CHapitre X. Wendy

Wendy était un bébé particulièrement attirant, attachant, se moulant bien, généralement calme et heureux, que sa mère aimait passionnément comme réalisation symbiotique d’elle-même. La mère et le nourrisson paraissaient particulièrement bien syntones. Il est curieux de constater qu’avec une symbiose aussi épanouie, Wendy montra des signes très précoces de quasi-différenciation, qui consistaient en des pleurs terrifiés et soudains, une exploration intensive de l’entourage, la récognition de différentes personnes, et des protestations au moment où sa mère la quittait. Rétrospectivement, nous avons le sentiment que son extrême vigilance, au cours de ses troisième et quatrième mois, était due à un certain degré d’hyper-sensitivité au sens de Bergman et Escalona (1949). Elle développa une réponse du sourire très préférentielle et amorça même des sourires adressés à sa mère dès l’âge de trois à quatre mois. Elle pleurait si sa mère passait près d’elle sans s’arrêter pour entrer en interaction avec elle. Plutôt que de « profiter » d’un abandon primitif dans la sphère de l’unité duelle symbiotique, Wendy nous étonna par son exploration précoce de l’environnement. Son extrême vigilance, face à l’entourage au-delà de la sphère commune mère-enfant, était due à son hypersensitivité innée. En plus des signes précoces de différenciation, Wendy ne semblait pas tirer avantage de la poussée matu-rative de son propre moi ou des ressources de son environnement. À cause de sa vigilance extrême, nous avons l’impression, rétrospectivement, qu’il aurait fallu à Wendy, plus qu’à un nourrisson normal, un bouclier protecteur particulièrement fort, constitué par le maternage, pour une période prolongée au cours de sa toute première enfance. Cela aurait peut-être empêché ses perceptions aiguës d’interférer sur son « sentiment idéal » d’unicité symbiotique. Autant madame M. appréciait et aimait Wendy, comme bébé, autant elle se montrait incapable de compenser par un bouclier protecteur durable constitué par le maternage. Probablement aucune mère ne le pourrait. Les premières réactions de Wendy aux changements brusques et soudains de son environnement - précurseurs, à trois mois, des « réactions devant l’étranger » ultérieures - continuèrent, presque sans interruption, tout au long du processus de séparation-individuation ; elle ne changeait que de forme, de structure et d’intensité au cours des sous-phases.

La mère de Wendy

Il y avait, de la part de la mère, des éléments qui renforçaient la tendance de Wendy à ne pas se servir de ses propres ressources et encore moins des ressources de son environnement, dans un but de différenciation et d’individuation, ou de séparation d’avec la mère. Pendant et après une courte période symbiotique, madame M. était très impliquée émotionnel-lement avec cet enfant, son troisième. Cependant, aux premiers signes de différenciation de la part de Wendy, elle développa une tendance à se désengager brusquement elle-même : elle ne pouvait permettre à Wendy, lorsque celle-ci en éprouvait le désir et le besoin, une exploration tactile de son visage - en plus d’une exploration visuelle à proximité. Dès l’âge de trois à quatre mois, Wendy vocalisait et émettait des protestations d’une voix furieuse.

La mère de Wendy était une femme particulièrement belle, qui ne s’adaptait pas facilement à la maternité. Elle était très peu sûre d’elle dans son rôle de mère et de femme, et avait sans cesse besoin de faire ses preuves. Elle était constamment affairée à s’améliorer et à améliorer sa maison, mais avait toujours le sentiment de ne pas en faire assez. Elle se dépréciait facilement ; elle se décrivait comme une mauvaise mère, et insistait sur le fait que ses enfants lui préféraient leur père, qui partageait volontiers les fonctions maternantes de sa femme. Madame M., qui était facilement découragée et impatiente face à elle-même, avait tendance à réagir de la même façon avec ses enfants dès qu’ils manifestaient le moindre signe de différenciation et d’individuation. Elle se voyait en eux et les voyait en elle-même. Nous avons remarqué qu’elle s’adressait à la sœur aînée de Wendy, qui n’avait pas plus de trente mois, comme à un adulte ; elle semblait la « consulter » avant de prendre une décision. Elle ne le faisait pas réellement pour savoir ce que voulait l’enfant, mais parce qu’elle était incapable de se faire sa propre idée. Les processus de croissance de ses enfants représentaient pour elle une menace et une source de malaise. Ils semblaient la confronter à ses propres problèmes face au vieillissement, et à des aspects de sa propre personnalité qu’elle évaluait comme négatifs.

Une fois la période symbiotique terminée, madame M. était, de façon caractéristique, moins à l’aise avec ses enfants. Elle était incapable d’apprécier l’enjouement de l’enfant en voie d’individuation, et sa relation n’évoluait pas vers une mutualité enjouée.

Le développement des sous-phases chez Wendy

Wendy fut allaitée, et très progressivement sevrée vers l’âge de quatre mois. Elle n’a cependant jamais manifesté beaucoup d’enthousiasme pour le biberon, et n’a certainement pas fait du biberon de la nuit un objet transitionnel - comme le font tant d’autres enfants. On n’observa ni ne nota aucune réaction adverse au processus graduel de sevrage ; en fait, à l’âge de quatre et cinq mois, Wendy et sa mère constituaient un couple mère-enfant très heureux et bien syntone, entretenant une interaction riche.

Wendy était jolie, douce et se moulait bien, et sa mère semblait tirer un grand plaisir de son intimité physique avec elle. Le bébé invitait aux caresses, était calme et content. La mère était très sensible au moindre besoin de Wendy. Dès son plus jeune âge cependant, comme nous l’avions déjà mentionné, elle décourageait chez Wendy toute tentative d’explorer tactilement son visage, de tirer sur ses cheveux, toutes choses que Wendy désirait faire à l’âge où il est typique de voir chez les nourrissons un besoin de se familiariser avec leur mère en tant que mère (Brody et Axelrad, 1970). Madame M. compensait en souriant à Wendy, la berçant, lui parlant, l’embrassant, et ainsi de suite. Mais les prédilections et les idiosyncrasies, les patterns spécifiques de son maternage, renforçaient sûrement la préférence, apparemment innée, de Wendy pour la modalité visuelle. Cela a pu contribuer à diminuer les besoins et le désir de Wendy d’explorer tactilement son environnement à un âge où les enfants acquièrent la capacité de ramper et de manipuler et sentir les objets de leur entourage en voie d’expansion.

Lorsqu’elle était mal à l’aise, Wendy protestait activement et faisait des gestes indiquant ses besoins ; l’un de nous y reconnut la tonalité émotionnelle de l’appel et de l’aspiration spécifique. Wendy s’attachait sa mère de façon très active et nous avons observé qu’elle lui souriait d’une manière si « irrésistible » que sa mère devait lui sourire en retour et ne pouvait poursuivre son chemin ou continuer à lire ou à coudre.

Alors que la majorité des enfants s’habituaient au Centre et aimaient y venir, ce n’était pas le cas de Wendy. Le Centre ne lui devint jamais familier. En fait, elle sembla très vite associer le Centre à tout ce qui était « mauvais » (non familier), et sa mère, sa fratrie et la maison, avec tout ce qui était « bon » (familier). Cette attitude persistante de Wendy venait en grande partie du fait que madame M. n’avait pas elle-même une attitude constamment positive face à sa propre participation au projet ; la motivation de sa mère semblait elle-même teintée d’ambivalence. La « symbiose passionnée » et exclusive de Wendy et, ensuite, son angoisse de séparation, très précoce et intense, eurent comme conséquence que son aspiration persistante à la proximité et à l’union avec sa mère ne laissait aucune place à l’intérêt pour l’univers et contrecarrait ses progrès vers l’individuation, c’est-à-dire vers le développement de son moi ; cela l’empêchait de faire appel à ses propres ressources36.

Ainsi que nous l’avons déjà mentionné, la modalité visuelle était très investie chez Wendy, et le demeura même au moment où il aurait dû y avoir un plus grand investissement du fonctionnement moteur et de l’exploration tactile des objets avec les mains et la bouche. C’était vrai, en dépit du fait que les talents moteurs de Wendy se développaient dans le temps conformément au tableau de maturation. Ce développement était plutôt précoce. Elle commença à ramper vers six mois environ et à marcher, aidée d’un support, autour de onze mois. Elle n’investissait toutefois pas ces talents avec beaucoup d’enthousiasme ; elle ne s’en servait pas pour explorer l’environnement. Wendy semblait plutôt préférer demeurer près de sa mère ; elle avait besoin d’une proximité constante à sa mère pour pouvoir prendre plaisir à quoi que ce soit dans le monde extérieur. Elle ne semblait pas vouloir abandonner le statu quo familier de la relation symbiotique ; elle ne pouvait apparemment prendre aucun des risques attachés au fonctionnement autonome, avec les « menaces minimales inhérentes de perte de l’objet » (Mahler et Furer, 1963 a).

Nous ne pouvions donc voir chez Wendy aucune des caractéristiques habituelles de la première période des essais ou de la période des essais proprement dite. Il semblait y avoir peu de plaisir intérieur lié au fonctionnement autonome. Wendy continuait de préférer qu’on fasse les choses à sa place, plutôt que de les faire elle-même. Tant qu’elle ne sentait pas la menace de la séparation ou de la conscience d’être séparée, elle était un bébé charmant et adorable. Mais la plus légère menace de perte de l’intimité symbiotique la bouleversait considérablement. Toute invitation à un échange ou à une relation agréable hors de la sphère mère-nourrisson provoquait chez Wendy un retour immédiat à sa mère. Alors que la majorité des enfants, dans la première période des essais, utilisaient leur fonction motrice en voie de développement pour ramper loin de leur mère, afin de s’exercer et d’explorer, Wendy rampait vers sa mère dès que celle-ci la déposait à une certaine distance d’elle. Wendy se servait rarement du fait de ramper et de ses autres talents moteurs pour s’approcher de quelqu’un d’autre que la mère. (Même après sa troisième année, Wendy n’entrait en relation qu’avec des gens qui, d’une manière ou d’une autre, pouvaient être considérés comme une extension de sa mère, ceux envers qui sa mère avait développé une relation positive, qu’elle approuvait ou investissait avec sympathie.)

Nous connaissions fort bien madame M., puisque sa fille aînée avait aussi fait partie de notre étude. Nous savions donc qu’elle redoutait le processus de séparation-individuation avec ses éléments nécessaires de poussées et de tiraillements, ses moments difficiles, ses hauts et ses bas. Elle aimait et appréciait, surtout avec Wendy, la période d’intimité corporelle. Mais une fois passé le stade symbiotique, elle aurait aimé avoir un enfant fonctionnant de manière indépendante. Wendy semblait percevoir la prédilection de sa mère pour le nourrisson symbiotique, et, même si elle avait « éclos » au sens décrit précédemment (c’est-à-dire que son hypersensitivité l’avait amenée à prendre conscience plutôt précocement de certains aspects du monde extérieur), elle tentait de demeurer symbiotique aussi longtemps que possible. En fait, il semblait qu’elle résistait automatiquement à la conscience d’être séparée. Au Centre, elle ne fonctionnait jamais aisément sans sa mère, et, comme nous l’avons déjà dit, elle ne voulut ou ne put jamais s’adapter et devenir familière avec cet endroit.

De plus, nous pensions que Wendy avait peut-être un faible besoin de s’aventurer dans le monde extérieur. Elle était la plus jeune de la famille et ses aînés, qui l’adoraient, semblaient lui apporter beaucoup de stimulations, qu’elle acceptait passivement. Ainsi, d’une certaine manière, ils lui apportaient le monde extérieur37.

La période des essais de Wendy fut, dans l’ensemble, inhabituelle. Il faut noter, car c’est là un fait intéressant, que pour Wendy, même si elle fit ses premiers pas sans aide à l’âge de treize mois, cela se produisit pendant une absence de sa mère. Cela pourrait nous faire penser que Wendy ne se sentait libre de laisser son individuation suivre son cours que si le retrait dans la symbiose avec la mère était impossible : son élan vers l’individuation n’était possible qu’en l’absence totale de sa mère. Wendy ne commença les essais, dans leur sens vrai et actif, que vers l’âge de dix-huit mois, l’âge qui est considéré comme l’apogée de la sous-phase de rapprochement. De plus, cette période des essais tardive ne présentait pas la caractéristique propre à cette sous-phase, la joie de vivre ; elle était probablement atténuée par le développement cognitif concomitant de la sous-phase de rapprochement, c’est-à-dire la récognition inévitable de soi-même en tant que séparé de la mère. Pour écarter cette récognition, l’humeur de Wendy demeura très dépendante de celle de sa mère, ou de l’atmosphère environnante, reflétant son recours à l’identification primaire. Ses affects ne pouvaient prendre leur propre qualité individuelle. Néanmoins, cette période des essais tardive représentait l’époque où Wendy fonctionnait le mieux, avec sa mère à quelque distance d’elle, ou même lorsque sa mère était en dehors de la pièce. Alors que l’on vit apparaître chez Wendy, vers la fin de la deuxième année, un comportement plus typique de rapprochement, un négativisme et une assurance accrus, cela consistait en fait en un entêtement particulier et un refus d’accepter les substituts maternels. Néanmoins, la présence du plaisir lié au fonctionnement autonome, c’est-à-dire propre à la période des essais, sembla atténuer, pen

relation mère-nourrisson, le « mauvais » était déplacé, ainsi que nous le verrons plus tard, sur les bambins du Centre.

dant un moment, les souffrances de la période de rapprochement.

Les difficultés de Wendy au cours du processus intrapsychique de séparation étaient fort probablement liées à celles de sa mère. Celle-ci ne lui était d’aucun support pour s’exercer et explorer. Nous avons donc vu chez Wendy une tendance à revenir, en fait à régresser, tant et plus vers la proximité de la relation mère-bébé. Comme l’individuation progressait, au sens purement maturatif, la pulsion inhérente vers l’autonomie et la conscience d’être séparé provoqua chez Wendy, à un degré plus élevé que normal, un négativisme, des accès de colère, et une tendance à un comportement passif-agressif - plutôt que d’induire un progrès dans le sens de l’agressivité constructive, du jeu symbolique et d’autres activités indépendantes de la mère. Elle avait tendance à être bouleversée ou à régresser suite à des frustrations relativement mineures, et ses sentiments étaient facilement blessés.

Nous n’avons cependant constaté aucune lutte apparente dans le domaine de l’apprentissage à la propreté. Au début de la troisième année, la mère de Wendy rapporta ce fait remarquable que l’apprentissage de la propreté semblait progresser sans difficulté aucune. Lorsqu’elle fut âgée de trente-deux mois, non seulement Wendy était propre durant le jour, avec très peu d’accidents, mais elle était également continente pendant la nuit. C’était là un domaine où Wendy pouvait satisfaire sa mère.

Les réactions à la séparation et les angoisses de séparation chez Wendy

Comme nous l’avons déjà mentionné, Wendy parut se différencier très tôt, dans son quatrième mois ; à l’âge de six à sept mois, la relation à sa mère était encore plus exclusive et ses réactions devant l’étranger et l’étrangeté plus intenses. Cela consistait à sursauter au bruit et à montrer une expression préoccupée en présence d’étrangers. À l’âge de huit ou neuf mois, Wendy pleurait en se regardant dans le miroir si elle ne pouvait voir l’image de sa mère à côté de la sienne ; qui plus est, elle pleurait quand sa mère quittait la pièce, de même qu’à son retour.

Au cours des deux mois suivants, à l’âge de la période des essais, nous avons constaté que cette tendance amorcée au cours des mois précédents continuait ; la distanciation d’avec sa mère semblait représenter une menace pour Wendy. Elle préférait s’asseoir tranquille et absorber visuellement son environnement ; ses réactions à la séparation devinrent fort intenses, et seule la proximité de la mère pouvait la réconforter. Elle n’était pas portée à utiliser ses capacités croissantes pour se séparer physiquement, c’est-à-dire pour ramper en direction opposée à celle de sa mère. Lorsque celle-ci était absente de la pièce, Wendy allait à sa chaise. Ses réactions à la séparation ne consistaient pas seulement en cet état « en sourdine », que nous avons observé chez l’enfant normal à l’âge chronologique de la première période des essais, mais plutôt en une détresse et une tristesse très profondes, évoquant une « dépression anaclitique miniature » (Mahler et McDevitt, 1968). Elle était toutefois amicale et intéressée par l’univers tant que sa mère était à proximité.

À l’âge de vingt mois, Wendy commença à manifester un étrange mélange des caractéristiques de la période des essais à proprement parler et de la période de rapprochement. Elle devint progressivement plus indépendante. Elle n’allait pas à sa mère aussi souvent, et elle ne lui manquait pas autant lorsque celle-ci quittait la pièce. Il y avait certaines tentatives pour élaborer par elle-même les problèmes plutôt que de faire instantanément appel à l’aide des autres. Elle commença à approcher sa mère avec des jeux, et aimait particulièrement jouer à la balle avec elle. En l’absence de sa mère, elle pouvait avoir recours à divers substituts temporaires.

A cette époque, la sensualité innée de Wendy était particulièrement évidente ; elle s’adonnait à toutes sortes d’expériences autoérotiques, kinesthésiques et tactiles. Sa mère disait qu’elle aimait se balancer pendant de très longues périodes.

Puis, vers la fin de la deuxième année, au cours des vingt-troisième et vingt-quatrième mois, il y eut encore une fois un changement, du fait qu’elle avait encore une fois un plus grand besoin de proximité avec sa mère38. Elle ne tolérait pas que sa mère prête attention aux autres ; elle ne voulait pas jouer avec les autres bambins ; elle n’aimait pas la pièce des bambins. Sa tendance à avoir des accès de colère s’accrut. Lorsque sa mère était absente de la pièce, elle s’asseyait, si possible, sur les genoux d’adultes-substituts. Pendant les absences de sa mère, elle manifestait beaucoup d’intérêt pour les bébés du Centre. À de tels moments, elle mangeait et buvait beaucoup. Au cours de ces mois, Wendy continuait de rechercher un contact physique très étroit avec sa mère.

La mère tenta de diriger les activités de sa fille loin d’elle-même. Wendy, en retour, sembla réagir aux tentatives de distanciation de la part de sa mère, en sombrant dans un état « en sourdine ». Mais Wendy était toujours très heureuse lorsqu’elle se trouvait réunie à sa mère ; c’était là des moments où elle pouvait - légitimement, s’il en est - avoir un contact physique étroit avec sa mère et se blottir contre elle.

Ainsi, Wendy termina sa deuxième année avec une crise du rapprochement fort peu résolue, et avec très peu de capacité de fonctionner séparément de la mère ou de communiquer avec des mots plutôt que des gestes et des actions. Les essais avaient été retardés et atténués. On ne put observer chez Wendy la progression habituelle depuis les essais jusqu’au rapprochement, puisqu’elle n’atteignit jamais le point où l’on prend plaisir à l’univers sans proximité avec la mère.

La troisième année de Wendy

On pourrait décrire Wendy, au début de sa troisième année, comme une petite fille très féminine, jolie et attirante, et très attachée à sa mère. Son champ d’activité était plutôt restreint. Elle avait tendance à demeurer près de sa mère, et, même si celle-ci n’était pas présente, elle était portée à rester à la même place, souvent assise sur une chaise. Lorsqu’elle se déplaçait, elle le faisait à petits pas hésitants, et sa motilité semblait généralement inhibée. Mais, à certains moments, lorsque sa colère, sa jalousie ou son envie étaient éveillées (par exemple, si un enfant lui enlevait quelque chose), Wendy pouvait surmonter son inhibition et se déplacer rapidement et librement ; elle se levait, traversait vivement la pièce en courant, et reprenait l’objet.

Une caractéristique frappante et persistante était le manque d’intérêt manifesté par Wendy pour les autres enfants du Centre (sauf, à certains moments, pour des bébés !). Elle aimait avoir le plus grand nombre d’adultes possible réunis autour d’elle ; elle aimait être le centre d’attention. On a observé que si l’attention de tous se trouvait centrée sur un autre enfant, Wendy paraissait triste.

Wendy continuait d’avoir l’air triste lorsque sa mère quittait la pièce. À de tels moments, il était impossible de l’intéresser au jeu ; elle battait plutôt en retraite sur les genoux d’un observateur. Il était évident, sans aucun doute, qu’elle avait une préférence pour les deux observateurs mâles. Avec eux, dans une situation duelle, elle semblait heureuse, et à l’aise, jusqu’au retour de sa mère.

Dans l’ensemble, la relation de Wendy à sa mère semblait affectueuse et étroite. Même lorsque celle-ci n’était pas prête à lui donner toute son attention, lorsque par exemple elle lisait un livre ou parlait au téléphone, Wendy paraissait satisfaite du moment que sa mère demeurait dans son entourage. Le jeu de Wendy, qui consistait surtout à jouer avec des poupées et à les materner, révélait une identification à sa mère ; elle était également attachée au téléphone-jouet, imitant alors sa mère. Ce dernier comportement ludique semblait aussi représenter symboliquement la préférence de Wendy pour la communication indirecte.

En dépit de la nature de sa relation généralement affectueuse et étroite avec sa mère, il y avait des moments où, au début de sa troisième année, elle se montrait déterminée à faire les choses à sa propre manière ; à certains moments, elle répondait « Non » à toute question qui lui était posée. Lorsqu’elle était dans une telle humeur, elle devenait fort exigeante, c’est-à-dire que, si elle demandait quelque chose, elle criait, hurlait et pointait impérieusement le doigt en direction de l’objet désiré. Lorsqu’elle était en colère, elle pouvait frapper et mordre sa mère. Le retard de la fonction du langage semblait être un des facteurs déterminants de cette décharge immédiate de pulsion agressive.

La mère de Wendy trouvait difficile de savoir comment s’y prendre face à l’entêtement de sa fille. Sa façon de s’arranger de son sentiment d’être submergée par les difficultés de ses enfants, au travers des hauts et des bas du rapprochement, consistait à se sauver, si possible, à se retirer de la situation. Elle s’impliquait alors beaucoup dans des œuvres de charité, en dehors de la maison. Parfois elle quittait tout simplement la maison, laissant Wendy entre les mains de bonnes ou de gardiennes.

En réponse au retrait de madame M. de son rôle maternant, Wendy réagissait au Centre de la manière suivante. Lorsque sa mère était absente de la pièce, elle ne regardait même pas la chaise, ni la porte (ce que d’autres enfants de son âge feraient presque automatiquement, et que Wendy faisait également, dans une phase antérieure). Au contraire, en de telles circonstances, Wendy regardait le moins possible autour d’elle. (Cette restriction de l’arrivée des perceptions servait au mécanisme de déni.) L’attention de Wendy semblait tournée vers l’intérieur, probablement une indication de construction imagière. Comme nous l’avons mentionné précédemment, elle pouvait s’attacher à un observateur adulte, et alors seulement devenait plus animée. La réduction de l’arrivée sensorielle, et de l’activité en général, semblait être une des défenses caractéristiques de Wendy. On pourrait la considérer comme la persistance de l’état « en sourdine » au-delà de sa fonction normale dans la sous-phase des essais.

À mesure qu’avançait sa troisième année, Wendy commençait, à certains moments, à réagir activement, à vociférer en criant, et à résister fortement au départ de sa mère hors de la pièce. Elle demeurait toujours difficile à distraire de son chagrin.

Lorsqu’elle pouvait s’impliquer pendant l’absence de sa mère, Wendy avait recours à l’observateur comme substitut, soit en demeurant passivement près de lui (ou d’elle), soit en permettant à cette seule personne de l’aider à monter sur le cheval à bascule : c’était là une des activités manifestement autoérotiques qu’elle aimait et vers laquelle elle régressait. Si le contact avec le substitut se prolongeait sur une longue période, Wendy pouvait, brièvement, se permettre de « travailler » à un casse-tête ou de jouer à la balle, mais ce jeu cessait dès que la participation active de l’adulte faisait défaut.

En d’autres termes, en l’absence de sa mère, Wendy semblait avoir un besoin envahissant de demeurer le bébé narcissique. Elle parlait peu, jouait peu, entrait peu en relation avec les gens. Si elle ne trouvait personne pour la réconforter ou s’occuper d’elle, elle se réconfortait éventuellement elle-même, en se berçant sur le cheval à bascule, ou en s’alimentant, ou alors elle se retirait et s’asseyait tranquillement sur la petite chaise, en étreignant une poupée ou un doux ourson.

A certains moments, lorsque Wendy se sentait si esseulée et perdue qu’elle semblait presque paralysée et hors de contact, il paraissait lui manquer la capacité de retenir une image de la mère, même si celle-ci se trouvait dans la pièce adjacente. Lorsqu’on lui disait que sa mère était dans la pouponnière, tout à côté, et qu’on lui demandait si elle voulait aller la voir, Wendy ne réagissait pas de manière adéquate et appropriée. Elle pointait en direction de la fenêtre et saluait d’un « bye-bye » (au revoir), indiquant par là que, dans son économie intrapsychique, la mère était partie dès qu’elle ne se trouvait pas de manière visible, tangible et physique dans son entourage. Il semblait donc que la permanence de l’objet émotionnel lui faisait momentanément défaut et que, de plus, elle en avait perdu la contrepartie cognitive, ce que Piaget appelle « l’image mentale de l’objet absent » ; c’est-à-dire qu’elle ne pouvait imaginer où se trouvait sa mère, lorsque celle-ci était hors de son champ visuel. Il semblait, à cette époque, que lorsque sa mère était absente, Wendy n’avait intrapsychiquement à sa disposition aucune « image de la bonne mère ».

On envisageait que cette difficulté de permanence de l’objet puisse avoir affaire à l’agressivité et à l’ambivalence de Wendy. Madame M. décrivait sa fille comme une enfant déterminée qui pouvait, à certains moments, s’engager dans des luttes avec elle à la maison, et se montrer fort négative. Le négativisme et la détermination à l’endroit de sa mère ne s’exprimaient pas au Centre ; ils étaient déplacés en entier sur des substituts de la mère ou du père. Alors que, d’un côté, Wendy était passive et voulait qu’on fasse les choses à sa place, par ailleurs, elle répondait très catégoriquement « non » à toute suggestion qui ne lui agréait pas tout à fait. L’hypothèse que l’on a faite à propos de l’ambivalence de Wendy venait de l’observation de l’expression de son visage, qui était souvent furieuse et boudeuse. Un observateur rapporta que Wendy lui paraissait presque paralysée par ses sentiments conflictuels à l’égard de sa mère, en l’absence de celle-ci, et que cela l’empêchait de rechercher le bien-être dans des activités de jeu. Même si sa mère était présente, le niveau d’activité ne variait pas beaucoup : il demeurait centré sur le type de relation duelle et ne s’étendait jamais au jeu partagé avec d’autres enfants ou au jeu individuel avec des jouets.

À la suite de tout cela, Wendy passa un très bon été. Lorsqu’elle revint au Centre vers l’âge d’environ vingt-huit mois, elle avait fait d’immenses progrès quant à son bagage de mots et à sa capacité de s’exprimer en des phrases complètes. Elle commençait également à protester contre les séparations de manière beaucoup plus active et efficace. Elle suivait sa mère dès que celle-ci sortait de la pièce, et criait en vociférant et n’acceptait simplement pas d’être laissée. En conséquence, on devait souvent la conduire à sa mère, ou lui permettre de l’accompagner à son entrevue. De temps à autre, elle arrivait à nous convaincre de la laisser passer la matinée dans la pouponnière avec sa mère. En dernière ressource, Wendy pouvait, plutôt brusquement, insister pour être ramenée à la maison.

À la fin de son trentième mois, Wendy, tout en continuant de protester contre de brèves séparations, semblait plus facilement y faire face. Par exemple, à un certain moment, Wendy passa le plus clair de la matinée dans la pièce des bambins, à peindre, et lorsque sa mère entra dans la pièce, elle ne la remarqua pas particulièrement. Ou bien elle se trouvait suffisamment absorbée par son activité pour ne pas avoir pleinement conscience de la présence de sa mère, ou alors elle essayait peut-être d’écarter une telle conscience, comme si elle sentait que cela interromprait son activité de jeu libre et autonome. Elle recherchait maintenant fort activement une relation duelle, de préférence encore avec un observateur mâle, et tentait de l’amener à s’impliquer dans une activité ludique. Elle n’acceptait toujours pas d’intrusion de la part d’un autre enfant, et se servait de toute sa persévérance et de tout son pouvoir de séduction pour attirer exclusivement sur elle l’attention de l’adulte. Un observateur a fait une description très vivante des moyens de plus en plus impétueux auxquels Wendy avait recours lorsque ses tentatives plus modestes échouaient.

Wendy prenait maintenant plaisir, à certains moments, à un jeu plus actif, mais il y avait encore souvent des moments où elle préférait une activité plus appropriée à un bébé. Par exemple, lorsqu’elle se trouvait avec sa mère à la pouponnière, elle prenait plaisir à jouer au bébé, allant dans le parc des bébés et y restant.

Le champ des activités ludiques de Wendy s’élargit, dans la seconde moitié de sa troisième année. En plus des jeux de bébé, et du cheval à bascule, elle commença à prendre plaisir à colorier et à peindre. À la maison, disait-on, elle s’amusait avec sa sœur aînée et n’aimait pas qu’un enfant, en visite à la maison, fasse intrusion dans cette relation. Avec les observateurs adultes, Wendy appréciait maintenant les jeux actifs avec des cerceaux et des balles, les faisant rouler dans un mouvement de va-et-vient. Cependant, dès qu’il y avait le plus petit signe d’intrusion de la part d’un autre enfant, sa joie spontanée disparaissait de son comportement. Bref, Wendy semblait constamment avoir besoin de provisions narcissiques pour maintenir un degré d’estime de soi, ou, serait-il plus juste de dire, de délire de toute-puissance.

Vers l’âge de trente mois, madame M. raconta que

Wendy avait développé un goût particulier pour la marche. Même si sa poussette était accessible ou que son père offrait de la porter, elle préférait marcher, et pouvait le faire sur de longues distances. La mère de Wendy avait le sentiment que c’était plus l’exercice de la marche qui plaisait tant à sa fille que l’idée de se rendre quelque part. Le plaisir pris à la marche était intéressant, compte tenu de sa passivité et de son immobilité générales au moment de l’âge des périodes d’essais et de rapprochement, qui rendaient son comportement si atypique, et que nous avons décrits précédemment.

Le plaisir de marcher semble être un des moyens par lesquels Wendy émergea de sa grande passivité antérieure et de son humeur à certains moments colérique. Son corps en fut tonifié comme si des énergies libidinales et agressives neutralisées lui étaient devenues accessibles, et accroissaient donc son estime de soi et son sentiment d’identité. Le premier pas dans la direction de ce progrès dans son développement semble avoir été sa capacité de protester plus activement et avec plus de vigueur contre le fait d’être laissée par sa mère. Cette rébellion paraît donc s’être étendue et l’avoir rendue plus active et énergique.

L’humeur de Wendy vacillait encore, selon la présence ou l’absence de sa mère. En l’absence de sa mère, elle avait encore tendance à se montrer triste et furieuse ; elle demeurait également négative et particulièrement portée à rejeter tout ce qui pouvait l’amener à être près d’une observatrice. Par exemple, elle acceptait une glace offerte par un homme, mais non par une femme. Elle manifesta de l’intérêt pour le pendentif d’une observatrice, mais, lorsque celle-ci le lui offrit, elle le rejeta39. Wendy aimait peindre, mais un jour où sa mère lui dit en la quittant : « Fais de la

peinture avec ta jardinière pendant mon absence », Wendy ne voulut même pas s’approcher de la peinture.

Dans la seconde partie de la troisième année de Wendy, en dépit de toutes les apparences, son conflit d’ambivalence avec « la mère de la séparation » s’épanouit de façon typique et en force. À voir le jeu symbolique de Wendy, on ne pouvait se tromper sur sa crise de rapprochement tardive, ni sur sa conscience de la différence anatomique des sexes.

Le négativisme de Wendy à l’endroit de l’univers extérieur continua jusqu’à ce que, en fait, elle semble avoir développé quelque chose comme une réaction phobique à la pièce des bambins et à ceux qui s’y trouvaient. Cela allait si loin qu’elle n’enlevait même pas son manteau et ses bottes en arrivant au Centre. La jardinière en charge de la pièce des bambins décrivit comment, même lorsqu’elle rencontrait Wendy dans le corridor, celle-ci se mettait à pleurer et à s’accrocher à sa mère. Nous avons pensé que cette réaction phobique à la pièce des bambins, où il pouvait, à certains moments, y avoir beaucoup de bruit et de confusion, avait peut-être à voir avec le fait que, à la maison, pendant l’absence de sa mère, Wendy (avons-nous appris de sources extérieures) était l’objet des jeux agressifs de son frère et de ses expérimentations excitantes.

Pendant un court moment, avec l’aide de la « jardinière de la pièce des bambins », Wendy avait pu se distancier de sa mère et jouer avec les autres enfants. Elle a dû sentir rapidement que cette interaction représentait une trop grande menace pour sa relation de type symbiotique avec sa mère, en conséquence de quoi elle dut écarter globalement les relations avec l’univers « autre-que-la-mère ».

A l’âge de trente-deux mois, on institua pour Wendy des séances de jeu individuelles et régulières avec

une observatrice particulière. Elle se montra inquiète lorsqu’on lui présenta de prime abord son « observatrice de jeu », et ne voulut l’accepter qu’après que sa mère eut manifesté beaucoup d’approbation et même de l’admiration à son endroit. Même après cet accord, Wendy avait le besoin d’avoir un grand contrôle sur la relation, et n’acceptait pas toujours les avances de l’observatrice. L’observatrice sentait que l’humeur positive de Wendy pouvait facilement être renversée par une légère distraction et qu’il était parfois impossible d’imaginer quelle pouvait avoir été la source du malaise.

À la première séance de jeu, lorsque sa mère partit pour retourner à la pouponnière, Wendy la suivit. Elle fut en fait d’accord pour quitter la pouponnière avec l’observatrice, puis elle alla au vestiaire pour toucher ses vêtements et ceux de sa mère, qui y étaient suspendus. Ainsi que nous l’avons décrit, dans nos locaux le vestiaire se trouvait entre la pouponnière et la pièce des bambins. Il servait de sorte d’espace (ou de pièce) transitionnel - transitionnel entre la maison et le Centre, transitionnel entre la pièce des bambins, où les enfants étaient censés se trouver sans leur mère, et la pouponnière, où restaient les mères40. Dans le cas de Wendy, toucher aux vêtements semblait représenter une sorte de « recharge » émotionnelle. Suite à cet épisode de « recharge », Wendy put alors jouer, comparativement, de manière indépendante de sa mère, pendant un bon moment. Elle put même se joindre aux autres enfants, dans la pièce des bambins, qui jouaient avec de la pâte à modeler. Mais, conformément à son pattern caractéristique, après avoir joué un moment avec les autres enfants, Wendy se montra à nouveau insensible à l’observatrice et répondit par un « non » énergique lorsque celle-ci voulut l’aider à quelque chose.

Au cours d’une observation du jeu, elle prit une poupée et se servit de la pâte à modeler pour boucher toutes ses ouvertures, lui en mettant sur le nez, la bouche, les oreilles, le nombril, entre les jambes et sur le dos. Cette conduite semblait symboliser le désir de Wendy de se fermer au monde extérieur. C’était également très suggestif quant à ses inquiétudes concernant l’anatomie : elle défaisait le fait qu’elle n’avait que des ouvertures, à la place d’un pénis comme son frère aîné et son père.

Dans une séance de jeu, vers la fin de ce même mois, Wendy permit à sa mère de s’absenter pour une entrevue pendant presque une heure, et, pendant ce temps, elle joua avec son observatrice. Une partie du jeu avait un caractère régressif : Wendy jouait à faire le bébé ; elle alla dans le parc et le berceau, et but même un biberon. Lorsque la mère revint à la séance de jeu, elle fut mécontente de voir son enfant jouer comme un bébé. Pour se rassurer, et en réaction à l’institutrice et au jeu régressif autorisé par l’observatrice de jeu, la mère raconta avec emphase qu’à la maison Wendy aimait jouer à être Batman ou papa. Madame M. joua alors elle-même avec Wendy, prétendant que Wendy était un oisillon et qu’elle, sa mère, était le Vent du Nord. L’observatrice trouva que cette séquence était, de la part de la mère, une magnifique représentation symbolique de sa relation avec ses enfants. Très tôt, madame M. encourageait l’attachement des enfants à leur père. Cet encouragement à se tourner vers son père, ainsi qu’à jouer à être Batman, avait entraîné chez Wendy, dès l’âge de trois ans, une triangulation très précoce, et peut-être même une fausse situation œdipienne.

Au cours d’une des séances de jeu, il y eut une séquence d’événements fort intéressante concernant le Vestiaire. Wendy prit une poupée représentant un bébé et la cacha dans un placard. Lorsque l’observatrice mima pour Wendy les sentiments d’isolement et de nostalgie du bébé, à l’intérieur de son placard, et prétendit, par jeu, être la mère de la poupée, Wendy ramassa la poupée et la lança, de manière très délibérée, sur le plancher. Tout en faisant cela, elle regardait son observatrice en souriant. Il semblait que, dans cette séquence, elle mettait en acte quelque chose qu’elle craignait pour elle-même. En le jouant, elle put maîtriser son angoisse d’être une entrave aux visées de la mère et sa peur d’être écartée par celle-ci.

Wendy utilisa alors ses séances de jeu pour inventer des séquences ludiques dans lesquelles elle tenait le rôle actif, prenant l’initiative des séparations et des réunions. Dans plusieurs jeux de maman-papa-bébé, qu’elle aimait, elle tenait le rôle du papa et sortait pour gagner de l’argent, qu’elle ramenait ensuite. À d’autres moments, elle envoyait l’observatrice chercher quelque chose, et lorsque celle-ci revenait, Wendy mettait ses mains sur ses yeux, contrôlant ainsi le moment où elle verrait, c’est-à-dire regarderait, l’observatrice.

À partir de ses séances de jeu hebdomadaires, nous pouvions également évaluer que Wendy était fort préoccupée de la différence anatomique des sexes, et qu’elle était inquiète à propos de son propre corps. A un certain moment, elle inventa un jeu dans lequel elle était le médecin des poupées, qui, disait-elle, étaient blessées. Lorsqu’on lui demanda où les poupées étaient blessées, elle dit qu’elles ne pouvaient pas faire « pipi ». Elle examina soigneusement un petit ours qu’elle disait blessé et malade, et lui appliqua des sparadraps sur ses « blessures ». Elle dit également qu’elle s’était fait piquer par une abeille, et, peu après, elle tenta de défaire la menace de castration en jouant à des jeux où elle prétendait être le papa ou son ami Harry à l’école maternelle. Dans ses jeux avec les poupées dans la maison de poupées, elle se montrait particulièrement intéressée à leur faire toutes faire pipi et prendre un bain. Lorsque les poupées faisaient pipi, Wendy semblait niveler la différence des sexes en leur faisant toutes faire pipi assises sur les W-C.

Dans ses séances de jeu, Wendy rapporta aussi des rêves à propos d’insectes et d’abeilles. La mère raconta que Wendy faisait ses rêves les soirs où son mari et elle sortaient tous deux. Elle ne pouvait faire autrement que de sentir que Wendy écartait les tentations suscitées par ses propres sensations corporelles et peut-être aussi par des fantasmes érotisés et troublants.

Le jeu de Wendy, dans ses séances, était maintenant riche et imaginatif. Elle pouvait bien utiliser le jeu à la fois pour faire face à ses angoisses et pour impliquer d’autres personnes. Elle continuait d’être très sympathique aux adultes, surtout aux hommes. Toutefois, lorsqu’elle venait à ses séances de jeu hebdomadaires, elle n’arrivait toujours pas à bien utiliser le jeu socialement, en termes d’interaction avec les autres enfants du Centre.

Parlons maintenant de la formation de l’identité : au cours de la troisième année, on montra à tous les enfants des photographies d’eux-mêmes et des autres enfants, aussi bien que des mères et des observateurs. Wendy eut des réactions intéressantes face à ces photographies. Elle identifia par leurs noms sa mère et sa sœur, mais elle appelait tous les autres enfants, y compris elle-même, uniquement « garçon » ou « fille ». Une fois, elle dit que la photographie qui la représentait était « moi » ; mais elle ne voulait toujours pas employer son nom. De la même façon, lorsqu’un observateur lui montra une photographie le représentant, elle devint fort confuse et ne put l’y reconnaître. Ainsi, dans le jeu avec les poupées, elle donnait à chaque poupée le nom du membre de sa famille correspondant, sauf pour ce qui est du bébé, qu’elle continuait d’appeler « bébé » et non « Wendy ». (Elle était, comme nous l’avons déjà mentionné, la plus jeune, le bébé de sa famille.) Il sembla presque y avoir une crainte de laisser grandir le « bébé » jusqu’à être une personne de plein droit, une personne portant un nom ; peut-être avait-elle peur de perdre par là l’intimité symbiotique avec sa mère. Sans trace aucune de psychose (cette enfant était pleinement consciente d’être séparée !), Wendy semblait refuser activement d’accepter et de reconnaître le premier niveau d’identité, celui d’être une entité séparée et individuelle, et d’avoir sa propre individualité. Elle ne semblait accepter sa propre identité qu’en tant que bébé de la mère, dans une sorte de prétendue « unité duelle ».

Comme nous l’avons déjà mentionné, le développement du langage fut plutôt tardif chez Wendy. Elle ne semblait jamais prendre grand plaisir à parler et à communiquer avec des mots, et paraissait préférer le langage corporel qu’elle utilisait de manière très expressive. Ce n’est que vers la fin de la troisième année que Wendy put librement tirer profit de la poussée tardive du développement de son langage. À ce moment, elle commença à utiliser, pour la première fois, le pronom personnel « je ». En même temps, elle semblait avoir surmonté ses angoisses de séparation les plus aiguës, et elle se débrouillait beaucoup mieux, sans la présence constante de sa mère.

En résumé, Wendy, plus que la majorité des enfants, avait de grandes difficultés, comme petite personne séparée qui pouvait entrer en interaction avec d’autres en tant que bambin en voie de croissance. Plus que les autres, elle semblait tenir à l’idée délirante d’être partie de la mère et avait donc besoin de sa présence. En arriver à pouvoir utiliser le pronom « je » revêt donc une signification particulière dans le développement de Wendy ; cela se produit simultanément à un déplacement de l’angoisse de Wendy depuis la peur d’être laissée (peur de perdre l’amour, de ne pas être aimée) à la peur d’être blessée (angoisse de castration).