Introduction

Le premier tome de ce livre qui en comportera deux sera consacré à l’explication détaillée de ma théorie de la symbiose humaine et de ses vicissitudes les plus pathologiques. Que mon intérêt pour les troubles profonds de symbiose pathologique ait précédé mon étude actuelle du Processus normal de séparation-individuation, c’est là le fruit de circonstances historiques.

Depuis 1930, j’ai rencontré, dans ma pratique psychanalytique avec les enfants, des cas isolés de troubles émotifs profonds chez des enfants dont le portrait clinique ne trouvait pas sa place dans la catégorie nosographique de la névrose ; mais on ne pouvait pas plus les ranger dans la catégorie « fourre-tout » de l’organicité. La reconnaissance de l’existence de troubles de type schizophrénique chez les jeunes enfants s’est heurtée à une grande résistance affective !

Je m’étais déjà débattue en Europe (tout comme Schilder, Bender et d’autres aux États-Unis) pour faire reconnaître le fait que quelques-uns des enfants qui m’étaient envoyés pour un traitement psychanalytique étaient en réalité des cas de type schizophrénique.

Ils ne relevaient donc aucunement du département psychiatrique d’enfants, chez les déficients mentaux, et ne pouvaient pas plus être considérés comme des névrosés graves ; ils ne pouvaient donc pas être analysés selon la méthode psychanalytique classique. Je fis un rapport sur ces cas à la Société Schilder en 1947.

Au début des années 40, j’eus la chance d’être demandée à titre de consultante au Service d’Enfants de l’Institut Psychiatrique de New York et de l’Université de Columbia.

Je pus y voir et étudier, grâce au matériel clinique le plus intéressant qu’il m’ait été donné de rencontrer, des enfants dont le portrait clinique rappelait indiscutablement celui d’adultes et d’adolescents schizophréniques. Mais encore là, en accord avec l’esprit de l’époque, la seule concession que voulait bien faire la psychiatrie d’adulte fut de reconnaître l’existence d’un « autisme infantile précoce », décrit quelques années plus tôt par Kanner.

C’était l’époque où la description classique de Kanner de 1’ « autisme infantile précoce » commençait à faire son chemin parmi les cercles de psychiatrie infantile et à y être lentement acceptée. Les découvertes de l’école de Bellevue étaient alors presque totalement ignorées.

Une approche dynamique et génétique de la psychanalyse, et en particulier de l’analyse d’enfant, m’a convaincue que souvent, chez les enfants psychotiques d’âge scolaire, l’autisme infantile n’était pas leur principal, et encore moins leur seul, trait psychotique. J’en étais venue à reconnaître peu à peu que l’autisme était une défense, quoique à caractère psychotique, contre le manque de ce besoin vital et fondamental du petit de l’homme pendant les premiers mois de sa vie : la symbiose avec la mère ou avec le substitut maternel.

Mon approche psychanalytique des portraits cliniques de ces enfants plus âgés, et aussi de quelques-uns plus jeunes, se situait à la fois dans le prolongement et en opposition à la description de Kanner de 1’ « autisme infantile précoce », description très riche et marquante. C’est alors que prit forme en mon esprit la théorie de l’origine symbiotique de la psychose infantile (cf. Fliess).

Ma pratique de la clinique psychanalytique à Vienne m’avait déjà appris que quelques-uns des cas qui m’étaient amenés pour une analyse d’enfant ne cadraient ni dans le groupe nosologique de la névrose ni dans celui de l’arriération organique, c’est-à-dire qu’ils présentaient des différences dynamiques fondamentales ; mon expérience, au début des années 40, à l’Institut Psychiatrique de l’État de New York allait m’apprendre quelque chose de nouveau. Contrairement au tableau général des différents types d’interaction au sein du groupe organique que constitue la population du service d’enfants (ces enfants présentaient avec l’adulte une interaction quelque peu bizarre mais, dans l’ensemble, accaparante, définie et réaliste), je fus à même d’observer chez les enfants psychotiques une incapacité des plus frappantes même à voir l’objet humain dans le monde extérieur, à plus forte raison à établir une interaction avec lui en tant qu’unité humaine distincte. Il semblait souvent que c’était là le trait le plus remarquable et essentiel de la psychose infantile.

A l’assemblée de l’Association Orthopsychiatrique Améri-came, au début du printemps de 1948, je présentai (en collaboration avec John R. Ross Jr. et Zira De Fries) un résumé préliminaire de mes découvertes à partir de seize cas de psychose infantile. Sous le titre Clinical Studies in Benign and Malignant Cases of Childhood Psychoses (Schizophrenialtke) (Mahler, Ross et De Fries, 1949), je fis un rapport sur la symptomatologie de cinq cas d’enfants non institutionnalisés et onze cas d’enfants en institution.

Dans cet exposé, discuté par Kanner, je ne fis rien de plus que de décrire d’abord les traits de la symptomatologie manifeste de l’enfant de « type schizophrénique » qui, à mon avis, étaient pathognomoniques et la distinguaient de celle des autres groupes nosologiques, dynamiquement reliés, de troubles infantiles. La seule chose que je tentai dans cet exposé fut d’introduire un certain ordre cohérent dans l’étonnant éventail des manifestations, chez ces enfants, d’une coupure de la réalité, de leurs tentatives de restitution, et plus particulièrement de faire ressortir ce que j’avais déjà commencé à reconnaître, c’est-à-dire leur incapacité à établir des relations d’objet signifiantes, à avoir une interaction signifiante avec d’autres êtres humains.

Je m’étais fait une idée quelque peu inexacte du moment de l’origine de la psychose. J’avais cependant déjà avancé dans cet essai l’opinion que le début de la psychose, tel qu’il pouvait être retracé à partir des données de l’anamnèse de ces seize cas, se situait au cours de la première année de la vie et semblait dû, ou à tout le moins coïncider avec le manque, chez le petit enfant, « d’attente confiante » dans l’apaisement ou la gratification de sa faim d’affect de la part de sa mère. Ce point de départ, pensais-je alors (même si je ne l’ai pas explicité), était surtout caractéristique de 1’ « autisme infantile précoce ». Au moment du deuxième point crucial pour le déclenchement de l’autisme infantile précoce, plus tard dans l’enfance (de la deuxième à la cinquième année), la personnation narcissique passée de la mère n’était plus suffisante pour servir de contrepoids à la prédisposition chez ces enfants à une angoisse envahissante. La poussée matu-rative prédéterminée et inévitable accroissait le défi et les exigences de la réalité extérieure et aussi du conflit psychosexuel de ces années. C’était précisément la séparation émotive de (a symbiose avec la mère qui déclenchait le retrait psychotique de la réalité. Je sentais déjà alors, même si encore une fois je n’ai pas développé ce point, que cette coupure était à l’origine des tentatives de restitution plus tumultueuses et empreintes de panique que j’ai plus tard définies comme syndrome symbiotique.

Au cours des années qui suivirent, surtout au début de mes études, et jusqu’au milieu des aimées 50, je travaillai à la formulation de ce qui me semblait devoir être souligné clairement : les différences entre 1’ « autisme infantile précoce » (ou le syndrome autistique, comme je me plais à l’appeler) et le syndrome de psychose symbiotique.

Aux chapitres II et III de ce livre je traiterai de certains développements et déplacements d’accent qu’a subis ma caractérisation des syndromes de la psychose autistique et symbiotique.

Ce déplacement se produisit au cours de l’étude systématique que j’entrepris avec le docteur Manuel Furer dans les années 50 sur la psychose symbiotique infantile. Nous nous sommes alors prévalus des avantages que nous offrait le bureau de direction de la crèche Masters, qui devait devenir à partir de 1956 le Centre d’Enfants Masters. Nous y poursuivîmes un projet pilote élaboré au Collège de Médecine Albert Einstein et au Centre Hospitalier Municipal de Bronx. Nous sentions que l’atmosphère informelle du Centre d’Enfants Masters nous était nécessaire pour une telle étude, par contraste avec un cadre « institutionnel ». Notre approche consista au début en un type spécial de crèche (cf. Mahler et Furer, i960).

Ainsi que je l’ai exposé plus en détail aux chapitres III et VI, nous avons très vite abandonné cette approche. Nous avions le sentiment qu’il nous fallait essayer d’élaborer ce que l’on pourrait appeler une expérience symbiotique corrective dans une relation de personne à personne avec un thérapeute, ce qui conduirait alors à la reconstitution d’une relation plus proche de la symbiose avec la mère elle-même (cf. « la relation d’objet corrective » d’Alpert). C’est seulement par une telle approche que nous pouvions reconstruire la genèse et la dynamique de la psychose infantile précoce, à la fois dans les cas où prédominaient des mécanismes autistiques et dans ceux qui présentaient surtout des traits symbiotiques.

Au cours de notre étude intensive de quatre ans sur 1’ « histoire naturelle » de la psychose symbiotique de l’enfant, nous avons rencontré une symptomatologie à dominante autistique et une symptomatologie à dominante symbiotique, les « types » dépendant de la structure défensive et restitutive. Ces défenses nous sont apparues toutes deux comme des distorsions régressives d’états très précoces du sensorium et du traitement que le moi du psychotique réserve aux pulsions et aux chocs de l’environnement.

Finalement, nous croyons maintenant nous trouver devant une symptomatologie multiple, depuis le retrait autistique complet de l’environnement humain—c’est par exemple le cas de Lotta ou Violet, chapitres IV, V et VI —jusqu’aux tentatives, sérieusement marquées de panique, presque incessantes et pour la plupart ambitendantes, de renforcer à la fois la fusion délirante et les mécanismes d’évitement à l’égard de l’engloutissement symbiotique (voir les cas de Benny, Aro, Aima et George aux chapitres IV et V).

Quelques mots encore au sujet de ce premier tome de Symbiose humaine et vicissitudes de /’individuation pour expliquer le temps mis à l’écrire et le retard dans la publication.

Il y avait plus de vingt-cinq ans que je travaillais et présentais des exposés sur cette question qui fit l’objet de nombreux textes traitant plus ou moins directement du problème de la psychose infantile. Les textes publiés (certains traduits en d’autres langues) sont éparpillés en presque autant de revues et de livres qu’il y a de textes. La simple compilation de ces écrits aurait eu pour avantage de permettre au lecteur d’avoir accès beaucoup plus aisément à mes essais sous leur forme initiale.

Cette perspective toutefois ne s’avérait pas assez stimulante ni pour moi-même ni pour l’éditeur. Ces textes présentaient évidemment beaucoup de redites, et le cheminement chronologique de ma pensée n’y aurait pas été clairement démontré et expliqué.

Je décidai donc, à la place, d’écrire un livre, c’est-à-dire de ne me servir de mes textes sur le sujet qu’à titre de canevas, de ligne directrice, pour l’élaboration d’une théorie de la symbiose dans le développement de l’être humain, et de traiter dans ce premier tome de ses vicissitudes les plus pathologiques.