Avant-propos

Les textes de ce recueil, sauf un, qui est inédit, sont reproduits pour l'essentiel tels qu'ils ont été publiés en revues : ils sont datés, et c'eût été, je crois, peine perdue que de vouloir les remanier ou les compléter pour leur conférer après coup une sorte d'unité. Certains ont été conçus comme interventions à des colloques et à des congrès ; d'autres sont nés directement d'expériences cliniques qui me forçaient à approfondir ou à renouveler mes propres concepts ; d'autres enfin relèvent d'une réflexion relativement plus abstraite sur les grands sujetsl'art et la mort par exempleque le psychanalyste le plus attaché à la clinique se trouve tôt ou tard amené à considérer. Mais, par-delà leur diversité, tous ont ceci de commun qu'ils sont issus d'une même recherche empirique et marquent ainsi des étapes sur mon chemin.

Naturellement ce chemin n'était pas tracé par avance, je dirais presque que c'est en composant ce recueil que le dessin m'en est clairement apparu. Le fait est qu'en le parcourant pour ainsi dire à rebours, j'ai dû, plus d'une fois me demander si je n'allais pas paraître m'être éloigné beaucoup de mon point de départ et, même, si les derniers textes ne risquaient pas de contredire gravement les premiers. La contradiction a beau être plus apparente que réelle, elle n'en exige pas moins quelques éclaircissements, d'abord pour qu'on ne se méprenne pas sur sa réalité, ensuite parce que, née en quelque sorte sur le terrain, elle a maintenant pour moi quelque chose de fécond.

Dans Transferts et Névrose de Transfert, Acting Out, et Le Même et l’identique, on reconnaîtra, je pense, aisément la tonalité de l'univers psychique que nous nommons « œdipien », pour rappeler tout à la fois sa genèse, sa structure originale et les liens étroits qu'il entretient avec toute histoire. A cet univers entièrement ordonné autour de la castration, je me suis surtout attaché comme au lieu où se constitue un passé construit, reconstruit, voire inventé. A partir de la castration, les exigences de l'instinct et les relations du sujet avec ses objets sont définitivement compliquées, elles subissent le contrecoup de l'organisation romanesque qui, désormais, influe décisivement sur l'économie psychique de l'individu. Là rien ne se répète, tout se refait, ou plus exactement tout se répète autrement, c'est précisément ce qui se passe dans la névrose de transfert et qui fait défaut dans ce que j'ai appelé les « transferts », pour désigner un mode de relations dans lequel le passé n'est pas retravaillé. Cette opposition met en évidence deux types de fonctionnement mental, ou peut-être même deux types de structures, l'un dans lequel le développement, marqué par une mutation radicale contemporaine de l'Œdipe, abolit le passé en tant que répertoire de faits et suite chronologique ; l'autre qui ne connaît pas de rupture et où par conséquent le passé, limité à ses dates et à son contenu réels, est exempt de tout remaniement. Ces deux « modèles » peuvent être retrouvés aussi bien hors de l'analysedans la création littéraire, par exempleque dans le champ analytique proprement dit, où leur confrontation permet entre autres choses de préciser la structure de la résistance, la nature du passage à l'acte, le rôle et la valeur fonctionnelle des phénomènes de répétition. Ici l'Œdipe et son corollaire, la castration, apparaissent comme les agents historiques d'une organisation psychique qui dépend pour une bonne part de la force ou de la faiblesse avec laquelle ils sont mis en images, mis en scène, littéralement représentés.

On ne laissera sans doute pas de s'étonner que ces agents, auxquels j'attachais d'abord une importance capitale, ne jouent plus aucun rôle dans mes textes plus récents. En effet, dès mon travail sur le masochisme et sur l'idéal du Moi, je me suis trouvé entraîné dans de toutes autres régions, où le modèle « œdipien » ne permettait plus à lui seul d'appréhender et de conceptualiser les faits, mais où en revanche l'examen de la problématique narcissique ouvrait le champ de la réflexion. Qu'il s'agisse de la bisexualité, du contre-transfert ou de certaines expériences liées aux fantasmes de mort, je me suis vu ainsi conduit à mettre

Avant-propos

constamment en question la notion d’identité, notion qui, lorsque la castration était encore le premier facteur d'organisation, présentait justement la plus grande solidité. Dans cette nouvelle perspective, ce ne sont plus les personnifications (■ œdipiennes », mais, au sens très large du mot, les faits de dépersonnalisation qui réclament toute l'attention.

IX

Pour éviter un malentendu : la dépersonnalisation telle que je l'entends ici recouvre des manifestations très diverses qui, bien qu'ayant en commun un certain flou des limites du Moi, ne s'accompagnent pas nécessairement d'angoisse et de déstructuration. Sont à ranger dans cette catégorie le « saisissement » que j'ai décrit comme le moment de la création littéraire ; certaines expériences de deuil ; la naissance de l'affect ; certains états de l'analysé juste avant une prise de conscience ; et, chez l'analyste, des moments très particuliers de l'attention flottante. Plus ou moins fugitifs, plus ou moins profonds, ces ébranlements de l'identité du sujet, qui passent généralement pour des accidents appartenant soit à la psychopathologie de la vie quotidienne, soit à la pathologie tout court, ne sont pour moi ni accidentels, ni négatifs. J'y vois au contraire une donnée fondamentale de la vie psychique individuelle, quelque chose en somme d'absolument contradictoire avec l'idée que nous nous faisons de notre identité, mais de contradictoire en un sens positif. Car ces moments où le Moi et le nonMoi échangent si facilement leur place entraînent un élargissement considérable de l'expérience, grâce auquel l'individu peut parachever son intégration pulsionnelle et rejoindre ainsi son fond le plus authentique. Loin de n'être que des symptômes, ils sont la meilleure chance offerte à l'être d'échapper aux identifications étrangères à sa vérité, autrement dit de se construire lui-même, par lui-même, sans risque de falsification. Si j'en crois une expérience clinique probante, c'est paradoxalement lorsque l'individu n'a pas peur de se défaire qu'il a le plus de chances d'atteindre réellement ce qu'il est.

Le paysage mental que je viens de décrire forme un contraste frappant avec celui du sujet « œdipien » bien retranché dans les limites de son identité qui, lui, ne se conçoit pas hors de cette stricte définition. Comment concilier ces deux sujets apparemment si peu faits pour coexister ? Faut-il les tenir pour des modèles de fonctionnement psychique diamétralement opposés et s'excluant par conséquent l'un l'autre dans le même individu ? Pour ma part ce n'est pas ainsi que je poserais la question, bien que dans un autre contexte elle puisse naturellement être soulevée ; car si, comme on le notera peut-être dans les essais réunis ici, je me suis plus souvent attaché à suivre des trajectoires qu'à travailler sur des entités théoriques fixées, c'est précisément qu'à mes yeux l'appareil psychique, étant par nature inachevé, ne cesse jusqu'à la mort de se construire et de se remanier. Vu sous l'angle de ce travail incessant, les deux types évoqués plus haut sont donc non seulement parfaitement conciliables, mais bel et bien complémentaires ; non seulement représentatifs d'âges psychiques différents, mais actifs ensemble dans le même champ temporel. Il n'y a pas d'individu si solidement délimité, si « œdipien », qui ne soit exposé à passer dans cet autre monde où le « je » et le c> il » tendent sans cesse à se confondre ; mais à mon avis il n'y en a pas non plus à qui ce passage dans la sphère intermédiaire de l'identité incertaine, qui n'est pas exactement une régression, du moins au sens classique du mot, ne doive apporter un accroissement dans le sens de sa propre vérité. En quelque occasion qu'ils se produisent — bien des choses me donnent à penser qu'ils ont profondément à faire avec une expérience de la nature du deuil —, je tiens ces vacillements de l'être pour des moments féconds, voire pour les instants les plus authentiques de l'inspiration. De même que le « saisissement » de l'écrivain, qui est en fait dessaisissement de sa personne, est ce qui change l'œuvre projetée en tâche impérieuse, et lui communique les forces dont elle a besoin pour prendre forme et s'individualiser ; de même en général c'est dans les états hors limites, où le verbe « œdipien » cesse de se conjuguer, que l'être peut trouver de quoi se changer lui-même en œuvre à achever.

On trouvera précisées à la fin du volume les références d’origine de chaque texte. On y trouvera aussi indiqués, pour les interventions de congrès regroupées dans la deuxième partie de cet ouvrage, les travaux qui ont suscité nos réflexions.