Chapitre VII. Conclusion

Ma conception des différentes phases du développement de la personnalité, autistique normale, symbiotique normale et de séparation-individuation, est une construction génétique qui se réfère en premier lieu au développement de la relation d’objet. Ces concepts sont complémentaires à ceux des stades oral, anal et phallique, constructions se référant à la théorie génétique du développement pulsionnel, et à son effet de structuration sur le développement du moi et la relation d’objet. II y a une interaction circulaire multiforme et complexe entre le développement pulsionnel changeant et progressif, le moi en voie de maturation et le processus de séparation-individuation, dont l’aboutissement consiste en une différenciation des représentations du self et de l’objet. La maturation du système perception-conscience, le noyau du moi, ouvre la voie pour le nourrisson à l’émergence de la phase « autistique normale » des premières semaines — le stade « narcissique primaire » de Freud et « anob-jectal » de Spitz — vers la phase symbiotique, stade déclinant d’un narcissisme encore primaire, dont j’ai formulé l’hypothèse en 1949 (J). La situation de danger de la phase autistique consiste en la perte de l’homéostasie physiologique ; il n’y a essentiellement que des mécanismes physiologiques de maintien qui sont disponibles pour la survie de l’organisme.

La phase symbiotique coïncide dans le temps avec ce qu’Anna Freud a appelé (1953) « la relation à l’objet de satisfaction des besoins ». Anna Freud (1965) et Spitz (1965) nomment cette phase « pré-objectale » et de « l’objet partiel ». Au début, il semble qu’une vague impression sensorielle (perception de Gestalt) de l’objet symbiotique — l’objet qui apportait par ses

(‘) Cf. Mahler, Ross et De Fries (194g, p. 295, n. 2).

soins un soulagement de la tension — établit des engrammes de quelque « bon principe maternant » ou agent à l’intérieur des représentations fusionnées self-objet. C’est ce qui provoque 1’ « attente confiante » d’un soulagement à venir à l’intérieur de la sphère commune toute-puissante mère-nourrisson, fusionnée et indifférenciée. A la phase symbiotique, le besoin devient désir (Schur, 1966) ou, tel que je l’ai formulé dans mon article On Sadness and Grief (Mahler, 1961), l’affect d'attente pour remplace l’état de tension anobjectale, avec le sentiment de « désir ardent » qui a déjà une signification psychologique.

La situation de danger de la phase symbiotique consiste en la perte de l’objet symbiotique, qui équivaut, à ce stade, à la perte d’une partie intégrante du moi lui-même et constitue donc une menace d’auto-annihilation. L’apogée de la phase symbiotique, aux trois derniers mois de la première année, coïncide avec le début de la différenciation du self et de l’objet symbiotique et marque donc le début de la phase de séparation-individuation. Le processus de séparation-individuation, qui se déroule approximativement sur deux ans (de six à trente mois), comporte des composantes de maturation et de développement, autonomes et conflictuelles, intrapsychiques et de l’environnement. Le processus normal de séparation-individuation se situe au moment où l’enfant est prêt, de par son développement, au fonctionnement autonome (séparé) et y prend plaisir. Pris dans ce sens, le concept de séparation signifie la différenciation du self et de l’objet symbiotique en tant que processus intra-psychique. Ce processus est fonction de la disponibilité physique de la mère — et, pour un développement optimal, d’une disponibilité émotionnelle optimale de la mère.

Au cours du processus normal de séparation-individuation, la prédominance du plaisir tiré du fonctionnement autonome, dans une atmosphère de disponibilité émotionnelle de la mère, habilite l’enfant à surmonter la part d’angoisse de séparation qui fait son apparition à ce moment-là de la phase de séparation-individuation, moment où une représentation différenciée de l’objet, séparé du self, accède graduellement à la conscience. Chaque nouveau palier du fonctionnement autonome suscite probablement sa faible part d’angoisse de séparation et celle-ci constitue peut-être une condition nécessaire au développement progressif de la personnalité (H. Roiphe).

Le processus de séparation-individuation implique deux types de développement distincts, bien qu’interdépendants. Une première ligne de développement est constituée par l’individuation

rapidement croissante du jeune enfant qui commence à marcher, provoquée par l’évolution et l’expansion des fonctions autonomes du moi. Ceci s’articule autour du développement du concept de soi de l’enfant. La ligne parallèle du développement consiste en la conscience croissante qu’a l’enfant de son fonctionnement indépendant et distinct de la partie externe de son moi, jusqu’alors symbiotiquement fusionnée — la mère. Cette ligne s’articule probablement plutôt autour du développement des représentations d’objet.

Au stade de la relation d’objet appelé séparation-individuation, la situation particulière de danger consiste en la perte de Vobjet. J’hésiterais à parler de cette angoisse, au cours du processus de réalisation de la séparation, en termes « d’angoisse de séparation » per se (1), mais maintiendrais ce terme en référence aux angoisses d’un stade ultérieur, après la réalisation du début de la permanence de l’objet (troisième et quatrième année). Par l’expression « permanence de l’objet », nous voulons signifier que l’image maternelle est devenue intrapsychiquement disponible à l’enfant, de la même manière que la mère réelle a été libidinalement disponible — dispensant soutien, réconfort et amour. La situation spécifique de danger vers la fin de la phase ■ de séparation-individuation, à mesure qu’approche la perma-

( !) Par « angoisse de séparation », nous ne voulons pas parler des séquelles dans le comportement et des réactions à la séparation physique de l'objet d’amour, sens dans lequel l’emploie John Bowlby, mais plutôt du sentiment intrapsychique progressif mais inévitable d’une angoisse « signal de danger » chez le jeune enfantau cours du processus normal de séparation-individuation.

Il appartiendra au second tome de ce livre de traiter des écrits importants, mais hautement sujets à controverse, de Bowlby (1958, i960 a, i960 b). Je voudrais cependant citer ici quelques remarques très pertinentes de la critique qu’Anna Freud ( 1960) adresse à l’article de Bowlby ( i 960 a) : « L’objet

— pour employer une expression introduite par W. Hoffer — est entièrement tiré à l’intérieur du milieu narcissique interne et traité comme partie intégrante de ce milieu au point que le self et l’objet se trouvent fondus ensemble. » (Cela correspond à ce que j appelle le stade symbiotique d’unité duelle du narcissisme primaire.)

Anna Freud continue : « A nul autre moment, l’opposition entre un mode de pensée métapsychologiciue et un mode de pensée descriptif ne devient aussi évidente. Cela conduit au résultat en apparence paradoxal que ce qui constitue, en termes de théorie de la libido, le point culminant du narcissisme infantile apparaît, dans la terminologie descriptive de Bowlby, comme le point culminant de la ** conduite d’attachement ” » (p. 56).

Dans le tome II, je traiterai de l’ontogenèse des réactions dépressives du jeune enfant au processus intrapsychique inévitable (de maturation) de séparation au moment de la différenciation des représentations de son self et des représentations de l’objet libidinal ; je discuterai aussi des opinions d’autres auteurs, à la fois similaires et différentes de celles de Bowlby (Mahler,

1 q6i. 1066 a, 1966 b : Spitz, 1960 ; Schur, 1960 a : Loewald, 1962 a ; Rochlin, 1953 » Ï959 î Pollock, 1964).

nence de l’objet, est relative au danger de perte de l’amour de l'objet libidinal, bien que puisse tout aussi bien subsister une certaine crainte de perte d’objet.

Les dangers de perte d’amour et de perte d’objet se trouvent considérablement accrus par les pulsions agressives des stades sadique-oral et sadique-anal, au cours desquels l’enfant doit lutter pour préserver l’objet face à sa propre ambivalence très grande. A la fin de la seconde année et au début de la troisième, la crainte de perte d’amour s’articule à l’angoisse de castration. Lorsque l’enfant réagit à la différence anatomique des sexes, habituellement à l’apogée de l’entraînement à la propreté et à un moment où cette réaction se complique de craintes anales, l’ambivalence à l’égard de la mère, surtout chez la fille, se trouve contaminée par sa colère contre sa mère du fait que celle-ci ne lui a pas donné de pénis. Ce qui rend l’enfant capable d’investir d’énergie neutralisée la représentation de son self, c'est l’amour de sa mère et son acceptation de l’ambivalence de son enfant. Lorsqu’il y a un grave défaut, réel ou fantasmé, d’acceptation de la part de la mère, il en résulte un appauvrissement de l’estime de soi et par conséquent une vulnérabilité narcissique, qui dépend aussi de d’autres facteurs, tels que la distribution pulsionnelle, la relative stabilité des représentations du self et de l’objet, et le cours du développement ultérieur.

L’établissement de la permanence de l’objet constitue le point culminant de la phase de séparation-individuation, et c’est là, croyons-nous, un stade du développement de la relation d’objet, et non une fonction du moi. L’expression « permanence de l’objet » fut introduite à l’origine par Hartmann (1952), qui l’opposait au stade de satisfaction des besoins (A. Freud, 1953). A cette dernière phase, on considère que l’image de l’objet se trouve investie intra-psychiquement lorsque survient un besoin (c’est-à-dire lorsqu’il y a une impulsion), et que l’investissement diminue, s’il ne disparaît pas complètement, lorsque le besoin est satisfait. Le stade de permanence de l’objet se développe progressivement et on peut considérer qu’il est atteint lorsque, contrairement au stade antérieur, une image d’objet fermement établie se trouve accessible, image dont l’investissement persiste indépendamment de l’état du besoin instinctuel (A. Freud, 1965 ; Mahler et McDevitt, 1968).

Je voudrais attirer l’attention sur trois aspects du stade de permanence de l’objet. Je suggère que ces trois éléments du développement doivent être envisagés comme impliquant des transitions entre le stade de satisfaction des besoins et celui de la permanence de l’objet. Je crois premièrement qu’au cours du développement du stade de permanence de l’objet, l’image maternelle devient intrapsychiquement disponible, tout comme l’objet maternel réel était disponible en tant que partie de la réalité extérieure pendant le stade de satisfaction des besoins. Ce processus est étroitement lié au développement de 1’ « attente confiante » (Benedek, 1938) ou delà « confiance fondamentale » (Erikson, 1950), que l’on peut considérer comme le début du transfert de la disponibilité externe de l’objet depuis l’objet réel sur la représentation intrapsychique (image mentale) de la mère. Une fois amorcé ce processus d’intériorisation, l’enfant peut, en l’absence de sa mère, accepter pour une courte période de temps quelqu’un d’autre, ou un quasi-symbole de la mère (telle la chaise sur laquelle s’est assise la mère), sans plus exiger la présence constante de la mère elle-même. Cette personne-symbole ou cet attribut-symbole de la mère n’est pas un substitut, comme au cours de la phase antérieure de satisfaction des besoins ; il est maintenant soutenu par la disponibilité de l’image interne de l’objet d’amour. Le pouvoir de soutien de l’image interne de la mère, contrairement à ce qui se produit au stade de l’angoisse devant l’étranger, assure à l’enfant la capacité d’utiliser un symbole, ajouté à l’image interne de la mère, jusqu’au retour de la « mère de la chair » P).

En second lieu, au cours de ce développement de la permanence de l’objet, l’image de l’objet se trouve de plus en plus investie d’énergie essentiellement libidinale et neutralisée, mais pas nécessairement post-ambivalente. Je voudrais souligner le fait que du point de vue de la psychose infantile, c’est l’inves-i tissement essentiellement agressif des représentations de l’objet’ et du self qui semble expliquer la propension relative à la régression de la permanence de l’objet vers la phase symbiotique/ antérieure.

Enfin, troisièmement, je crois que l’on peut considérer que le stade de permanence de l’objet est atteint lorsque le moi n’a plus aussi aisément à sa disposition une défense en particulier : le clivage des images d’objet. Par « clivage », j’entends ce phénomène observable en clinique et se produisant lorsque l’attente et la colère surviennent en même temps (notre définition de l’ambivalence) : de manière à préserver l’image du bon objet, l’enfant sépare (pendant l’absence de la mère) l’image désirée et l’image haïe de l’objet d’amour. L’attente se fixe sur la ï bonne mère » réellement absente, alors que la colère est dirigée contre l’autre personne présente dans l’environnement pendant ce temps. Au retour de la mère, nous voyons encore une fois l’ambivalence se reporter sur la mère (amour et colère)

— les représentations n’étant plus alors clivées et projetées (Mahler et McDevitt, 1968).

Dans la psychose infantile, une rage et une ambivalence flagrantes peuvent dominer le tableau clinique.

Il est évident que je tiens compte de la suggestion de Hartmann que la permanence de l’objet requiert un certain degré de neutralisation, surtout de l’agressivité, et que l’image d’objet a aussi une plus grande spécificité, qui correspond aux qualités réelles de la mère (objectivation). Selon Hartmann (communication personnelle), le stade de permanence de l’objet peut être présent à différents degrés. En d’autres termes, ce stade se dégage progressivement de la phase de satisfaction des besoins ; il n’est fermement établi que lorsque la tendance à la régression a considérablement diminué.

Je crois que certaines situations de danger peuvent être plus ou moins liées à ces niveaux de relation d’objet : la perte de l’objet (peur de l’abandon) à la phase symbiotique et au début de la phase de séparation-individuation ; la perte d’amour dans les sous-phases ultérieures de la séparation-individuation et sur la voie de la permanence d’objet. Les stades oral, anal et phallique ne sont pas clairement démarqués et il en est de même pour ces phases de la relation d’objet. Non seulement une phase prolonge-t-elle la précédente, mais il faut aussi prévoir dans certaines conditions — par exemple le stade de tension de besoin — un degré normalement admissible de régression.

En ce qui concerne la réalisation de la permanence d’objet, l’expérience clinique nous apprend que plus grande aura été l’ambivalence et plus longue sa durée, plus la réalisation totale de ce stade aura été retardée, plus sera grande aussi la propension à la régression et la tendance à avoir recours à des défenses tellesque le clivage de l’image d’objetsous la pression del’angoisse.

Nous avons noté que les réactions les plus extrêmes à la séparation semblent se produire non chez ces enfants qui ont fait l’expérience de séparations physiques réelles, mais chez ceux qui ont connu une relation symbiotique trop exclusive et trop parasitaire, ou dont la mère n’a point accepté l’individuation et la séparation. Leurs réactions peuvent évoquer, d’un point de vue clinique, la terreur d’annihilation des psychotiques adultes.

Si nous insistons sur ce point, c’est à la suite d’interprétations erronées laissant entendre que notre hypothèse concernant la séparation comme partie intégrante du processus intrapsychique de séparation-individuation impliquerait une séparation physique réelle. Dans certains cas, cette erreur conduit à penser que les réactions normales de souffrance à la séparation physique — telles qu’accrochage, protestation, contraintes et autres semblables — constituent l’unique critère de comportement pour le processus intrapsychique de séparation-individuation. Une telle conduite, ainsi que le comportement de l’enfant psychotique, peut refléter les vicissitudes intrapsychiques des phases symbiotiques et de séparation-individuation, mais ces vicissitudes ne sont ni le seul ni le principal trait de comportement pouvant nous faire conclure à la présence de conflits de nature psychotique symbiotique.

Au cours du processus de séparation-individuation, des troubles dans le développement des relations d’objet peuvent être cause d’un appauvrissement de l’énergie neutralisée disponible pour le moi. Il en résulte un manque de plaisir tiré du fonctionnement autonome, une diminution de la capacité de sublimer et un surplus d’agressivité non neutralisée, qui est d’abord investie sur les images fusionnées du self et de l’objet, pour ensuite, au hasard de vicissitudes diverses, être dirigée sur les représentations du self et de l’objet plus distinctes, avec une issue éventuelle en divers syndromes psychopathologiques.

Partant du tableau clinique de Tenant présentant un syndrome psychotique symbiotique, on peut en déduire que les tentatives de restitution visent à restaurer une unité duelle quasi symbiotique ; l’enfant se comporte comme s’il exerçait un contrôle magique sur l’objet, qu’il ne distingue pas de lui-même. L’accrochage et les réactions à la séparation manifestement orientées vers un but, tels qu’on peut les observer à deux ans chez le jeune enfant normal au cours d’une certaine phase de la séparation-individuation, ne représentent aucunement un trait clinique dominant ou caractéristique de la psychose symbiotique de l’enfant. Ce qui caractérise cette psychose, ce sont plutôt des symptômes tels qu’un négativisme extrême, ou une combinaison de gestes désespérés de s’accrocher à l’objet d’amour et de s’en repousser. Nous en concluons alors à un conflit intrapsychique, un fantasme à la fois de désir de fusion avec l’objet et de terreur du « ré-engloutissement par l’objet ». Par cette formation défensive restitutive, l’enfant psychotique ne s’accroche pas à une personne totale adéquatement perçue. L’enfant psychotique s’accroche plutôt à un symbole-schème très réduit, * court-circuité », ayant souvent perdu sa dimension animée, une représentation de l’objet partie). Ce n’est donc pas à la mère qu’il s’accroche, mais il lui substitue un symbole concret, sur-investi de manière psychotique, mais en même temps privé de sa dimension vitale et animée — un objet tran-sitionnel psychotique auquel il recourt continuellement de manière stéréotypée et répétitive. J’ai eu recours à l’expression « mécanisme de maintien » pour distinguer ces processus de leurs contreparties normales ; ces mécanismes remplacent chez l’enfant psychotique les « relations d’objet » et les # mécanismes d* défense ».

Ce geste ou objet stéréotypé ne facilite pas, comme le feraient des phénomènes ou objets transitionnels, le développement de la permanence de l’objet. Ils servent au contraire de « fétiche psychotique », tirant à eux toute, ou presque toute, la libido et l’agressivité disponibles, comme si en dépendaient la vie et la mort de l’enfant psychotique (Furer, 1964).

Dans le processus pathologique de la psychose, il y a deux facteurs qui marquent la différence entre la régression pathologique et les phases normales du développement, telles que nous les concevons.

Tout d’abord, dans le cas d’une régression psychotique, il y a défusion des pulsions et prédominance de l’agressivité sous une forme primitive. La quantité et la qualité de l’agressivité et son degré de déneutralisation ont une grande influence sur la nature de la symptomatologie clinique — par exemple, un comportement presque totalement et purement auto-destructeur, tel que le cas de l’enfant qui plonge sur le plancher tête la première. Cela contraste avec des actions auto-agressives apparemment plus teintées d’auto-érotisme, par exemple égratigner et mordre son corps. Ces dernières actions stéréotypées servent à fixer les frontières corporelles ; elles contribuent aussi à la libidinisation des frontières du moi corporel.

En second lieu, au moment où la psychose en vient à dominer la personnalité de l’enfant, certains changements structuraux se sont déjà produits dans la psyché, résultant de la maturation et du développement, et peuvent avoir provoqué des distorsions fondamentales des structures de base elles-mêmes. La régression de la structure du moi et des représentations du moi et de l’objet consiste en une fragmentation de ces éléments avec une refusion des représentations du self partiel et de l’objet partiel selon diverses combinaisons, que j’ai décrites en termes « d’associations erronées » (c’est ce que Furer appelle le « fétiche psychotique »). Elles sont constituées de représentations partielles de l’objet aussi bien que du self, non clairement différenciées les unes des autres, et variant à différents moments quant à la qualité de leur investissement pulsionnel.

En d’autres termes, la régression pathologique de la psychose implique un retour aux niveaux les plus primitifs des relations pré-objectales et d’objet partiel : c’est pour cette raison que j’ai eu recours aux mêmes termes pour caractériser l’organisation défensive prédominante de la psychose et les toutes premières phases des relations pré-objectales et d’objet partiel.

Il faut toutefois insister sur le fait que dans le cas de la psychose infantile, ainsi que pour la théorie générale de la psychose, c’est la distorsion, la profondeur et la permanence (irréversibilité) de la régression du moi et des pulsions qui distinguent ces syndromes de simples régressions à un stade normal de relation pré-objectale autistique ou symbiotique, un stade de relation à l’objet partiel, un stade primaire narcissique ou de relation à l’objet de satisfaction des besoins.

Dans mes toutes premières recherches, j’ai développé la théorie d’une position libidinale « pré-zonale » et splanchnique, où l’énergie pulsionnelle indifférenciée est investie sur les organes viscéraux splanchniques sans qu’il y ait encore d’investissement total de la périphérie du corps. Chez l’enfant psychotique, autistique tout aussi bien que symbiotique, il semble y avoir un défaut de perception des soins du partenaire symbiotique qui sont source de satisfaction de besoins, surtout à cause de l’échec de l’investis3ement de la périphérie du corps. C’est ce qui empêche la distinction entre l’intérieur et l’extérieur, et dès lors enraye toute possibilité d’organisation perceptivo-intégrative du self et du monde objectai (Jacobson, 1964).

J’inclurais dès lors, dans une théorie de l’étiologie, des défauts du moi aussi innés que l’incapacité du moi à neutraliser les pulsions, les défauts de la capacité perceptive primaire du moi et, de plus, les effets désorganisateurs de la panique organismique de l’enfant sur un moi qui souffre d’un manque des fonctions d’organisation et de synthèse. Ce point de vue se rapproche de celui d’Hartmann (1953) qui formula l’hypothèse d’un défaut de la capacité du moi à synthétiser les pulsions ; ce défaut interfère ensuite dans le développement des autres fonctions du moi et des relations d’objet. Par un mouvement dialectique, celles-ci exercent continuellement une action déformante sur les processus de maturation et de développement. Toutefois ma théorie met surtout l’accent sur l’interaction entre ces deux facteurs et le processus circulaire qui s’instaure entre la mère et l’enfant, et dans lequel la mère sert au nourrisson de pôle d’orientation et de tampon vivant, pour ce qui a trait à la fois à la réalité extérieure et au milieu intérieur. Au début de sa vie, on doit considérer le nourrisson non comme un individu, mais seulement comme partie d’une unité relative aux soins, de laquelle il se différencie progressivement comme individu, le partenaire maternant servant de catalyseur et de tampon vivant.

Si, pour des raisons intrinsèques ou des conditions extrêmes du milieu, le partenaire maternant ne peut être utilisé, l’organisme s’expose à être souvent submergé par les pulsions instinctuelles tout autant qu’à subir un excès traumatique de stimulation du monde extérieur. Des stimuli du monde extérieur, ceux qui proviennent d’éléments humains sont plus dangereux que ceux qui ont leur source dans des éléments inanimés. Les stimuli sociaux toujours changeants et, pour l’enfant psychotique, imprévisibles impliquent une activité pulsionnelle d’un degré beaucoup plus élevé. La défense psychotique qui consiste en une perte de la dimension animée, défense que j’ai aussi qualifiée de « dévitalisation », vise à rendre ces stimuli « imprévisibles » moins menaçants pour le moi fragile de l’enfant prépsychotique et psychotique.

Les conséquences de la détresse organismique du nourrisson normal et de la panique psychotique dans le syndrome psychotique de l’enfant se ressemblent vaguement ; cette similarité tient au fait que les acquisitions de la maturation et du développement — par exemple, la conscience des frontières corporelles — peuvent être perdues temporairement chez le jeune enfant qui commence à marcher, même après le stade de 1’ « éclosion », mais sont déformées de manière plus permanente chez l’enfant prépsychotique et psychotique (’). Les moments fugitifs de conscience de l’état de séparation chez le nourrisson et le jeune enfant normaux sont de courte durée et très réversibles. Par ailleurs, une expérience similaire vécue par le moi vulnérable de l’enfant psychotique peut provoquer une perte définitive et irréversible de ces acquisitions. Je crois que la panique d’annihi-lition est la conséquence du sentiment d’impuissance vis-à-vis

(*) Le second tome traitera en détail de ces processus dans le développement normal.

de la puissance accablante des pulsions instinctuelles, surtout de l’agressivité, agissant sur un moi incapable d’y faire face et qui n’attend aucun soulagement d’un agent extérieur. L’autre aspect du conflit psychotique source de panique véhicule une menace pour l’entité et l’identité personnelles, tout autant qu’un danger pour le sentiment de séparation et une menace de dissolution des frontières du moi corporel.

Il ne faut pas oublier la concordance temporelle entre le développement des relations d’objet et la maturation du ça (Schur, 1958). C’est nécessairement lié à la nature changeante des pulsions. On peut considérer par exemple que le stade sadique-anal constitue un facteur de maturation qui retarde la réalisation totale de la permanence de l’objet, en ce qu’il accroît la charge d’agressivité de l’ambivalence. C’est à ce stade sadique-anal que nous observons un usage prévalent des mécanismes de clivage. Puisque l’investissement ambivalent de l’image maternelle, même sous une légère tension, n’a pas au début la « puissance de soutien » qu’il aura plus tard, nous considérons que le clivage constitue à ce moment une défense normale, un signe de la tension de besoin croissante de l’enfant et de son incapacité à l’affronter sans l’aide de cette défense. La contrainte incessante à laquelle certains enfants soumettent leur mère au cours de leur troisième année et au-delà est un autre signe de l’accroissement de l’investissement ambivalent et du manque de « puissance de soutien » de l’image maternelle. Dans les cas pathologiques, cela continue et s’amplifie pendant la période de latence. Un des traits caractéristiques que j’ai notés chez l’enfant psychotique, c’est l’extrême contrainte, tout autant que la répulsion, de l’objet d’amour, selon une alternance rapide et « ambitendante » (cf. aussi le cas d’Aro au chapitre IV).

Chez l’enfant psychotique, des défenses peuvent épuiser totalement le réservoir pulsionnel et troubler la personnalité tout entière. Dans la pathologie des cas limites ou moins gravement atteints, il y a une sérieuse interférence avec la maturation des fonctions du moi et surtout avec l’établissement de représentations stables du self et de l’objet, mais sans coupure avec la réalité ni prédominance de défenses psychotiques (Geleerd, 1958 ; A. Weil, 1953 a ; 1953^ ; 1956)-

En termes d’interrelation entre le développement du moi et la relation d’objet, la satisfaction de l’extérieur a permis à l’énergie d’être disponible pour l’investissement de diverses fonctions du moi et a favorisé leur maturation optimale (« recharge »). Par contre, une frustration grave de l’extérieur peut avoir créé une tension non soulagée, qui interfère avec le développement du moi. Il nous faut encore une fois souligner le contraste entre le développement normal et la psychose, en ce qui a trait au rôle de la mère comme pôle d’orientation-tampon auprès de l’enfant qui se développe normalement : c’est la condition sine qua non pour la réalisation heureuse de la permanence de l’objet au cours des premiers stades de la relation d’objet. Chez l’enfant psychotique, au contraire, il s’est établi un cercle vicieux. Il semble y avoir une limite à sa capacité interne d’avoir recours à la mère, et par conséquent il ne peut obtenir la gratification et le soulagement de la tension qui constituent les prémisses à un développement progressif.

La situation de l’enfant psychotique n’implique aucune régression à une phase connue du développement normal. Les concepts de phases de développement autistique normale, symbiotique normale, et par la suite de séparation-individuation, dérivent en partie des reconstructions génétiques effectuées au cours de notre étude sur les tableaux symptomatologiques d’enfants psychotiques. Leur comportement révélait que le délire de l’enfant psychotique consistait essentiellement à faire partie d’une unité toute-puissante mère-enfant. Il révélait aussi un retrait autistique de l’union d’objet humain de l’enfant psychotique, une perte de la dimension animée de cet univers et une dévitalisation. Mes déductions à partir de ces situations pathologiques me conduisirent à la reconstruction des phases normales de la relation d’objet, avec investissement progressif des représentations psychiques de l’objet humain d’amour. Le processus psychotique fut défini parle manque d’investissement des fonctions maternantes et de l’objet maternant, tout autant que par une confusion entre l’intérieur et l’extérieur ; c’est-à-dire ce stade du « principe maternant » que l’on peut désigner par la phase autistique normale, et le stade de l’unité duelle mère-enfant, caractérisé par un manque de différenciation de l’objet maternel, le stade de symbiose normal.

Bien que l’on puisse être porté à dire que dans certaines phases de la psychose infantile il y a régression au stade de la relation d’objet impliquant l’unité duelle mère-enfant, comme tel ce trait ne saurait suffire à définir la situation qui prévaut dans le syndrome de psychose symbiotique. Afin de définir clairement la psychose symbiotique, il faut mettre en opposition la relation du nourrisson normal à l’objet de satisfaction des besoins au cours du stade de symbiose normale et la situation vraie de la psychose infantile. Dans le premier cas, la mère est utilisée comme pôle d’orientation et d’intégration ; elle est l’organisatrice et le tampon vivant en regard du milieu externe et interne, avec, comme conséquence, une structuration du moi du nourrisson et une différenciation du monde extérieur et intérieur. Au contraire, dans le syndrome psychotique, les soins maternels ne sont pas perçus de la sorte comme « principe maternant »

—    c’est-à-dire comme venant de l’extérieur pour soulager la tension interne de l’enfant ; à plus forte raison n’est-elle pas perçue comme un objet de plus en plus différencié pouvant apporter le soutien d’un moi externe nécessaire. Dans ces conditions, la mère est plutôt intégrée de façon délirante à un milieu intérieur. Il manque donc à l’enfant psychotique, à un degré plus ou moins grand, les facultés nécessaires à la différenciation et à l’individuation à partir de l’objet (du « moi externe »

—    Spitz).

A cause de l’inadéquation de la structure du moi extrêmement fragile et vulnérable qu’entraîne l’organisation psychotique symbiotique, les problèmes engendrés par le fait de devoir faire face au flot de pulsions instinctuelles non neutralisées venues de l’intérieur aussi bien qu’au très complexe excès traumatique de stimulation de l’extérieur, menacent continuellement le moi de l’enfant jusqu’au point de rupture (de fragmentation). Le concept du besoin de préservation du « même », de Kanner (1944), et le concept de crainte du changement et du « non familier » chez l’enfant psychotique, de Weiland (1966), semblent tous deux avoir trait à ces dangers.

La défense de « perte de la dimension animée », de pair avec d’autres mécanismes de dédifférenciation (Mahler, i960),constitue le « mécanisme secondaire de restitution » employé pour faire face au changement et au « non familier ».

Non seulement l’enfant psychotique s’avère-t-il incapable d’utiliser les soins maternels comme tels — c’est-à-dire le « principe maternant », mais il souffre aussi d’une peur généralisée de l’objet humain et il tente constamment de l’écarter — c’est-à-dire d’écarter la « mère de la chair » — à cause de l’investissement destructeur des combinaisons de représentations mentales psychotiques, que nous avons déjà décrites. Il y a une menace constante de panique engendrée par le désir ardent, contraignant et même accablant, de fusion à l’intérieur de cette relation qui est en grande partie investie d’énergie destructrice et que nous observons dans le syndrome psychotique symbiotique, ce qui conduit à cette projection de pulsions destructrices et de craintes d’attaque. Lorsque toutefois ce* mécanismes défensifs de projection et d’introjection échouent et qu’il y a une accumulation d’agressivité primitive à l’intérieur, il s’ensuit une terreur de la dissolution complète des frontières et de l’annihilation. Les mêmes considérations s’appliquent à la qualité de la panique et à sa nature accablante : c’est à cause de l’absence de toute possibilité d’avoir recours à un « principe maternant » soulageant et réconfortant que l’enfant se trouve dans un état extrême d’omnipuissance vis-à-vis des dangers pulsionnels intérieurs et extérieurs.

Par conséquent, comme nous l’avons déjà souligné (voir aussi Mahler et Furer, 1966), nous ne saurions utiliser l’expression « angoisse de séparation » en référence aux angoisses de la psychose infantile, surtout à cause de l’état de la relation d’objet qui y est impliqué. Nous croirions plutôt que l’expression « angoisse de séparation » ne devrait s’appliquer qu’à cette phase du développement au cours de laquelle il existe, selon nos propres termes, une « disponibilité intrapsychique » de l’image maternelle susceptible d’apporter gratification et soulagement de la douleur. L’absence de la mère expose alors le nourrisson normal, s’il est dans un certain état de tension pulsionnelle ou de besoin, au danger d’impuissance et d’attente, avec l’angoisse comme conséquence. En fait, nous avons découvert, par l’observation des enfants psychotiques avec prédominance de mécanismes autistiques, que la séparation physique réelle de la mère ne crée pas d’angoisse jusqu’à ce que, à la suite du traitement, il y ait un développement intrapsychique considérable dans la voie de la séparation-individuation. L’apparition de la véritable « angoisse de séparation » doit donc être considérée comme un signe d’amélioration. Préalablement, à mesure que s’atténue le retrait autistique, nous observons habituellement des accès de colère et un comportement destructeur — encore, à condition qu’il y ait une quelconque réaction au départ de la mère.

C’est à cause de cela qu’il nous paraît important de mettre l’accent sur la nécessité de distinguer entre « réactions à la séparation » et « angoisse de séparation ». Si l’on appelle « angoisse de séparation » toutes les manifestations de l’enfant à la séparation de la mère, cela ne peut engendrer que confusion. Nous en avons un exemple très simple avec les pleumichements de l’enfant après le départ de sa mère, ce qui constitue un phénomène complexe dont la souffrance psychique représente certainement un des éléments ; mais, dépendant des circonstances intérieures et extérieures, il y a, bien sûr, d’autres réponses affectives, telles que la colère et la tristesse en réponse à la

séparation.

Pour ce qui est du début de la psychose aiguë au cours des deuxième, troisième et quatrième années de vie, il peut être utile de rappeler le fait que l’angoisse que connaît l’enfant psychotique ne se limite pas aux états de panique psychotique que nous venons de mentionner. L’angoisse ordinaire de perte d’amour et de castration, aux stades anal, phallique et œdipien, agit souvent, comme chez d’autres enfants, comme coup final porté au moi vulnérable et fragile. Cette fragilité et cette vulnérabilité résultent à la fois de facteurs de constitution et d’expérience ; parmi eux, la difficulté de fonctionner séparément et le manque de développement adéquat de la relation d’objet à la phase de séparation-individuation constituent les facteurs les plus importants, mais non les seuls. C’est là une autre illustration des conséquences désastreuses qui peuvent résulter d’un écart trop considérable entre le développement psychologique et la maturation biologiquement prédéterminée.

Nous pensons que ces théories et ces concepts, s’ils sont bien compris, peuvent aussi être utiles à la compréhension des conditions névrotiques graves et à la limite de la psychose chez les adultes. Dans plusieurs cas limites de psychose chez les adultes, nous trouvons la même tentative de maintenir le fantasme de la toute-puissance magique infantile, basée en partie sur une régression similaire à l’unité duelle self-et-objet. De plus, à cause d’un investissement agressif semblable de ces représentations, mais en même temps de la présence d’une plus grande capacité d’organisation défensive mieux intégrée, ces patients peuvent se maintenir à une distance sûre de l’objet

— ni fusion totale, ni isolement total. Dans le transfert cependant, ils manifestent souvent un comportement semblable à celui d’enfants psychotiques, par exemple se rapprocher excessivement pour se repousser ensuite, s’écartant eux-mêmes de l’objet d’amour— ici l’analyste — par un retrait autistique. Les menaces contre leur régression défensive à une toute-puissance infantile que constitue la séparation de l’objet et la frustration de sa part, et/ou leur incapacité à contrôler l’objet, rendent de tels patients incapables, comme l’enfant psychotique, de dénier leur impuissance de manière délirante ou de contrôler leurs fantasmes sadiques agressifs accaparants qui peuvent annihiler à la fois la représentation de l’objet et du self. Devant cette panique, on a noté que le retrait de la réalité peut s’accentuer jusqu’à ce qu’apparaisse ouvertement la psychose (cf. Stone, 1967).

Chez ces patients adultes, comme chez les enfants, ce sont essentiellement les représentations de l’objet et du self qui semblent particulièrement susceptibles de la distorsion et de l’occultation. La frustration de la gratification libidinale, et peut-être même dans ces cas une incapacité similaire d’utiliser l’objet maternel — « bonne mère » — comme source de gratification, non seulement ont interféré dans le développement, mais, plus tard dans la vie, ont aussi intensifié l’ambivalence et les manœuvres défensives ultérieures en vue d’une fusion à l’objet d’amour ou d’une dévoration de cet objet. Les patients adultes sont alors tout autant exposés à l’expérience de la panique, et leur seul recours consiste souvent en des défenses primitives similaires, telles que le déni, la perte de la dimension animée et le retrait autistique.