une scie à métaux, sur ordre du partenaire. La surface de section de l’os étant irrégulière, elle aurait été égalisée avec une râpe. Des aiguilles ont été introduites un peu partout, dans le thorax même. Le rectum a été élargi, « afin qu’il ait l’air d’un vagin ». Des photographies ont été prises au cours de cette intervention. Ce qui est à noter, c’est qu’aucun de ces sévices n’a été suivi de la moindre suppuration, même lorsqu’il s’agissait d’introduction de corps étrangers, aiguilles, clous, morceaux de verre, etc. De même, pendant des années l’ingestion quotidienne d’urine et d’excréments a été parfaitement supportée. M. avait montré à l’interniste, à la demande de cette dernière, divers instruments de torture : planchettes munies de centaines de pointes, roulette portant des aiguilles de phonographe et montée sur un manche, qui servait à le battre. Enfin, chose remarquable, l’appareil génital n’avait pas échappé aux pratiques.

De nombreuses aiguilles de phonographe étaient fichées à l’intérieur même des testicules, comme en témoignaient les radiographies. Le pénis était entièrement bleu, peut-être à la suite d’une injection d’encre de Chine dans un vaisseau. L’extrémité du gland avait été fendue avec une lame de rasoir, afin d’en agrandir l’orifice. Un anneau en acier, de plusieurs centimètres de diamètre, avait été placé à demeure à l’extrémité de la verge, après qu’on eut fait du prépuce une sorte de coussin rempli de paraffine. Une aiguille aimantée était fichée dans le corps du pénis, c’était si j’ose dire un trait d’humour noir, car le pénis, démontrant ainsi sa puissance, avait le pouvoir de dévier l’aiguille de la boussole. Un second anneau, amovible celui-là, enserrait l’origine des bourses et la base du pénis.

Tout ce qui vient d’être rapporté était donc parfaitement vérifiable. Les traces des sévices décrits attestaient sans ambiguïté la véracité des dires du sujet. Et pourtant — est-ce à mettre au compte d’une attitude défensive de ma part ? — j’ai parfois douté, sans pouvoir fonder ce doute sur quoi que ce soit, de l’exactitude de certains faits incontrôlables. Mais pourquoi aurait-il menti sur tel point, lorsque tant d’autres étaient avérés ? Je l’ignorais, cependant je conservais de vagues doutes notamment sur ce qu’il rapportait de sa femme et sur un passage à l'acte agressif.

M. épouse à l’âge de vingt-cinq ans une cousine, plus précisément la fille du fils du frère de sa mère. Elle est âgée alors de quinze ans environ, une dispense aurait été nécessaire. Cette cousine n’est nullement destinée à jouer le rôle bien connu de la femme autoritaire et cruelle, elle est en effet masochiste comme M., et c’est précisément en découvrant leur perversion commune qu’ils se rapprocheront l’un de l’autre. Certes, ils auront l’occasion de s’infliger mutuellement quelques sévices, « par affection l’un pour l’autre » en quelque sorte. Mais là n’est pas l’essentiel, car tortures, sévices et humiliations sont imposés le plus souvent par un ou deux tiers, toujours des hommes, qui jouent le rôle de sadiques. La place de la victime est tenue aussi bien par M. que par sa femme. Celle-ci endure des tortures telles, est dominée par l’exigence perverse à un tel degré, que son énergie tout entière s’y perd. Elle meurt à l’âge de vingt-trois ans, de tuberculose pulmonaire. A titre d’exemple de ses pratiques, je dirai seulement qu’elle se faisait posséder par le sadique lorsqu’elle était suspendue par les seins, traversés par des crochets de boucher. Elle avait été à plusieurs reprises crucifiée « au sol, car en position verticale il y aurait eu risque d’asphyxie ». M. exagérait-il sur ce point ? Il me laissait également perplexe quant à sa capacité de couvrir à la marche, pendant ses vacances, des distances s’élevant à des centaines de kilomètres. Une autre circonstance évoquée par lui pouvait déconcerter : il aurait été une fois victime d’une agression nocturne, à laquelle il aurait réagi en saisissant son agresseur à la gorge de telle sorte qu’il l’aurait laissé pour mort. M. pensait même l’avoir tué, car on aurait découvert le lendemain le cadavre d’un homme porteur d’une fracture du larynx. Si j’ai douté de la vérité de ces deux derniers points, c’est surtout parce qu’ils me sont apparus comme essentiellement liés à un moment précis de l’entretien. De toute évidence, ils avaient dans la relation que M. avait liée avec moi une fonction bien déterminée, dans la mesure où ils trahissaient sa conviction profonde de disposer d’une puissance sans égale.

De sa vie conjugale, brève puisqu’elle n’a duré que huit ans, il convient de souligner quelques aspects. C’est tout d’abord une relation affective riche. M. semble avoir été profondément attaché à sa femme, qu’il décrit comme douce et aimante : « Huit années de mariage, dira-t-il, huit années de bonheur sans nuages. » Ensuite, c’est l’existence, pendant les trois premières années de mariage, d’une activité sexuelle « normale », source de plaisir, mais poursuivie parallèlement aux pratiques masochistes, lesquelles par conséquent auraient pu ne pas être à tout moment une nécessité. Le renoncement définitif au coït a été considéré par M. comme faisant partie intégrante des exigences masochiques. Survenu quelques années après la naissance de leur fille, ce renoncement définitif a été ordonné par un sadique, la femme de M. ayant donné son accord, et sanctionné par la pose de l’anneau dont il a été question. Pour M., sa femme semblait jouer un double rôle : d’une part, lorsqu’elle subissait les sévices infligés par le ou les sadiques — ils étaient parfois deux —, elle offrait à son mari, qui se masturbait dans le même temps, la possibilité de s’identifier avec ce qu’elle endurait ; d’autre part, elle lui donnait une occasion supplémentaire de vivre une humiliation. Ainsi lorsque, étouffant entre sommier et matelas, il assistait aux rapports sexuels que sa femme avait au-dessus de lui avec le partenaire, lequel venait de le gifler, de lui faire baiser ses mains et ses pieds, et de lui ordonner d’absorber ses excréments.

La mort de sa femme, à laquelle les sévices subis n’ont sûrement pas été étrangers, a profondément affecté M. Il sombre dans un état dépressif, et contracte à son tour une tuberculose pulmonaire dont il guérit complètement après deux ans de sanatorium.

Les pratiques masochiques, qui avaient tout à fait cessé pendant cette période, reprennent alors, surtout avec des hommes de rencontre, car les relations avec les anciens partenaires avaient rapidement pris fin. Un remariage avec une prostituée, qui avait été choisie dans l’espoir de trouver une partenaire avertie, se termine bientôt par un divorce. Les activités illégales de cette seconde femme, activités d’entremetteuse en particulier, l’exposaient à des poursuites judiciaires, ce dont il ne voulait à aucun prix. Il laisse entendre, d’autre part, qu’il avait été choqué par le manque de moralité de sa nouvelle compagne. De ce mariage il ne conserve que la petite bonne qui les servait, et dont il fait sa fille adoptive. M. a alors quarante-six ou quarante-sept ans. C’est le moment où ses pratiques perverses s’arrêtent tout à fait. Sa vie désormais se déroule entièrement dans le milieu familial qu’il s’est créé, auquel il est fort attaché, et qui ne sait rien de son singulier passé. Avec sa vraie fille, il n’a pratiquement plus de relations autres qu’épistolaires. Il me dira d’elle qu’il ne croit pas qu’elle soit masochiste, « sauf qu’elle a eu dix enfants ».

Avant d’aborder l’examen des questions qui découlent d’un tel cas, il me paraît nécessaire d’envisager en particulier trois éléments : 1) le masochisme de M. du point de vue de son évolution ; 2) sa relation avec la douleur physique ; 3) ses rapports avec autrui.

Fils unique de gens assez âgés, M. décrit ses parents comme pleins de prévenance à son égard : une mère très tendre, un père un peu plus rigide. M. aurait été très attaché à eux, et se serait surtout progressivement rapproché de son père, lequel était très attentif à sa scolarité, sans sévérité excessive. Tout cela peut paraître bien banal. Toutefois, M. se souvient d’avoir vu, vers l’âge de quatre ans, une petite fille, une voisine, dont il a même gardé le nom en mémoire, et qui mangeait ses excréments. A ce propos, il dit : « J’étais dégoûté, mais après j’y ai repensé. » De même, à un autre moment de l’entretien, à propos d’une lecture sur les fakirs, il me dit : « Cela m’a semblé d’abord terrible, puis j’y ai repensé. » La précocité de l’apparition du masochisme érogène, souvent évoquée par les auteurs, existe bien chez M., puisque les pratiques ont commencé quand il avait dix ans. C’est au collège qu’il a pris conscience de sa recherche des punitions corporelles, de son attirance pour l’urine. Après un temps fort bref, où une certaine répugnance semble l’avoir arrêté, les pratiques masochiques s’engagent et s’amplifient. Sodomisé par un surveillant, il devient l’objet de sévices multiples de la part de ses camarades, sévices dont le caractère sexuel était évident. Toutefois, ses camarades reculaient souvent, n’osaient pas passer entièrement à l’acte, par exemple, pour lui traverser le bras avec des aiguilles, ils se contentaient de lui en donner l’ordre. Dans les jeux sexuels, il adoptait exclusivement une position féminine : « J’étais carrément la fille publique, et ça me satisfaisait. » C’est avec le mariage que son masochisme prend un plein développement. M. et sa femme, tout en ayant, comme je l’ai dit, une activité sexuelle normale, s’engagent parallèlement dans un masochisme partagé : « Ça m’a plu de souffrir par elle, et elle par moi. » Ensuite, la pensée d’un tiers s’est imposée. Un, puis deux amants réguliers vont partager pendant trois ans leur existence. Si l’on considère l’évolution du cas, le poids du facteur constitutionnel paraît incontestable puisque M. a épousé sa cousine, laquelle avait commencé des pratiques masochiques dès l’âge de onze ans, à une époque où elle ne le connaissait pas encore (elle s’introduisait déjà des aiguilles sous les ongles). Par surcroît, M., âgé de vingt et un ans, découvre à la mort de son père, en parcourant sa correspondance, que ce dernier était sans doute également masochiste. Outre cet élément constitutionnel important, il faut également noter l’extinction du masochisme de M. entre sa quarante-cinquième et sa cinquantième année. Au début de cette période, il a encore quelques rares aventures homosexuelles, puis toute pratique perverse disparaît. Toutefois, chose remarquable, d’assez fréquentes pollutions nocturnes se produisent encore, à la suite de rêves érotiques dont le contenu est devenu parfaitement hétérosexuel, et de plus en plus rarement masochique. M. me dit que dans ses rêves il se trouve avec une femme « voluptueuse avec laquelle les rapports sexuels se rapprochent de l’amour normal ». Il ajoute : « L’intérêt s’est éteint, j’avais évolué, si j’en juge par les rêves, c’est redevenu normal. » (En effet ses anciens rêves avaient un caractère strictement masochique.) Le masochisme de M. a donc décrit une véritable trajectoire depuis le moment qui en a précédé l’apparition clinique — cette constitution à laquelle M. attache lui-même une grande importance — jusqu’à celui où la perversion s’éteint. Pendant un long temps, et cela dès la prépuberté, la perversion semble avoir été presque l’unique occupant de la scène. Mais si l’on considère qu’ensuite M. avait été capable d’avoir parallèlement une activité sexuelle normale, que ses rêves retrouvent tardivement, on peut dire que la perversion, toute liée qu’elle était au destin du sujet, a été comme ajoutée à sa sexualité « normale » pour répondre, du moins on peut le supposer, à une exigence économique. C’est en considérant de telles évolutions que je serais amené à préférer au terme de masochisme celui de mouvement maso-chique, qui implique l’idée d’un développement dans le sens du masochisme moral (dont le masochisme pervers de M. serait un raté). Ce ratage du développement explique à mon sens le caractère massif et radical de la perversion dont j’ai tracé le tableau. C’est parce que M. est resté arrêté à une phase primitive du mouvement que, chez lui, les lois communément énoncées sur le masochisme pervers ne se vérifient pas. Par exemple, les organes génitaux de M. ne sont nullement préservés. De même dans son cas il n’est pas vrai que les tortures masochiques réelles soient moins graves que les cruautés imaginées. Enfin on ne trouve pas non plus dans sa vie la femme cruelle et autoritaire dont le masochiste fait classiquement sa partenaire, mais au contraire, un autre lui-même, masochiste comme lui, et vivant ses pratiques sur le même mode radical qu’impose ici l’arrêt précoce du mouvement.

Quant au problème de la douleur physique envisagée sous l’angle de sa mystérieuse capacité de mener à l’extase érotique et à l’orgasme, M. nous enseigne que c’est bien la souffrance, et non pas, comme l’ont soutenu certains auteurs, en particulier Th. Reik, l’angoisse et la terreur, qui s’associe d’abord au plaisir, puis à la jouissance orgastique. Le lien élémentaire entre l’intensité de la douleur et l’intensité de la jouissance est sous-jacent à tous les propos de M. et parfois mentionné explicitement : & Dans l’ensemble, dit-il, c’est la douleur qui déclenchait l’éjaculation. » De là l’attitude caractéristique du masochiste, qui exige sans cesse de son partenaire un surcroît de tortures. M. parle volontiers de surenchère. A ce moment il ne craint plus rien et c’est le sadique qui recule devant le caractère extrême de la demande : « Au dernier moment, le sadique se dégonfle toujours. » Il semble au demeurant que la douleur assume une double fonction : d’une part elle catalyserait l’excitation sexuelle, d’autre part elle l’amplifierait et la porterait à son acmé tout en perdant elle-même sa spécificité. En ce sens aucune limite ne lui est imposée. « Toute la surface de mon corps était excitable par l’intermédiaire de la douleur. » Ce qui indique une mutation radicale de la sensibilité. Cependant la douleur en elle-même ne constitue pas le plaisir terminal. Elle n’en est que le moyen. M. sait fort bien faire la distinction : « A l’endroit même, au début, j’ai mal, puis vient l’érection. On continue, on va plus loin, le plaisir se débrouille... L’éjaculation survenait au moment où la douleur était la plus forte... Après l’éjaculation je souffrais tout bêtement. » C’est bien cet aspect de la douleur comme moyen que Freud a en vue dans Le Problème économique du masochisme lorsqu’il pose que « la douleur et le déplaisir ne sont pas des buts, pas plus que des avertissements, mais des moyens d’atteindre un but qui est toujours le plaisir 38 ». Dans une pareille transmutation y a-t-il encore douleur à proprement parler ? On pourrait en discuter, car la douleur, en l’occurrence, n’est que l’un des nombreux processus internes qui, d’après Freud, contribuent à l’excitation sexuelle « dès que leur intensité a dépassé un certain seuil quantitatif ». Elle n’est privilégiée que dans la mesure où elle est beaucoup plus facilement que d’autres processus à la disposition de l’individu. La preuve que la douleur appartient bien au domaine des « moyens » et de la quantité, c’est que M. exige sans cesse des stimuli plus forts qui, vu leur haut niveau, sont sans comparaison avec les jeux préliminaires. Mais M. ne demande pas seulement des tortures de plus en plus douloureuses. Il veut les prolonger, les suspendre, les faire recommencer, les varier, en quoi il se montre sans le savoir un bon adepte de Freud qui dit par exemple dans Malaise dans la civilisation : « Toute persistance d’une situation qu’a fait désirer le principe de plaisir n’engendre qu’un bien-être assez tiède ; nous sommes ainsi faits que seul le contraste est capable de nous dispenser une jouissance intense, alors que l’état lui-même ne nous en procure que très peu. » M. était passé maître dans l’art de provoquer le contraste, c’est-à-dire des augmentations et des diminutions de la quantité de stimuli dans un intervalle de temps donné. Avec ces notions de quantité et de temps, on possède les données caractéristiques qui éclairent en partie la singulière complicité de la douleur physique et de la jouissance. De la recherche infinie de la douleur, telle que M. nous en offre l’exemple, on peut déduire logiquement un besoin également infini de jouissance. C’est pour obtenir une jouissance aussi aiguë que possible que M. organise les sévices cruels qui doivent lui être infligés.

Il éprouve sans aucun doute « la joie de satisfaire un instinct resté sauvage, non domestiqué par le Moi » qui, selon Freud, « est incomparablement plus intense que celle d’assouvir un instinct dompté » (Malaise dans la civilisation). Mais on aurait tort de croire que cette joie, il est libre de la vouloir ou de la refuser. Paradoxalement elle lui est imposée. Il est pour ainsi dire condamné à jouir, et c’est ce qui rend sa figure si malaisément déchiffrable. Souffrir les pires tourments pour jouir en vertu d’une contrainte absolue, telle est la fatalité que M. a dû subir la plus grande partie de sa vie.

Tout comme les rapports de M. avec la douleur physique, ses relations avec autrui tranchent par certains côtés sur le tableau généralement admis. Comme on sait, la plupart des auteurs mettent en relief la recherche de l’humiliation. Surtout, me semble-t-il, lorsqu’ils ont tendance à reléguer à l’arrière-plan la douleur physique prise en elle-même : les sévices ne seraient que rarement impressionnants, ils respecteraient les organes génitaux, la souffrance ne saurait dépasser un certain seuil, etc. On a vu qu’il n’en était rien et que la douleur physique était précisément l’objet d’une surenchère. Cependant il va de soi que si douleur physique et humiliation appartiennent à deux registres différents, le fait que la torture est obligatoirement infligée par un tiers ou exécutée sur son ordre crée entre les deux phénomènes un lien des plus étroits. Comment M. vivait-il cette corrélation ? D’après lui, ce qu’il désirait c’était « avant tout un abaissement de la personnalité ». Pour réaliser ce « véritable suicide moral », tout lui était bon, dès lors que M. et sa femme « étaient vraiment deux esclaves des deux amants ». Tout, c’est-à-dire, outre les tortures, la gifle banale ou l’ordre de se livrer à la coprophagie, qui semblait être à même de prolonger le « plaisir psychique » après l’éjaculation. L’homosexualité qui ici saute aux yeux est de l’aveu de M. destinée pour une large part à servir le besoin d’humiliation. Pour lui, la pratique homosexuelle a le sens d’une injure, témoin ces phrases qu’il se faisait commander d’inscrire dans sa chair même afin de rendre sa déchéance manifeste : « Je donnais l’impression d’être inverti, mais je ne l’étais pas par plaisir, mais par humiliation. Je n’en éprouvais pas de satisfaction physique, ça se passait sur le plan moral. » M. se dépeignait lui-même comme animé d’un puissant besoin d’être humilié, besoin dont l’homosexualité n’aurait été qu’un instrument, et de voir sa volonté complètement annihilée. Sans cesse revenaient dans ses propos des expressions comme : abstraction de la volonté, annihilation totale de la volonté, la volonté n’existait plus, abolition de la volonté, etc. Ce qui ne pouvait manquer de masquer quelque chose malgré le style général du discours qui, dans l’ensemble, restait mesuré, sans trace de théâtralité importante. Il y avait tout de même un rien d’excessif dans cette affirmation de renoncement à la volonté, « au profit de celui qui commandait ». Du coup, M. n’était plus seulement l’objet passif des sévices exercés par un autre, il n’était plus seulement celui qui se laissait faire, il passait à l’action, certes discrètement et sans en avoir l’air, grâce précisément au renoncement ostentatoire qui, tout radical qu’il fût, lui rendait en fait l’initiative. Certains verraient là un acte de soumission à l’égard d’un personnage chargé par le sujet de son propre sadisme. Ou encore, l’expression du désir fantasmatique d’être manipulé sexuellement et battu par le père. De fait, M. affichait sa déchéance en en multipliant les preuves afin qu’on ne soit pas tenté de la mettre en doute ou d’y voir autre chose. On a relevé depuis longtemps que la servilité, l’humilité du masochiste trahissent des afïects exactement opposés. Theodor Reik notamment y fait allusion, encore que dans un contexte différent, pour souligner que les scènes masochistes sont des inversions d’idées sadiques, la réanimation, la reproduction de ce que les enfants ont imaginé être l’activité sexuelle des adultes. M. confirmait cette façon de voir, car derrière sa façade d’aménité et son désir avoué de se trouver dans une situation humiliante en face de moi, je devinais le mépris profond que je lui inspirais à un je ne sais quoi de narquois dans son attitude, peut-être ce qui a incité Theodor Reik à parler de moquerie. « Le masochiste, dit Theodor Reik, est guidé par l’orgueil et le défi de Prométhée, même quand il veut se présenter comme Ganymède39. » C’était aussi l’avis de Wilhelm Reich. Lorsque M. s’avilissait dans une sorte de fécalisation de lui-même, exprimée explicitement, tout en s’identifiant avec une figure féminine déchue, c’était bien un écran de fumée qu’il créait. De même en ce qui concernait l’annihilation de sa volonté, qui elle aussi n’était qu’un simple masque. Abolir en soi toute volonté, c’est renoncer à la possession du phallus anal et narcissique. Donc renoncer à toute espèce de pouvoir. Et c’est cela que M. aurait voulu ? Il n’en était rien, son renoncement à l’emblème phallique n’était en fait que la couverture d’une affirmation de toute-puissance. Ou plus exactement il ne renonçait à rien ; d’abord la relation érotique était voulue par lui, ensuite, dès qu’elle avait cessé, il reprenait toute sa liberté à l’égard de ceux qui censément le tenaient en esclavage, et ne se laissait plus rien imposer. A cette affirmation de toute-puissance si bien camouflée correspondait un immense orgueil, qui transparaissait lorsque M. évoquait les terribles tortures qu’il avait endurées. Il était presque l’unique : il n’avait entendu parler que d’une personne plus forte que lui, et qui vivait dans une cage hérissée de pointes. C’est seulement, disait-il, la crainte de complications médico-légales, et aussi la complexité des problèmes d’hémostase, qui l’auraient fait reculer devant des mutilations encore plus importantes, l’amputation de la verge par exemple. C’était encore l’orgueil et le mépris de son partenaire qui lui faisaient dire, comme en passant, que « le sadique se dégonfle toujours au dernier moment ». Il va sans dire que si l’affirmation orgueilleuse était tellement démesurée, par-delà l’écran de l’humiliation, c’est qu’elle était réactionnelle et dissimulait quelque chose, une blessure essentielle peut-être consécutive à l’échec de la satisfaction hallucinatoire, laquelle, comme on sait, tend à réduire la place et la valeur de l’objet primitivement haï. L’orgueil trouvant son fondement tout à la fois dans un accomplissement anal et dans l’affirmation phallique, les souffrances endurées représentaient en fait un phallus puissant, grâce à quoi le sujet pouvait chercher à panser la blessure narcissique primordiale qui avait atteint son être.

Nous avons vu que la relation de M. avec autrui est faite profondément d’orgueil, de mépris, de défi, d’un sentiment de supériorité. Mais autrui, pour lui, qui est-ce ? Ce n’est pas un personnage univoque ; certes on l’identifie facilement avec le sadique, et cette ombre tend à recouvrir tous les objets, y compris l’interlocuteur occasionnel, comme j’avais pu m’en rendre compte au cours de mes entretiens. Cet interlocuteur-là se trouve être doublement dévalorisé, d’abord en tant que sadique potentiel, ensuite en tant que partenaire incapable de jouer le jeu. La relation tendre que M. avait entretenue avec sa femme semble ne pas entrer dans le système. Mais ce n’est vrai qu’en partie, car dès que les choses passent sur le plan érotique, les deux protagonistes sont susceptibles d’échanger leur rôle, de sorte que chacun peut devenir spectateur et, grâce à une double identification, participer à la fois de la victime et du bourreau. Implicitement, c’est bien ce à quoi Reik faisait allusion en décrivant l’existence d’un temps intermédiaire dans le développement du masochisme. Pour lui, le sujet, hors d’état de faire porter ses attaques sadiques contre l’objet, prend la place de celui-ci, en attend la colère et dirige contre lui-même la violence qu’il voulait lui infliger. Le tiers ne deviendrait que secondairement nécessaire pour jouer le rôle d’agresseur et prendre la place du sujet : « Le sadique devra traiter le Moi de la façon dont le Moi avait voulu traiter une autre personne, et entre-temps s’est traité lui-même. » Dans cette perspective, il y aurait donc eu transformation du sadisme originel en autosadisme, puis remplacement de cet autosadisme par le masochisme, grâce à l’introduction d’un tiers. De mon point de vue, je dirais que, directement ou par procuration, autrui est avant tout le partenaire sadique, c’est-à-dire un personnage voué au mépris, qui perd sa pleine valeur d’objet pour se réduire à une fonction instrumentale, positivement fécalisée. L’étudiant sadique qui partagea la vie de M. et de sa femme était censément tout-puissant, dictait des ordres impératifs, alors que plus fondamentalement il était considéré comme ne valant rien. M. affirmait qu’il n’existait pas lui-même comme sujet, qu’il ne faisait que donner corps aux fantasmes du sadique. Pour un peu, il n’aurait pas eu d’existence propre. En cela il trompait son interlocuteur, car il exprimait bel et bien un désir, celui que l’autre fasse en sorte que lui, M., n’ait pas d’existence. M. était prêt à se soumettre à toutes les investigations, la notion de réticence lui était parfaitement étrangère et même littéralement inconcevable, car se montrer réticent, c’eût été faire acte de volonté, donc s’annuler. De la sorte, le partenaire ou l’interlocuteur se trouvait paradoxalement dépossédé du pouvoir de parler et de désirer. Ainsi le masochiste, sous le couvert d’une affirmation théâtrale de sa nullité, asservit en fait le sadique en lui faisant endosser de force le rôle que lui, le masochiste, paraît tenir. La toute-puissance que M. conférait à son partenaire était véritablement une moquerie. Et je ne crois pas que le masochiste pervers soit tout à fait inconscient de son attitude profonde. En tout cas il ne peut pas s’empêcher de la laisser deviner. L’assujettissement auquel le masochiste condamne le sadique est en partie si bien voilé qu’on pourrait penser qu’il est le fin mot de toute l’histoire ; en fait il doit en recouvrir un autre auquel le masochiste, lui, est condamné.

Au point de la discussion où nous sommes parvenus, il convient de considérer de près trois questions qui sont soulevées dans la plupart des travaux sur le masochisme pervers, je veux dire celles de l’angoisse, de la castration et de la fan-tasmatisation. Dans le tableau manifeste qu’offre communément le masochiste pervers l’angoisse n’a pas de place. Les auteurs en affirment néanmoins la présence, en postulant qu’elle augmente dans la même proportion que l’excitation sexuelle, de sorte que l’approche de l’orgasme est vécue comme un danger. Ce serait là le ressort essentiel du facteur d’attente, auquel Reik par exemple attache beaucoup d’importance. Dans cette perspective, le mécanisme masochique aurait pour fonction d’éviter le développement de l’angoisse, de lier celle-ci sur place. Le masochiste serait censé souffrir d’une intolérance particulière à l’égard de l’angoisse, dont il ne supporterait pas l’accroissement. Grunberger de son côté note que le masochiste fuit le plaisir pour se mettre à l’abri de l’angoisse. La jouissance, dit-il, devient possible grâce à la douleur qui mystifierait le Surmoi. Cela est vrai, mais uniquement dans le cas du masochisme moral et jusqu’à un certain point dans celui du masochisme féminin. Chez notre sujet, l’accroissement de l’excitation sexuelle commandait bien une exigence supplémentaire de souffrance physique, laquelle à son tour augmentait l’excitation. On ne peut pas dire que M. s’exposait à la souffrance pour éviter l’angoisse. Celle-ci était d’emblée rejetée, court-circuitée ; et, en ses lieu et place, régnait la douleur, non pas comme plaisir, mais comme agent direct du plaisir. A mon sens il y a là une distinction non uniquement formelle, qui implique nécessairement une différence radicale de niveau, sensible en particulier dans une carence de la capacité de symbolisation, qui n’existe pas chez le masochiste moral. Voir dans le masochisme moral, comme le fait Grunberger1, une défense opposée à l’objectif pulsionnel, c’est-à-dire à la castration du père sur le mode sadique anal à la faveur d’une identification avec la mauvaise mère, c’est tout à fait pertinent pour un sujet riche en capacités de représentation, de transformation, de symbolisation, capable donc d’un travail psychique très élaboré. Mais il est difficile de conserver le même schéma dans le cas du pervers, car là, le Moi étant déjà parfaitement averti que la souffrance conduit directement au plaisir, il est peu probable que la souffrance physique réussisse à mystifier le Surmoi. Au demeurant, on ne peut parler du Surmoi sur le même mode dans les deux formes de masochisme, le pervers étant à même d’aménager un secteur de sa vie où l’Idéal du Moi conserve son pouvoir. L’existence de ce secteur ne semble pourtant pas, comme on pourrait s’y attendre, permettre le développement d’un masochisme moral. M., on l’a vu, ne montrait aucun trait de masochisme dans la conduite de sa vie, il réussissait parfaitement à atteindre ses objectifs, imposait par exemple ses exigences à ses employeurs en se prévalant de qualités professionnelles reconnues. Chez lui tout se passe donc comme si les traits latents du masochisme moral avaient été happés pour servir le seul plaisir sexuel, ce qui ne laisse guère de place à la notion de besoin inconscient de punition. En revanche M. présentait une carence du Surmoi dans le secteur réservé du masochisme pervers. Mais alors si, dans ce cas, le masochisme ne représente pas la satisfaction d’un besoin inconscient de punition ; s’il ne peut pas être non plus considéré comme la couverture défensive d’un désir inconscient de castration sadique anale du père — bien qu’un tel désir n’en soit pas tout à fait absent, du moins dans les relations du sujet avec autrui - , on est en droit de se demander : que redoute le masochiste pervers ? Que désire-t-il ? Eh bien, il ne craint rien, pas même la castration ; il désire tout, y compris la castration, ce qui est à sa portée grâce à la possession d’une arme absolue, littéralement phy-

1. Bela Grunberger. « Esquisse d’une théorie psychodynamique du masochisme », Rev. franç. Psychanal., 1954, XVIII, 2.

Biologique : la puissance orgastique. On trouve sous la plume de nombreux auteurs, à commencer par Wilhelm Reich, que la souffrance du masochiste est un moindre mal, accepté pour éviter le châtiment plus grave de la castration. Or, dans le cas de M., tout se passait comme si l’idée de châtiment n’avait pas cours. Bien plus, le sujet va aussi loin que possible dans la mutilation castratrice, et non seulement les sévices atteignent réellement les organes génitaux, mais ils sont utilisés pour contribuer puissamment au plaisir orgastique. Ici le lien fondamental entre mutilation génitale et castration est radicalement modifié, voire détruit. Du même coup la castration, en tant que fantasme organisateur primordial du désir humain et de la structure de la personnalité, n’a tout simplement plus de réalité. Le sujet reste en marge de toute vraie valeur symbolique où s’exprime le primat du phallus, et sa puissance orgastique lui assure une position mégalomaniaque inviolable. Position en quelque sorte opérationnelle, dans laquelle autrui est nié comme sujet susceptible de désir et ravalé à une fonction purement instrumentale. Cet autre, son identité même est problématique. M. ne savait plus les noms des partenaires sadiques qui pendant plusieurs années avaient partagé sa vie. Certes, il faisait une certaine distinction entre son père et sa mère, mais celle-ci se fondait sur des éléments caractérolo-giques ; il ne reconnaissait les lois de la filiation que sur le plan biologique — père masochiste, cousine masochiste elle aussi

— pour les nier dans l’ordre relationnel. De plus les personnes se confondent : il est comme sa femme, sa femme est comme lui, elle est sa parente, il est comme ses parents. Ce ne sont pas là des identifications au sens actif et différencié que prend le processus dans les structures névrotiques, mais des phénomènes purement réduplicatifs. Dans ces conditions, on conçoit que sa personnalité se soit essentiellement structurée en dehors de la problématique œdipienne *.

En traitant de l’angoisse et de la castration, j’ai nécessairement soulevé la question de l’activité fantasmatique, ou plutôt de ses carences, qui, chez le pervers, me paraissent caractéristiques. Sur ce point je me trouve en contradiction avec la plupart des auteurs. Notamment avec Theodor Reik,

1. Point de vue proche de celui exposé par Joyce McDougall dans • Le Spec tateur anonyme »in l'Inconscient, n° 6, avril juin 1968.

qui affirme la précession de la rêverie masochique sur la perversion « agie ». Dans son esprit, le fantasme préparatoire est non seulement indispensable, mais pathognomonique. « Au commencement... il n’y a pas d’action, mais de l’imagination. » Cette proposition me paraît inacceptable, à moins que l’on ne veuille identifier fantasme et programmation. Car c’est bien de programmation qu’il s’agissait chez M., d’une programmation sèche et somme toute assez pauvre. L’imaginaire en lui était tellement défaillant qu’il lui fallait chercher des « idées » de tous côtés, dans les livres sur le masochisme, sur l’Inquisition, dans l’exemple d’un autre, etc. Rien de plus frappant que le caractère stéréotypé et répétitif de ses activités perverses ; à l’inverse de ce que pense Reik, la réalisation en surpassait de loin la conception. Impossible ici de considérer le fantasme comme le moteur premier de l’acte pervers. Il est d’autant moins engagé que le comportement et l’action le sont davantage, ou, en d’autres termes, action et activité de représentation se trouvent dans un rapport inverse. Ce qui bien entendu ne veut pas dire que l’activité fantasmatique soit tout à fait inexistante, mais qu’elle est rudimentaire et n’intervient que secondairement, à un certain moment de la trajectoire de ce que j’ai appelé le mouvement masochique, comme instrument du processus de mentalisation par quoi les phénomènes économiques élémentaires sont progressivement intégrés. Il en va ici comme pour le malade psychosomatique avec lequel le masochiste pervers présente du reste des ressemblances frappantes : l’un et l’autre ont une symptomatologie dominée par l’économique, et ils se structurent largement en marge de l’Œdipe. De là je crois les divergences que j’ai notées entre ma façon de voir et celle de nombreux auteurs : les fantasmes qu’ils ont mis au jour sont bien réels, mais pour moi ils ne sont pas générateurs de la perversion, ils en sont plutôt le récit, un récit élémentaire traduisant un effort de mentalisation qui tourne court. L’intuition qui fait dire au philosophe Gilles Deleuze à propos de Sacher Masoch : « Du corps à l’œuvre d’art, de l’œuvre d’art aux idées, il y a toute une ascension qui doit se faire à coups de fouet40 », l’observation clinique ne peut que la confirmer, sauf que pour nous la trajectoire du mouvement masochique ne conduit pas exactement aux idées, mais bien au masochisme moral, après la mise en œuvre magistrale du processus de refoulement.

A ce point du développement, nous avons vu s’organiser toute une série d’éléments les uns par rapport aux autres : 1° la recherche manifeste de l’humiliation, qui est en fait la couverture d’une attitude profonde faite d’orgueil et dp mépris à l’égard de l’autre, l’articulation étant l’affirmation ostensible d’un renoncement total à toute volonté ; 2° la situation marginale, par rapport à la problématique de la castration, et donc à l’Œdipe ; 3° la carence fantasmatique, dans ses rapports avec l’acquisition du sens de la castration symbolique ; 4° le défaut de masochisme moral, considéré comme le terme du mouvement masochique parvenu à une pleine mentalisation ; 5° la recherche de la souffrance physique comme voie d’obtention du plaisir (tout se passant comme si la jouissance était une exigence posée au masochiste).

Mais si indiscutable que soit le tableau ainsi reconstitué, le plus étrange demeure inexpliqué : c’est la vertu de la souffrance physique, la mutation dont elle est l’objet, et qui la rend propre à frayer la voie au plaisir, puis à s’y lier si totalement, que l’acmé de l’un correspond à l’acmé de l’autre. Comment la souffrance physique mène-t-elle à la jouissance ? Là-dessus on ne peut guère avancer que des hypothèses. Freud pour sa part retient avant tout des causes d’ordre biologique et constitutionnel en soulignant qu’ « il ne se passe peut-être rien d’important dans l’organisme qui ne fournisse sa composante à l’excitation de l’instinct sexuel ». Ce qui met bien l’accent sur l’aspect économique du problème. Après avoir pensé que le masochisme procédait d’une dérivation secondaire de la pulsion sadique, il a conçu également la possibilité d’une orientation primitive d’un instinct de destruction vers le Moi : « Le masochisme peut notamment être primaire... l’orientation de la tendance sadique vers le Moi ne serait qu’un retour à une phase antérieure, une régression. » Le sadisme, « instinct de mort que la libido narcissique a détaché du Moi et qui ne trouve à s’exercer que sur l’objet », dérive par conséquent du masochisme, lequel devient une manifestation de l’instinct de destruction. Mais ici une question se pose : en vertu de quoi un sujet est-il conduit à garder en soi une pareille masse de destructivité ? Serait-ce pour ménager l’objet ? Nous avons vu que M., bien qu’il aimât profondément sa femme, n’en contribuait pas moins directement à sa destruction. D’un autre côté, sa femme n’étant pas tout à fait distincte de lui-même, en raison du caractère incertain des identités en jeu, il était encore masochiste à travers les sévices qu’elle endurait. Quant au sadique, détenteur apparent des instruments de la destruction, il était réduit au rôle de pur agent et par là même ne sortait pas de l’orbite égotique de M. Le masochiste, dit Ph. Greenacre, attire et découvre le sadique comme pour se compléter lui-même1. En effet, M. ne fait qu’un avec son tourmenteur, lequel à mon sens pourrait bien n’être que la part originelle du Moi dans le non-Moi, part sur laquelle se projette une tendance destructrice puissante. Nous aurions là une explication plausible de la rétention des forces destructrices à l’intérieur du sujet, que nous pourrions compléter par l’hypothèse freudienne selon laquelle « une partie de l’instinct destructeur non déversée au-dehors reste enclose dans l’organisme, garrottée qu’elle est par la coexcitation libidinale ». Mais nous resterions très insuffisamment éclairés sur les rapports de la douleur physique avec la jouissance, et nous ne saurions pas grand-chose de leur valeur fonctionnelle. Pour tâcher de voir un peu plus clair dans ces problèmes qui touchent l’essence même du masochisme érogène, il me semble qu’il faut revenir à l’examen de l’instinct de mort ou, plus exactement, des pulsions destructrices auxquelles on accorde ici un rôle décisif. Il va sans dire que je le ferai nécessairement de façon un peu sommaire, en anticipant d’ailleurs sur un travail que je me propose de consacrer à cet aspect de la théorie.

Pour commencer je crois nécessaire de disjoindre deux notions qui sont ordinairement associées : l’instinct de mort et les pulsions de destruction. En effet, un processus destructeur est quelque chose qui est cause de division, de scission, de morcellement, et donc jusqu’à un certain point de désorganisation. Mais l’expérience clinique montre qu’au niveau fantasmatique, la vie peut parfaitement continuer dans chacune des parties qui résultent du morcellement. C’est alors une autre forme d’existence qui se poursuit. Au reste, les tenants de l’instinct de mort s’accordent généralement à reconnaître que celui-ci n’est jamais saisissable comme tel, on ne le voit jamais qu’enchevêtré avec la libido ou sous forme de processus destructeurs dirigés contre les objets ou contre le Moi, ce qui implique un certain degré d’élaboration psychique dans le sens de l’intégration. D’un autre côté il y a bien des phénomènes pour lesquels l’idée d’une tendance léthale paraît s’imposer. Ce sont précisément ceux — répétition, névroses traumatiques, réaction thérapeutique négative, etc. — que Freud a invoqués à l’appui de sa théorie. Or là, ce qui frappe cliniquement, c’est avant tout un défaut d’intégration des tensions et des conflits au niveau psychique. Le facteur actuel domine et l’on observe une tendance à la décharge totale de l’excitation. On retrouve ce même défaut d’intégration dans certaines affections somatiques graves, avec la même tendance à la décharge pulsionnelle totale qui vide le Moi de tout son investissement narcissique. On conçoit que des processus porteurs d’une telle fatalité puissent passer pour l’effet d’un instinct spècial ; pour ma part je préfère parler d’un destin spécial de l'instinct, dont le terme ultime serait non pas une destruction active — division, morcellement —, mais une véritable extinction. Originairement peut-être, et sûrement quand il est quantitativement excessif, l’instinct sexuel tend à se résoudre en excitation pure, c’est-à-dire à atteindre une satisfaction absolue au moyen d’une décharge totale et immédiate qui ne tient aucun compte de la nécessité de maintenir l’intégrité structurale de l’organisme. Cette tendance vient-elle à prévaloir, l’organisme est menacé d’extinction, mais rien n’autorise à dire qu’il est détruit comme s’il était l’objet d’un instinct destructeur primaire identifiable. Si elle ne rencontrait aucun obstacle, la tendance à la décharge totale, avec le risque d’extinction qu’elle comporte en soi, serait pour l’être un destin fatal rapidement accompli. Mais l’investissement libidinal du nouveau-né par la mère vient pallier en partie la carence des systèmes protecteurs, en ce sens qu’il joue le rôle d’un contre-investissement, et que par là même, il permet des satisfactions instinctuelles limitées. D’un autre côté, comme il s’oppose au mouvement de décharge totale, il a nécessairement un caractère frustrant. Cette double fonction de l’objet, qui le fonde d’ailleurs en tant que tel, va conduire à projeter sur lui l’origine de l’excitation en excès, qui dès lors devient proprement persécutante. A la faveur des processus de projection et d’introjection, l’excès d’excitation se change en tendance destructrice. En d’autres teimes, la quantité se transmue ici en qualité, et l’économique pur passe dans la sphère des significations. Désormais l’activité élabo-ratrice, dont dépend l’intégration pulsionnelle, est engagée avec la participation de l’objet qui, en proposant au nouveau-né, puis à l’enfant, tout un monde de représentations, l’aide à accéder à la faculté de simuler, d’imaginer, de symboliser. Ainsi, en dernière analyse, la tendance destructrice qui morcelle l’entité première, où objet et sujet sont encore à peine distincts, n’est pas un instinct primaire isolable, mais bel et bien une émanation de la libido qui sert la délimitation de l’être et par là contribue à l’individuation.

Parmi les divers facteurs qui peuvent entraver cette évolution, il en est un auquel j’accorde un poids considérable, en accord total avec la pensée la plus constante de Freud, c’est le facteur constitutionnel, qui seul explique une puissance exceptionnelle de l’instinct. Nous l’avons vu, plus l’instinct sexuel est puissant, plus il tend inexorablement à la décharge totale, c’est-à-dire à un mécanisme qui court-circuite l’appareil psychique. D’autre part, cet excès de quantité, pour peu qu’il se trouve associé à une carence objectale, menace les capacités d’intégration mentale, et cela d’autant plus lorsque l’appareil psychique n’a pas atteint un développement suffisant. La liaison des excitations somatiques avec les représentations demeure précaire, les représentations elles-mêmes sont pauvres et incapables de s’organiser sous forme de scénario fantasmatique. Les tendances destructrices restent rudimentaires, dans la mesure même où elles se sont mal dégagées, ce qui le.« empêche de jouer pleinement leur rôle dans le processus d’individuation. Cette coexistence d’une tendance à la décharge totale, qui devient positivement irrésistible, et d’une destructivité brute de médiocre valeur fonctionnelle, scelle le destin du sujet.

Tel est le statut du masochiste pervers, chez qui l’excès constitutionnel de quantité s’exprime d’abord de la façon la plus directe par un appétit de jouissance infini et contraignant. Tout paraît bon, pourvu que cela permette une augmentation de la puissance orgastique, c’est-à-dire une plus grande possibilité de décharge. On a vu que chez M. le rôle de l’excès de quantité est manifeste dans la chronologie même des pratiques perverses, puisque celles-ci commencent à la puberté pour s’éteindre progressivement aux approches de la cinquantaine, cependant que rêves et rêveries redeviennent exempts de représentations masochiques. D’un autre côté, le processus d’individuation, déjà altéré par la carence fonctionnelle des tendances destructrices restées élémentaires et presque brutes, tend à son tour, et en raison même du retard qu’il a pris, à maintenir à l’intérieur du Moi cette destructivité qui, pourtant, est hors d’état de jouer pleinement son rôle. En somme, c’est précisément lorsque la séparation du je d’avec l’autre ne peut pas s’accomplir complètement que la 1 étention prolongée de la destructivité devient une exigence fonctionnelle. En témoignent la prévalence des mécanismes d’introjection et de projection, et corrélativement cette disposition particulière à l’identification primaire que Ph. Greenacre avait reconnue dans le fétichisme, et qui me semble concerner également le masochisme pervers. En raison de son caractère élémentaire et violent, toute poussée instinctuelle chez le masochiste menace l’identité du masochiste et mobilise ses tendances destructrices sur un mode régressif, d’une part en vue d’un nouvel effort de délimitation des frontières du Moi, et d’autre part pour servir l’expérience orgastique économiquement nécessaire. On voit donc qu’un même facteur, l’excès de quantité, est l’agent tout à la fois de l’exigence de jouissance et de la rétention des tendances destructrices. Toutefois, l’effort pour retrouver des frontières franches et suffisamment stables échoue, partiellement au moins, à cause du caractère archaïque de la destructivité (au sens fonctionnel où je l’entends plus haut). La séparation du Moi d’avec le non-Moi s’engage sur un mode brutal et précaire, qui ferait parler de déchirure plutôt que d’individuation, tandis que la quantité doit être évacuée par les voies les plu3 immédiatement accessibles. L’inachèvement du processus d’individuation au niveau fantasmatique le rend d’autant plus tributaire d’expériences élémentaires vécues au niveau corporel. La clinique psychosomatique nous enseigne qu’à toute carence des facultés fantasmatiques, correspondent dans l’ordre sensorio-moteur ou même dans l’ordre viscéro-humoral des dysfonctionnements qui, quel que soit leur degré de léthalité, représentent toujours un effort de réorganisation. De même, dans le cas du masochiste, la menace qui pèse sur l’identité exige l’intervention massive de la sensorio-motricité, précisément de la douleur. La douleur en effet, avec son exquisité convaincante, est bien l’instrument privilégié des tendances destructrices qui sont à l’œuvre pour tracer les frontières du Moi. Mais si ces tendances, héritières de l’excès de quantité

— donc en dernier ressort de la libido elle-même —, ont une fonction déterminante, elles ne sont pas non plus seules en jeu. Les nouvelles frontières du Moi se trouvent consolidées au cours d’un processus qu’on ne peut guère évoquer que par une métaphore : c’est que les bords de la coupure pratiquée dans cette entité où le sujet et le monde étaient d’abord confondus, deviennent l’objet d’un investissement libidinal proprement dit. Il s’agit là d’un mouvement beaucoup plus lent, dans lequel l’affirmation du sujet est associée à la reconnaissance de l’objet. Cependant ce processus ne se déroule pas de manière continue. La douleur physique provoquée par les sévices doit être, comme n’importe quel stimulus interne ou externe, reconnue, contre-investie, reconnue de nouveau, etc. Il en découle des variations de la quantité et de la tension en fonction du temps, c’est-à-dire des modulations rythmiques propres à faire reconnaître l’expérience comme sexuelle et à donner naissance à des afîects de plaisir. Un plaisir, qui n’est donc pas seulement d’anticipation, et qui doit être également distingué de la jouissance orgastique, laquelle répond à la décharge proprement dite de la tension, à l’évacuation brutale de la quantité. La douleur participe bien au déclenchement et surtout à la montée violente de l’excitation sexuelle, mais elle est avant tout, d’une part, l’instrument du processus d’individuation, et d’autre part, ce qui accroît l’exigence de décharge de la tension sexuelle, celle-ci étant portée à un point d’autant plus haut que les efforts redoublés de délimitation du Moi atteignent imparfaitement leur but. Le sujet ne se soumet pas aux sévices douloureux pour jouir — ce qu’il croit, en accord parfois avec l’observateur —, mais pour s’éprouver et se reconnaître, sans savoir que la jouissance qui va en résulter lui est imposée. Bien que la jouissance soit l’objet d’une recherche, elle n’est jamais en réalité que le résultat d’une évolution, un développement secondaire.

On voit donc que la notion freudienne de co-excitation ne définit que partiellement le fondement bio-physiologique du masochisme érogène. La douleur n’intervient pas seulement en tant que phénomène ayant dépassé une certaine intensité, mais en tant qu’ensemble de variations rythmiques lié autant aux aléas de l’individuation qu’au jeu de sa reconnaissance et de son contre-investissement. Étant au service de l’individuation, la douleur met donc en péril cela même à quoi elle contribue, en menant le sujet du plaisir à la jouissance, laquelle remet tout en question. Le masochisme érogène peut être considéré comme un mécanisme physiologique ultra-précoce, lié organiquement à une fonction positive. Quant au masochisme pervers, du type présenté par notre sujet, j’y verrais la reprise de ce mécanisme archaïque à l’occasion d’une atteinte de l’intégrité de l’être psychosomatique, d’une menace de dépersonnalisation par quoi le sujet est exposé à retomber à l’indifférenciation première de ses limites. Le masochisme érogène a donc une fonction de reconstruction : la récupération de l’intégrité narcissique —, fonction certes aléatoire, mais dans ce cas probablement la seule possible. Ce qui conduit à dire que la dimension perverse, tout comme la psychotique, doit être remise à sa place dans notre perspective, comme une des voies naturelles de l’évolution.

Le mouvement masochique conserve nécessairement des traits qui se sont formés au cours de ses premières phases dramatiques, pendant ce déchirement à la fois brutal et imparfait dont l’entité primitive a été l’objet. De là le développement d’un ensemble complexe d’afïects, parmi lesquels je retiendrai particulièrement un afîect haineux, tourné contre cette part de l’objet qui était du Moi et qui se définit peu à peu comme objet proprement dit. Ce statut ambigu de l’objet (Moi-objet) est sans doute l’un des premiers moments du mouvement orienté vers la mentalisation — mouvement qui, nous l’avons vu, tourne court, tandis que seuls sont à même de s’affirmer des afîects archaïques et massifs. Pour le sujet, c’est le triomphe de l’orgueil, un triomphe il est vrai momentané, car le mépris par quoi l’objet est positivement fécalisé ne tarde pas à se retourner contre le sujet lui-même. L’objet ayant pris la place du sujet, il participait de sa nature ; maintenant c’est le sujet qui prend sa place, ce qui le ravale au même niveau et le conduit à se traiter comme une immondice. Vu du dehors, c’est ce qui apparaît comme une recherche de l’humiliation, mais en réalité l’humiliation est secondaire, elle ne représente pour le pervers que le point ultime où il peut atteindre en s’efforçant d’élaborer son singulier statut.


38 S. Freud, Névrose, psychose et perversion, P.U.F., 1973.

39 Theodor Reik, Le Masochisme, Payot, 1953, 2® éd., 1971.

40 Gilles Deleuze, Présentation de Sacher Masoch, Éditions de Minuit, 1967.

Phyllis Greenacre, « Perversion. General considérations regarding their genetic and dynamic », Psychoanal. Sludy of the Child, vol. 23, 1968.

Cité par Thomas Mann, in Goethe et Tolstoï, Payot, 1967.

   Cf., supra, « Expérience de l’inconscient ».