III. Freud et la mort (1968)

Le 23 septembre 1939, Freud meurt, après une longue existence, et tout ce qu’il montre alors de lui annonce une grande tranquillité d’esprit. Ernest Jones, bouleversé pour toujours, semble-t-il, décrit fidèlement les derniers jours du grand homme, qui attend sa fin sans crainte et sans illusion. On ne le voit demander aucun secours, sinon, en toute extrémité, quelque sédatif qui puisse engourdir les forces vives encore en train de lutter. Ce souhait ultime, il décide de le faire connaître à sa fille Anna, après une légère hésitation qui témoigne de sa lucidité. Freud termine donc son existence sur un nouveau don : le modèle de ce que peut être la mort d’un homme éclairé et moderne qui, à ce moment, ne dispose de rien d’autre que de ce qu’il a lui-même gagné. Et cette image est d’autant plus exemplaire qu’elle contraste fortement avec celle que Freud a livrée pendant une grande partie de sa vie, presque jusqu’au seuil de la vieillesse.

Aussi loin qu’on puisse remonter, on découvre en effet que Freud est littéralement hanté par la mort ; tout vient nourrir son obsession. Jeune fiancé, dans une lettre à Martha, il décrit longuement le suicide d’un collègue, Nathan Weiss, pour en dire : « ... Sa mort ne peut être accidentelle, son être y a plutôt trouvé la pleine réalisation14. » Un lien entre la mort et la jeunesse s’impose à lui, qui va subsister avec tant de force que, en décembre 1938 encore, il écrit à une correspondante inconnue : « ... Où avez-vous acquis tout ce qui est exprimé dans votre livre ? A en juger par la priorité que vous accordez au problème de la mort, on devrait deviner que vous êtes très jeune15. » Freud n’en doute pas, il est destiné à mourir prématurément. Un exemple entre bien d’autres : en 1894, à l’occasion de troubles fonctionnels divers, il est soudain envahi de craintes hypocondriaques et se croit atteint d’une maladie très grave. Il doute de ses proches, qui doivent assurément lui cacher la vérité. Dominé par des idées superstitieuses, il prévoit que sa mort surviendra entre sa quarantième et sa cinquantième année. Jones rapporte le contenu d’une lettre dans laquelle il anticipe l’événement : « Pourvu que cela ne se produise pas trop près de quarante ans, autrement il n’y verrait aucun inconvénient. Toutefois, il vaudrait mieux ne pas mourir trop tôt ni tout à fait16... »

Freud décèle que ces pensées à certains égards obsédantes font partie d’un authentique état névrotique. C’est dans ces conditions qu’il entreprend la gigantesque aventure que fut son auto-analyse, laquelle, il est frappant de le constater, prend un caractère systématique à la suite d’une mort, celle de son propre père : « ... Toute une partie de ma propre analyse était une réaction à la mort de mon père, c’est-à-dire à l’événement le plus important, à la perte la plus cruelle qui puisse survenir au cours d’une existence 8... » Certes, en dépit de cet effort, la peur et le désir de mourir vont continuer pendant longtemps de se mêler dans l’esprit de Freud. De nouveaux pressentiments remplacent les anciens, et lorsque le terme de cinquante et un ans indiqué par la loi des périodes de Fliess 17 se trouve dépassé, un autre terme s’impose à lui, celui du mois de février 1918, dont il fait part à Ferenczi dès 1910. Néanmoins, quelque chose a changé radicalement, maintenant il sait à quoi s’en tenir. Bientôt la guerre l’amène à ressaisir et à exprimer le fond de sa pensée sur le problème de la mort. Lors d’une conférence au cercle B’nai B’rith de Vienne 18, en avril 1915, il dénonce sur un ton parfois un peu sarcastique la carence de toutes nos attitudes envers la mort, surtout quand elle se manifeste avec force en frappant soit le plus grand nombre, soit un être aimé. Il marque la nécessité de trouver une nouvelle attitude et invite son public, pour ce faire, à prendre en considération celle que nous adoptons dans notre inconscient. Pour l’inconscient, qui ignore le négatif ; pour l’inconscient, en qui les contraires coïncident et qui est régi par le seul principe de plaisir, la mort n’est pas l’issue nécessaire de la vie, ni le règlement d’une quelconque dette souscrite envers la nature. L’inconscient ne peut concevoir l’idée de notre propre disparition et « la croyance à la mort ne trouve donc aucun point d’appui dans nos instincts1 ». Et si l’annihilation n’est pas inconnue de l’inconscient, elle ne concerne que l’ennemi ou l’étranger qui, même disparu, peut toujours revenir pour se venger. Quant aux êtres chers, s’il leur est interdit de disparaître puisqu’ils sont une part de nous-même, ils n’en méritent pas moins d’être anéantis à leur moindre manquement. Telle serait la vérité cachée qu’il nous faudrait apprendre à reconnaître. Mais que redoute-t-il alors celui qui, infligeant la mort d’un cœur léger, ne croit pas pour lui-même à sa réalité tout en ayant la crainte obsédante de mourir ? Il ne le sait pas, car si naturelle qu’elle paraisse, cette peur de mourir n’est qu’un masque. Au regard de l’inconscient, tout comme pour le primitif, la mort redoutée en effet n’est jamais naturelle, elle est toujours le fait d’un autre, vivant ou invisible, venu vous retirer quelque chose, vous priver de la vie. La mort ne bénéficie pas d’un statut d’exception ; image de l’amputation ou de la perte, elle doit être rangée sur le même plan que les autres figures de l’anéantissement, pour signifier la castration. La peur des départs en voyage et la peur de mourir, que l’adage rapproche, voilent et réflètent un même danger. Freud était bien placé pour le savoir. En 1925, il écrit encore : « ... Dans l’inconscient il n’y a rien qui puisse donner un contenu à notre concept de destruction... je m’en tiens fermement à l’idée que l’angoisse de mort doit être conçue comme un analogon de l’angoisse de castration 2. » Non qu’il n’y ait pas d’anéantissement, mais il n’existe que sous la forme d’un désir d’éliminer celui qui brandit la menace

1.    Ibid., p. 263.

2.    Inhibition, Symptôme et Angoisaet P.U.F., nouv. éd., p. 53.

de castration : le père. Les désirs de meurtre succombent apparemment au refoulement, la culpabilité se perpétue et nourrit la peur de mourir. Le cercle se referme : « ... il ne se cache aucun secret plus profond, aucune signification derrière l’angoisse de castration elle-même19 ». Au niveau de l’interprétation qui est celui de la psychanalyse, la mort, en tant que telle, n’a donc pas de place, elle est ravalée au rang de masque et les questions sérieuses concernent seulement ce qu’elle dissimule. Avec la mort de la mort, une conquête décisive, réellement révolutionnaire, a été accomplie dans la recherche de la vérité. Dans cette nouvelle perspective, les philosophies qui assurent un statut d’exception à la conscience, paraissent dangereusement exposées à reprendre à leur insu les « attitudes conventionnelles ». A cet égard, Freud est bien le grand destructeur que Ricœur voit en lui, celui dont l’œuvre, à ce moment précis de sa trajectoire, vient porter le coup le plus rude aux illusions, satellites de la mort, et constituer en même temps un préalable à toutes les interrogations.

Jones le fait ressortir : avec ses écrits métapsychologiques de 1915, Freud pouvait penser que le terme de son immense entreprise était atteint : « ... Son œuvre se fût-elle arrêtée là, nous aurions eu un état parfaitement achevé de la psychanalyse dans ce qu’on pourrait nommer sa forme classique20 ». Une place précise est assignée aux tendances destructrices que Freud a toujours reconnues, en les liant d’abord aux instincts du Moi qui travaillent avec elles à la survie de l’individu, puis à la libido, avec. laquelle elles collaborent dans les conduites perverses. A ce moment, certes, Freud répugne à concevoir un instinct indépendant de destruction, comme il le rappellera lui-même plus tard, et méconnaît certains travaux orientés autrement 21. Alors les tendances destructrices ne semblent désignées pour aucun autre destin et, à considérer les écrits de Freud publiés entre 1916 et 1919, on peut dire que rien ne laisse prévoir une modification quelconque de la théorie psychanalytique.

La figure de la mort ayant été déchiffrée après les efforts que l’on sait pour surmonter ses résistances, Freud eût pu s’attendre à trouver la vie plus supportable. Or sa vie pendant les années de guerre, sa vie, c’est-à-dire des privations de tous ordres, des déceptions causées par l’évolution des événements, la peur de voir disparaître des êtres chers — ses fils sont mobilisés —, paraît avoir été à peine tolérable. Sa correspondance en témoigne. A Eitingon, il affirme être parvenu au seuil de l’âge sénile \ A la fiancée de Ferenczi, il déclare être parfois & dégoûté de la vie et se sentir soulagé à la pensée que cette dure existence aura une fin22 ». A Ferenczi, il confie en novembre 1917 : « ... j’ai très durement travaillé et me sens épuisé, à bout de forces ; je commence de prendre le monde en dégoût. L’idée superstitieuse que ma vie s’achèvera en février 1918 me semble parfois agréable. Je suis quelquefois obligé de lutter beaucoup pour retrouver la maîtrise de moi-même8... ». La pensée qu’on doive annoncer un jour sa mort à sa mère le terrifie. A d’autres moments, l’espoir paraît soudain lui revenir, puis il retombe de nouveau dans cette humeur alternante où la mort est attendue dans la résignation ou presque ardemment souhaitée. Freud cependant continue de faire front à toutes ses tâches quotidiennes, son ironie ne le quitte pas, comme dans cette lettre, pleine d’intérêt lorsqu’on sait comment son œuvre va se développer, où il raille amicalement Ferenczi : « En lisant votre lettre, j’ai souri de votre optimisme. Vous semblez croire au retour éternel des mêmes choses et vouloir ignorer la marche évidente du destin. Quoi de surprenant à voir un homme de mon âge observer le déclin progressif et inévitable de sa personne ? Vous ne tarderez pas, j’espère, à constater que je ne suis pas pour autant de méchante humeur23. » Malgré sa dénégation, on sent que les difficultés intérieures de Freud à cette époque rendent un son bien proche de celles dont il avait été si souvent accablé dans sa jeunesse et pendant un long temps de son auto-analyse. Avec la guerre, sous le coup des épreuves qu’elle entraîne, c’est le lointain qui resurgit, tout paraît recommencer. La marche du destin dont parle Freud le renvoie en fait à de l’ancien, et c’est bien à tort qu’il repousse l’image du retour des mêmes choses, car celle-ci, prise dans sa littéralité, exprime ce qui se déroule dans son esprit.

Freud allait-il voir un échec de sa vie intime contrebalancer la réalisation d’un souhait pressant et reconnu très tôt : l’immortalité ? On peut admettre qu’il était au moins menacé. Freud le reconnaît-il alors ? Voit-il que le prétendu déclin de son existence n’est encore qu’une image et que c’est de continuer de vivre qu’il s’agit en réalité ? Cela se peut, car il paraît reprendre pour lui-même la règle qu’il avait proposée à son public du cercle B’naï B’rith : il faut vivre, Freud recommence donc d’interroger la figure de la mort. Ce dernier effort n’est pas sans évoquer une sorte d’auto-analyse, en particulier dans la forme et le style de Au-delà du principe de plaisir, l’essai où la mort prend une nouvelle portée. Là, en effet, Freud s’exprime sur un ton qui contraste avec celui de ses autres écrits. Comme Jones le note, l’auteur semble n’avoir d’autre public que lui-même, ses idées émanent d’un courant profond, très intime, son argumentation enfin, par endroits lacunaire, voire contradictoire, affecte parfois, en se développant, l’allure propre à une série d’associations libres.

Tel est donc l’horizon affectif devant lequel il commence d’édifier la dernière partie de son oeuvre en la fondant essentiellement sur la mort, prise en elle-même cette fois et non plus comme masque.

Jusque-là, tant que la rumeur de la vie procédait de l’entre-choquement incessant de deux exigences contradictoires — d’abord choisir le monde ou s’en protéger, puis choisir le monde ou se préférer soi-même —, la mort, alors emblème de la castration, renvoyait à la vie, à l’enfance et surtout à ce moment où tous les personnages du drame œdipien étant réunis, les énergies engagées sont précisément les plus fortes, tandis que la mutilation majeure trouve sa pleine réalité dans le fait même qu’elle est impraticable. Maintenant, la mort, c’est ce vers quoi renvoie la vie, l’inerte ou l’inorganique qui la précède et qui en devient le but. Le phénomène de la vie est désormais décrit comme l’effet d’une interaction constante entre la force d’où provient toujours fracas et tumulte — la libido, qui cause le trouble et fournit en même temps son énergie à Éros, le nouveau principe de cohésion —, et une puissance nouvelle qui, en tant qu’instinct de mort, veut tout défaire et ramener ce qui vit à l’état inanimé. Freud écrit : « La vie des organismes offre une sorte de rythme alternant : un groupe d’instincts avance avec précipitation afin d’atteindre aussi rapidement que possible le but final de la vie ; l’autre, après avoir atteint une certaine étape de ce chemin, revient en arrière pour recommencer la même course, en suivant le même trajet, ce qui a pour effet de prolonger la durée du voyagex. » Dans un cas comme dans l’autre, c’est d’un répétition qu’il s’agit, de deux bonds en arrière que seule leur amplitude paraît distinguer. Dans les deux cas, les instincts cherchent à rétablir un avant, soit pour retrouver dans le plaisir et en vue d’un nouvel orage un équilibre stable des énergies à l’œuvre, soit pour obtenir silencieusement une annulation immédiate et décisive de toutes les tensions.

Instinct de vie et instinct de mort paraissent donc regarder en arrière et la tendance à la répétition pure et simple, indépendante de tout autre motif, serait leur caractère le plus primitif, le plus élémentaire. Le mot a été prononcé, par essence ils sont conservateurs. Alors que les images de l’agression et de la destruction semblent naturellement destinées à servir de point de départ pour qui s’apprête à donner à la mort le premier rôle, c’est désormais la notion de répétition qui, en prenant une valeur transcendante, oriente décisivement la pensée de Freud. L’instinct d’agression, en tant que dérivation de l’instinct de mort vers le monde extérieur, ne se précise que plus tard, surtout dans Le Moi et le Ça et dans Malaise dans la civilisation. Cette puissance destructrice, qui dans une forme originaire de masochisme vise sans détour le sujet lui-même, trouverait dans le sadisme, si tant est qu’il soit jamais pur, son expression la plus lisible ; mais là encore, elle est toujours prête à rejoindre son point de départ, par un nouveau trajet récurrent, pour nourrir la culpabilité et le besoin de punition.

Freud s’engage donc immédiatement sur le chemin qu’il poursuivra dans le reste de ses travaux, non sans quelque ambiguïté toutefois. On s’en aperçoit en se reportant à un texte dont la publication (automne 1919) précède celle de Au-delà du principe de plaisir, mais qui pratiquement est écrit en même temps : VInquiétante Étrangeté. Ce texte peut être regardé comme une véritable articulation puisque le sentiment qui y est analysé — das Unheimliche — ressortit aussi bien à la mort qu’à la castration. Le double, l’image inquiétante par excellence, est vu sous l’angle d’un redoublement que Freud analyse de deux façons : comme une illustration de la castration comparable à la multiplication des serpents sur la tête de Méduse *, et comme indice de l’automatisme démoniaque de répétition, « assez fort pour s’affirmer par-delà le principe de plaisir ».

Les dernières positions de la théorie expriment bien le dualisme fondamental de Freud, que l’introduction du narcissisme avait jusqu’à un certain point mis en question, mais qui maintenant est définitivement établi. On ne peut néanmoins ignorer que dans la nouvelle dichotomie, où la mort paraît transcender la vie, le rôle du sexe se restreint dans le même temps que la libido se dilue dans Éros, une entité plus large et plus vague à laquelle est dévolue la fonction générale d’unir et de combiner. Ces vues hautement spéculatives reçurent un accueil des plus réservés de la part des fidèles mêmes de Freud, à l’exception de Ferenczi, Eitingon et Alexander. Aujourd’hui encore, nombre de psychanalystes refusent d’accepter cette théorie, en arguant que rien ne la confirme ni dans la chimie, ni dans la physique, ni même dans la biologie sur laquelle Freud a pourtant voulu fortement s’appuyer. De fait, les contradictions internes n’y manquent pas, et Freud lui-même n’essaie pas de les cacher : si tout instinct est par essence conservateur, comment concilier ce caractère qui lui est propre avec le mouvement créateur d’Éros qui, à partir de petites unités, tend à réaliser des ensembles nouveaux de plus en plus étendus ? D’autre part, si Ëros en tant qu’instinct doit obéir à la loi du retour en arrière, il faut « postuler que la substance vivante, ayant d’abord constitué une unité, s’est plus tard morcelée et tend à se réunir de nouveau8 », mais, note Freud, « c’est là une fable imaginée par certains poètes, que rien dans l’histoire

1.    Das Medusenhaupt, G. W., t. XVII, 1922.

2.    Abrégé de psychanalyse, P.U.F., p. 8.

de la matière vivante ne vient confirmer ». Du reste, il reconnaît volontiers « que la troisième étape de la théorie des instincts... ne peut pas prétendre à la même certitude que les deux premières... » et ajoute : « Certes, la théorie du caractère régressif des instincts repose elle aussi sur des matériaux fournis par l’observation24 [la tendance à la répétition]. Mais il est possible que j’aie exagéré la valeur et l’importance de ces faits2. » Enfin, dans le dernier chapitre de l’essai Le Moi et le Ça 25, Freud, en l’espace d’une page, distingue l’angoisse de mort de l’angoisse névrotique, puis la considère comme un produit d’élaboration de l’angoisse de castration et concède que la mort est une notion abstraite dont la correspondance inconsciente est encore à trouver. Ces restrictions, dont on pourrait fournir encore bien d’autres exemples — le rôle limité de la dualité instinct de vie-instinct de mort dans Inhibition, symptôme et angoisse (1925), le maintien explicite de l’ancienne dualité instinctuelle dans le domaine clinique — n’empêchent nullement Freud de tenir fermement à ses nouvelles conceptions : « Elles se sont imposées à moi avec une telle force que je ne puis plus penser autrement. Je veux dire que du point de vue théorique, elles sont incomparablement plus fructueuses que n’importe quelles autres ; elles apportent, sans négliger ni forcer les faits, cette simplification vers laquelle nous tendons dans notre travail scientifique 26. » Lorsqu’un édifice aussi magistral, et aussi achevé que l’est la psychanalyse après les écrits métapsychologiques, se trouve remis en question sur des bases somme toute assez fragiles par son créateur lui-même, qui d’autre part tient visiblement à en conserver l’essentiel, il est permis de s’interroger sur les raisons d’une pareille entreprise. On n’y manqua pas à l’époque même, et certains auteurs crurent trouver une réponse dans la suite de deuils qui avaient frappé Freud, en particulier dans la mort de sa fille Sophie en janvier 1920. Chose remarquable, Freud avait bien prévu cet argument, puisqu’il demande à Eitingon de témoigner que Au-delà du principe de plaisir était à moitié achevé quand sa fille Sophie était encore en pleine santé. Quelques années plus tard, il récuse ce même argument, avancé cette fois par son biographe Fritz Wittels, en concluant que « le probable n’est pas toujours vrai ». De même, il se défend d’avoir subi l’influence des deux philosophes dont on le rapprochait non sans quelque raison. Dans Ma vie et la psychanalyse, il écrit : « ... Et là où je m’éloignais de l’observation, j’ai soigneusement évité de m’approcher de la philosophie proprement dite. Une incapacité constitutionnelle m’a beaucoup facilité une telle abstention... Les concordances étendues de la psychanalyse avec la philosophie de Schopenhauer... ne se laissent pas ramener à ma connaissance de sa doctrine. J’ai lu Schopenhauer très tard dans ma vie. Nietzsche, l’autre philosophe dont les intuitions et les points de vue concordent souvent de la plus étonnante façon avec les résultats péniblement acquis de la psychanalyse, je l’ai justement longtemps évité à cause de cela ; je tenais donc moins à la priorité qu’à rester libre de toute prévention27... » Enfin en 1937, dans une lettre à Arnold Zweig28, il parle de son élève Lou Andréas-Salomé comme de son seul lien réel avec Nietzsche. Ce qui motive la dernière orientation de sa pensée doit donc être cherché ailleurs.

Freud, qui jusqu’alors avait demandé à la connaissance de l’inconscient de l’aider à se préparer à mourir, c’est-à-dire à supporter la vie, ses épreuves et ses deuils, anticipe maintenant sa propre mort en tant que but. Mais comme dans toute anticipation, le projet ici recouvre et masque un retour en arrière, mouvement vécu qui pourrait bien être à l’origine de la notion de compulsion de répétition, argument premier et base théorique de la pensée de Freud en son dernier aboutissement. De quel retour s’agissait-il donc en fait ? Jones pense que dans Au-delà du principe de plaisir, Freud renoue avec une passion très ancienne pour la philosophie, dont du reste les traces ne manquent pas, témoin cette lettre de 1882, où Freud écrit à sa fiancée : « La philosophie, que je me suis toujours représentée comme le but et le refuge de ma vieillesse, m’attire chaque jour davantage, autant que toutes les autres affaires humaines réunies, et que toute cause à laquelle je me dévouerai29... ». Certes, mais si les accents philosophiques qui caractérisent Au-delà... renvoient bien à une inclination de jeunesse pour une discipline intellectuelle, la liberté d’invention et l’orientation même que prennent alors les idées rappellent plutôt le rôle d’un homme, qui fut pour Freud personnellement un philosophe et un savant dont l’influence a puissamment contribué à le libérer. Il s’agit de Fliess qui, une première fois, avait aidé Freud à surmonter les limitations mutilantes qu’il imposait à son imagination, selon l’idéal scientifique qu’il avait en grande partie hérité de son maître Brücke. A cet égard, Fliess avait bien constitué une figure exemplaire, car à l’ampleur de sa culture, à sa passion pour la biologie, il associait une vive imagination, parfois aventureuse, qui l’engageait bien au-delà du domaine strictement médical. Mais l’élan spéculatif qui distingue Au-delà... dans l’œuvre de Freud n’est pas le seul élément qui permette d’évoquer l’impressionnante figure de Fliess. Les thèmes mêmes du livre ne sont pas sans analogie avec certaines idées centrales dans la pensée du médecin berlinois. C’est d’abord une métabio-logie, utilisée comme soutien de l’hypothèse scientifique ; puis une perspective cosmologique, dans laquelle l’évolution des organismes est liée à celle de la terre et de ses rapports avec le soleil 2, tout à fait à la façon de Fliess, qui écrivait : « L’étonnante précision avec laquelle se maintient l’intervalle de 23 ou selon les cas de 28 jours laisse supposer qu’il existe un rapport étroit entre les conditions astronomiques et la création des organismes® » ; enfin, la notion décisive de compulsion de répétition qui, liée à la notion d’échéance et douée d’une valeur transcendante, semble faire écho à la périodicité rigoureuse découverte par Fliess dans toutes les activités vitales, et qui détermine le calendrier de l’existence, aussi bien la date de la naissance que celle de la mort30. La périodicité intervient du reste encore dans une hypothèse sur le principe de plaisir que Jones relève dans Le problème économique du masochisme : « Il semble que le plaisir et le déplaisir ne soient pas liés à l’élément quantitatif de l’excitation, mais à un autre de ses caractères, qu’on ne peut appeler que qualitatif. Nous serions beaucoup plus avancés en psychologie si nous pouvions indiquer quel est ce caractère qualitatif. Peut-être est-ce le rythme, le déroulement chronologique des modifications, augmentations et diminutions de la quantité d’excitation, nous ne le savons pas*. » L’idée très large de répétition devient donc pour Freud le pivot même de sa pensée.

Ces traces sensibles du passage de Fliess dans la vie intellectuelle de Freud pourraient surprendre si on ne connaissait d’autre part l’intensité des liens affectifs qui pendant des années unirent les deux hommes. Entre 1894 et 1900 surtout, Freud, pourtant parvenu à la maturité, avait fait montre d’une grande dépendance à l’égard de Fliess. Les lettres qu’il lui adresse alors sont littéralement tissées de témoignages d’admiration et d’estime indéfectible ; il imagine à l’avance ses rencontres avec son ami, les décrit comme la réalisation d’un beau rêve, et leurs célèbres « congrès », occasions d’échanges d’idées passionnés, ne sont pas sans évoquer les promenades socratiques. En 1899 encore, Freud écrit : « . Que dirais-tu de dix jours à Rome pour Pâques (nous deux naturellement) ?... Parler des lois éternelles de la vie dans la Ville Étemelle ne serait pas une mauvaise idée2... » Alors, pour Freud, personne ne compte davantage que Fliess, qui recueille ses confidences les plus intimes, ses préoccupations morbides, ses rêves et leur signification, tel celui qui suit la mort de son père, enfin le récit même de son auto-analyse. En 1898, il lui écrit : « Sans public, je ne puis rien écrire, mais je suis parfaitement satisfait de n’écrire que pour toi8... » Freud paraît donc garder devant lui comme une sorte de repère l’image puissante de son ami, qu’il surestime sans doute en partie ; lorsqu’il lui

liés au phénomène de la menstruation et représentent respectivement les oompo-santés féminine et masculine.

1.    Jones, op. cit., t. t, p. 349-350.

2.    Naissance de la psychanalyse, P.U.F., p. 261.

3.    Jones, op. cit., t. 1, p. 332.

expose ses idées et lui soumet ses travaux, c’est toujours en attendant anxieusement d’être approuvé : « Tes louanges, lui dit-il en 1894, sont pour moi du nectar et de l’ambroisie ^ » Bref, Fliess, à qui Freud confère alors la position d’un censeur, incarne une figure paternelle qui prend le relais de celle de Breuer et fonctionne à la façon d’un Surmoi. Le caractère homosexuel de cette relation ne lui a pas échappé puisqu’il écrit en 1900 : « Rien ne saurait pour moi remplacer les contacts avec un ami ; c’est un besoin qui répond à quelque chose en moi, peut-être à quelque tendance féminine2... » Mais comme il en va habituellement dans de tels cas, l’image idyllique que donnent ces relations à première vue, quand l’hostilité de Freud vise encore Breuer, recouvre en fait une profonde ambivalence. Lié à la mort du père et au bouleversement violent qu’elle provoque dans la vie intérieure de Freud, instigateur de la singulière comptabilité funèbre grâce à quoi Freud détermine la date de sa propre mort, et confident des moments de dépression les plus pénibles, Fliess est de tous côtés associé à la mort ; par surcroît, en tant que substitut de la figure paternelle, il a pu être l’objet de désirs de meurtre inconscients. Quoi qu’il en soit, les deux hommes finissent par se brouiller et la fin navrante de leur amitié laisse penser que, contrairement à l’opinion de Jones, Freud, s’il a bien rompu extérieurement avec Fliess, n’a pas réussi en revanche à résoudre et à liquider réellement les liens qui l’unissaient à lui. Cette relation, où mort et répétition s’entrelacent indéfiniment, semble même avoir gardé sur lui un pouvoir étrange, unheimlich, comme en témoigne l’anecdote suivante. Au cours d’une vive discussion avec Jung, à Munich en 1912, un an avant leur rupture, Freud s’évanouit brusquement. Lorsqu’il reprend connaissance, ses paroles surprennent ceux qui l’entourent : « Comme il doit être agréable de mourir. » Quelques jours plus tard, il dévoile à Jones le sens de son évanouissement, qui répétait très exactement un incident survenu plusieurs années auparavant : « Il m’est impossible d’oublier qu’il y a quatre ou six ans, j’ai éprouvé des symptômes très semblables, encore que moins intenses, dans la même salle du Park Hôtel. Ce fut lors d’une maladie de Fliess que

1.    Ibid., p. 328.

2.    Ibid., p. 332.

je me rendis pour la première fois à Munich, et cette ville parait être liée à mes relations avec l’homme en question. Il y a au fond de toute cette affaire un problème homosexuel non résolu1... » (Un mois après, du reste, Freud confia à Jones que sa dernière querelle avec Fliess avait eu lieu dans cette même salle d’hôtel.) Non résolu, le problème devait en effet le rester ; sans doute Freud désormais regarda les idées de Fliess avec un esprit critique sans complaisance, mais lorsqu’il y fait allusion dans Au-delà..., il en parle encore malgré toutes ses réserves comme d’une « grandiose » conception.

Au bord de la vieillesse, qui bien souvent redonne la parole au passé, Freud retrouve le souvenir de Fliess et tente une fois de plus de résoudre sa relation impossible avec lui. Dans la première partie de son œuvre, sur laquelle règne l’image de la castration, Freud s’était efforcé de surmonter l’ambiguïté de ses rapports avec son propre père ; pour la dernière partie, dominée par la figure de la mort, il reprend une tâche identique et peut-être interminable, qui porte cette fois sur ses relations avec la trace d’un objet transférentiel. L’auditeur réel d’autrefois n’a pas vraiment disparu ; en entraînant avec lui les vœux de mort dont il était l’objet, il s’est transformé en un nouvel auditeur, fictif et purement intérieur, avec lequel Freud renoue les mêmes liens pour essayer de s’en affranchir. A partir de 1920, l’œuvre de Freud, à la fois novatrice et tributaire de l’éternel retour du même, d’un lointain souvenir de L'Esquisse, s’engage donc sur une élaboration nouvelle du lien homosexuel avec Fliess, qui le transforme profondément et peut-être le sublime, pour reprendre un terme sans doute emprunté à ce dernier. Ainsi s’affirme l’efficacité et la continuité du mouvement qui le porte à anticiper l’avenir en ressaisissant le passé et qui lui faisait écrire dès 1899 : « ... Shakespeare a dit : Tu es débiteur d’une mort à la nature. J’espère que l’instant venu, il se trouvera quelqu’un pour me traiter avec plus d’égards [que le malade qu’on trompe sur son état] et pour me dire à quel moment je devrai me tenir prêt. Mon père le savait clairement et, sans en parler, a conservé jusqu’à la fin sa belle sérénité 2. »

1.    Jones, ibid., p. 348-349.

2.    Naissance de la psychanalyse, p. 245.

Freud n’a nullement besoin d’être averti, il est prêt bien avant l’heure. Le souvenir de cette mort exemplaire, auquel renvoient les liens, si longtemps ambivalents avec l’image de Fliess, on peut croire qu’il n’est pas étranger au véritable pari où Freud s’engage avec Au-delà... et dont il réussit à tenir doublement la gageure, pour les autres, et chose plus rare, pour lui-même. Désormais, il semble bien que la mort imminente ne puisse plus lui causer de blessure narcissique ; il peut même la recevoir telle qu’il l’avait conçue, comme cette fin normale que lui garantissait depuis toujours son instinct de conservation.


14 Correspondance, Gallimard, p. 69.

15    Ibid., lettre à Rachel Berdach, p. 498. En fait Rachel Berdach avait soixante ans.

16    E. Jones, La Vie et l'Œuvre de Freud, P.U.F., 1.1, p. 341-342.

17    Cf. n » 4, p. 59.

18 mort » (1915), Payot, p. 235.

19    Essais de psychanalyse appliquée, Gallimard, « L’inquiétante étrangeté » (1919), p. 182.

20    Jones, ibid., Basic Books, t. 3, p. 264.

21    Essais de psychanalyse, « Au-delà du principe de plaisir », Payot, p. 69.

22    Ibid., p. 207.

23    Ibid., loc. cit.

24    Il s’agit de la tendance à répéter les expériences douloureuses, sans tenir compte du principe de plaisir, comme dans les rêves de guerre ou d’accident qui se répètent, certains comportements automutilateurs, tendance de certains patients à recommencer constamment les expériences douloureuses de l’enfance.

25    P. 232-233.

26    Malaise dans la civilisation (1930), Denoël et Steele, p. 55.

27    P. 93.

28    Jones, op. cit.t t. III, p. 213.

29    Cité par Jones, op. cit., p. 41.

30    La périodicité de Fliess est fondée sur la bisexualité inhérente à tous les êtres humains ; elle est ordonnée par le jeu de deux nombres, 28 et 23, qui sont