Chapitre VI. La troisième sous-phase : rapprochement

Considérations générales

Grâce à l’acquisition de la locomotion libre en position verticale et à la réalisation, peu après, de ce stade du développement cognitif que Piaget (1936) considère comme le début de l’intelligence représentative (qui culminera dans le jeu symbolique et le discours), l’être humain a émergé en tant que personne séparée et autonome. Ces deux « puissants organisateurs » (Spitz, 1965 [1968]) sont les sages-femmes de la naissance psychologique. A ce stade final du processus d’« éclosion », le bambin atteint le premier niveau d’identité - être une entité individuelle séparée (Mahler, 1958 b).

Vers le milieu de la deuxième année de sa vie, le nourrisson est devenu bambin. Il devient de plus en plus conscient du fait d’être physiquement séparé et il en fait un usage de plus en plus extensif. Toutefois, parallèlement à la croissance de ses facultés cognitives et à la différenciation croissante de sa vie émotionnelle, il y a une diminution remarquable de son imper-turbabilité antérieure à la frustration et, également, une diminution de ce qui a été une tendance relative à oublier la présence de sa mère. On peut observer une augmentation de l’angoisse de séparation : au début, cela consiste essentiellement en une peur de perdre l’objet, ce que l’on peut inférer à partir de nombreux comportements d’enfants. L’absence relative de préoccupation concernant la présence de la mère, caractéristique de la sous-phase des essais, se trouve maintenant remplacée par une préoccupation apparemment constante à propos des allées et venues de la mère et par un comportement d’approche active. Au fur et à mesure que se développe chez le bambin sa conscience d’être séparé - stimulée à la fois par sa capacité, acquise par maturation, de s’éloigner physiquement de sa mère et par sa croissance cognitive - il semble avoir un besoin accru, un désir plus grand de voir sa mère partager avec lui chacun de ses talents et de ses expériences nouvelles, et un très grand besoin de l’amour de l’objet.

Comme nous l’avons déjà décrit au chapitre précédent, le besoin de proximité avait, en quelque sorte, été mis en veilleuse pendant la période des essais. C’est pour cette raison que nous avons donné à cette sous-phase le nom de rapprochement.

On ne saurait insister assez sur l’importance de la disponibilité émotionnelle optimale de la mère au cours de cette sous-phase. « C’est l’amour de la mère pour son bambin et l’acceptation de son ambivalence qui permet au bambin d’investir d’énergie neutralisée la représentation de son self » (Mahler, 1968 [2001]). L’importance additionnelle spécifique du père au cours de cette période a été soulignée par Loewald (1951), Greenacre (1966) et Abelin (1971).

Le genre d’approche corporelle « de recharge » qui avait caractérisé l’enfant dans sa période des essais, est remplacé, à partir de quinze à vingt-quatre mois et au-delà, par la recherche délibérée, ou l’évitement, du contact corporel étroit. Cela est maintenant marqué par l’interaction du bambin et de sa mère à un niveau beaucoup plus élevé : le langage symbolique, vocal tout autant que selon d’autres modes de communication, et le jeu deviennent de plus en plus prédominants (Galenson, 1971).

Au cours de la sous-phase de rapprochement, nous avons observé des réactions à la séparation chez tous nos enfants. Nous avons avancé l’hypothèse que c’est parmi ces enfants dont les réactions à la séparation ont été caractérisées par des affects modérés et filtrés par le moi et où prédominait la valence libidinale (l’amour plutôt que l’agressivité), que le développement ultérieur est le plus susceptible d’être favorable.

Les patterns de « filature » (shadowing) et de départ-précipité-en-flèche (darting-away)

Les deux patterns caractéristiques du comportement du bambin - la « filature21 » de la mère et le départ-précipité-en-flèche loin d’elle, avec l’attente d’être poursuivi et soulevé dans ses bras - indiquent à la fois son désir de réunion avec l’objet d’amour et sa peur d’y être réenglouti. On peut sans cesse observer chez le bambin un pattern de « mise à l’écart » dirigé contre tout empiètement sur son autonomie récemment acquise. Par ailleurs, sa peur naissante de perdre l’amour représente un élément de conflit sur la voie de l’intériorisation. Certains bambins, à l’âge du rapprochement, semblent déjà plutôt sensibles à la désapprobation ; malgré tout, l’autonomie est défendue par le « non », tout autant que par l’agressivité accrue et le négativisme de la phase anale. (On se rappellera ici le travail d’Anna Freud sur le négativisme et la capitulation émotionnelle, 1951 a.)

En d’autres termes, on a atteint un point tournant des plus importants sur le plan émotionnel, lorsque le bambin junior, de douze à quinze mois, a grandi jusqu’à devenir le bambin senior (jusqu’à vingt-quatre mois). Le bambin commence maintenant à faire l’expérience, plus ou moins graduelle et avec plus ou moins de plaisir, des obstacles qui jonchent le chemin vers ce qu’il a anticipé, au comble de sa jubilation « des essais », comme devant être « sa conquête du monde ». Parallèlement à l’acquisition des talents primitifs et des facultés perceptuelles cognitives, s’est produite une différenciation de plus en plus claire, une séparation, entre la représentation intrapsychique de l’objet et la représentation du self. À l’apogée de sa maîtrise, vers la fin de la période des essais, le bambin junior avait déjà commencé à entrevoir que l’univers n’était pas une huître, qu’il devait y faire face plus ou moins « par lui-même », souvent comme individu relativement sans défense, petit et séparé, incapable de commander soulagement ou assistance par le simple fait d’en ressentir le besoin ou même de donner voix à ce besoin (Mahler, 1966 b).

La qualité et le degré du comportement de sollicitation du bambin à l’égard de sa mère au cours de cette sous-phase nous fournissent des indices importants concernant la normalité du processus d’indivi-duation. La peur de perdre l’amour de l’objet (plutôt que la peur de perdre l’objet) devient de plus en plus évidente.

On peut voir des incompatibilités et des incompréhensions entre la mère et l’enfant, même dans le cas d’une mère normale et de son bambin normal ; elles prennent en quelque sorte racine dans certaines contradictions de cette sous-phase. La demande du bambin de voir sa mère constamment impliquée paraît contradictoire à la mère : maintenant qu’il n’est plus aussi dépendant et démuni qu’il l’était il y a seulement six mois, et qu’il désire l’être de moins en moins, il manifeste néanmoins, avec encore plus d’insistance, son attente de voir sa mère partager avec lui tous les aspects de sa vie. Au cours de cette sous-phase, certaines mères ne peuvent supporter cette propension de l’enfant à demander ; d’autres, au contraire, sont incapables de faire face à la séparation graduelle de l’enfant - le fait que l’enfant devienne de plus en plus indépendant et séparé d’elles et qu’il ne puisse plus désormais être considéré comme faisant partie d’elles (cf. Masterson, 1973 ; Stoller, 1973).

Au cours de cette troisième sous-phase, celle du rapprochement, alors que l’individuation s’effectue très rapidement et que l’enfant l’exerce jusqu’à la limite, il devient également de plus en plus conscient d’être séparé et a recours à toutes sortes de mécanismes afin de résister à, et de défaire, cette réalité de la séparation d’avec la mère. C’est un fait, cependant, que, quelle que soit la contrainte exercée par l’enfant sur sa mère, elle et lui ne peuvent effectivement plus fonctionner comme unité duelle - c’est-à-dire que l’enfant ne peut plus soutenir le délire de la toute-puissance parentale, qui, espère-t-il encore à certains moments, va restaurer le statu quo symbiotique.

La communication verbale devient de plus en plus nécessaire ; la contrainte gestuelle de la part du bambin et l’empathie préverbale mutuelle entre la mère et l’enfant ne suffiront plus pour atteindre le but de satisfaction - le bien-être au sens de Joffe et Sandler (1965). Le bambin junior s’aperçoit peu à peu que ses objets d’amour (ses parents) sont des individus séparés ayant leurs propres intérêts personnels. Il doit, petit à petit, et non sans souffrance, abandonner son délire concernant sa propre grandeur, souvent par des luttes dramatiques avec la mère — à un degré moindre, nous semble-t-il, avec le père. C’est ce carrefour que nous nommons « crise du rapprochement ».

L’attitude de la mère à la période de rapprochement du bambin

Selon sa propre adaptation, la mère peut réagir aux demandes de l’enfant à cette période soit par une disponibilité émotionnelle continue et une participation enjouée, soit par toute une gamme d’attitudes des moins désirables. C’est toutefois, à notre avis, la disponibilité émotionnelle continue de la mère qui est essentielle pour que le moi autonome de l’enfant puisse atteindre une capacité de fonctionnement optimale, alors que s’estompe sa croyance en la toute-puissance magique. Si la mère est « discrètement disponible », avec une provision accessible de libido d’objet, si elle partage les exploits aventureux de son bambin, si elle échange avec lui dans des jeux, et facilite ainsi ses efforts salutaires pour imiter et s’identifier, alors l’intériorisation de la relation entre la mère et le bambin peut progresser jusqu’au point où, au moment voulu, la communication verbale prend la relève, même s’il y a encore prédominance d’un comportement gestuel bien vivant - c’est-à-dire l’af-fectivo-motilité (Homburger, 1923 ; Mahler, 1944, 1949 a). Vers la fin de la deuxième année et le début de la troisième, l’implication émotionnelle prévisible de la part de la mère semble faciliter le déroulement florissant des processus mentaux du bambin, l’épreuve de la réalité et le comportement pour faire face. Par ailleurs, comme nous avons pu le constater plutôt tardivement dans notre recherche, la croissance émotionnelle de la mère dans sa fonction maternelle, sa volonté émotionnelle de laisser aller le bambin - de lui donner, comme le fait la mère oiseau, une légère poussée, un encouragement à l’indépendance - aide énormément. Ce peut même être une condition sine qua non de l’individuation normale (saine).

Signaux de danger dans la sous-phase de rapprochement : augmentation de l’angoisse de séparation

Ce que nous avons appelé la « filature » de la mère paraît, jusqu’à un certain point, nécessaire au bambin (« filature », ou son contraire, le départ-précipité-en flèche, si souvent rencontré au début de cette sous-phase). (Certaines mères, par leur tendance à entourer exagérément leurs enfants et par leur intrusion, enracinées dans leurs propres angoisses et souvent dans leurs propres besoins symbiotiques-parasitaires, deviennent elles-mêmes les « filatrices » de leur enfant.) Dans les cas normaux, la filature du bambin fait place, vers la seconde moitié de la troisième année, à un certain degré de permanence de l’objet. Cependant, moins la mère se montre disponible au moment du rapprochement, plus le bambin tentera de la solliciter intensément et même désespérément. Dans certains cas, ce processus draine tellement l’énergie de l’enfant disponible pour le développement, qu’il ne reste pas suffisamment d’énergie, ni de lidido, ni d’agressivité constructive (neutralisée), pour l’évolution des nombreuses fonctions ascendantes du moi.

Les exemples qui suivent illustrent non seulement les patterns de comportement propres à cette sous-phase, mais également des comportements que nous avons pu identifier comme les signaux de danger de la période de rapprochement.

Les besoins de rapprochement de Barney se sont manifestés beaucoup plus tôt que normalement et avec une intensité particulière. Cela pouvait remonter au développement précoce de sa locomotion, au cours de la sous-phase précédente. C’est ce même petit garçon qui avait une « histoire d’amour avec le monde » typique bien qu’un peu précoce. Au cours de ses « essais », entre neuf et onze mois, il tombait et se blessait souvent, mais faisait toujours preuve d’une grande imperméabilité. Graduellement, vers la fin du onzième mois et au cours du douzième, il devint visiblement fort perplexe en découvrant que sa mère n’était pas toujours à portée de main pour le secourir dans des situations dangereuses. À partir de onze mois, il se mit à pleurer lorsqu’il tombait. Dans une mesure proportionnelle à sa conscience cognitive du fait d’être séparé de sa mère, son acceptation tranquille des coups et des chutes commença à s’estomper.

À l’âge chronologique du rapprochement, il manifesta, à un degré extrême, l’opposé de la « filature ». Il provoquait sa mère en se précipitant comme une flèche, anticipant avec confiance (et avec raison) qu’elle courrait après lui et le soulèverait dans ses bras, défaisant momentanément par là la séparation physique d’avec la mère. La mère répondait de plus en plus frénétiquement à ce dangereux comportement précipité, au point que pendant un certain temps elle désespérait de pouvoir faire face à la « témérité » de Barney. Elle alternait alors entre deux réactions : restreindre Barney et, parce qu’elle était tout simplement épuisée, relâcher l’attention qu’elle portait habituellement à ses besoins et renoncer à être à l’écoute de ses signaux. Ou elle se précipitait vers lui à tout moment, que son besoin exprimé soit réel ou non, ou elle se tenait loin de lui alors qu’il avait un réel besoin d’elle. En d’autres termes, sa disponibilité immédiate devint, pour un temps, imprévisible. La perturbation de leur relation à cette époque n’était cependant pas globale ; elle ne produisit chez Barney ni hostilité, ni clivage du monde objectai, ni même un accroissement dé son ambivalence. Il y avait plusieurs aspects positifs dans la sous-phase de rapprochement de Barney. Il lui arrivait fréquemment d’apporter à sa mère tout ce qu’il pouvait trouver à portée de sa main, remplissant ses genoux ; il se tenait tranquillement près d’elle et jouait avec des casse-tête sur ses genoux, avec son aide ou regardait avec elle des livres d’images. La relation entre Barney et sa mère devint satisfaisante, de façon plus évidente, à l’avènement de la quatrième sous-phase (consolidation de l’individua-tion et de la permanence de l’objet), lorsqu’il devint un enfant patient, fonctionnant bien, et, à l’intérieur des limites normales, plus sédentaire.

Nous avons considéré que le comportement exagéré de Barney qui consistait à « se précipiter-comme-une-flèche », au moment de sa sous-phase de rapprochement, était le résultat de la maturation précoce de la fonction de locomotion de l’enfant, au cours de la sous-phase des essais. À ce moment, il avait été confronté au fait physique d’être séparé de sa mère avant d’y être préparé par ses fonctions émotionnelles et intellectuelles. Dans son développement, la voie de l’individuation était en retard sur celle de la séparation. Il en résultait qu’il était incapable d’évaluer correctement les dangers potentiellement inhérents à ses exploits en matière de locomotion (voir Frankl, 1963). Un ensemble de facteurs surdéterminants amenèrent plus tard une consolidation de cette propension aux accidents, en en faisant un trait de personnalité permanent. L’origine de ce trait vient, de toute évidence, d’un déséquilibre du développement au cours des deuxième et troisième sous-phases. (La sous-phase des essais et celle du rapprochement étaient plutôt entremêlées dans le cas de Barney.) Un facteur additionnel et important contribuait à la propension de Barney à « se-précipiter-comme-une-flèche » : son identification et son rapport en miroir très précoces à un père vénéré véritablement comme un héros. Ses enfants étaient autorisés à le regarder, à l’admirer et, à certains moments, à participer aux exploits athlétiques hautement aventureux du père.

Nous avons pu observer une autre manifestation de la sous-phase de rapprochement chez des enfants dont les mères s’avéraient incapables de s’ajuster au détachement progressif et/ou aux demandes croissantes de leur enfant qui grandissait. La non-disponibilité maternelle rendait la période des essais et de l’exploration, chez de tels enfants, plutôt brève et atténuée, jamais certains de la disponibilité de leur mère, et donc toujours préoccupés à ce sujet, ils éprouvaient de la difficulté à investir de libido leur entourage et leur propre fonctionnement. Après un bref moment d’essais, ils retournaient à leur mère, avec une intensité plus grande que jamais, et tentaient, par tous les moyens possibles, de l’impliquer. Après avoir commencé par exprimer de manière relativement directe le besoin qu’ils avaient de leur mère, en lui apportant un livre à lire ou en renversant les livres ou les tricots qui l’absorbaient habituellement, ils se tournaient ensuite vers des mesures plus désespérées, telles que tomber, ou renverser des biscuits sur le sol pour ensuite les piétiner dans un accès de colère - en ne perdant jamais de vue l’idée d’attirer l’attention de leur mère, sinon de l’amener à s’impliquer.

Le très beau talent inné d’une de ces enfants lui vint en aide dans le sens de la rapidité du développement de son langage ; la période habituelle du langage-de-bébé fut presque totalement absente. Si l’acquisition de la communication verbale s’est faite si tôt c’est peut-être, précisément, parce que sa mère réussissait à mieux communiquer verbalement que de toute autre manière ; cette mère s’adressait verbalement à son enfant, et la « consultait » même, comme si elle avait eu le même âge qu’elle.

L’enfant montra ensuite ce que nous avons appelé un signal de danger à la troisième sous-phase. Elle était exagérément sensible dans sa préoccupation au sujet des allées et venues de sa mère et avait tendance à « filer » sa mère dès que celle-ci se déplaçait ou quittait la pièce. Elle manifestait une angoisse de séparation marquée et ne se laissait pas aisément réconforter en l’absence de sa mère. La relation était, à ce stade précoce, assaillie par de nombreux précurseurs de conflits sérieux dans le développement, suscitant une ambivalence marquée et un clivage des « bons » et des « mauvais » objets et probablement aussi des représentations du self. Bref, cette petite fille montrait les troubles et crises caractéristiques du rapprochement, de manière extrême.

Il peut être intéressant de relater certains détails de l’histoire du développement de cette enfant au cours de la fatidique « période des seconds dix-huit mois de sa vie ».

Nous avions déjà constaté que le jeu de cette petite fille avait un caractère de formation réactionnelle précoce. La mère nous avait rapporté que sa fille avait déjà exprimé du dégoût lorsqu’elle lui avait donné pour jouer une partie de la pâte à modeler de son frère aîné, et ce, dès l’âge de dix-huit ou dix-neuf mois. L’apprentissage de la propreté avait commencé vers vingt mois, et sans plaisir. A cet âge elle disait déjà « caca » et sa mère était au départ assez bien accordée aux signaux de sa fille concernant ses besoins d’aller à la toilette. Elle la louan-geait dès que l’enfant produisait urine ou fèces. À partir de son vingtième mois, on l’entendait souvent prononcer « Bye Bye wee wee » (« Salut, pipi ») en tirant la chasse d’eau. Bientôt cependant, plusieurs observateurs remarquèrent qu’elle réclamait d’aller aux toilettes chaque fois qu’elle désirait attirer l’attention de sa mère ou pour empêcher celle-ci de quitter la pièce pour une entrevue - de toute manière, plus fréquemment que ne l’auraient exigé des besoins d’aller à la selle ou d’uriner.

Cette petite fille était propre, pour ses selles, à vingt-deux mois, et, à cet âge, pouvait passer plusieurs jours sans se mouiller. Au début de l’apprentissage de la propreté (surtout pour ce qui était d’aller à la selle), nous l’avons vue bien disposée et capable de satisfaire sa mère de telle sorte que la mère et la fille trouvaient dans l’apprentissage de la propreté un terrain d’entente émotion-nellement chargé de manière positive. Mais, en deux mois, l’apprentissage de la propreté avait été tiré du côté

de la sphère conflictuelle de l’interaction mère-enfant. Vers l’âge de vingt-trois mois, le bambin se servait du fait d’uriner dans toute la pièce comme d’une arme. Sa mère était alors enceinte et, à mesure que le temps avançait, devenait de plus en plus, naturellement, préoccupée narcissiquement d’elle-même. A la maison, elle répondait de moins en moins positivement aux demandes de sa fille de l’accompagner aux WC à l’étage supérieur. En fait, la mère nous dit qu’elle avait demandé à son fils de quatre ans de la remplacer pour conduire sa sœur aux WC. Nous avons appris plus tard que le garçon ne ratait pas l’occasion d’exhiber devant sa petite sœur ses attributs masculins, son pénis. Chez la petite fille, son envie du pénis en a acquis une plus grande force, ainsi que sa méfiance à l’égard de sa mère.

Il s’ensuivit une lutte entre la mère et la fille autour de l’apprentissage de la propreté. Vers l’âge de deux ans, la petite fille commença à se servir de son contrôle sphinc-térien pour provoquer sa mère, elle développa une constipation sévère, retenant délibérément ses fèces.

Nous n’avons pas revu cette petite fille pendant environ trois mois (du vingt-quatrième au vingt-septième mois), période au cours de laquelle est née une petite sœur.

Elle revint à vingt-neuf mois, marchant sur les talons de sa mère qui portait le nouveau bébé. La mère paraissait harassée et fatiguée lorsqu’elle est entrée dans la pièce. Elle se plaignait de ce que sa fille la rendait folle. L’enfant avait en effet été très difficile, pleurnichant et réclamant, mais, en plus, depuis les deux ou trois derniers jours, elle retenait ses fèces et n’avait eu aucun mouvement péristaltique. Selon sa mère, elle souffrait la plupart du temps et était réellement mal à l’aise. Le pédiatre, dit-elle, lui avait assuré que c’était là un phénomène normal après la naissance d’un nouveau bébé et qu’elle devait rester calme et ne pas s’occuper de l’apprentissage de la propreté pour le moment. Elle dit, avec un geste de découragement : « Mais ça m’est tout simplement impossible ! »

Nous avons observé cette petite fille, dans la pièce des bambins, alors qu’elle jouait avec de l’eau. Ce n’était

cependant pas là le genre de jeu qui amuse des enfants de cet âge, et il nous parut présenter un caractère plutôt compulsif. Elle entreprit de récurer un bol dans lequel de la farine était restée collée et se montrait très déterminée à le rendre propre, très ennuyée de ne pas pouvoir y réussir. Elle leva les yeux vers l’observateur et dit : « Bol pas propre. » Tout ce temps, elle semblait très mal à l’aise. Elle avait manifestement besoin d’aller à la selle et subissait une incessante pression péristaltique. La transpiration perlait sur son front, et tour à tour ses couleurs disparaissaient et réapparaissaient sur son visage. Deux fois elle courut vers les toilettes. Elle s’assit sur les WC et urina ; puis elle se releva et se préoccupa de tirer la chasse d’eau. Elle revint à la pièce des bambins et se mit à jouer, indifférente, avec de la pâte à modeler, mais était encore, et tout le temps que dura son jeu, mal à l’aise et passait son temps à gigoter et sautiller, tandis que les couleurs continuaient régulièrement de se retirer de ses joues. Finalement, elle se leva d’un bond, courut aux WC s’y assit et dit à l’observateur : « Va me chercher un livre. » Assise et forçant, elle leva les yeux vers l’observateur avec une expression souffrante et lui dit : « Ne laisse pas entrer maman. » L’observateur l’invita à en dire plus et elle répondit : « Maman m’a fait mal22. » Elle regarda ensuite le livre, les images de bébés chats et de bébés chevaux. Tandis que l’observateur lui montrait les images représentant les petits animaux de la ferme, l’enfant avait une expression de plus en plus souffrante. Elle baissa les yeux sur sa culotte qui était salie et en demanda une propre. Finalement, dans un état d’inconfort extrême, elle semblait incapable de retenir plus longtemps ses fèces et appela : « Amène-moi ma maman, amène-moi ma maman ! » Sa mère vint vite, s’assit à côté d’elle, et sa fille lui demanda de lui faire la lecture23.

L’observateur participant, dans sa cabine d’observation, regardait et nota que la mère lisait le même livre sur les animaux de la ferme qu’avait lu précédemment le premier observateur. On entendit le bambin, qui pointa son doigt en direction des animaux : « Mon papa a un petit cochon dans son ventre. » Sa mère la regarda, perplexe, et demanda « Quoi ? » L’enfant répéta sa phrase. La mère parut affolée, car sa fille parlait maintenant un charabia. Elle tâta le front de son enfant pour voir si elle avait de la fièvre, mais le bambin sourit, désigna le livre, et dit : « Non, c’est un bébé cheval. » À ce moment, avec une expression réjouie sur la figure, elle déféqua. Elle se leva ensuite ; elle paraissait détendue et se mit à jouer à « coucou » avec la porte battante, demandant à l’observateur de se tenir derrière.

Dans cet épisode, la séquence des comportements et des verbalisations nous a permis de tirer des conclusions, de reconstruire, chez cette petite fille, les signes précurseurs du développement d’une névrose infantile, in statu nascendi. Comme elle recevait de sa mère des provisions émotionnelles déficientes, ni l’investissement libidinal de sa représentation du self, ni l’excellent développement de son autonomie n’avaient suffi à remplacer graduellement la première, et nécessaire, toute-puissance symbiotique infantile. L’enfant ne pouvait progressivement et graduellement s’identifier à l’image de la « bonne » mère ; elle ne pouvait faire sienne, par assimilation (intériorisation), une fonction maternante source de soulagement et de réconfort. En dépit de ses grands talents, elle était incapable d’écarter les assauts de l’angoisse de séparation et de l’effondrement de son estime de soi. On ne pouvait se méprendre, à partir du matériel verbal, sur sa colère contre sa mère qui ne lui avait pas donné de pénis. Elle convoitait ces dons que la mère reçoit du père. Dans son désappointement, l’enfant se tourna vers son père, et, lorsque la mère devint enceinte, elle fit, de manière perplexe, une équation entre les cadeaux d’une part, et le bébé, les fèces et le pénis d’autre part ; ses

propres fantasmes de grossesse étaient fort évidents, mais on ne voyait pas clairement qui avait quoi dans son ventre. Elle semblait s’attendre à ce qu’il y ait un bébé dans le ventre du père, comme dans celui de la mère.

La relation mère-bambin était telle que l’enfant devait défendre la bonne mère contre sa propre rage destructrice. Elle y parvint en clivant le monde objectai en « bon » et « mauvais » afin de maintenir séparés le bon et le mauvais. Le bon était toujours l’objet partiel absent, jamais l’objet présent. Pour clarifier ceci, voyons une autre séquence d’événements et de verbalisations chez cette enfant, dans sa troisième année.

Dès que sa mère s’absentait, elle avait des accès de colère et s’accrochait à sa jardinière préférée, mais non sans la dénigrer verbalement, tout en gardant ses bras enroulés autour de son cou. Lorsqu’elles lisaient un livre ensemble, l’enfant trouvait à redire à propos de chaque image et chaque phrase que lui proposait la jardinière ; elle réprimandait la jardinière ; tout était le contraire de ce que celle-ci disait, et elle était « mauvaise, mauvaise, mauvaise ».

L’auteur senior observait ce comportement depuis la cabine d’observation et s’aventura tranquillement dans la salle de jeux où elle s’assit dans le coin opposé à celui où se trouvait la petite fille et sa jardinière tant aimée et haïe. Le bambin s’aperçut aussitôt de la présence de l’intruse et lui ordonna avec colère de sortir. Elle interpréta doucement à l’enfant ce qu’elle avait compris : l’enfant voulait que personne d’autre que sa mère ne revienne par cette porte et c’est pour cela qu’elle était très en colère. Elle était aussi furieuse parce que ce n’était pas maman, mais l’observateur, qui lui faisait la lecture. L’auteur continua en ajoutant qu’elle savait que maman allait bientôt revenir. Avec cette quasi-interprétation, certains canaux libidinaux semblaient s’être ouverts ; l’enfant mit sa tête sur l’épaule de l’observateur et commença doucement à pleurer. Bientôt la mère revint. Il est instructif de noter toutefois que pas une étincelle de rayonnement ou de bonheur ne pouvait être décelée chez la petite fille au moment de cette réunion. Ses premiers mots furent : « Que m’as-tu

rapporté ? », le gémissement et le mécontentement reprirent à nouveau.

Pendant un bon moment, cette petite fille ne réussit pas à obtenir une représentation unifiée de l’objet ou à réconcilier les qualités bonne et mauvaise de l’objet d’amour. Au même moment, l’intégration de sa propre représentation du self et son estime de soi étaient en état de souffrance.

Au contraire, ce que nous avons vu dans le cas de Barney était tout simplement une déviation transitoire de son développement sous forme d’une crise du rapprochement. Dans le cas que nous venons de décrire longuement, nous avons assisté à une formation de symptôme, la constipation, qui s’est prolongée jusque tard dans sa sixième année, qui s’est développée sur la base d’une relation mère-enfant plutôt insatisfaisante, mais qui a été activée et, jusqu’à un certain point, engendrée par une accumulation de tension, et probablement aussi par un traumatisme de choc.

La relation de cette petite fille à sa mère demeura pleine d’ambivalence bien au-delà de la quatrième sous-phase. Ses succès scolaires étaient cependant excellents. Son développement social était bon. Notre suivi nous en dira plus long sur le destin de sa névrose infantile *.

Une relation apparemment très harmonieuse sembla caractériser la relation mère-enfant entre Matthew et sa mère, durant toute la sous-phase des essais. La mère était une adepte du fait d’encourager l’indépendance et l’autonomie chez ses enfants, tout en semblant, d’un point de vue libidinal, entièrement disponible à eux ; elle jaugeait la réponse à donner à Matthew avec beaucoup de compréhension et d’intuition face à ses besoins changeants. Cette capacité de la mère allait assurer à Matthew, croyions-nous alors, une progression en douceur jusque dans les débuts de la sous-phase de rapprochement. En dépit d’une grossesse de sa mère et de l’arrivée d’un bébé alors qu’il était âgé de dix-neuf mois - âge où, chez le bambin, le besoin renouvelé de sa mère croît en intensité - Matthew paraissait demeurer autosuffisant. Il était capable d’avoir recours à d’autres adultes comme substituts maternels, et semblait avoir réalisé une certaine identification avec sa mère, comme le montrait l’intérêt qu’il portait aux autres bébés et à son petit frère — intérêt dont la composante agressive semblait au début étonnamment bien contrôlée. Nous avons constaté que Matthew avait également une bonne relation avec son père. Il paraissait capable, en somme, de soutenir un intérêt prolongé pour l’univers, même à la sous-phase de rapprochement, tout en partageant avec sa mère ce qu’elle était prête à partager avec lui. Ce n’est qu’à la fin de la sous-phase de rapprochement, au moment où l’on s’attend habituellement à ce que le comportement de rapprochement cède la place à la permanence de l’objet libidinal, que l’on s’est aperçu que la tâche de devenir indépendant, si tôt et si abruptement, était apparemment trop lourde pour Matthew.

Au début de la sous-phase de rapprochement, Matthew dut être opéré d’urgence pour une hernie. (Cela se produisit au cours des vacances d’été.) La mère de Matthew nous dit qu’elle avait dû le laisser à l’hôpital où il se trouvait très malheureux. Il fut dit toutefois qu’il avait récupéré très vite après son retour chez lui. Lorsqu’il nous revint, à l’âge de dix-huit mois, il ne manifesta aucun signe de tension anormale, bien que nous ayons remarqué qu’il avait adopté un pattern qui consistait à grimper pour se mettre dans des positions précaires. L’interaction entre Matthew et sa mère demeurait agréable, même si sa mère dut le laisser seul à notre Centre, tandis que son grand frère commençait à fréquenter l’école maternelle. On demanda à la mère de servir de « mère-assistante » à l’institutrice et d’occuper cette fonction à l’école maternelle à tour de rôle avec d’autres mères.

Matthew commença alors à montrer certains signes de tension. Pendant l’absence de sa mère, il avait besoin d’être pris sur les genoux d’un observateur. Il avait tendance à se fatiguer plus vite, et, vers la fin de la matinée, il lui arrivait de régresser et de ramper plutôt que de marcher. Quelques mois seulement après la naissance de son petit frère, Matthew montra des signes évidents de trouble par son habitude à se blesser et par un accroissement marqué de sa tendance à pleurer. Il grimpait souvent sur les genoux de sa mère, ce qu’elle lui permettait lorsque le bébé n’était pas là. Toutefois, lorsque sa mère était occupée avec le bébé, Matthew se tournait vers d’autres adultes. Il portait très peu d’attention au bébé. Il continuait apparemment à être gai, mais il y avait des signes subtils de ce que tout n’allait pas aussi bien que cela. À mesure que le temps passait, Matthew devenait agité et hyperactif et faisait des chutes encore plus fréquentes qu’auparavant. Il manifestait beaucoup d’intérêt pour son image dans le miroir, se faisant des grimaces. (Le sens de ce dernier comportement est difficile à interpréter24.)

La mère de Matthew avait besoin de croire que son fils devenait plus mature et dès lors accentuait son attente de le voir devenir de plus en plus indépendant ! En réalité, la maturité apparemment plus grande de Matthew - son identification en miroir avec ses aînés, surtout ceux d’âge scolaire - peut avoir été une sorte de triste résignation avec dépression ; il aurait été trop douloureux pour la mère de le reconnaître. Une autre forme de tentative d’adaptation était l’identification avec le bébé-rival. Matthew montrait des signes de son désir d’être lui-même un bébé ; comme son petit frère, par exemple, il grimpait dans le parc. Cela, sa mère ne pouvait toutefois pas le tolérer. Matthew réagit en devenant moins enclin à répondre aux instructions verbales de sa mère et commença à montrer une certaine activité vaguement agressive, telle que de lancer des objets ou de courir un peu partout sans but. Plus tôt, Matthew avait été décrit comme un enfant heureux et rayonnant. À cette époque, il continuait de sourire, mais les observateurs avaient unanimement l’impression qu’il manquait à ce sourire son rayonnement d’antan. Il était tendu, plutôt grimace que sourire, comme en conformité avec les attentes de sa mère à son endroit, comme si c’était également un appel adressé à l’univers entier. De plus, Matthew ne réagissait pas, ou ne se permettait pas de réagir, beaucoup aux absences de sa mère.

À l’âge de deux ans, sa mère envoya Matthew dans la pièce des bambins, sans elle. En fait, les demandes adressées à la mère par le reste de la famille étaient si grandes que la mère ne put nous amener régulièrement le bébé, qui aurait été le quatrième de la famille à faire partie de notre travail d’observation.

La jardinière de la pièce des bambins remarqua que Matthew se masturbait de manière autoagressive, très souvent en serrant son pénis et en relevant ses jambes - c’est-à-dire qu’il régressait à une activité autoérotique25. L’observateur de la salle de jeux remarqua que les expressions du visage de Matthew ne traduisaient pas de manière appropriée les changements de situations et qu’il avait tendance à devenir téméraire et hyperactif. Il semble donc que l’accumulation de traumatismes (traumatismes de choc et de tension au sens de Kris ; voir aussi Khan, 1963) était au-delà des forces de Matthew26. Il émergea de la sous-phase de rapprochement avec une tendance à trouver satisfaction dans des activités autoérotiques et autoagressives, tout autant que dans l’hyperactivité, avec une sorte d’amortissement de sa vie affective

- tous traits qui semblaient, à un examen superficiel, être en conformité avec le désir de sa mère de le voir devenir indépendant et demeurer son gentil petit « grand garçon ».

Dans le cas de Henry, la deuxième grossesse de sa mère et son sevrage survinrent à l’apogée de ce stade où la première sous-phase des essais chevauche la sous-phase de différenciation. (Sa mère se joignit à notre projet alors que Henry avait un peu plus de neuf mois.) À cette époque, il rampait souvent vers elle et réclamait à cor et à cri d’être pris sur ses genoux : il semblait avoir besoin d’un contact avec elle et d’une « recharge » régulière de sa part. Cela se produisait alors qu’il commençait à s’essayer attentivement aux préliminaires de la locomotion en position verticale. Chez Henry, son comportement d’approche sollicitante survint donc, prématurément, avec la période des essais de locomotion en position verticale. C’était étroitement lié au désintéressement émotionnel de la mère, manifeste au cours de sa grossesse ; par là, le cas de Henry rappelle celui de la petite fille présentée précédemment. À l’âge de onze à treize mois, Henry accomplissait des exploits moteurs qui surpassaient ceux des autres enfants du même groupe d’âge et qui provoquaient l’admiration de tous, mais que sa mère prenait tout simplement pour acquis. Dès qu’il eut finalement maîtrisé la locomotion en position verticale, vers l’âge de quatorze mois, sa mère cessa totalement de répondre à ses sollicitations actives renouvelées. À partir de là, Henry se mit donc à adopter des mécanismes muets, de plus en plus exagérés, pour faire appel à elle. Au cours des chauds mois d’été, il apportait à sa mère, en transpirant, de lourds jouets dans ses deux bras, comme des sortes d’offrandes, mais sans effet. Le caractère exagéré et répétitif de cette approche, sur une période de plusieurs semaines, était manifestement symptomatique et surdéterminé. S’y étaient incorporés des éléments de cette habitude de la mère qui consistait, dès le début, à substituer des jouets à sa propre personne. Il recelait des éléments somatopsychiques d’identification à la gravidité fort avancée de la mère : il contenait également des éléments de conformité au désir conscient et inconscient de sa mère que son fils soit grand et fort (il était plutôt petit). Enfin, il y avait là également des éléments des préliminaires primitifs des défenses telles que l’identification (en miroir) et la projection. Tous ces mécanismes ayant échoué, nous avons vu très tôt, après une période de grave dépression (Mahler, 1961), comment cet enfant a eu graduellement recours au mécanisme de capitulation masochiste.

Nous avons déjà parlé du phénomène de « filature ». A un degré trop élevé, il devient, à notre avis, un des signaux de danger de cette sous-phase, un signe de ce que la conscience de l’enfant d’être séparé provoque chez lui une grande tension : l’enfant tente de s’accrocher à sa mère, en tentant de répondre à chacun de ses gestes et à chacune de ses humeurs, et en formulant également des demandes incessantes à son endroit. Chez Tommy, le trait marquant de son processus d’in-dividuation était ce phénomène de « filature » - son refus de perdre sa mère de vue. Il surveillait du coin de l’œil le moindre de ses gestes ; il se précipitait littéralement sur elle, dès qu’elle se dirigeait vers la porte, ou dès qu’elle bougeait. Ses communications verbales, d’un registre très varié, étaient exclusivement adressées à sa mère, et évoluèrent graduellement jusqu’à devenir des communications verbales surtout irritées dans leur ton, et pauvres dans leur énonciation. C’était un de ces bambins (comme Barney) chez qui la locomotion avait déjà entraîné une conscience du self, en tant que séparé de la mère, avant qu’il ne soit émotion-nellement prêt à faire face à cette conscience. Cela amenait chez Tommy des accès de colère qui duraient beaucoup plus longtemps que les quelques minutes habituelles.

Règle générale, au cours de cette phase, les signaux d’un danger potentiel comportent beaucoup plus que l’angoisse de séparation normale ; plus que la « filature » normale de la mère ou le « départ-précipité-en-flèche » continuel et impulsif, ayant pour but de provoquer la mère à le pourchasser ; et, finalement, des troubles excessifs du sommeil (des troubles passagers du sommeil sont une caractéristique normale de la seconde année de la vie).

Ce que nous avons recueilli à partir de nos données et de la façon dont nous les avons traitées nous a amenés à subdiviser le rapprochement en trois périodes : 1) le début du rapprochement ; 2) la crise du rapprochement ; 3) et des solutions individuelles à cette crise, aboutissant à la formation de patterns et de caractéristiques de la personnalité avec lesquels chaque enfant entre dans la sous-phase de séparation-individuation, la consolidation de l’individuation.

Nous en sommes arrivés à ces subdivisions en comparant, mois par mois, les neuf enfants que nous avons étudiés le plus à fond - le dernier groupe dans notre recherche - en regard du développement de leurs relations d’objets, de leurs humeurs, de leurs tendances psychosexuelles et agressives, tout autant que de leur développement cognitif. Lorsque nous décrirons plus précisément le rapprochement, nous donnerons des exemples tirés des études détaillées faites à partir de ces enfants.

Le début du rapprochement

Vers l’âge de quinze mois, nous avons remarqué un changement important dans la qualité de la relation de l’enfant à sa mère. Au cours de la période des essais, telle que nous l’avons décrite, la mère représentait le « port d’attache » vers lequel revenait souvent l’enfant en période de besoins - besoin de nourriture, de réconfort ou de « recharge » lorsqu’il était fatigué ou las. Mais, au cours de cette période, la mère ne semblait pas reconnue comme personne séparée, de plein droit. Quelque part vers l’âge de quinze mois, la mère n’était plus seulement le « port d’attache » ; elle semblait se transformer en une personne avec qui le bambin désirait partager ses découvertes du monde toujours plus élargies. Le signe de comportement le plus important de ce nouveau mode de relation était le fait, pour le bambin, d’apporter sans cesse des choses à sa mère, couvrant ses genoux d’objets qu’il avait trouvés dans son univers en voie d’expansion. Ils présentaient tous de l’intérêt pour lui, mais l’investissement émotionnel principal reposait sur le besoin de l’enfant de les partager avec sa mère (voir Barney, Henry et les autres, p. 139-154). En même temps, le bambin indiquait à sa mère, par des mots, des sons, ou des gestes, son désir de la voir s’intéresser à ses « découvertes » et prendre part avec lui au plaisir qu’il y trouvait.

En même temps qu’il commençait à prendre conscience du fait d’être séparé, l’enfant s’apercevait que les désirs de sa mère ne semblaient, en aucune manière, toujours identiques aux siens - ou, au contraire, que ses propres désirs ne coïncidaient pas toujours avec ceux de sa mère. Cette constatation représentait un immense défi à son sentiment de grandeur et de toute-puissance de la période des essais, alors que le petit bonhomme s’était senti « au sommet de l’univers » (Mahler, 1966 b). Quel coup porté à ce qu’il avait cru être jusque-là sa toute-puissance ; quelle perturbation dans la béatitude de l’unité duelle !

Nous avons noté que, de façon parallèle ou concomitante avec son sentiment que sa mère était une personne « là-bas dans le monde » avec qui il désirait partager ses plaisirs, la préoccupation jubilatoire du bambin pour la locomotion et l’exploration en elles-mêmes commençait à s’estomper. La source du plus grand plaisir de l’enfant se déplaçait, de la locomotion indépendante et de l’exploration de l’univers inanimé en voie d’expansion, vers l’interaction sociale. Les jeux de « coucou » (Kleeman, 1967), ainsi que les jeux d’imitation, devinrent des passe-temps favoris. La reconnaissance de la mère comme personne séparée dans le grand univers se faisait parallèlement à la prise de conscience de l’existence séparée des autres enfants, du fait qu’ils soient semblables et en même temps différents de son propre self. On en avait la preuve dans le fait que les enfants manifestaient alors un plus grand désir d’avoir ou de faire ce qu’un autre enfant avait ou faisait - c’est-à-dire un désir de réfléchir en miroir, d’imiter, de s’identifier, jusqu’à un certain point, à l’autre enfant. Ils voulaient les jouets, la tasse de jus ou les biscuits offerts à l’autre enfant. En même temps que s’opérait cet important développement, apparaissait la colère spécifique dirigée vers le but, l’agressivité si le but visé ne pouvait être atteint. Nous ne perdons pas de vue, bien sûr, le fait que ces développements surviennent au milieu de la phase anale, avec ses caractéristiques anales d’acquisitivité, de jalousie et d’envie.

Nous traiterons de la découverte de la différence anatomique des sexes au cours de cette période dans une autre partie de ce chapitre (voir p. 178) ; qu’il suffise de mentionner ici que, pour les filles, le pénis semble devenir le prototype d’une « possession » désirée mais non atteignable, qui appartient aux autres enfants. Chez les garçons et les filles également, cette découverte entraînait une conscience plus claire de leur propre corps et de sa relation au corps des autres personnes. De plus en plus, le bambin semblait expérimenter son corps en soi comme sa possession propre. Il n’aimait plus être « manipulé ». Le plus remarquable était sa résistance à être gardé ou tenu en position passive pendant qu’on l’habillait ou le langeait. Il ne paraissait même pas aimer être cajolé ou embrassé, à moins qu’il n’y fût prêt. Nous avons eu le sentiment que cette revendication pour l’autonomie du corps était plus accentuée chez les garçons.

Expansion sociale et importance de la relation au père

Le désir de l’enfant pour une autonomie accrue a non seulement trouvé son expression dans le négativisme à l’égard de la mère et des autres, mais a également amené une extension active de l’univers mère-enfant : principalement, l’inclusion du père. Le père, comme objet d’amour, appartient très tôt à une catégorie d’objets d’amour entièrement différente de celle de la mère. Bien qu’il ne soit pas totalement en dehors de l’union symbiotique, il n’en fait toutefois pas totalement partie non plus. De plus, le nourrisson perçoit probablement très tôt une relation spéciale du père à la mère : nous ne faisons que commencer à comprendre le sens de cela dans la phase de sépa-ration-individuation et la phase œdipienne ultérieure (Abelin, 1971 ; Greenacre, 1966 ; Mahler, 1967 a).

Mais au moment du rapprochement l’enfant développe des relations avec des personnes de son entourage autres que le père et la mère. Dans notre travail, nous avons pu observer que les enfants, à partir de l’âge de seize-dix-sept mois, aimaient à passer des périodes de plus en plus longues loin de leur mère, dans la pièce des bambins ; et que les garçons et les filles commençaient à rechercher la présence des observateurs, dans certains cas des observateurs mâles, et à établir avec eux des liens fort étroits*.

Réactions à la séparation dans la première sous-phase de rapprochement et illustrations cliniques

Pendant la première phase de rapprochement, nous avons constaté un changement intéressant dans les réactions des enfants face à la présence ou à l’absence de leur mère dans la pièce. Ils étaient tous maintenant de plus en plus conscients de l’absence de la mère et demandaient à savoir où elle se trouvait (augmentant par là de façon significative leur propre orientation spatiale !). Par ailleurs, cependant, ils étaient également de plus en plus capables de demeurer absorbés dans leurs propres activités et souvent ne désiraient pas être interrompus. Ils pouvaient vouloir « aller voir » la mère, mais sans intention de demeurer près d’elle ; ils passaient plutôt près d’elle, pour ensuite changer de cap et retourner à leurs propres occupations. Ce changement de cap semblait plus prédominant chez les garçons que chez les filles. Toutefois, lorsque la mère était éloignée pendant une trop longue période, nous voyions des réactions différentes de celles des sous-phases antérieures. Nous avons déjà décrit le caractère « en sourdine » propre aux sous-phases de différenciation et des essais, en tant que réaction à l’absence de la mère. Maintenant, au cours du premier rapprochement, nous semblions avoir affaire à un autre type de comportement : l’absence de la mère entraînait un accroissement de l’activité et de l’agitation. Il semblerait que l’équivalent du caractère « en sourdine » au moment où l’enfant prend conscience d’être séparé, est l’affect ou l’émotion de la tristesse (cf. Mahler, 1961). Dans le cas de la tristesse, cependant, il paraît nécessaire qu’elle comporte une grande quantité de force du moi (cf. Zetzel, 1949, 1965), investissement qu’un enfant de cet âge est apparemment incapable de rassembler ; on peut donc considérer l’hyperactivité ou l’agitation comme une activité défensive précoce contre la prise de conscience de l’affect douloureux de la tristesse.

À mesure que progressait la sous-phase de rapprochement, les enfants trouvaient de nouvelles manières actives de faire face à l’absence de leur mère : ils entraient en relation avec des substituts adultes, et s’absorbaient dans des jeux symboliques (voir Galen-son, 1971). Ils inventaient souvent des formes de jeu qui les aidaient à maîtriser le fait de l’apparition et de la disparition des choses ; ou leur jeu avait tendance à consister en une interaction sociale. De nombreuses formes de jeu traduisaient leur identification précoce à la mère ou au père - par exemple, leur façon de tenir les poupées ou les oursons. Un début d’intériorisation de la représentation d’objet semblait s’installer. Les jeux avec les balles, par exemple, semblaient se prêter particulièrement bien à la fois à l’interaction sociale et aux sentiments et fantasmes de se séparer de l’objet et de le retrouver (voir Freud, 1920 [2010]). Donna jetait la balle au loin et prenait ensuite un plaisir particulier à la retrouver ; une autre petite fille perdait la balle et avait ensuite besoin des observateurs pour la lui retrouver ; Wendy, qui aimait les relations exclusives, un-à-un, avec les adultes, se servait de la balle pour amener un observateur adulte dans son jeu.

Pour la plupart des enfants, la période du premier rapprochement connaissait son apogée vers l’âge d’environ dix-sept ou dix-huit mois, par ce qui ressemblait à une consolidation et une acceptation temporaires de la conscience d’être séparé. Cela s’accompagnait d’un grand plaisir à partager des possessions et des activités avec la mère ou le père et, de plus en plus, avec l’univers social, maintenant en voie d’expansion, comprenant non seulement des adultes, mais aussi d’autres enfants - bambins de leur âge, enfants plus âgés, et bébés. Au cours de cette période des essais, le mot « bye-bye » (« au revoir ») avait été très important ; le mot le plus important à cette période de premier rapprochement était « Hi » (« allô »).

Au cours de ce niveau d’âge, de dix-sep t/dix-huit mois, qui servait à la consolidation, nous voyons, toutefois, des signes précurseurs importants de la lutte imminente avec l’objet d’amour, ébauchée dans de nombreux comportements. Le plus frappant était l’apparition d’accès de colère27 chez presque tous les enfants. Nous avons constaté de multiples signes d’une plus grande vulnérabilité, de rage impuissante, et de faiblesse. Chez plusieurs enfants, on voyait réapparaître des réactions devant l’étranger. Comme dans les réactions devant l’étranger antérieures (de sept à neuf mois ; voir p. 100-104), nous pouvions observer un mélange d’angoisse, d’intérêt et de curiosité. Maintenant, il y avait souvent un geste très conscient pour se détourner de l’étranger, comme si l’étranger, à ce moment, constituait une menace contre le délire ou l’illusion, déjà chancelante, de l’union exclusive avec la mère. Il semblait y avoir une menace impliquée dans le fait même que certaines personnes autres que la mère commençaient à devenir authentiquement importantes dans la vie de l’enfant (conflit de loyauté), comme si c’était là un fait incompatible avec la relation jusqu’alors exclusive, très spéciale, avec la mère (cause et conséquence paraissaient se confondre et les mécanismes de projection ou d’extériorisation semblaient prédominer).

Dans notre échantillon des enfants observés le plus systématiquement, il y avait plusieurs enfants chez qui la période de la première consolidation de la conscience d’être séparé ne semblait pas s’être produite de manière habituelle, ou alors avait tourné court. Dans chaque cas, cela semblait lié à des difficultés dans les premières sous-phases de la relation mère-enfant. Nous allons illustrer cela par des observations faites sur deux de ces enfants.

Durant la première partie de la période des dix-sept/ dix-huit mois, Mark continua de s’intéresser à un nombre croissant de personnes et d’activités. Il était attiré par la pièce des bambins ; il pouvait quitter sa mère et revenir à elle et avait, de façon générale, une relation heureuse avec elle. Cependant, vers le milieu de la période des dix-sept/dix-huit mois, Mark commença à devenir très exigeant. Il avait constamment besoin de l’attention de sa mère, mais ne semblait pas du tout certain de ce qu’il lui voulait vraiment. Il commença à avoir un pattern d’alternance rapide entre un comportement d’approche extrême et d’agressivité ou de retrait excessifs face à sa mère. Cette « ambitendance » s’étendit tout aussi bien à d’autres personnes et d’autres buts. Mark avait l’habitude typique d’insister pour être pris par sa mère, mais dès qu’il était dans ses bras, il demandait avec colère qu’elle le dépose. Il s’accrochait anxieusement à sa mère, comme s’il craignait qu’elle ne le laisse ou qu’elle lui retire son amour pour toujours. Tout cela venait, à notre avis, d’une perplexité inhabituelle, à la fois chez la mère et chez l’enfant, à propos du décodage des signaux de l’autre — un avortement de la « signalisation réciproque ». (Cela rappelle la perplexité de la mère face aux signaux de son aîné, décrite par Mahler et Furer, 1963 a, p. 4-5 ; cf. aussi Spitz, 1964, et le « déraillement du dialogue ».)

Harriet montrait elle aussi un comportement quelque peu déviant à cette époque : elle ne s’accrochait pas à sa mère, elle l’ignorait plutôt ; en fait elle lui prêta beaucoup moins d’attention au cours de son dix-huitième mois qu’au cours du mois précédent. Elle remarquait peu lorsque sa mère partait ou revenait. Elle ne manifestait pas le même grand plaisir au jeu social de donner-et-reprendre que l’on voit chez les autres enfants ; au cours de ce mois, elle semblait s’être retirée en elle-même. On disait de cette petite fille qu’elle avait le contrôle d’elle-même mais qu’elle ne s’intéressait généralement pas aux gens. De façon typique, elle s’amusait avec des jouets, des poupées et des oursons, et elle babillait pour elle-même, nous donnant le sentiment qu’elle était plongée dans un univers qui lui était propre, dans sa propre vie fantasmatique. Elle satisfaisait apparemment son besoin de proximité physique par un comportement qui lui était particulier : en ayant recours à des objets inanimés. De plus, lorsqu’elle était en état de détresse, elle s’étendait à plat ventre sur le sol, ou sur un matelas posé à même le sol, ou se coinçait dans un espace étroit comme si, de cette façon, elle voulait être incluse (tenue ensemble), pour en retirer un certain sentiment de cohérence et de sécurité qui lui faisait défaut dans sa relation avec sa mère.

Structuration du moi et formation d’un self cohésif

Nous devrions insister sur le fait que la première prise de conscience de la séparation avait entraîné les découvertes agréables du début de l’autonomie et de l’interaction sociale, ce qui s’exprimait, à cette époque, dans bon nombre de mots et de communications gestuelles importantes. Une de ces découvertes concernait le fait que l’on pouvait demander que son désir soit exaucé, en employant les mots et les gestes de la demande et du besoin. Par exemple, le mot « gâteau » était très tôt important pour tous les enfants. En découvrant qu’ils pouvaient appeler leur mère et commander son attention, les enfants eurent très souvent recours aux mots : « Regarde, maman. » Il y eut aussi la découverte qu’il était possible de trouver la mère et les autres et d’exprimer son contentement ; cela était connoté par l’usage maintenant typique du mot « hi ! » (« allô »). Il était également important, à ce moment, de découvrir que l’on pouvait être louangé et admiré si on réalisait des exploits talentueux, moteurs ou autres. Il paraissait important pour le bambin en période de rapprochement de pouvoir donner du plaisir à la mère ; cela s’exprime, dès le début de cette période, par le geste de lui apporter des jouets. Au cours de ces mois, les aspects plus douloureux du fait d’être séparé avaient à peine commencé à effleurer le bambin, sauf dans le cas de ces enfants qui connaissaient des crises prématurées de séparation, engendrées par diverses circonstances, en partie intrinsèques et en partie fondées sur l’expérience.

La crise du rapprochement 18-20 mois à 24 mois, et au-delà

Grandeur et peur de la perte d’amour

Vers l’âge de dix-huit mois, nos bambins semblaient très impatients d’exercer dans toute son extension leur autonomie rapidement croissante. De plus en plus, ils préféraient ne pas se faire rappeler qu’à certains moments ils ne pouvaient pas se débrouiller seuls. Il s’ensuivait des conflits qui semblaient s’articuler sur le désir d’être séparé, grand et tout-puissant d’une part, et, par ailleurs, de voir la mère accomplir magiquement leurs désirs, sans avoir à reconnaître que l’aide venait en fait de l’extérieur, de l’autre. Dans la plupart des cas, l’humeur changea dans le sens d’une insatisfaction générale, d’une instabilité, d’une propension à passer rapidement d’une humeur à l’autre et à avoir des accès de colère. Cette période se caractérisait donc par un désir de repousser la mère et celui de s’accrocher à elle - une séquence de comportement que le mot « ambitendance » décrit le plus justement. Mais, déjà à cet âge, il y avait souvent un désir simultané dans les deux directions, c’est-à-dire Yambivalence caractéristique des enfants dans le milieu de la sous-phase de rapprochement.

Il est caractéristique de cet âge que les enfants aient recours à leur mère comme extension de leur self

- processus par lequel ils déniaient en quelque sorte la conscience pénible d’être séparé. Un comportement typique de cette sorte consistait par exemple à tirer la main de la mère et à s’en servir comme outil pour aller chercher l’objet désiré, ou alors à s’attendre à ce que la mère, appelée simplement par quelque geste magique, plutôt que par des mots, devine et accomplisse le désir momentané du bambin. Un phénomène inattendu et étrange apparaissait, qui semblait un précurseur de la projection des sentiments négatifs : c’était l’angoisse soudaine de l’enfant de voir sa mère partie, en des occasions où, en fait, elle n’avait pas bougé de sa chaise ! Il se produisait plus ou moins fréquemment des moments étranges, apparemment de « non-reco-gnition » de la mère, après une brève absence de sa part.

Comment comprendre cette tendance à « perdre » soudainement le sentiment de la présence de la mère, à un moment où, le sentiment d’être séparé s’amplifiant, la mère était devenue une personne du monde extérieur ? Était-ce une régression devant la trop grande tension causée par le besoin de reconnaître la nécessité de fonctionner séparément ? Ou était-ce causé par le conflit existant entre le désir de se débrouiller par soi-même et le désir de participer à la toute-puissance de la mère ? Le désir de fonctionner par soi-même peut s’avérer particulièrement menaçant pour l’enfant qui en est à ce point de son développement où ses propres sentiments et désirs sont encore peu différenciés de ceux de sa mère. Le désir d’être autonome et séparé de la mère, de la laisser, peut aussi signifier émotionnellement que la mère pouvait désirer le laisser (la période introjective-projective de Ferenczi, 1913 [2009]). La conceptualisation de ces phénomènes du rapprochement était rendue encore plus compliquée et problématique du fait que cette identité confuse de la mère dans le monde extérieur coïncidait, fort souvent, avec une tendance de cette dernière à réagir défavorablement à son bambin en voie de séparation et d’individuation. La réaction de la mère, à cette époque, était souvent teintée de sentiments d’ennui devant l’insistance du bambin sur son autonomie, son désir, par exemple, d’attacher sans aide ses lacets de chaussures, et ainsi de suite. « Tu penses pouvoir te débrouiller tout seul ? D’accord, je te laisse faire, et on va voir comment tu vas t’en tirer. » Ou : « Il y a un instant, tu ne voulais pas être avec moi ; eh bien, maintenant, moi je ne veux pas être avec toi » (voir Mahler, Pine et Bergman, 1970, p. 257-274).

Comme nous l’avons mentionné précédemment, nous avons constaté chez plusieurs bambins une « résurgence puissante de la réaction devant l’étranger ». Les observateurs s’y référaient souvent en terme de « timidité ». Ce renouveau de la réaction devant l’étranger survenait souvent face à des gens, dans le monde extérieur, qui, à une période antérieure dans la vie de l’enfant, avaient été considérés comme des amis intimes. Nous ne rapporterons qu’un des comportements typiques relevés dans nos observations :

La relation de Frankie aux adultes autres que la mère s’est exprimée dans les comportements suivants. Il les approchait parfois de manière amicale, à distance ; toutefois, dès qu’i'/s s’approchaient de lui, il se sauvait vers sa mère. Une fois, il fit rouler une balle en direction d’un observateur qui était autrefois son meilleur ami ; mais, lorsque celui-ci la roula à nouveau vers lui, il se sauva en courant vers sa mère.

L’indécision était un comportement typique de cette période. De nombreux enfants demeuraient, à ce moment, plusieurs minutes sur le seuil de la pièce des bambins, incapables de décider s’ils allaient, ou non, se joindre aux activités qui se déroulaient à l’intérieur. Cette station debout sur le seuil semblerait être une symbolisation parfaite des désirs conflictuels

- le désir d’entrer dans l’univers des bambins, loin de la mère, et l’attirance à demeurer avec la mère dans la pouponnière. (Cela nous rappelle, d’une certaine manière, le doute et l’indécision de la névrose obses-sionnelle-compulsive.)

Certains enfants pouvaient exercer leur autonomie et leur désir d’indépendance croissants avec, selon toute apparence, relativement peu de conflits. Un autre exemple tiré de nos rapports :

Linda avait eu avec sa mère une relation particulièrement confiante, et sa mère avait toujours eu du plaisir avec Linda. Mais Linda protestait maintenant contre le fait d’être portée, à l’étage supérieur, dans les bras de sa mère, ce qui, jusqu’alors, la ravissait. Elle paraissait avoir moins besoin d’un contact physique avec sa mère. Elle désirait explorer « l’univers » loin de sa mère, et s’impliqua de plus en plus dans une interaction sociale avec d’autres. Lorsque sa mère s’absentait de la pièce, Linda pouvait jouer de façon indépendante, pendant de longues périodes. Même si sa mère semblait lui manquer, elle devenait tellement absorbée dans ses activités, qu’elle ne la cherchait qu’un court instant, pour retourner ensuite à ce qui l’occupait.

Dans d’autres cas, par ailleurs, où la mère était soit insatisfaite de son enfant, soit terriblement anxieuse à son sujet, ou amorphe, les patterns normaux de rapprochement se trouvaient très exagérés. Dans les deux comportements contrastants d’approche et de différenciation, le conflit de l’ambivalence s’était trouvé agi par une exagération de la « filature » de la mère ou du « départ-précipité-en-flèche » (dans la dernière période des essais et la première période de rapprochement) ; ou alors ce conflit avait entraîné une sollicitation excessive de la mère en alternance avec un négativisme extrême.

Extension de l’éventail émotionnel et début de l’empathie

Au début de cette période, l’éventail des affects éprouvés par le bambin semblait s’étendre et devenir fort différencié. En décrivant la période précédente, nous avons traité de l’hyperactivité et de l’agitation comme étant, apparemment, une défense contre la tristesse d’avoir perdu l’unité symbiotique antérieure. Plusieurs autres différents types de comportement reflétaient maintenant le besoin de faire face à des affects de tristesse et de colère, de désappointement au sujet de la mère, ou la constatation de la limite de ses propres capacités et de sa relative impuissance. Au cours de cette période, par exemple, les observations faites sur de nombreux enfants relataient pour la première fois un effort pour retenir les larmes, une tentative de supprimer le besoin de pleurer.

Il était, par exemple, intéressant d’étudier les réactions de Teddy devant les pleurs d’un autre enfant. Il ne pouvait tout simplement pas supporter qu’un autre enfant pleure. Cela semblait, d’une certaine façon, stimuler ses défenses agressives ; sans provocation aucune, il s’attaquait à d’autres enfants28 ! Sa conscience indéniable du fait d’être séparé et vulnérable semblait, cependant, avoir provoqué une nouvelle capacité d’empathie, qui s’exprimait également de manière positive. Teddy, qui avait souvent manifesté des réactions agressives en entendant un autre enfant pleurer, réagissait, à d’autres moments, de manière très sympathique aux humeurs des autres enfants. Il pouvait, par exemple, apporter son propre biberon à Mark, lorsque celui-ci pleurait, ou alors s’approcher de Harriet, avec beaucoup de sympathie et d’intérêt, une journée où celle-ci était d’humeur manifestement morose.

Nous avons vu, à cet âge, de multiples signes d’une identification aux attitudes des autres, de la mère et du père en particulier. Cela se produisait à un niveau beaucoup plus élevé d’identification du moi réel, et ne présentait pas les caractéristiques introjectives ou en miroir des périodes antérieures, telle que la période de différenciation, alors que nous avons vu des enfants reprendre des patterns de la mère et de ses soins, lors de leurs premiers pas vers l’individuation et la séparation (deuxième partie, chapitre m, p. 90-93). Frankie développa, par exemple, à l’âge du rapprochement, une attitude bruyante et exigeante, et une tendance à la dramatisation, qui rappelaient fort l’attitude de la mère. Un autre petit garçon était non seulement exigeant mais aussi incapable de partager. Il était déterminé à forcer sa mère à accomplir ses désirs. Il était particulièrement réticent à renoncer à la toute-puissance de l’unité duelle symbiotique ; cela évoquait la tendance de sa mère à établir une relation, symbiotique-rattachante (« Appersonation », Sperling, 1944), qu’elle avait maintenue, avec sa fille aînée, bien au-delà de la phase symbiotique.

Une autre forme d’identification comme défense se retrouvait chez les enfants qui avaient eu à faire face à la naissance d’un puîné au moment de la première période de rapprochement, et qui s’identifiaient alors aux soins et à la préoccupation de la mère pour son nouveau bébé.

Il semblait que l’intériorisation partielle était une des façons de faire face, de se défendre contre la vulnérabilité croissante ressentie par le bambin, au moment où il prenait une plus grande conscience du fait de sa séparation. Il faisait la constatation pénible qu’il était, à certains moments, seul et sans défense, que sa mère ne pouvait pas toujours lui restaurer son sentiment de bien-être, que ses intérêts étaient, en fait, séparés et distincts des siens, et surtout ne coïncidaient pas toujours. Tous ces sentiments étaient, bien sûr, amplifiés si un puîné venait s’introduire dans la relation jusqu’alors exclusive avec la mère.

Réactions à la séparation pendant la crise du rapprochement (18-21 mois)

Pendant la période de crise du rapprochement la plus aiguë, tous les enfants étaient conscients, et à certains moments y étaient très sensibles, des allées et venues de la mère lorsqu’elle s’absentait de la pièce. Du côté cognitif, la capacité de s’apercevoir que la mère pouvait être ailleurs et qu’elle pouvait être retrouvée (cf. la « permanence de l’objet » de Piaget) était maintenant bien établie. Cette connaissance suffisait, à certains moments, à rassurer le bambin qui éprouvait l’émotion liée au regret de l’absence de sa mère. En général, toutefois, les bambins de cet âge n’aimaient pas être passivement « laissés derrière ». Des difficultés liées au processus même des adieux commencèrent à se développer, exprimées dans des réactions d’accrochage à la mère. Ces réactions s’accompagnaient généralement d’une humeur dépressive et d’une incapacité initiale, brève ou prolongée, à s’absorber dans le jeu.

Souvent, au cours de ces moments d’angoisse émotionnelle intense, après avoir été un temps délaissé, le bambin s’attachait de près à un des observateurs, voulant s’asseoir sur ses genoux et régressant même à un état de somnolence. En de telles occasions, de toute évidence, l’observateur n’était ni un autre objet d’amour, ni une simple personne de l’univers autre-que-la-mère, mais plutôt une sorte de substitut à la mère symbiotique, une extension du self. Mais le clivage du monde objectai avait aussi débuté (voir Kernberg, 1967). Les observateurs se prêtaient particulièrement bien à l’exercice de cette défense chez l’enfant, devenant la cible de ses réactions de rage impuissante, afin de protéger l’image de la bonne mère de sa colère destructrice. Cela était particulièrement frappant chez ces enfants qui avaient une relation moins qu’optimale avec leur mère, au cours des sous-phases antérieures.

À cette époque, les mécanismes de clivage (voir p. 143-148 ; 196) pouvaient prendre diverses formes. Si, pendant l’absence de la mère, l’observateur devenait la « mauvaise mère », il ne pouvait rien faire correctement, et une humeur généralement maussade prédominait. La « bonne mère » était attendue impatiemment, mais semblait n’exister que dans le fantasme. Lorsque la mère réelle revenait, elle pouvait être accueillie par ces mots : « Que m’as-tu rapporté ? », ainsi que par tout un éventail de réactions négatives, comme la colère ou le désappointement. Ou alors l’observateur, comme substitut maternel, pouvait devenir momentanément la « bonne mère symbiotique », le bambin s’asseyant passivement sur ses genoux pour manger des biscuits, comme un petit nourrisson. Mais, lorsque la mère réelle revient, il peut y avoir une impulsion à s’approcher d’elle le plus rapidement possible, et, en même temps, une impulsion à l’éviter, comme pour écarter tout désappointement futur. Le bambin peut ignorer sa mère lors de son retour, ou aller vers elle pour soudain changer de cap, rejetant ensuite toute ouverture de la part de la mère. Dans ces derniers cas, il semblerait que la mère absente soit devenue la « mauvaise mère » et qu’elle doive donc être évitée. Une autre variation consistait en ceci que la mère substitutive pouvait être traitée, de manière ambivalente, à la fois comme la « bonne » et la « mauvaise » mère, comme la mère réelle, elle-même objet d’un amour ambivalent, lorsqu’elle était présente.

Nous avons vu des luttes de ce genre, à plusieurs degrés différents et sous diverses variantes. Il était possible de voir, au cours de cette période, avec une clarté exceptionnelle, les racines de nombreux problèmes et dilemmes typiquement humains - problèmes qui parfois ne seront jamais totalement résolus tout au long de la vie.

Phénomènes transitionnels

Nous avons également constaté l’existence d’autres mécanismes pour faire face à la séparation pendant la crise de rapprochement. Une petite fille qui était entrée plus tard que les autres dans cette partie de la phase du rapprochement - probablement parce que sa mère s’arrangeait pour combler ses besoins et demeurer longtemps « toute-puissante », plutôt que de lui donner gentiment cette poussée nécessaire à l’envol - transféra sa demande d’une possession exclusive de la mère sur la chaise de sa mère. Quand sa mère quittait la pièce, elle s’asseyait aussitôt sur sa chaise. Si l’enfant se levait de la chaise, elle ne permettait à personne d’autre de s’y asseoir. Le mot « mien » devint pour elle très important à cette époque ; elle ne pouvait partager sa mère avec quiconque, et ne supportait l’absence de sa mère que si elle gardait la possession exclusive de la chaise de sa mère. La chaise devint pour elle une sorte d’objet-organe utilisé comme lien à la mère, au sens où l’entend Kestenberg (1971).

D’autres enfants montrèrent une variété de phénomènes transitionnels, où le lien avec la mère était moins évident. Ils pouvaient, par exemple, consommer une grande quantité de « pretzels » et de gâteaux, ou alors insister pour traîner leur biberon avec eux. Certains enfants ne supportaient pas de demeurer dans la salle de jeux en l’absence de leur mère, et erraient du côté de la pièce où les mères et les enfants accrochaient leurs manteaux en arrivant au Centre. Nous avons pris l’habitude de considérer le vestiaire comme une « pièce transitionnelle », parce qu’elle était située entre la pouponnière - l’univers’de la mère et du nourrisson - et la pièce des bambins - l’univers de l’autonomie des bambins. Ce vestiaire comportait, de plus, une fenêtre panoramique ouverte sur le monde ; de plus, en tant qu’endroit où étaient suspendus les manteaux, cette pièce représentait une transition entre la maison et le Centre.

La lecture de livres de contes devint une autre activité transitionnelle de grande importance : plusieurs bambins aimaient qu’on leur fasse la lecture pendant l’absence de leur mère. Les livres de contes semblaient être de nature transitionnelle, puisqu’ils satisfaisaient le besoin de distanciation et d’exploration du vaste monde (par voie de symbolisation et de fantasmatisa-tion) ; par ailleurs, cette situation favorisait la proximité, le rapprochement avec la personne qui lisait.

Alors que les bambins, pendant cette période, avaient besoin de savoir où se trouvait leur mère, et n’aimaient pas, en général, être laissés passivement (puisqu’ils réagissaient aux adieux de la mère), ils devinrent de plus en plus capables de laisser la mère activement et de leur propre chef. La pièce des bambins prit elle-même une plus grande importance : elle semblait devenir, pour plusieurs bambins, un refuge contre la relation conflictuelle avec la mère. Les enfants semblaient en être contents ; ils s’absorbaient, et s’amusaient avec des jouets ou du matériel, ou entre eux. Ils commencèrent à établir une relation avec leur jardinière, qui avait pour tous une « disponibilité optimale ». Cette relation ne se faisait pas avec un substitut à la mère, mais avec un nouvel adulte, qui pouvait aider à promouvoir l’intérêt de l’enfant pour l’univers extérieur. De plus, ce nouvel adulte pouvait offrir des alternatives de satisfactions, et donc canaliser le mécontentement et favoriser des sublimations naissantes.

Formation des patterns individuels de rapprochement : la distance optimale

Vers l’âge de vingt et un mois, on pouvait observer une atténuation des efforts de rapprochement. La revendication pour un contrôle tout-puissant, les périodes extrêmes d’angoisse de séparation, l’alternance des demandes de proximité et d’autonomie, tout cela diminua, du moins pour un moment, alors que chaque enfant semblait, encore une fois, trouver sa distance optimale de la mère, distance à partir de laquelle il pouvait fonctionner le mieux. Dans nos locaux, cette distance était habituellement représentée par la pièce des bambins, proche mais séparée, qui offrait la stimulation, l’opportunité d’exercer son autonomie et un plaisir grandissant dans l’interaction sociale.

Les éléments de l’individuation croissante qui semblaient rendre possible cette capacité de fonctionner à une plus grande distance, et sans la présence physique de la mère, sont les suivants : 1) le développement du langage, dans le sens de nommer les objets et exprimer ses désirs avec des mots précis. La capacité de nommer des objets (Katan, 1961) semble avoir fourni au bambin un sentiment plus grand de contrôle possible de son environnement. Souvent, à cette époque, apparaissaient l’utilisation du pronom « je », et la capacité de reconnaître et de nommer des personnes familières, ou soi-même, à partir de photographies1 ; 2) le processus d’intériorisation, que l’on pouvait inférer à la fois à partir d’actes d’identification avec la « bonne » mère ou le « bon » père, sources d’approvisionnement, et à partir de l’intériorisation des règles et des demandes (débuts du surmoi) ; et 3) un progrès de l’habileté à exprimer ses désirs et ses fantasmes par le jeu symbolique, et l’utilisation du jeu pour des fins de maîtrise.

Lorsque les enfants atteignaient leur vingt et unième mois, nous avons constaté, à partir de nos comparaisons faites mois par mois, qu’il n’était désormais plus possible de regrouper les bambins selon nos critères généraux antérieurs. Les vicissitudes de leur processus d’individuation étaient si changeantes, et à une telle rapidité, qu’elles n’étaient plus essentiellement spécifiques d’une phase, mais plutôt très distinctes individuellement, et différentes d’un enfant à l’autre. Le point principal de la question n’était pas tant la conscience d’être séparé, mais plutôt comment cette conscience était affectée par, et affectait en retour, la relation mère-enfant, la relation père-enfant (cette dernière étant maintenant très clairement différente de la première), et l’intégration de la personnalité individuelle et totale de l’enfant. Nous avons également observé qu’il semblait s’installer, à ce moment, une différence plutôt significative entre le développement des garçons et celui des filles. Dans notre échantillonnage, relativement mince, les garçons, si on leur en donnait suffisamment la chance, manifestaient une tendance à se détacher de la mère et à prendre plaisir à leur fonctionnement dans l’univers en voie d’expansion (voir Greenson, 1968). Par ailleurs,

t. Au moment d’écrire ce livre, nous n’avons pu faire une analyse suffisante de nos données, pour déterminer clairement le « timing » et le contexte de l’apparition du « je » non syncrétique.

les filles paraissaient plus accaparées par la mère en sa présence ; elles exigeaient une plus grande proximité et étaient plus constamment empêtrées dans les aspects ambivalents de la relation. Cela semblait associé à la constatation de la différence des sexes. Il est très important de noter que la blessure narcissique, vécue par les filles, devant leur absence de pénis, était, presque sans exception, imputée à la mère (voir p. 180-181).

Par exemple, la mère d’une petite fille sentait que son enfant devenait de plus en plus exigeante et arrogante. Elle demandait tout ce qu’elle voulait et se mettait très en colère si elle ne pouvait l’obtenir. Au terrain de jeu, disait sa mère, la petite fille exigeait qu’elle la balance inlassablement. Elle continuait de recourir à la mère, pour avoir de l’aide, dans toutes sortes de situations difficiles, plutôt que de tenter de trouver ses propres solutions. Une fois, à la suite d’une lutte concernant l’absence de la mère, elle regarda un livre d’images, dans lequel elle identifia toutes sortes d’images, sauf celle représentant « la mère » (mécanisme de déni).

Une autre petite fille devint beaucoup plus têtue et négative, à l’âge de vingt-deux mois. Elle se refusait particulièrement à porter les vêtements que sa mère lui choisissait et piquait des colères lorsqu’il s’agissait de lui peigner les cheveux. Elle se mit, en même temps, à s’accrocher davantage à sa mère. Au Centre, où, très tôt, elle s’était distinguée par son antipathie à l’endroit des autres enfants, elle devint plus méfiante face à eux et exprimait un grand mécontentement si quelqu’un tentait d’« usurper » l’attention de sa mère. Elle trouvait de plus en plus difficile d’aller dans la pièce des bambins ; lorsque, finalement, sa mère l’y conduisait, l’enfant revenait à la pouponnière, laissant sa mère derrière. Elle ne s’intéressait pas beaucoup aux jouets, sauf en tant qu’objets d’interaction sociale avec la mère et les autres adultes. Elle retournait souvent vers sa mère pour avoir un contact étroit.

Nous avons compris ce comportement dans le sens d’un déplacement de la compétition avec la fratrie pour obtenir l’attention exclusive de la mère, l’exigeant pour elle-même en tant que fille puînée. La plupart du temps, elle ne s’opposait pas à ce que sa mère quitte la pièce, mais courait vers elle lorsqu’elle revenait plus tard. Une fois, elle courut vers elle avec une poupée pour lui montrer, très excitée, comment la poupée faisait « pipi ».

Une troisième petite fille, dans son vingt-deuxième mois, montra un désir de proximité avec sa mère, et aussi un besoin de stimulation physique de sa part. La mère répondait à sa demande en la tenant souvent sur ses genoux, la tapotant et la stimulant d’une manière plutôt sensuelle. Lorsque la mère était absente, l’enfant se stimulait elle-même en se masturbant. Elle continuait de prendre plaisir à jouer dans la pièce des bambins, mais allait à la pouponnière plus souvent, manifestement à cause d’un plus grand besoin d’être près de sa mère, Elle approchait souvent sa mère par un jeu de « coucou », ou l’invitait de quelque manière à la poursuivre. Elle manifestait des réactions directes de jalousie à l’endroit de sa petite sœur et tentait même de lui enlever son biberon. Dans son vingt-deuxième mois, cette petite fille commença à utiliser le mot « Maman » pour la première fois. Elle se réveillait également la nuit et appelait sa mère. Elle cherchait sa mère, et la demandait lorsque celle-ci était sortie pour une entrevue. Pendant l’absence de la mère, elle semblait jouer alternativement à être le bébé et à être la mère pour des bébés. Cette situation était, bien sûr, très surdéterminée, et nous ne pouvions en saisir le sens que grâce à la connaissance intime que nous avions de l’histoire de son développement au cours de la sous-phase antérieure et à travers ce que nous savions de la mère.

Les garçons, par ailleurs, semblaient réagir à l’absence de pénis chez les filles de manière beaucoup moins ouverte ; leur aperception se confondait, dans le symbolisme de leur jeu, avec leurs préoccupations anales et, plus tard, avec leurs angoisses de castration phallique.

Au vingt-troisième mois, il semblait que la capacité des enfants de faire face à la conscience d’être séparé, tout autant qu’au fait physique de la séparation, dépendait, dans chaque cas, de l’histoire de la relation mère-enfant, et de son état actuel ; sa spécificité était, certainement, moins liée à une phase. Nous trouvions difficile de pointer précisément ce qui, exactement, dans chaque cas individuel, produisait un surplus d’angoisse chez les uns, et une capacité de faire face, chez les autres. Chaque enfant avait, à cette époque, établi ses propres moyens caractéristiques de faire face. Lorsque survenaient des périodes de crise, il n’était pas toujours facile de voir à quoi se rattachait la crise. Parfois, elle paraissait liée à l’angoisse de l’enfant concernant sa propre individuation rapide (de temps à autre, il en résultait une augmentation de l’ambivalence et de l’agressivité), ou alors liée à des pressions corporelles non sans lien avec un désappointement simultané à propos de la mère ; à certains moments, la crise semblait définitivement liée aux pressions corporelles (orales, anales et phalliques, c’est-à-dire zonales) au sens de Greenacre (1945). Parfois, elle semblait liée au degré et à la nature de la disponibilité de la mère, parfois aux propres sentiments d’angoisse de la mère, alors que l’enfant commençait à devenir plus individué.

Bref, la très importante « phase finale » du rapprochement, en tant que développement intrapsychique, semblait être constituée par la somme des solutions apportées par chaque enfant aux nombreuses tâches de maturation et de développement, au cours du développement des sous-phases propre à chacun, jusqu’au début de la quatrième sous-phase.

Le début de l’identité sexuelle

Les mères faisaient souvent le commentaire qu’elles sentaient le corps de leurs bébés filles différemment de celui des garçons, que les filles étaient plus douces et invitaient plus aux caresses. Nous ne désirons pas discuter ici la question de savoir si ce sentiment des mères était déterminé culturellement, ou s’il était dû au fait que les bébés filles se moulent plus facilement, de manière plus souple, que ne le font les garçons ; probablement les deux à la fois. De toute façon, le sentiment de la mère, concernant le corps de l’enfant, peut fort bien avoir une influence précoce en ce qui concerne la formation des patterns. Dans l’ensemble, nous avons effectivement perçu les garçons comme étant davantage portés vers la motricité que les filles et comme résistant de manière plus rigide aux étreintes et aux baisers, au-delà, et même au cours, de la différenciation ; nous avons également constaté que les garçons s’intéressaient plutôt aux objets mobiles, comme les voitures et les trains.

Quelles que soient les différences sexuelles qui aient préexisté dans le domaine des appareils du moi et des premiers modes du moi, elles se trouvaient certainement fort complexes, et généralement marquées par les effets de la découverte par l’enfant de la différence anatomique des sexes. Cela se produisait parfois au cours de la période des seize à dix-sept mois, ou même avant, mais, plus souvent, au vingtième ou vingt et unième mois.

La découverte par le garçon de son propre pénis survenait beaucoup plus tôt. La composante sensori-tactile de cette découverte peut même remonter à la première année de la vie (voir Roiphe et Galenson, 1972, 1973) ; il y subsiste une incertitude quant à son impact émotionnel. Nous avons toutefois observé qu’autour de la période allant du douzième au quatorzième mois, la position verticale facilitait l’exploration visuelle et sensori-motrice du pénis (p. 125-126). Cela, éventuellement combiné à une avance dans la maturation de la libidinisation zonale, entraînait un plus grand investissement de cet organe agréablement sensuel et source de plaisir.

Incidemment, on note rarement, dans la psychologie psychanalytique du développement, que la découverte du pénis, et en particulier l’expérience importante de son érection et de sa détumescence involontaires, survient parallèlement à l’acquisition de la locomotion libre et volontaire du corps. Sauf chez Lôfgren (1968), nous n’avons trouvé nulle part de référence au fait que le petit garçon remarquait que son organe hautement investi, son pénis, bougeait (érection) par lui-même. Cette expérience passive est probablement très importante. Il semblerait que le petit garçon prenne conscience du mouvement involontaire de son pénis au moment même où il développe la maîtrise du mouvement de son propre corps en position érigée (voir Mahler, 1968 a).

Quoi qu’il en soit, l’exploration que fait le petit garçon de son propre pénis, au cours de la sous-phase des essais, semblait d’abord une expérience de plaisir non mitigé ; de nombreuses mères rapportaient que leurs garçons se masturbaient souvent tranquillement à la maison. Cela diffère de ce que nous avons observé, plus tard dans la phase de séparation-individuation (à la fin de la deuxième et au début de la troisième année), chez des garçons agrippant leur pénis pour obtenir une réassurance.

Lorsque les filles découvraient le pénis, elles étaient confrontées à quelque chose dont elles-mêmes manquaient. Cette découverte entraînait tout un éventail de comportements qui indiquaient clairement l’angoisse, la colère et la méfiance des filles. Elles désiraient défaire la différence sexuelle. Il nous semblait, dès lors, que chez les filles, la masturbation prenait un caractère désespéré et saturé d’agressivité plus souvent que chez les garçons et à un âge plus précoce. Nous avons déjà mentionné que cette découverte coïncide avec l’émergence de l’affect d’envie (p. 155-156) ; chez certaines filles, on peut peut-être attribuer à l’envie précoce du pénis la prédominance persistante de cet affect.

La découverte de la différence anatomique des sexes prenait différentes formes selon les enfants. Un petit garçon (qui parlait précocement) découvrit le nombril de sa mère et l’appela son « fait pipi ». On en trouve d’autres exemples dispersés à travers ce livre.

La réaction la plus dramatique (et pourtant la plus typique) à la découverte plutôt soudaine de la différence anatomique des sexes fut agie et mise en mots par Cathy dès l’âge de quatorze mois. Cela nous a paru particulièrement poignant, vu les conditions de vie de cette petite fille à l’époque. Cathy était alors très vulnérable à cause de l’absence temporaire de son père. C’était une petite fille précoce, exceptionnellement brillante, charmante, éminemment verbale, qui était la préférée de tous et d’un grand réconfort pour sa mère. Cette dernière était particulièrement fière des qualités féminines de la petite fille, l’habillant toujours avec un soin particulier. Elle était, pourrait-on dire, son alter ego la plus belle et féminine. Pendant l’absence du père, la mère prit un travail à mi-temps, et, durant cette partie de la journée, la mère d’un petit garçon, qui participait à notre projet, s’occupait de Cathy. Celle-ci, qui était précoce sur tous les plans, était déjà partiellement entraînée à la propreté. Un jour, nous avons remarqué qu’elle ne voulait pas s’asseoir sur les WC ; à la place, elle se mit à gémir et à tenir ses parties génitales. La mère nous avait dit auparavant qu’à plusieurs occasions, Cathy avait pris son bain avec son petit ami. Lorsqu’on lui demanda si Cathy avait remarqué le pénis de son ami, la mère répondit que Cathy avait fait un commentaire sur le fait que son ami avait deux nombrils. Il s’ensuivit une période extrêmement maussade, et la petite fille, jusqu’alors charmante, devint impossible à satisfaire dans notre groupe de la pouponnière. Un peu plus tard, Cathy devint non seulement maussade, mais agressive à l’endroit des autres enfants. Sa forme particulière d’agressivité (dont rien ne pouvait la distraire) consistait à tirer les cheveux autant des garçons que des filles. En fait, la mère nous dit que, puisque Cathy détestait se faire laver les cheveux, elle avait pris l’habitude de l’amener avec elle sous la douche pour les lui laver. Sous la douche, Cathy avait saisi le poil pubien de sa mère, cherchant manifestement son « pénis caché ». A cause de la précocité verbale de Cathy, nous avons eu la chance de pouvoir suivre les hauts et les bas de ses tentatives pour s’accommoder de la blessure narcissique causée par le fait de ne pas avoir de pénis. Si cela l’a si durement éprouvée, c’est peut-être à cause de l’absence du père, et peut-être également parce que jusqu’alors elle avait été un objet d’amour chéri, si parfait, pour sa mère, pour elle-même et pour tous les autres. Elle avait manifesté une estime de soi rayonnante, optimale et même maximale. Une autre petite fille avait également été très durement éprouvée par la découverte de la différence des sexes. Elle aussi était, de toute évidence, un enfant parfait pour sa mère, et un complément de son propre self (voir Stoller, 1973 ; Galenson et Roiphe, 1971).

En résumé, il nous est apparu que la tâche de devenir un individu séparé semblait, à ce moment, être généralement plus difficile pour les filles que pour les garçons, parce que les filles, en découvrant la différence des sexes, avaient tendance à se retourner vers leur mère, la blâmer, exiger d’elle, en être désappointée, et, malgré tout, à demeurer liées à elle de manière ambivalente. Elles demandaient, en quelque sorte, à la mère, de régler une dette. Lorsque la fille est frappée par sa propre imperfection, elle peut tout aussi bien devenir imparfaite dans l’inconscient de la mère. Les garçons, par ailleurs, semblaient confrontés à l’angoisse de castration seulement plus tard ; au cours de la deuxième et de la troisième année, il leur semblait plus aisé qu’aux filles de fonctionner séparément ; ils pouvaient plus facilement se tourner vers le monde extérieur, ou vers leurs propres corps, pour en retirer plaisir et satisfaction ; ils se tournaient également vers le père, comme vers quelqu’un à qui s’identifier. Ils semblaient, en quelque sorte, faire face à leur angoisse de castration dans une phase de triangulation quasi préœdipienne (Abelin, 1972) ; on ne pouvait suivre cela aisément dans notre cadre de travail.

Discussion au sujet de la troisième sous-phase

Au cours de notre travail d’observation, nous avons vu pourquoi la crise du rapprochement survient et, également, pourquoi, dans certaines circonstances, elle peut devenir - et demeurer - un conflit intrapsychique non résolu. Elle peut entraîner un point de fixation défavorable, interférant alors avec le développement œdipien ultérieur ; au mieux, elle peut ajouter à la difficulté de résolution du complexe d’Œdipe, et lui prêter une coloration particulière.

La tâche du développement, à l’apogée des efforts de séparation-individuation, au cours de la sous-phase de rapprochement, est énorme. Des pressions et conflits oraux, anaux et clairement génitaux, se rencontrent et s’accumulent à cet important croisement dans le développement de la personnalité. Il est nécessaire de renoncer à la toute-puissance symbiotique, et il y a également une plus grande conscience du schéma corporel et une plus grande pression sur le corps, surtout aux points de libidinisation zonale. La croyance en la toute-puissance de la mère paraît ébranlée.

Alors que, à ce stade du développement, la peur concernant la perte de l’objet et l’abandon est en partie atténuée, ce stade se trouve grandement compliqué du fait de l’intériorisation des demandes parentales ; cela ne signifie pas seulement le début du développement du surmoi, mais s’exprime également par la peur de perdre l’amour de l’objet ! En conséquence, nous constatons une vulnérabilité accrue chez le bambin dans sa sous-phase de rapprochement. La peur de perdre l’amour de l’objet se développe parallèlement à des réactions de très grande sensibilité à l’approbation ou à la désapprobation des parents. Il y a une plus grande conscience des sentiments et pressions corporelles, au sens de Greenacre. Ceux-ci sont amplifiés par la conscience des mouvements péristaltiques et urinaires au cours de la période d’apprentissage de la propreté, même dans le cas d’un développement fort normal. Les enfants manifestent souvent, et parfois dramatiquement, une réaction à la découverte de la différence anatomique des sexes.

La persistance et le degré de la crise du rapprochement indiquent une intériorisation prématurée des conflits, des troubles du développement qui étaient des précurseurs de la névrose infantile, mais peuvent entraver, de façon décisive, le développement de la névrose infantile, au sens classique du terme ! Comme nous l’avons déjà dit, le conflit est d’abord agi, c’est-à-dire exprimé par des comportements coercitifs à l’endroit de la mère, destinés à l’obliger à fonctionner comme extension toute-puissante de l’enfant ; cela alterne avec des signes d’accrochage désespéré. En d’autres termes, chez ces enfants, qui connaissent un développement moins qu’optimal, le conflit de l’ambivalence est repérable, au cours de la sous-phase de rapprochement, par l’alternance rapide des comportements d’accrochage et des comportements négati-vistes. Ces comportements en alternance constituent les éléments du phénomène que nous désignons sous le terme d’« ambitendance » - c’est-à-dire tant que les tendances contrastantes ne sont pas entièrement intériorisées. Ce phénomène peut, dans certains cas, être l’indice du fait que l’enfant a « clivé » le monde, de façon plus permanente qu’il n’est souhaitable, en « bon » et « mauvais ». Par le moyen de ce clivage, le « bon » objet est défendu contre les dérivés de la pulsion agressive.

Si ces deux mécanismes - coercition et clivage du monde objectai - sont excessifs, ils sont également caractéristiques du transfert de la majorité des bor-derline adultes (Mahler, 1971 ; voir aussi Frijling-Schreuder, 1969). Nous avons pu en étudier les antécédents possibles dans le matériel verbal, et sur le mode du processus primaire, de quelques enfants à la fin de leur deuxième année de vie et au cours de la troisième. Ces mécanismes, comme le problème de trouver ce que le regretté Maurice Bouvet (1968) appelait la « distance optimale », peuvent prédominer dès la quatrième sous-phase de séparation-individuation, à une époque où la « permanence de l’objet libidinal » devrait commencer à être acquise et où les réactions à la séparation devraient diminuer.

Les troubles survenus au cours de la sous-phase de rapprochement sont susceptibles de réapparaître, sous des formes beaucoup plus définies et individuellement différentes, au cours de la phase finale de ce processus dans lequel une représentation unifiée du self devrait se démarquer d’une représentation unifiée et intégrée de l’objet.

Les conséquences cliniques de ces crises du rapprochement seront déterminées par : 1) le développement vers la permanence de l’objet libidinal ; 2) la quantité et la qualité des déceptions ultérieures (traumatisme de tension) ; 3) un éventuel traumatisme de choc ; 4) le degré de l’angoisse de castration ; 5) le destin du complexe d’Œdipe ; 6) et les crises du développement à l’adolescence - tout cela fonctionne à l’intérieur du contexte des dons constitutionnels de l’individu.